TOME I
Cette discipliiK^ dans rÉglise ei dans l'État ne laisse point d'indisposer les « libertins, » qui enfreignaient comme à l'envi les ordonnances du Consistoire. Ce régime de puritanisme et d'excessive coercition ne pouvait leur convenir. Les lois somptuaires furent particulièrement désagréables à la ville enjouée de Berthelier: elles le furent d'autant plus (ju'elles défendaient aux bonnes gens tout ce qu'elles permettaient aux « seigneurs et dames de haute qualité. » Les rigueurs légales portaient sur toutes choses : nourriture, vêtement, parure. En outre, des peines très dures frappaient toutes infractions aux règles sur la fréquentation du culte, l'orthodoxie de la foi, l'observation des pratiques de l'Église. Avec sa conception étroite et sombre de la vie, Calvin supprimait le bonheur terrestre qu'il immolait à une félicité d'en haut, promise d'ailleurs à un nombre fort restreint d'élus prédestinés. On n'interdit pas sans se heurter à quelques résistances, les jouissances du luxe, les plaisirs de la table, on n'étouffe pas sans que des protestations s'élèvent, la liberté de penser, de parler et de croire.
Ce ne fut pas non plus un mince encouragement pour l'opposition que les accrocs faits par magistrats et ministres calvinistes à cette discipline ridicule, tant elle était sévère. M. Galiffe, aux opinions duquel je suis loin de souscrire en tout, a démontré, par exemple, qu'en 1546, « du 31 janvier au l®'" février, les conseillers, réunis à messieurs du droit et autres, burent et mangèrent à la maison de ville pour la somme de 66 florins, c'est-à-dire plus de 700 francs, en deux jours. » Le système, si rigide fut-il, avait ses tolérances ou ses complaisances. Que Jean Calvin lui-même ne respectât pas ses édits, je me garderai bien de l'avancer. Il était obligé de pardonner à ses amis ce que, chez ses ennemis, il réprimait avec acharnement. Et puis, il lui était impossible d'avoir l'œil à tout. Et puis, il employait de vilains auxiliaires, les Perron, les Monet, les Maigret, les De la Maisonneuve.
La lutte entre Calvin et les « libertins » ne dura pas moins de douze années. Je n'en retracerai pas l'histoire. Jean Philippe, le chef des opposants, fut décapité; François-Daniel Berthelier fut décapité, son corps pendu et sa tête clouée au gibet ; Jacques Gruet fut mis à mort, après de longues tortures, pour un pamphlet dont il n'est point l'auteur, pour quelques vers frivoles et pour deux mots désobligeants (^ toutes folies »), écrits sur un exemplaire de l'ouvrage de Calvin contre les anabaptistes; Ami Perrin, emprisonné, ne dut son salut qu'à l'intervention des Bernois. Je ne mentionne pas d'autres
condamnations moins connues, non moins inexcusables. On n'a invoqué, pour les justifier, que la raison d'État — une mauvaise raison, très souvent.
Si les « libertins » succombent, en 1555, après avoirperdu les Berthelier et les Philippe, si la proscription éloigne de Genève des centaines de citoyens, bannis par des juges expulsés la plupart de leur pays, les procès de religion s'ajoutent aux procès politiques. Voici Sébastien Castalion, recteur du collège de Genève, forcé de quitter la ville pour avoir été d'un autre avis que Calvin sur le Cantique des cantiques et les peines éternelles. Voici Jérôme Bolsec, incarcéré puis exilé à perpétuité; son crime? il a critiqué le dogme de la prédestination. Voici Jean-Valentin Gentilis, condamné pour un méfait du même genre à faire pénitence publique par les rues de la ville, nu-pieds, en chemise, torche au poing, et, quelques mois après, exécuté à Berne. Voici Jean-Paul Alciat, Mathias Gribaldo, Champereaux, et dix, et vingt autres, chassés, fouettés, mis à la torture pour les mêmes motifs. Voici, enfin, — car cette nomenclature deviendrait fastidieuse à être complétée — le brave De la Mare, le plus ancien pasteur de Genève, victime d'une iniquité, et Servet, Michel Servet \ envers lequel le réformateur s'est montré d'une duplicité et d'une cruauté inqualifiables. Pour achever le tableau, on brûle par douzaines en 1 545 — jusqu'à trois dans la même journée — des malheureuses soupçonnées « d'avoir fait un pacte avec le diable. » Des travaux récents ' ont jeté une vive et triste lumière sur la plupart de ces jugements et de ces exécutions, fruits, les uns d'une intolérance farouche, les autres de méchantes vengeances.
Affîrmerai-je, avec les détracteurs de Calvin, qu'il est responsable de tous ces actes? Non point. Il faut aussi tenir compte des circonstances difficiles qui imposaient à Calvin des mesures énergiques. Il estimait que l'exacte observation .de ses lois était une question de vie ou de mort pour le protestantisme et pour Genève. Comme tous les convaincus ou, si l'on préfère, tous les fanatiques, il voyait davantage la sainteté de la fin que la pureté des moyens. 4u reste, bien des choses répréhensibles se sont passées sans qu'il y ait pris aucune part ou sans qu'il soit intervenu directement. C'est le but, encore une fois, qui préoccupait par-dessus tout ce grand esprit. Il s'imagi-
' Voir un travail d'ensemble sur Servet (par M. Ch. Dardier) dans Bévue historique, X, 1 et s.
