‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos jours (volume 2)Chapitre 24 sur 76 · CHAPITRE II «lea,ii Calvin · texte numérisé non relu

CHAPITRE II «lea,ii Calvin

I. La jeunesse de Calvin. — II. L'Institution de la religion chrétienne. — III. Calvin k Grenève. — IV. Ses écrits théologiques. — V. Ses pamphlets. — VI. Sa Confession de foi et sa Correspondance. — VII. Conclusion.

Celle-ci est bien la figure la plus puissante, sinon la plus sympathique, de la Réforme. Je veux bien que Luther ait, outre le mérite de sa courageuse initiative, un cœur plus large et, dans le caractère, plus d'humanité ; son génie sera vigoureux, mais fait aussi d'indulgence et d'amour. Calvin, supérieur par la science, rachètera sa sécheresse et ses duretés de fanatique à force d'intelligence et d'énergie. A devoir choisir entre Lycurgue et Solon, qui ne tiendrait pour Solon ? Lycurgue attire moins ; est-il moins grand ?

On était marinier' de père en fils dans la famille de Calvin. Le

' Vie de Calvin, par Th. de Bèze, Genève, 1565 (nouv. éd. Genève, 1864, in-8). Senebier, I, 177 et s. Galerie suisse, I, 313. Das Leben Cdlvins, par P. Henry, 3 vol. in-8, Hambourg, 1835 à 1842. Johann Calvin (œuvre inachevée, mais excellente) par F.-W. Kampschulte, 1 vol. in-8, Leipzig, 1869. Calvin., sa vie et ses œuvres, i^Sir F. Bungener, 1 vol. in-12, Paris, 1863. La jeunesse de Calvin, par A. Lefranc. Les écrivains franc, de la Eéf. par A. Sayous, I, 1 et s. Bulletin de la Soc. de l'hist. du prot. franc., III, 682, XII, 186 et s., XV, 5 et s. France protestante, 2"« éd. De Montet. Consulter en outre toutes les Histoires de la Réformation, de Genève et de la littérature française, ainsi que la Correspondance des réformateurs d'Herminjard, VEncyclop. des sciences religieuses de Lichtenberg et les Encyclopédies et Dictionnaires de Bayle, Michaud, Herzog, etc.

* Non pas tonnelier, comme l'écrivaient tous les biographes avant M. A. Lefranc, dont l'ouvrage a jeté une vive lumière sur la jeunesse de Calvin.

pére du réformateur, Gérard Calvin (ou Cauvin), s'établit à Noyon et devint bourgeois de cette ville en 1 497 ; il fit un riche mariage en épousant la belle Jeanne Le Franc, personne austère et de mœurs pures, bien que Levasseur ait dit, sans le prouver, qu'elle fut « d'assez mauvais bruit. »

C'était un homme remuant et de beaucoup de finesse que Gérard Calvin, factotum du clergé de Noyon par ses fonctions de notaire du chapitre, greffier de l'officialité, et pourvu de charges si nombreuses, qu'il passa au rang des personnages importants de la ville. Son fils Jean naquit le 10 juillet 1509. Lui, très afïairé et d'un caractère rude et difficile avec les siens, n'en était pas moins, suivant Théodore de Bèze, « de bon entendement et de bon conseil; » il reconnut bien vite chez l'enfant des dons naturels tout à fait remarquables. Jean Calvin fut, sans hésitation, destiné à l'état ecclésiastique. Placé au collège des Capettes, à Noyon, le jeune Calvin se distingue, au dire de Desmay, par « son bon esprit, » montre de la « promptitude à concevoir » et se révèle « inventif dans l'étude des lettres humaines. » Mais le médiocre collège de la petite cité ne pouvait préparer l'adolescent précoce à la glorieuse carrière que l'ambition de Gérard Calvin avait rêvée pour lui. Gérard Calvin profita des relations qu'il avait nouées avec un gentilhomme du voisinage, le seigneur de Monmor, pour obtenir que son fils pût participer aux leçons du précepteur de la famille.

Vers ce temps, le futur grand homme reçut de son père, au mépris de toutes les règles canoniques, d'ailleurs peu observées sur ce point, une portion du revenu de la chapelle deGésine; il entra en possession de ce bénéfice le 29 mai 1521. En 1523, les enfants de M. de Monmor s'en allèrent terminer leurs études à Paris. Jean Calvin fut autorisé par le chapitre, sur les démarches très actives de l'insinuant Gérard, à se rendre ^< où bon lili semblerait, sans perdre ses distributions. » On l'envoya rejoindre ses anciens condisciples qui suivaient, au collège de La Marche, les leçons d'un très savant et très ingénieux pédagogue que nous retrouverons : Mathurin Cordier. Il passa ensuite au collège de Montaigu, où ses progrès dans les humanités et la dialectique le mettent hors pair. Son caractère se dessine. Ses camarades, dont il s'est constitué le censeur, l'ont surnommé Vaccusalif. Il n'aime pas les plaisirs de son âge, ne s'entoure que d'amis choisis parmi les élèves les plus sérieux. Il quitte Montaigu en février 1528, le même jour où, rappelle M. Lefranc, un autre étudiant y arrivait, l'Espagnol Ignace de Loyola. Quelle coïncidence 1

Gérard Calvin avait rélléchi (|iie son fils n'avancerait que lentement dans la théologie ; le chemin du Parlement était plus court et peut-être moins ardu. Aussi bien, il ordonne au jeune étudiant qui venait, malgré le défaut d'âge compétent, de recevoir les cures de Marteville, puis de Pont-l'Évêque, de jeter le froc aux orties et de se livrer désormais à la jurisprudence. Calvin ne résista point. Les idées nouvelles l'avaient-elles ébranlé déjà? Olivétan l'avait-il initié au luthérianisme? Nous l'ignorons '. Mais nous savons, qu'à cette époque, Gérard rompit avec le clergé de Noyon à raison de désaccords sur des questions d'argent, qu'il fut excommunié et mourut en interdit dans le courant de l'année 1531. Le fils aîné, Charles, reprit la lutte pour le compte de son père. Avec lui, ce ne sont plus les discussions financières qui dominent ; des accusations d'hérésie sont portées contre le frère de Calvin, qui s'éteindra bientôt (1537), lui aussi, non réconcilié avec l'Église et refusant les sacrements. Ces événements ne devaient pas laisser insensible le réformateur du lendemain. Néanmoins, rien ne permet d'affirmer que Calvin ait, à ce moment, renié les doctrines catholiques. Le germe de l'hérésie a été semé et lève dans son cœur; la période d'éclosion sera longue, bien que dans la préface de son Commentaire des Psaumes, Calvin parle de sa :iubita conversio. Sur ces entrefaites, Jean Calvin est parti pour rUniversité d'Orléans, où l'enseignement de Pierre de l'Estoile lui aide à ne point se dégoûter du droit. D'après Théodore de Béze. il ^< profite tellement en peu de temps qu'on ne le tenait pour écolier, mais comme l'un des docteurs ordinaires. » A Bourges, où il court assister aux leçons de l'illustre Alciat, il retourne soudain à ces humanités qu'il n'a cessé d'aimer. Melchior VVolmar, un des premiers hellénistes d'alors, le décide à renoncer à la jurisprudence pour se vouer complètement aux lettres. Ajoutons que Wolmar, partisan de la Réforme, ne négligea pas non plus d'ouvrir à son élève favori les horizons qu'Olivétan et Charles Calvin lui avaient fait entrevoir.

En 1 532, Calvin publia son commentaire, essentiellement philologique, sur le De clementià de Sénèque. Ses travaux ne l'absorbèrent pas au point de le laisser indifïérent au salut de son âme. Extérieurement, il professait encore le catholicisme. Son évolution religieuse, qui s'accomplissait dans l'ombre, avait quelque chose de méthodi-

^ M. A. Lefranc a trouvé un document qui établit que l'hérésie luthérienne avait pénétré à Noyon dès 1526, alors que Calvin n'avait pas dix-huit ans.

que à la fois et de craintif. Il voudrait peut-être consommer sa rupture avec Rome ; à coup sûr, le courage lui manque. Son ami Louis du Tillet lui reprochera vertement cette tiédeur initiale, en lui écrivant, bien des années après : « Vous avez abandonné votre nation, parce que ne l'y (la Réforme) avez osé divulguer et maintenir publiquement. » Mais l'heure des suprêmes décisions approche; il ne lui sera tantôt plus possible d'ajourner une éclatante et sincère confession de ses croyances. On sait qu'il fut accusé d'avoir, en 1533, concouru à la rédaction d'une harangue que son ami, Nicolas Cop, recteur de l'Université, prononça, selon l'usage, à l'octave de la Saint-Martin. Ce discours, entremêlé de hardies propositions sur le mérite des œuvres, sur la justification par la foi, émut la Sorbonne et le Parlement. Calvin ne fut sauvé que grâce à l'intervention de la reine de Navarre.

Retiré, en Saintonge, auprès de Louis du Tillet, alors chanoine d'Angoulême, il lie connaissance avec Gérard Roussel, Lefévre d'Étaples. Ce n'est toutefois que le 4 mai 1 534 qu'il fait acte d'adhésion ouverte à la Réforme : il renonce à ses bénéfices qu'il sacrifie à ses convictions. Dés cet instant, il descend dans l'arène, où il vivra et où il mourra. C'est en 1534 que se place la légende « du fer rouge, » colportée par Bolsec, puis admise sans contrôle par les nombreux adversaires du réformateur. Calvin aurait été condamné dans sa ville natale pour crimes contre nature et « marqué d'un fer chaud à l'épaule. » L'inanité de cette odieuse calomnie a été trop de fois démontrée pour que j'insiste.