* Mémoires de VInstitut nat. ffen., IX, X, XIV (articles de MM. J. Vuy et H. Fazy).
nait que, combattant pour Dieu, il avait le choix des armes. Ne le jugeons donc pas comme si nous instruisions la cause d'un de nos contemporains I N'exigeons pas de lui ce respect de la liberté individuelle, ces idées de large tolérance, cette horreur du sang répandu, toutes qualités dont la plus vieille n'a pas cent ans d'existence 1 II avait rêvé une théocratie ayant à sa tête Jean Calvin, gendarme de Dieu. Il n'était imbu que du principe d'autorité; il l'appliqua rudement. Voilà tout. Et ses mérites compensent, s'ils n'effacent, bien des erreurs déplorables et bien des mauvaises actions.
Il s'agit, en 1555, de repeupler Genève. Des bannissements en masse avaient décimé la population. Maître du Petit Conseil, désormais, Calvin fait accorder le droit de bourgeoisie à nombre de familles, aux Trembley, aux Colladon, aux de Candolle, aux Sarasin. Le 15 octobre 1557, on reçoit d'un seul coup trois cents nouveaux bourgeois. D'autre part, Calvin enlève toutes prérogatives au Grand Conseil qui avait été, qui était encore le refuge de la liberté. Le Petit Conseil est investi de toutes les compétences. La vieille république de Genève n'est plus qu'une oligarchie. Néanmoins Calvin n'est pas un maître absolu : les magistrats le contredisent souvent, le Consistoire même n'est pas docile.
Au milieu de toutes ces luttes, l'illustre réformateur déploie une activité fébrile. Il fait tout, il est partout. Ayant donné à Genève une religion et des lois, il trouve le temps de s'intéresser aux frères du dehors. Il défend leurs intérêts, il offre un abri aux persécutés, il prodigue des conseils et des secours à toute l'Europe protestante.
Vers la même époque, il dote Genève d'un grand établissement d'instruction publique', La Réforme avait besoin de science pour repousser les attaques du catholicisme et porter la guerre dans le camp adverse. L'Académie et le collège de Genève s'ouvrirent, le 5 juin 1559, « au nom de la foi nouvelle. » A l'Académie, dont le rectorat fut confié à Théodore de Béze, Antoine Chevalier enseigna l'hébreu, François Béraud le grec, Jean Tagaut la philosophie, Calvin lui-même la théologie. Les règlements des deux écoles sont dignes
* L'ordre de l'école a été publié par M. Ch. Le Fort, Genève, in-4, 1859 (voir aussi J. Calvini, Opéra omnia, 1. c. X, 65 et s.). Discours de Merle d'Aubigné, lors du troisième centenaire de la fondation de l'Académie de Genève, Genève 1859. Bull, (le la Soc. de Vhist. du prot. franc., XXII, 269 et s. (étude sur les collèges protestants). Esquisse d'une histoire abrégée de l'Académie de Genève, par J.-E. Cellérier, in-12, Genève, 1872.
du moyen âge, a-t-on fait observer plus d'une fois. Les professeurs sont nommés par le clergé ; le Conseil n'a qu'un droit de confirmation. Les élèves... Écoutez Michel Roset, alors secrétaire du Conseil, lisant l'ordre de l'école rédigé par Calvin : « Qu'on commence par la prière ; les leçons achevées, que l'on récite en chaque classe l'oraison dominicale avec quelque brève action de grâces. Qu'après dîner, à onze heures, les élèves s'exercent à chanter les psaumes jusqu'à midi. Que trois, chaque jour et par rang, récitent en français la confession de foi et les dix commandements de la loi. Que le mercredi ils oient le sermon au matin... » Tout commentaire serait superflu. L'Académie est un séminaire protestant. On conçoit que cette éducation, essentiellement confessionnelle, austère et d'un extrême formalisme, dut faire de Genève, selon l'idéal de Calvin, une Sparte de théologiens et de dévots. Il n'y aura plus de gaieté, plus de jeunesse. Tout le monde aura soixante-dix ans et des rhumatismes, du moins pour la vie mondaine. Pour ce que la femme d'Agrippa d'Aubigné appelait « la querelle de Dieu, » tout le monde aura quatre ou cinq lustres et une santé superbe.
Que l'on ne se figure point que les études proprement dites seront négligées à Genève ! Les classiques latins et grecs y seront lus et commentés avec soin. Calvin insiste à maintes reprises sur l'attention qu'il importe de vouer à la beauté du langage, l'artiste, le savant écrivain perçant malgré tout sous le réformateur.