L'ère des persécutions et de l'exil a commencé pour le néophyte. Il se rend à Strasbourg et à Bâle. Partout son génie lui crée des admirateurs. Jean Sturm, par exemple, l'appellera un théologien acutissimo judicio, summàque dortrinà et egregià memorià prœditus ; il vantera son style varié, abondant et [mr.

Calvin cherche le repos. C'est la guerre qui l'attend. Il apprend à Bàle les mensonges que François I" répand sur le compte des protestants français ; sa conscience se révolte. Il résolut, comme l'a dit Guizot, « sans autre mission que celle qu'il sentait en lui-même, sans autre moyen de succès que l'autorité de son talent, de repousser ces reproches, non par une apologie ordinaire, mais en exposant dans son ensemble la doctrine religieuse et civile des réformés Iran-

çais. Voilà l'origine et le plan de V Institution de la religion chrétienne \ œuvre d'un penseur de vingt-six ans, mais le premier et le plus complet des exposés systématiques de doctrine que la Réforme ait conçu dans notre langue. Et quelle langue!

L'épître dédicatoire au « roi de France très chrétien, François premier de ce nom » est datée du « premier jour d'août 1 535. » Cette date est à retenir, car la prose française est née ce jour-là. Que renferme l'épître dédicatoire, ce morceau qui est l'un des {)lus admirables de notre littérature ? Écoutez !

« Au commencement que je m'appliquai à écrire ce présent livre, je ne pensais rien moins. Sire, que d'écrire choses qui fussent présentées à Yotre Majesté : seulement, mon propos était d'enseigner quelques rudiments par lesquels ceux qui seraient touchés d'aucune bonne affection de Dieu, fussent instruits à la vraie piété. Et principalement, je voulais par ce mien labeur servir à nos Franjçais : desquels j'en voyais plusieurs avoir faim et soif de Jésus-Christ et bien peu qui en eussent reçu droite connaissance. Laquelle mienne délibération on pourra facilement apercevoir du livre, en tant que je l'ai accommodé à la plus simple forme d'enseigner qu'il m'a été possible. Mais voyant que la fureur d'aucuns iniques s'était tant élevée en votre royaume qu'elle n'avait laissé lieu aucun à toute saine doctrine, il m'a semblé expédient de faire servir ce présent livre, tant d'instruction à ceux que premièrement j'avais délibéré d'enseigner, qu'aussi de confession de foi envers vous dont vous connaissiez quelle est la doctrine contre laquelle d'une telle rage furieusement sont enflammés ceux qui par feu et par glaive troublent aujourd'hui votre royaume. »

Cet exorde, d'une dignité un peu raide , mais clair et précis, indique d'entrée la matière de VInstitution. Ce sera une « confession de foi », et une défense, et bientôt une apologie de la religion nouvelle. « Car, ajoute Calvin, je n'aurai nulle honte de confesser que j'ai ici compris quasi une somme de cette même doctrine , laquelle ils estiment devoir être punie par prison, bannissement, proscription et feu , et laquelle ils crient devoir être déchassée hors de terre et

' Béligionis christianœ Institution in-8, Bâle, 1536. Traduite depuis (par Calvin lui-même en français, 1541) dans la plupart des langues de l'Europe et imprimée avec des adjonctions successives un très grand nombre de fois, en 1539, 1543, 1550, etc. ; la dernière édition revue par Calvin est celle de 1559, in-8''. Voir Corpus reformatorum (J. Calvini Opéra omniaj, vol. XXIX à LXV, soit I à XXXVI, Brunswicli, 1863-88, gr. in-8°, inachevé; l'Institution (latine et française) occupe les vol. I à IV.

de mer. Bien sais-je de quels horribles rapports ils ont rempli vos oreilles et votre cœur, pour vous rendre notre cause (je souligne le mot : notre) fort odieuse. »

Après avoir relevé, en termes énergiques, les mensonges et les violences dont la Réforme est victiiïie, il entreprend de justifier, avec une éloquence simple et grave , son culte et ses frères persécutés. La langue française a-t-elle eu jamais des accents d'une si vigoureuse noblesse et d'une si pénétrante conviction ? Ce qui donne encore à la prose de Calvin un relief extraordinaire, c'est une sobriété, une mesure, une dignité rares. Qi^el génie, austère et froid si l'on veut, mais quel robuste génie que l'auteur de cette page immortelle !

« Ne pensez point que je tâche à traiter ici ma défense particulière pour impétrer retour au pays de ma naissance, auquel combien je porte telle affection d'humanité qu'il appartient; toutefois, comme les choses sont maintenant disposées, je ne souffre pas grand deuil d'en être privé; mais j'entreprends la cause commune de tous les fidèles et même celle de Christ, laquelle aujourd'hui est en telle manière du tout déchirée et foulée en votre royaume, qu'elle semble être désespérée. Ce qui est bien advenu par la tyrannie d'aucuns pharisiens, plutôt que de votre vouloir. Mais comment cela se fait, il n'est point métier de le dire ici. Quoi que ce soit, elle est grandement affligée, car la puissance des adversaires de Dieu a obtenu jusque là que la vérité du Christ, combien qu'elle ne soit perdue et dissipée, toutefois soit cachée et ensevelie comme ignominieuse, et outre que la pauvrette Église soit ou consumée par morts cruelles, ou déchassée par bannissements, ou tellement étonnée par menaces et terreurs qu'elle n'ose sonner mot. Et encore ils insistent en telle rage qu'ils sont accoutumés, pour abattre la paroi qu'ils ont déjà ébranlée et parfaire la ruine qu'ils ont commencée. Cependant nul ne s'avance qui s'oppose en défenses contre telles furies. Et s'il y en a aucuns... Or c'est notre office, sire, de ne détourner ni vos oreilles ni votre courage d'une si juste défense, principalement quand il est question de si grande chose : c'est à savoir comment la gloire de Dieu sera maintenue s-ur terre, comment sa vérité retiendra son honneur et dignité, comment le règne de Christ demeurera en son entier. »

Calvin revendiquera ensuite la protection royale pour sa doctrine, qui n'est pas la sienne (remarquez ceci), « mais de Dieu vivant et de son Christ. » Il polémisera bravement en faveur de cette Réforme qu'il n'a embrassée sur le tard que pour la confesser mieux de toute

son âme et la soutenir de tous ses efforts. \\ combattra l'Église romaine, ses institutions et ses prêtres, les abus et les gens qui la déconsidèrent. Quoiqu'il s'adresse à un des maîtres du monde, sa protestation n'aura ni le ton de l'humilité, ni même une apparence quelconque de supplique. Au contraire, son langage hautain, impérieux, tranchant comme l'acier, sera presque celui d'un supérieur. Calvin n'est-il pas le missionnaire de vérité, le serviteur et le soldat de Dieu? Qu'est-ce qu'un roi, quand le Seigneur commande?

Ses adversaires prétendent que sa doctrine est nouvelle. Il réplique : « Certes je ne doute point que touchant d'eux, elle ne leur soit nouvelle, vu que Christ lui-même et son Évangile leur sont nouveaux. » Les mêmes contradicteurs ajoutent qu'elle ne s'appuie sur aucune certitude. La réponse de Calvin est triomphante : « S'ils avaient à signer la leur de leur propre sang et aux dépens de leur vie, on pourrait voir combien ils la prisent. Notre fiance est bien autre, laquelle ne connaît ni les terreurs de la mort, ni le jugement de Dieu. » Et la vive riposte à l'adresse de ceux qui affirment d'un air victorieux que la Réforme ne saurait invoquer la confirmation des miracles non plus que fautorité des Pères! Les miracles, dit Calvin, ne sont pas une preuve incontestable, puisque Satan et les magiciens en ont accompH. Quant aux Pères, dont l'Église a d'ailleurs violé les enseignements, sont-ils de taille à prévaloir contre l'Évangile lui-même? Il détruit l'un après l'autre les griefs des catholiques, montrant par l'exemple de Noé que la minorité peut avoir raison contre le nombre, opposant que, si les réformés sont des séditieux, « Hélie et Christ et les apôtres engendraient aussi des troubles. » Au surplus, les partisans de l'Évangile ne sont point des révoltés, et Calvin n'éprouvera pas de répugnance à déclarer que « la liberté spirituelle peut très bien consister avec la servitude civile. » Et maintenant qu'on les voue au martyre comme les premiers chrétiens : c'est « en leur patience qu'ils possèdent leurs armes, » et ils comptent sur « la main forte du Seigneur, laquelle sans doute se montrera en sa saison et apparaîtra armée , tant pour délivrer les pauvres de leur affliction , que pour punir les contempteurs qui s'égaient si hardiment à cette heure. »

Me suis-je étendu trop longuement sur l'épître dédicatoire ? J'ai tenu à donner quelque idée de la puissante dialectique et de la langue admirable qui mettent cette lettre au rang des chefs-d'œuvre. Nous étudierons dans la suite d'autres publications de Calvin. Retrouverons-nous, à ce degré d'excellence, ce style souple, ferme, correct, varié, vivant, si incisif dans sa concision et si grand dans sa simpli-

cité ? Il fait songer à Tacite, il inspirera Bossuet. Et Calvin avait vingtsix ans.