L'Académie de Genève eut d'assez humbles commencements. Les chaires de droit, de littérature moderne, d'histoire ecclésiastique et profane, de médecine, de sciences exactes, ne furent créées que successivement et sans hâte, car les lînances de la ville n'étaient pas brillantes. La bibliothèque, riche dès les premières années, de tous les livres que lui avait légués Bonivard, fut accrue par la générosité des imprimeurs genevois. Si l'Académie débutait modesteiuent, son influence s'étendit à tous les pays où la Réforme avait pénétré. C'est l'Académie de Genève qui travaille à la diffusion de la doctrine calviniste, qui maintient une remarquable unité dans le mouvement protestant de langue française, qui permet à Calvin d'absorber dans son particularisme étroit le large -et généreux universalisme de Zwingli : les luthériens, par contre, furent inébranlables. A d'autres égards, l'initiative de Calvin en matière d'instruction publique fut un stimulant pour le clergé romain. On lit dans les Mémoiî^es de Castelnau : « Les évêques et docteurs, théologiens, curés, religieux et autres pasteurs catholiques, commencèrent à penser en ces nouveaux
prêcheurs, si désireux et ardents d'avancer leur religion et, dés lors,, prirent plus de soin de veiller sur leur troupeau et au devoir de leurs charges, et aucuns à étudier es saintes lettres à l'envi des ministres protestants, qui attiraient les peuples de toutes parts. »
La fondation de l'Académie exigea de Calvin de longs et persévérants efforts. Mais ce n'est là qu'un point saillant dans l'immense labeur de sa vie. Outre son œuvre de législateur, d'homme d'État, de pédagogue, ses voyages d'apostolat dans le monde réformé, sa correspondance très considérable, ses prédications, ses polémiques, ses travaux littéraires devaient tuer enfin une constitution aussi délicate que celle du chef de la nouvelle Église. « Calvin, dit Guizot, était un homme d'une taille médiocre, pâle, maigre : dans ses regards, à la fois graves et passionnés, se révélaient cette conviction qui ne tient nul compte de la vie, cette ardeur qui la consume. » Il ne savait ni ne voulait se ménager. « Il ne se lassait de travailler à la maison, quelque remontrance qu'on lui fît, » raconte son ami de Bèze. La fièvre qui faillit l'emporter en 1559 ne le corrigea point.
En 1564, sa santé est ruinée. Dans une lettre adressée à la duchesse de Ferrare, il parle avec une résignation attristée de toutes ses maladies, « défaut d'haleine, la pierre, la goutte, un ulcère aux veines « émoroiques » qui l'empêche de prendre aucun exercice. » Si nous consultons de Bèze, nous apprendrons que Calvin était en « perpétuelle indigestion, » que « par une défluxion érodante, il tomba en crachement de sang qui le débilitait à l'extrémité. » N'y aurait-il pas dans cette lutte continuelle contre la douleur — car ses maux dataient de longtemps — l'explication de bien des côtés du caractère et de l'œuvre de Calvin? Un grand génie qui digère mal, qui a la goutte, se laisse aller à sa mauvaise humeur. 11 y a de l'hypocondrie dans le calvinisme.
De Bèze nous dit, en son style imagé : « A la fin donc, il demeura tout plat, ayant bien l'usage de la parole, mais ne pouvant poursuivre un propos longuement... Ce nonobstant, ne cessait de travailler, car, en cette dernière maladie, il a entièrement traduit de latin en français son Harmonie sur Moïse, revu la traduction de Genèse, écrit sur ce présent livre de Josiié et finalement revu et corrigé la plupart des annotations françaises sur le Nouveau Testament, qu'autres avaient auparavant recueillies. » Cette prodigieuse activité, à la veille même de la mort, achève de fixer l'énergique et puissante physionomie de Calvin.
Les derniers moments du réformateur ont soulevé de vives et assez répugnantes controverses. Aux maladies qu'avouent Calvin et de Béze, la médisance ou la calomnie en ont ajouté d'autres. Jérôme Bolsec ' , dont la version a été admise par les adversaires de Calvin, est un témoin bien suspect ; il a écrit que le pape de Genève souffrait « d'une démangeaison de poux et de vermine par tout son corps et particulièrement... » Ma plume n'a pas les audaces de style familières à Jérôme Bolsec. Celui-ci accuse en d'autres termes Calvin d'avoir eu la maladie d'Antiochus Épiphane, d'Hérode, de l'empereur Arnouif et d'autres personnages connus pour leur vie déréglée. « Juste jugement de Dieu ! » conclut Bolsec, qui n'avait pas eu à se louer de Calvin. Sur la mort de ce dernier, survenue le 27 mai 1 564, même désaccord entre les auteurs. « Le jour qu'il trépassa, dit de Béze, il semblait qu'il parlât plus fort et plus à son aise, mais c'était un dernier effort de nature ; car, vers le soir, environ huit heures, tout soudain les signes de mort toute présente apparurent... Étant accouru avec quelques autres de mes frères, je trouvai qu'il avait déjà rendu l'esprit, si paisiblement que jamais n'ayant râlé, ayant pu parler intelligiblement jusqu'à l'article de mort, en plein sens et jugement, sans avoir jamais remué pied ni main, il semblait plutôt endormi que mort. Voilà comme, en un même instant, ce jour-là, le soleil se coucha et la plus grande lumière qui fut en ce monde pour l'adresse de l'Église de Dieu fut retirée au ciel. » S'il y a chez de Béze quelque parti pris d'admiration, il n'en est pas moins avéré — le testament si clair, si simple, du 25 avril, le prouverait au besoin — que Calvin est mort vaillamment, malgré de vives souffrances corporelles, « embrassant la grâce que Dieu m'a faite en notre Seigneur Jésus-Christ. » Selon Bolsec, qui n'était plus à Genève en ce moment, mais qui a de l'imagination, « Calvin mourut, invoquant tous les diables, jurant, dépitant et maugréant les très grièves douleurs et très âpres afflictions, lesquelles il ressentait de la très pressante et sévère main de Dieu. » Entre la parole de Théodore de Béze et celle de Jérôme Bolsec, je n'hésite pas.