Cette apologie de la Réforme n'était qu'une préface. Vlmtitution de la religion chrétienne allait devenir là Bible profane de l'hérésie. La première édition de cet ouvrage a, jusqu'à la mort de Calvin, passé par bien des métamorphoses, mais plutôt de forme que de fond ; si le livre que nous connaissons aujourd'hui a été assez profondément remanié, corrigé, augmenté surtout par l'auteur, il n'a subi de changement sérieux que par la suppression de quelques propositions téméraires et de quelques assertions vagues.

« Toute la somme presque de notre sagesse , écrit Calvin en tête de son Institution, est située en deux parties : c'est qu'en connaissant Dieu, chacun de nous aussi se connaisse. » Il a résumé en ces mots tout son traité, divisé en quatre livres.

Le premier est consacré à la « connaissance de Dieu , comme créateur et souverain gouverneur du monde, » connaissance qui repose non sur l'autorité de l'Église, mais sur la certitude que l'Écriture est la Parole même du Seigneur. La divinité de la Bible est prouvée par son antiquité , les miracles qu'elle constate , les prophéties qu'elle renferme, l'harmonie qui régne entre toutes ses parties, les apôtres et les martyrs qu'elle a suscités, le témoignage que le Saint-Esprit en rend dans nos cœurs. Calvin poursuit en établissant le dogme de la Trinité, en exposant la doctrine des bons et des mauvais anges, en proclamant l'immortalité de l'âme, en expliquant, pour finir, le rôle de la Providence « qui n'est pas vaine, oisive et quasi assoupie, mais toujours veillante, pleine d'efficace, et d'action» et qui justifie le dogme de la prédestination, cette idée maîtresse de tout le système calviniste.

Dans le deuxième livre : « De la connaissance de Dieu comme Rédempteur en Jésus-Christ, » Calvin revient sur le péché originel, « cette corruption et perversité héréditaire de notre nature, » qui nous condamne devant Dieu très bon et très pur. L'homme gémit, depuis Adam, sous le poids de ses fautes; il pèche nécessairement, mais il ne commet le mal que de sa volonté ; il est par conséquent responsable de ses actes, et il serait perdu s'il n'était racheté en Christ. Le dialecticien, si habile qu'il soit, ne réussiia guère à concilier la fatalité du péché avec \& libre arbitre du pécheur, (^es deux conceptions sont exclusives l'une de l'autre.

C'est le troisième livre qui nous indiquera « les moyens de participer à la grâce du Christ, les fruits qui en reviennent et les effets

qui s'ensuivent. » Tous ces moyens se réduisent en la foi, « cette ferme et certaine connaissance de la bonne volonté de Dieu envers nous, laquelle étant fondée sur la promesse gratuite donnée en Jésus- Christ, est révélée à notre entendement et scellée en notre cœur par le Saint-Esprit. » (Calvin avait dit déjà que la divinité de la Bible ne se « connaissait que par la foi, » privilège des seuls élus. La condition essentielle, l'essentielle vertu de la foi est la pénitence, (jui se manifeste par la régénération. Le vieil homme doit être dépouillé. Le salut s'opérera par les œuvres et, à cette occasion, le réformateur rejette la confession auriculaire comme n'étant pas de « droit divin. » Les œuvres au reste n'emportent point la rémission des péchés, si la foi n'aide à la justification. En d'autres termes, c'est la foi qui mène à Dieu, mais par les œuvres.

Calvin traite ensuite des « prières et oraisons, » desquelles viendra le secours d'En-Haut. Enfin, il présentera, en les développant avec toutes les ressources du raisonnement et de la science théologique, les considérations qui peuvent servir à fonder le dogme de la prédestination. « Dieu, expose-t-il, en a prédestiné les uns à salut, les autres à condamnation, » ainsi que l'ont professé saint Paul et saint Augustin ; il formule, dans toute son effrayante et désolante rigueur, la pensée qui domine V Institution chrétienne. Selon lui, la prédestination absolue, basée sur l'Écriture, ne peut être niée que par de mauvais esprits. Dieu a prévu, Dieu a voulu «la chute du premier homme et en icelle la ruine de toute sa postérité. » Il a, par contre, résolu de sauver quelques-uns des fils d'Adam, de « dispenser sa grâce à quelques-uns. »

Ce troisième livre sépare Calvin de Luther, de Zwingli et des autres réformateurs; il crée une dogmatique nouvelle dans la nouvelle Église : le calvinisme. Le Dieu de V Institution sera l'être impitoyable et farouche, qui est comme l'inventeur et le protecteur du péché. Ce ne sera ni le Dieu de l'Ancien Testament, ni celui de l'Évangile, mais bien le Destin antique plus puissant et aussi implacable. A la religion d'amour et de justice qu'avait enseignée le Christ, se substitue une religion d'arbitraire et de haine. Dieu « a prédestiné les uns à salut, les autres à condamnation. » .