Calvin laissa une fortune de deux cent vingt-cinq écus ! Cette petite phrase renferme une justification éclatante du réformateur auquel on a reproché souvent et son avarice et sa rapacité. Deux cent vingtcinq écus, c'est tout le bien d'un homme qui vécut pauvrement et
' Histoire de la vie, mœurs, actes, doctrine et mort de Jean Calvin, etc., Lyon, 1577, in-8, Paris, 1582, in-8. Voir France protestante, 2"'« éd., articles Calvin et Bolsec.
qui fut, pendant prés d'un quart de siècle, le maître d'une ville et l'arbitre d'une partie de l'Europe occidentale. Son désintéressement égala sa charité. Tout son traitement , assez élevé , je le concède (500 florins et des accessoires), passait en aumônes et en secours.
On ne joue pas un des premiers rôles ici-bas sans être jugé, et fort diversement. L'opinion des hommes se préoccupe surtout des talents ou des génies qui ont révolutionné la société, en faisant prévaloir une autre politique, une autre morale, une autre religion. Et quand elle tente d'apprécier une nature passionnée à l'égal de Calvin, elle se passionne, elle aussi, pour ou contre, avec une espèce de fureur. Détracteurs, apologistes amassent leurs calomnies ou font une surenchère d'admiration. Même à cette heure, il ne semble pas que la postérité, d'ordinaire plus froide et plus impartiale que les contemporains, ait renoncé à se battre sur le nom de Calvin. Avant d'entrer dans l'examen de ses œuvres littéraires, voyons un peu ce que les gens de partis opposés ont pensé ou voulu penser du fameux théologien 1
Nous connaissons le sentiment de Théodore de Bèze. D'après Guy Patin, « Calvin est le plus savant homme de l'Europe, » — une affirmation qui peut surprendre au siècle d'Érasme, de Rabelais, de François Hotman, de Budé, de Mélanchton, d'Henri Estienne. Pour Casaubon, c'est le vir swnmus et incomparabilis. Pie IV luimême dira : « Avec des serviteurs pareils, je serais maître des deux rives de l'Océan. » Ni de Thou, ni Spon n'auront l'éloge moins facile. Bayle lui rend cette justice, qui est de prix, venant d'un sceptique : « C'était un homme à qui Dieu avait conféré de grands talents, beaucoup d'esprit, un jugement exquis, une fidèle mémoire, une plume solide, éloquente » et il ajoute: « Jean Scaliger, (]ui ne trouvait presque personne digne de ses louanges, ne se lassait de l'admirer. » Si Bossuet estime que Calvin fut inférieur à Luther « par le génie, » il lui paraît que le Français l'emporte sur l'Allemand par « l'étude. » Le XVIII™' siècle devait traiter avec faveur ce révolté du catholicisme. Rousseau, qui n'a pas eu que des tendresses pour Calvin, a écrit ceci : « Ceux qui ne considèrent Calvin que €omme théologien connaissent mal l'étendue de son génie. La rédaction des sages édits, à laquelle il eut beaucoup de part, lui fait autant d'honneur que son institution. Quelque révolution que le temps puisse amener dans le culte, tant que l'amour de la patrie et de la liberté ne sera pas éteint à Genève, jamais la mémoire de
ce giand homme ne cessera d'y être en bénédiction. » Il y a de la phraséologie dans cet hommage, mais l'hommage est caractéristique. Au XIX""^ siècle, Calvin est pour Villemain « le législateur despotique d'une démocratie ; » il a pour Mignet, « l'esprit vif, peu inventif mais vigoureux, une mémoire prodigieuse, une logique puissante, le talent le plus clair, le plus méthodique et le plus frappant ; » il sera pour Gérusez « l'une des intelligences les plus fortement douées qui aient paru en ce monde ; » Merle d'Aubigné, qui est un historien lyrique, s'écriera: «Oui, Calvin, le plus grand écrivain français du XYI""^ siècle, est le plus grand théologien et le vrai restaurateur de la chrétienté ; » le D'" Cuningham dira : « Calvin, le don le plus précieux que Dieu ait fait à son Église depuis le temps des apôtres ; » M. Galiffe, un Genevois, l'appellera « une àme de boue, » tandis que MM. Bungener, Gaberel, J. Bonnet, F. Puaux, l'exalteront sans réserves. M. Paul Albert avancera enfin « qu'il commande le respect, non la sympathie » et c'est l'appréciation que nous retiendrons, bien qu'un peu sèche.
De ses mérites comme littérateur et théologien, je n'ai signalé encore que la haute portée de V Institution chrétienne. Nous n'en resterons pas là, puisqu'aussi bien l'œuvre de Calvin est à la fois variée et puissante.
11 avait une prédilection toute particulière pour le latin : la plupart de ses travaux de théologie, nombre de ses opuscules et libelles, plus de la moitié de sa correspondance furent écrits dans cette langue. La correction de son style latin a été vantée par Bossuet ; M. Sayous a montré combien il est remarquable, sinon d'élégance, du moins de vigueur et de clarté. On a observé avec raison que Calvin se rapprochait de Sénèque par la rapidité et la forme sententieuse de la phrase.
Reprenons maintenant les ouvrages français du réformateur ! Je ne dirai plus rien de V Institution, mais il est nécessaire, à peine d'être superficiel, de ne point s'attacher qu'à ce livre dans l'étonnante production littéraire de Calvin.