Entre deux démonstrations, qui paraissent rigides comme des théorèmes bien qu'elles ne soient que de redoutables paradoxes, Calvin s'abandonne à ses instincts de poléiniste. Il ne suffit point de se défendre ; à se défendre, on peut conserver ses positions, non s'emparer de celles de l'ennemi. Aussi bien, Calvin prendra l'offen-

sive, s'échappera volontiers des (Jiscussions les plus solennelles pour faire le coup de feu à droite et à gauche. Ici, vous l'entendrez railler « un homme qui ne se peut gouverner soi-même et qui a cinq ou six Églises à gouverner. » Là, il s'écriera : « Je maintiens cela qu'à grand' peine il se confère un bénéfice entre cent, en toute la papauté, sans simonie. Je ne dis pas que tous les achètent argent comptant, mais qu'on m'en montre un entre cinquante qui ait bénéfice, lequel il n'ait obtenu à la traverse ! » Ce sont là des traits qui abondent déjà dans V Institution chrétienne. J'en passe, et de plus vifs.

J'ai à résumer encore le quatrième et dernier livre : « Les moyens extérieurs ou aides dont Dieu se sert pour nous convier à Jésus-Christ, son fils et nous retenir en lui. » Signalerai-je la contradiction flagrante qui existe entre la prédestination et les semblants de liberté que Calvin laisse aux hommes ? Puisque les élus sont « prédestinés » à l'être, à quoi riment ces « moyens extérieurs ou aides ? » Que les élus y recourent ou non, les décrets de Dieu ne peuvent en être modifiés. Alors?... Calvin range parmi ces « moyens, » le ministère, qui comporte uniquement la prédication et l'administration des sacrements, le baptême, qui nous « rend témoignage de ce que nous sommes purgés et lavés, » et la sainte Cène qui nous « rend témoignage que nous sommes rachetés. » A propos de l'eucharistie, il regrette que l'Église en ait profané le mystère et il n'admet que la communion sous les deux espèces. Il termine en repoussant les autres sacrements de l'Église catholique et en fixant les droits ainsi que les devoirs respectifs des gouvernements et des peuples.

Voilà, en deux pages, ce formidable corps de doctrines, qui a nom V Institution de la religion chrétienne, Calvin édifie et détruit tout ensemble, et c'est la partie destructrice de son œuvre qui aura le plus de retentissement et le plus de portée. En France, jusqu'à VInstitution, la Réforme n'était qu'une tentative de réforme ; avec Calvin, c'est une révolution, la plus terrible que l'Église pût redouter. La suprématie de Rome battue en brèche, l'épiscopatet le sacerdoce violemment attaqués, l'adoration des saints qualifiée d'idolâtrie, la messe tournée en ridicule, les vœux monastiques honnis, le^ sacrements réduits à deux, d'autre part le retour à l'Évangile proclamé, la justification par la grâce, la prédestination, dogmes renversés, dogmes créés de toutes pièces, n'est-ce pas l'arrêt de mort du catholicisme ? Rome comprit. Le monde fut épouvanté de tant d'audace, s'il admira tant de talent.

L'Institution resta pour Calvin le livre entre tous préféré, — liher qui inter omnes meas lucubrationes prœcipuum et maxime conpiscuum lorum obtinet. Il l'écrivit à la fois en latin et en français; la première édition — latine — parut à Bâie, en 1536, sans nom d'auteur. On veut qu'il l'ait publiée en français dans le courant de l'année 1535, mais on ne connaît aucun exemplaire de cette édition.

J'ai cherché à indiquer très sommairement la doctrine de Vlnstitution. La profession de foi des protestants d'Allemagne était singulièrement dépassée. Il y a, entre Luther et Calvin, toute la différence qui, deux siècles et demi plus tard, séparera la Gironde des jacobins, le principe de liberté du principe d'autorité.

Ce livre fut un événement européen. Volensnolens, Calvin dut en avouer la paternité. Un concert de malédictions d'un côté, d'actions de grâces de l'autre, s'éleva autour de ce nom, presque ignoré, la veille, et, le lendemain, illustre parmi les illustres. Pour nous, qui jugeons V Institution à un point de vue littéraire, l'un des logiciens les puissants, l'un des écrivains les plus nerveux et les plus brillants était né à la France. Rabelais n'aura pas moins de science, ni peutêtre moins de style, mais il demeure un grand fantaisiste; Montaigne aura plus d'aisance et plus de charme ; Calvin sera, de tous les auteurs du XVI""^ siècle, le plus vigoureux, le plus sobre, le ^lus clair, partant le plus français. Nul n'aura ses mots à l'emportepièce, sa phrase incomparablement souple et solide, sa prodigieuse dialectique. Quelles que soient les réserves, les critiques, les antipathies au crible desquelles passeront sa doctrine et même sa personne, Calvin est un génie. Le fanatisme et le paradoxe obscurciront parfois cette superbe intelligence ; ils ne l'éteindront jamais.

Renée de France, duchesse de Ferrare, imbue d'idées protestantes, voulut avoir à sa cour le théologien fameux de l'Institution. Calvin fut reçu par elle avec beaucoup d'honneurs sous le nom de Charles ^i'Esperville, un pseudonyme qu'il emploiera souvent dans sa correspondance. Malheureusement pour son repos, heureusement pour la Réforme, Calvin n'était pas homme à se faire de ses lauriers un oreiller de paresse ; il travaillait pour Dieu. Quelques conversions marquèrent son séjour à Ferrare, où il prêcha tant et :si bien que l'Inquisition l'obligea de retraverser les Alpes au prix de dangers

sans nombre. De retour àNoyon en juin 1536, il y régla des affaires de famille. Il avait même l'intention de s'y fixer, car il se croyait peu propre à rendre à la Réforme d'autres services que par ses livres et fuyait tout le bruit qui s'attachait à ses pas.

Mais Noyon ne lui offrait qu'une retraite précaire. [1 prit le parti de revenir à Bâie, en passant par Genève où la Réforme avait été officiellement acceptée. C'est alors, comme dit Théodore de Bèze, que « le Seigneur voulant se préparer le chemin à tant de bien qu'il voulait départir à son Église par le moyen d'icelui, mit au cœur du dit Farel (qui était à Genève) de le retenir, ce qui lui fut très difficile; tellement qu'après les prières, il en fallut venir jusqu'aux adjurations. Adonc, il accorda de demeurer, non pas pour prêcher, mais pour lire en théologie. » Ainsi que sa conversion, sa vocation de fondateur d'église n'a rien de spontané. Il n'y a pas d'élan chez lui, pas de cette imagination et de cette initiative qui inspirent d'habitude au génie les desseins suprêmes. Il a fallu que ce passionné de Farel lui criât : « Que Dieu te maudisse si, en une si grande nécessité, tu te retires et refuses de prêter aide et secours! » Il a fallu le saisir par les épaules, le pousser brutalement dans la voie, appeler sur lui la colère de Dieu, s'il regimbait.

La présence à Genève d'un homme de la trempe de Calvin était indispensable à Farel. Le pétulant et hardi Dauphinois luttait en vain, de toute son ardeur méridionale — et il en avait à revendre — pour réformer les mœurs de la ville après en avoir réformé le culte. L'Église de Genève n'était rénovée qu'extérieurement; elle attendait son législateur et son maître.

Calvin n'avait accepté que de « lire en théologie. » Il dut bientôt se faire violence; on lui imposa des fonctions de prédicateur dès la fin de l'année 1 536. Non, il ne lui sera pas accordé de se consacrer tout entier à ses chères études, de se réfugier dans sa bibliothèque, de continuer sa mission de théoricien du protestantisme français. « Souviens-toi de Jonas, lui avait encore dit Farel; lui aussi voulut désobéir à l'Éternel ; l'Éternel le jeta dans la mer. » Calvin fut précipité dans la mêlée, où des obstacles presque insurmontables eussent découragé plus faible et moins opiniâtre que lui. Un parti très fort s'était déclaré pour la religion nouvelle, moins par lassitude du cathoUcisme que par haine de l'évêque et de la maison de Savoie, ces vieux ennemis de l'indépendance genevoise. Les « libertins, » en effet, étaient gens mal disposés à se plier aux lois d'une austère discipline morale. Affranchis de la tutelle épiscopale et savoisienne

depuis l'arrivée des Bernois, au commencement de Tan 1536, les citoyens n'entendaient nullement échanger Je joug assez léger de Pierre de la Baume contre le joug de fer que leur apprêtait Calvin. Le peuple avait sans doute prêté serinent, le 29 juillet 1537, de ne point transgresser une certaine régie de conduite et de croyance. L'année d'après, quatre « libertins » décidés étaient nommés syndics de la République.