Que toute sa théologie tienne à peu prés dans V Institution remaniée, nous avons pu nous en convaincre. On sait que Calvin s'écarte des autres réformateurs sur deux points, l'un plutôt de forme, la Cène, l'autre de fond, la prédestination. A-t-il compris d'emblée
toute la signification de ce dogme nouveau, sur lequel il allait asseoir sa doctrine ? Il avait vingt-six ans, (|uand il l'annonça, et la première édition du traité (jui lui valut la célébrité apparaît davantage comme une forte improvisation que comme un travail longuement médité et sérieusement mûri. Cependant Calvin, qui est tenace et non exempt d'orgueil spirituel, ne devait jamais dévier du chemin, qu'en 1536 il ouvrait à la Réforme française. Les conséquences de son système ne lui furent point cachées par ses contradicteurs ; il n'était pas de ceux qui conviennent de s'être trompés sur un sujet de cette importance. Bien plus, il revendique pour sa conviction personnelle le caractère de la vérité absolue. Son interprétation des textes sacrés est pour lui la Bible elle-même. C'est lui qui décidera souverainement la question de foi : on est ou l'on n'est pas chrétien selon qu'on croit ou ne croit pas à la théologie de Calvin. Ce n'est plus en dehors de l'Église, mais en dehors du credo imaginé par lui qu'il n'y a point de salut. Il a fait des Écritures sa chose ; il monte la garde autour des livres saints avec plus de méfiance encore que de vigilance. Il substitue, inconsciemment, sa propre autorité à celle de Dieu. Et tout cela au nom de la liberté d'examen, bien qu'il eût condamné de fado cette liberté et toutes les autres ! Au surplus, la prédestination n'implique pas que l'arrêt de mort de la raison humaine. A quoi aboutit-elle en théorie, sinon dans la pratique ? A détruire dans l'homme l'être moral en lui prouvant la vanité de la vertu. A quoi servent la pureté des mœurs, l'honnêteté de la vie, la ferveur même de la foi, si le ciel n'appartient qu'à la classe, composée d'avance, des privilégiés de Dieu ? Calvin s'est heurté à l'insoluble question, à l'invincible antinomie : prédestination ici, là liberté. Il n'a été qu'un déterministe inconséquent. Ou plutôt son tort fut d'avoir tenté l'impossible, de se figurer qu'il pouvait réussir dans une entreprise où la métaphysique n'a subi et ne subira que d'humiliants échecs. La « petite capacité de nos esprits » nous condamne à ignorer.
Le théologien argumentait à faux ; le moraliste chrétien n'en souffrait pas. Le Code de vertu élaboré par Calvin est digne des fondateurs de religion les plus sagaces. Il tient en quelques mots : L'homme se laisse absorber en Dieu ; il n'a plus ni volonté propre, ni sentiments individuels; il n'a plus même de personnalité, il est « caduc et fragile, semblable à une fleur flétrissante; » toute son ambition doit consister à n'être qu'un instrument dans la main du Seigneur, à supporter les épreuves comme de divins bienfaits, à ne
song(3r qu'au lendemain de la mort. Lisez par exemple son sermon : Quelle est la condition et vie des âmes après la vie présente ? A travers tout son luxe d'exégèse, toutes ses habiletés de dialectique, le réformateur nous livre sa conception de l'immortalité en Dieu et des conditions de cette immortalité. La justification par la foi, tout est là. Mais encore faut-il que le chrétien gagne ses droits au salut par une existence de renoncement. «Quoi qu'il en soit, s'écrie Calvin, à la fin d'un sermon pris sur le thème du psaume 27 et après avoir insisté sur la loi qui oblige les bons à vivre en compagnie des méchants, quoi qu'il en soit, efforçons-nous, puisque Dieu nous a recueillis en sa famille, de nous adonner à toute pureté en renonçant à toute pollution du monde, afin que le Seigneur Jésus, au grand jour, nous avoue et tienne au nombre de ceux qui auront réclamé son nom sans feintise ! »
11 convient d'ajouter à V Institution, le Catéchisme français de Calvin', un texte indispensable pour l'histoire de l'activité réformatrice de Calvin.
Lq?> Commentaires ^ sur la Bible, qui embrassent tout le Nouveau Testament sauf l'Apocalypse, et une partie de l'Ancien, rappellent pour ainsi dire à chaque page les préceptes de la loi austère de Calvin, à l'observation de laquelle sont attachées les récompensescélestes. Ces Commentaires eux-mêmes se distinguent, suivant M. Sayous, « par une exposition brève, facile, lumineuse, » une « sagacité rare, une entière bonne foi dans la recherche du sens des auteurs, » et, ne l'oublions point, par une merveilleuse connaissance des Écritures. Le style est ici, comme partout, avec un peu de roideur, un modèle de netteté et de force. Ce que l'on blâmera le plus, c'est les interminables digressions dogmatiques, la vivacité des polémiques, l'abus des subtilités. Le théologien endosserait-il donc de préférence l'habit du casuiste?
Les Sermons, qui ne se comptent pas, sont éminemment didactiques. Peu de rhétorique, un mépris absolu de l'effet oratoire, une singulière uniformité de plan; mais, comme l'a constaté M. Sayous, ils témoignent « d'une merveilleuse facilité d'exposition. » Calvin n'était pas né prédicateur, il maniait la plume avec plus d'aisance que la langue. Florimond de Raemon, qui fut un de ses auditeurs, raconte que le réformateur n'avait « ni grâce ni action quelconque
' Publié d'abord en 1537; réimprimé par MM. A. Rilliet et Th. Dufoiir, in-8,. Genève, 1878.