Calvin, Farel et Courauld, ce dernier mandé à Genève en remplacement de Viret, poursuivirent avec plus de zèle que de prudence leur œuvre de régénération. S'il est juste de reprocher aux « libertins » quelques excès, l'impartialité exige qu'on ne les accuse point de tous les vices. Ils formaient en somme la majorité à Genève, où ils représentaient l'élite de l'élément indigène. Corrompus, ils ne l'étaient pas davantage qu'hommes de leur temps. Ils ne pouvaient souffrir que l'on convertît leur joyeuse cité en une sorte de caserne de théologie et que des intrus prissent la direction de leur ménage. Cependant tout serait rentré dans l'ordre si les réformateurs avaient procédé avec plus de mesure, s'étaient résignés à faire moins lestement des élus. Le 23 avril 1538, le Conseil leur enjoint de quitter la ville dans les trois jours.

Bonivard avait prédit ceci aux Genevois : « Vous avez haï les prêtres pour être à vous trop semblables ; vous haïrez les prédicants pour être à vous trop dissemblables, et ne les aurez gardés deux ans que ne les souhaitiez avec les prêtres et ne les renvoyiez sans les payer de leurs peines qu'à bons coups de bâtons. » La prophétie s'accomplissait quasiment à la lettre. Farel partit pour Neuchàtel, Calvin se rendit à Strasbourg.

Les choses allèrent de mal en pis après l'expulsion des « prédicants. » La messe se célébrait sans mystère à Genève, les anabaptistes y faisaient des adhérents en foule, le relâchement des mœurs y était à son comble. Ami Perrin, l'un des chefs du parti « libertin, » fut délégué par le Conseil auprès de Calvin. Le réformateur exilé avait écrit à Farel : « Les Genevois me sont insupportables et je le serai pour eux. » L'intervention de Zurich, Berne et Bâle, les instances de Bucer, les fougueuses exhortations de Farel eurent enfin raison de ses craintes et de ses répugnances. Il rentra dans Genève, le 13 septembre 1541 .

« Calvin, dit Senebier, ferme dans ses principes parce qu'il les croyait la base du bien public, s'occupa d'abord après son retour à Genève des moyens de prévenir la corruption des mœurs ; il fit le

projet d'une police ecclésiastique qui devait être le censeur perpétuel des citoyens et rendre vertueux par la contrainte ceux que l'honneur ne pourrait y engager. » La condition posée par Calvin aux Genevois qui le réclamaient n'était autre que l'établissement d'un Consistoire, d'un tribunal de mœurs, chargé d'administrer les affaires temporelles de l'Église et d'exercer une rigoureuse surveillance sur la conduite publique et privée de chacun des fidèles. Ce Consistoire, composé des ministres et de douze anciens choisis par le Conseil, devint une petite Inquisition, moins cruelle que l'autre, aussi tracassiére et tyrannique. Dorénavant la délation sera de mode, les procès ridicules ou odieux n'auront de cesse. On incarcérera le sieur Chappuis qui s'obstine à nommer Claude son fils que le pasteur veut appeler Abraham; on visitera les familles afin de s'assurer de l'orthodoxie de tous leurs membres; on comptera, en deux années, 41 i citations à la barre du Consistoire. Les délits religieux, — les plus faciles à commettre de tous les délits, — sont à l'ordre du jour. L'inoffensif et gai Bonivard lui-même figurera plusieurs fois dans les registres du Consistoire, et Henri Estienne, et bien d'autres. Et de quels crimes le prieur de Saint-Victor sera-t-il accusé? Je lis, à la date du 15 avril 1563 : « François de Bonivard, dit le prieur de Saint-Victor, remis pour avoir accoutumé d'aller et se faire porter pour voir les images (estampes) sous l'étable de la maison de ville, et aussi se faire porter à l'air. D'aller au prêche, il ne sait ce que c'est, et n'y est point venu longtemps il y a, et n'a point reçu la Cène. A répondu qu'elle lui est défendue. L'avis est de lui remontrer qu'il faut qu'il la vienne redemander et hanter les prédications. » Mais on est scandalisé du peu de sérieux avec lequel Bonivard accepte la remontrance. On le blâme de venir au Consistoire « sans grande contrition de cœur, puisqu'il porte un bouquet sur l'oreille, ce qui lui sied mal à lui qui est vieil. » L'histoire du bouquet est bien le... bouquet.

En même temps que les ordonnances ecclésiastiques sont promulguées, les lois civiles et politiques de l'État sont refondues. Législation draconienne là, ici législation autocratique. Genève deviendra plutôt encore une Sparte qu'une Rome protestante. L'Église reçoit, dans le courant de la même année, une nouvelle liturgie de la main de Calvin. Celui-ci ramène le culte à sa simplicité apostolique. Plus d'images, plus d'ornements, plus d'accessoires qui rappellent les pompes de la messe ! Ce que le culte perd du côté de l'art, ne va-t-il pas le regagner en sérieux et en ferveur?

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