' Opéra omnia, pass.
en chaire. » L'un de ses sermons les plus intéressants, celui (|ue je citais tout à l'heure, commence par cet exorde ex abrupto : « C'est merveille de la diversité qu'on trouve aux appétits des hommes; s'il y a un point toutefois sur lequel tous s'accordent, c'est de s'amuser ici-bas au monde. Chacun aura bien son but et son moyen à part. Mais cette vanité règne partout de ne chercher son bien et sa félicité sinon en cette vie corruptible ; ce qui montre que les hommes sont fort abrutis, car nous sommes créés en une fin toute contraire. » Il poursuit : « Quiconque ne veut se priver à son escient de l'héritage éternel de Dieu, il faut qu'il commence par ce bout, de retrancher tous fols désirs et volages. » 11 insiste ensuite sur la nécessité de fréquenter le temple, de participer à la Cène, d'écouter la voix des pasteurs, d'arriver « au mépris de ce monde en l'amour de la vie céleste. »
Mais, dans cette étude, le littérateur nous attire davantage que le théologien. C'est pourquoi j'ai hâte d'en venir aux œuvres qui nous remettront en mémoire l'incisive et vigoureuse préface de V Institution. J'entends les écrits de Calvin polémiste. M. Guizot accuse Calvin du péché d'orgueil, M. Sayous le blâme d'avoir « l'impatience de la contradiction, » ce qui est, en langage poli, une forme de l'orgueil. Allez demander aux fanatiques le respect des opinions, la mansuétude envers l'adversaire!
Calvin a plus de tête que de cœur. Les belles indulgences, les compassions, la charité en un mot, il ne connaîtra pas cela. Toutes les armes, les plus meurtrières, les plus contraires à ce droit des gens aussi peu suivi, d'ailleurs, dans les guerres de plume que dans les autres, toutes les armes lui sont bonnes pour frapper sur l'erreur. Il ne rentrera sous la tente qu'après avoir anéanti le catholicisme et ses docteurs, le doute et ses philosophes. Aussi quelle dépense de fiel, quelle débauche d'ironie! Il ne joue pas avec ses victimes, comme un Voltaire ; il les lacère, les transperce, les abat, les piétine jusqu'au dernier soufïle. Il éprouve une joie féroce à savamment torturer, à tourner et retourner le fer dans la plaie. N'était-il pas persuadé qu'il agissait en féal serviteur de Dieu, qu'un peu de miséricorde eût été comme une offense au Seigneur?
Ses acerbes critiques, ses sanglantes invectives, ont une excuse : elles sont dans le ton de l'époque. « Il ne faut pas, a dit Littré, exiger
du XYP'^ siècle une étincelle de tolérance. y> Nous abandonnons aujourd'hui l'insulte à qui n'a pas de meilleures raisons. Au temps de Calvin, les impertinences, les grossièretés, pis que cela, courent les livres. La rudesse des horions distribués supplée la qualité de l'argumentation.
Si le réformateur ne ménageait pas ses ennemis, ceux-ci le lui rendaient avec usure. Il n'y a lieu ni de trop s'étonner, ni surtout de s'indigner trop de ces violences. L'ironie est même fort appréciable en rhétorique et nous verrons que Calvin est, parla forme surtout, l'un des maîtres de la littérature militante.
Je prends au hasard parmi ses libelles. Je m'arrête à une Réformation pour imposer silence à un cerlain bélître nommé Antome Cathelan, jadis Cordelier d'Albigeois, Ce titre est plein de promesses. On devine que le « bélître » sera corrigé d'une main experte et lourde. Que restera-t-il de l'infortuné Cathelan, après dix pages de Calvin ? Si peu de chose ! Admirez cette exécution : « Combien qu'aujourd'hui beaucoup de sottes bêtes se mêlent de brouiller le papier, tellement que tantôt les gens savants auront honte de faire rien imprimer; toutefois à grand'peine trouvera-t-on qui surmonte un certain bélître, nommé Antoine Cathelan, jadis cordelier en Albigeois, à présent se disant être prêtre séculier ; lequel toutefois se cuide faire valoir, dégorgeant à la volée contre nous toutes les injures qu'il peut forger ou qu'on lui souffle en l'oreille, et faisant gagner quelque imprimeur affamé à en infester le monde, moyennant quelque écot qu'il en a pour son butin. Comme encore naguère il a publié une feuille de papier contre moi, tendant à réprouver la doctrine que je porte et blasphémant si hardiment contre Dieu et toute vérité, qu'il lui semble bien qu'il sera trouvé habile compagnon de ceux qui le peuvent récompenser de quelque lippée. Si on demande, puisqu'il est si badin, comment je m'attache à lui, je confesse qu'encore en sa sottise a-t-il gagné ce point de m'inciter à répondre à ces bourdes, intitulant l'épître qu'il fait : A Messcigneurs les syndics de Genève, à ce qu'ils aient à me contraindre de me purger, comme si tout le monde devait se tenir convaincu, en cas que je ne sonnasse mot. Vrai est qu'il pourra bien ci-après gazouiller tant et plus avant qu'il arrache réponse de moi. » Calvin trace ensuite le portrait de Cathelan, et si crûment, que je me borne à y renvoyer le lecteur plus curieux que prude. Débauché et ignorant comme un moine, voilà tout Cathelan. Quant aux mensonges à l'adresse des réformateurs, Calvin les repousse avec une brutalité
dédaigneuse. La langue est si vive, si feiine, si savoureuse, que l'on goûte en artiste cette impitoyable sortie contre le « bélître, voire affronteur et ruffian notoire. » On oublie que l'auteur de cette diatribe est un grave et vénérable théologien; on n'est plus scandalisé, et le scandale qui ne scandalise plus, à force d'être bien habillé, devient, je l'avoue avec un peu de confusion, sujet d'àpre et rare jouissance. On applaudit presque Calvin à ce dernier coup de massue : « S'il poursuit à babiller en son impudence, je le pourrai aisément dépriser avec d'autres bêles qui valent encore cent fois plus que lui, car il n'est pas à moi de faire taire tous les chiens qui aboient par le monde. » C'est là, sarcastique, hautain, implacable, le Calvin des disputes personnelles. C'est à peine s'il est moins acerbe dans son pamphlet le plus fin, sinon le plus célèbre : Excuse aux Mcodémiles, ces épicuriens de la foi qui voudraient aller au ciel sans bouger de leur fauteuil, les « prolonotaires délicats qui sont bien contents d'avoir l'Évangile et d'en deviser joyeusement et par ébat avec les dames, moyennant que cela ne les empêche pas de vivre à leurs plaisirs, » les indifïérents, les sceptiques et même les marchands et gens du commun, « lesquels se trouvant bien dans teur ménage se fâchent qu'on les vienne inquiéter. » Calvin s'amuse ici à la façon du chat lutinant avec la souris ; ses griffes tâtent la chair des victimes, y pénétrent, s'y enfoncent, s'en retirent, s'y plantent de nouveau, et meurtrissent, et déchirent, avec mille précautions au demeurant.
Sera-t-il moins amer quand il s'en prendra non aux hommes, mais aux doctrines? J'ai relu son Avertissement très utile du grand profit qui reviendrait à la chrétienté s'il se faisait inventaire de tous les corps saints et reliques, etc. Ce traité, l'un des plus connus de Calvin, n'est connu cependant que comme la plupart des œuvres qui ont trois siècles d'existence. Parcourons-le rapidement !
Suivant l'habitude de Calvin, le début ne traîne pas : « Saint Augustin, au livre qu'il a intitulé : Du labeur des moines, se complaignant d'aucuns porteurs de rogatons, qui, déjà de son temps, exerçaient foire vilaine et déshonnête, portant çà et là des reliques de martyrs, ajoute : « voire si ce sont reliques de martyrs. » Par lequel mot, il signifie que dés lors il se commettait de l'abus et tromperie, en faisant accroire au simple peuple que ces os recueillis çà et là étaient os des saints. » Quelle habileté ! Calvin s'appuie d'entrée sur l'autorité d'un père de l'Église pour avoir le droit de frapper à coups redoublés sur l'Église elle-même. Saint Augustin gémissait déjà
sur le trafic honteux, (jui a bien empiré depuis : « Or, continue le réformateur, le premier vice et comme la racine du mal a été qu'au lieu de chercher Jésus-Christ en sa parole, en ses sacrements et en ses grâces spirituelles, le monde, selon sa coutume, s'est amusé à ses robes, chemises et drapeaux. » Nous retrouvons ici la haine de Calvin contre un culte qui délaisse l'Évangile, source unique de vie chrétienne, pour élever des tréteaux et faire du théâtre, quand ce n'est pas du négoce. 11 ne saisit pas ce qu'il y a de sentiment de l'art dans la pompe des cérémonies catholiques; il a l'air de croire que le chrétien est indifférent — et doit l'être — aux beaux spectacles, au parfum de l'encens, à la douce lumière des cierges; il se moque de l'adoration, naïve sans doute, mais très religieuse, qui s'attache aux restes vrais ou faux des saints et des martyrs ; il brûle de supprimer toutes les manifestations extérieures, tous les signes matériels de la foi ; l'abstraction lui suffit. Il n'admet pas que l'on s'aiîiuse « à choses corruptibles et vaines » et que « par sacrilège exécrable, on adore les créatures mortes et insensibles au lieu du seul Dieu vivant. » Comme il malmène ces pauvres reliques, bien innocentes à coup sûr et bien inoffensives ! Il les accable de ses plus cruelles railleries : « Cette maiheurté est survenue depuis qu'on a reçu pour reliques, tant de Jésus-Christ que des saints, je ne sais quelles ordures, où il n'y a ni raison ni propos... Ainsi quelques os d'âne ou de chien que le premier moqueur ait voulu mettre en avant pour os de martyr, on n'a point fait difficulté pour les recevoir bien dévotement. » Lorsqu'il passe du général au particulier, sa verve s'aiguise encore. Rien n'est demeuré debout des prétendues reliques du Christ. « Quant à la vierge Marie, pour ce qu'ils tiennent que son corps n'est plus en terre, le moyen leur est ôté de se vanter d'en avoir les os ; autrement je pense qu'ils en eussent fait accroire au monde qu'elle avait un corps pour remplir un grand charnier. Au reste, ils se sont vengés sur ses cheveux et sur son lait, pour avoir quelque chose de son corps. De ses cheveux, il y en a à Rome, à Sainte-Marie sur Minerve, à Saint-Salvador en Espagne, à Mâcon, à Cluny, à Noërs, à Saint-Flour, à Saint-Jaquerie et en autres plusieurs lieux. Du lait, il n'est jà métier de nombrer les lieux où il y en a, et aussi ce ne serait jamais fait, car il n'y a ni si petite villette — le joli mot que saint Simon employait encore et que l'on néglige depuis deux siècles ! — ni si méchant couvent, soit de moines, soit de nonnains, où l'on n'en montre, les uns plus, les autres moins. Non pas qu'ils aient été honteux de se vanter d'en avoir plei-
nés potées, mais poiirce qu'il leur semblait avis que leur mensonge serait [)lus couvert s'ils n'en avaient que ce qui pourrait tenir dans (juelque montre de verre ou de cristallin, afin qu'on n'en fît pas d'examen plus près. Tant y a, que si la sainte vierge eût été une vache, et qu'elle eût été une nourrice toute sa vie, à grand'peine en eût-elle pu rendre telle quantité... Le reste qu'ils ont de reliques de Notre-Dame est de son bagage. Premièrement, il y en a une chemise à Chartres, de laquelle on fait une idole assez renommée ; et à Aix, en Allemagne, une autre. Je laisse là comment c'est qu'ils les ont pu avoir; car c'est chose certaine que les apôtres et les vrais chrétiens de leur temps n'ont pas été si badins que de s'amuser à telles manigances. » A quoi bon prolonger les citations, disputer avec Calvin « chaussettes de saint Joseph, » « bouclier de saint Michel, » « masque de saint Jean-Baptiste » et autres « mensonges si patents? » Mais il me paraissait utile de montrer Calvin sous toutes ses faces ; si je ne craignais de m'arrêter avec trop de complaisance sur un des côtés, non certes les moins originaux bien que les plus scabreux, de l'œuvre littéraire de Calvin, je multiplierais volontiers les citations. Les quelques emprunts que j'ai faits à l'un ou l'autre de ses libelles en diront assez.
Je ne me séparerai pas du grand réformateur avant d'avoir effacé l'impression pénible que les excès de sa polémique ont pu produire sur le lecteur. Le batailleur intrépide mais point chevaleresque ne doit pas éclipser le théologien et le moraliste.
V Institution est un chef-d'œuvre. La Confession de foi ' en est un autre, de moins longue haleine assurément, égal comme influence et valeur littéraire. Il est d'autant moins permis de passer la Confession de foi sous sHence qu'elle est de la vieillesse de Calvin et qu'elle fournit les moyens de mesurer le chemin parcouru, de 1 535 à 1 562, par le chef du protestantisme français. Si je ne me trompe, la Confession de foi est, pour l'ordonnance du discours, la précision du
* In-8, 1562. Opéra omnia, IX, 753 et s. Le titre complet est : Confessimi de foi au nom des églises réformées du royaume de France faite durant la guerre, pour présenter à l'Empereur, aux princes et États de F Allemagne en la journée de Ffankfort, laquelle n'a pu venir jusque là d'autant que les passages étaient clos ; maintenant publiée pour Vutilité qui en pourra revenir, et même pour ce que la nécessité le requiert.
langage, l'autorité du raisonnement, supérieure encore à l'ouvrage plus considérable où fut condensée toute la dogmatique du calvinisme. L'auteur retient son zélé, tempère ses indignations, se renferme prudemment dans son rôle de martyr et de serviteur de Dieu. La préface de V Institution était agressive ; celle de la Confession de foi, très brève au demeurant, se distingue par une modération à laquelle Jean Calvin ne nous a point accoutumés. Cette modération confine à l'humilité : « Pour ce que, durant les troubles de guerre qui sont advenus en France, au grand regret des bons seigneurs qui ont même été contraints de prendre les armes, il s'est semé beaucoup de faux blâmes contre eux, pour rendre la vérité de Dieu odieuse en leurs personnes... Maintenant qu'il a plu à Dieu regarder la France en pitié, et lui donner la paix, et que le fait de ceux qu'on avait diffamés a été approuvé de Sa Majesté et de son conseil, tellement qu'il n'est besoin en faire nulle excuse, on peut bien souffrir que le mal qui n'a que trop duré demeure enseveli ; et malheur à ceux qui voudraient en rien troubler la sécurité publique. Toutefois, pour ce que plusieurs ignorants, par être mal informés de la doctrine contre laquelle on a combattu, sont toujours obstinés à l'avoir en horreur, il a semblé plus qu'utile de mettre en avant cette Confession de foi... » Est-ce Calvin? Oui, mais Calvin diplomate.
La Confession elle-même débute par une captatio benevolentiœ ; elle sera la justification aux yeux de « Sa Majesté et des très illustres princes » de la doctrine enseignée dans les Églises réformées de France. « En premier lieu, dit Calvin, nous protestons qu'en tous les articles qui ont été décidés par les Conciles anciens touchant l'essence infinie spirituelle de Dieu, et la distinction des trois personnes, et l'union des deux natures en notre Seigneur Jésus- Christ, nous recevons et accordons ce qui a été là résolu comme étant tiré de l'Écriture sainte sur laquelle notre foi seule doit être fondée. » 11 développe sommairement cette proposition essentielle et en arrive à expliquer les points sur lesquels la Réforme est en conflit avec Rome. Il établit d'abord que la foi est l'unique mais suprême condition du salut; il soutient qu'elle est un acte ou un état particulier à chaque croyant, en sorte que nous n'obtiendrons les divines récompenses que par nous-mêmes ; il conteste dès lors l'utilité des prières faites pour les trépassés et l'intervention des saints ; il nie l'existence du purgatoire ; il recommande de ne chercher « autres patrons ou avocats que notre Seigneur Jésus-Christ. » En outre, dit-il, « le second point sur lequel nous sommes différents