TOME I
d'avec la coutume et opinion reçue par le monde, c'est la façon de servir Dieu. » Sa maxime sera que tout ce qui n'a pas été tiré de l'Écriture « mais a été commandé par l'autorité des hommes ne doit point être tenu pour service de Dieu, » et il s'élèvera vivement contre toutes les traditions purement humaines: adoration des images, achat de messes, luxe du culte, pèlerinages. Calvin sent bien qu'il est malaisé de tout fonder sur la Bible et songe peut-être qu'il a été l'un des ouvriers les plus laborieux en « commandements humains. » Aussi l'entendrez-vous faire des réserves, ce qui sera proprement se contredire. Les contradictions qui lui profitent ne le gênent point. «Nous confessons que les évêques et pasteurs doivent être ouïs en révérence en tant qu'ils font leur office d'annoncer la Parole de Dieu ; et outre cela que toutes les Églises et chacune pour soi ont puissance de faire lois et statuts pour la police commune; comme il faut que tout se conduise par ordre et avec honnêteté, et qu'on doit obéir à tels statuts moyennant qu'ils n'astreignent pas les consciences et qu'on n'y établisse point de superstitions. » Tout ceci est-il assez controversable ? Calvin est plus positif quand il critique « l'usurpation par trop énorme » dont le pape se rend coupable et les absurdités « trop lourdes » de la hiérarchie ecclésiastique. Il expose ensuite ses idées bien connues sur la Cène et le baptême, pour conclure ainsi : « Maintenant, Sire, votre sacrée Majesté impériale, et vos Excellences, très illustres princes, qu'en telle révérence que nous avons procédé à certifier ce que nous croyons, qu'il leur plaise de considérer attentivement le contenu de ce Traité, et recevoir le tout en telle humanité que la raison et équité domine seule, toutes opinions humaines étant abattues pour ne point porter préjudice à la vérité. »
Le dogme n'a pas varié ; la manière s'est adoucie ; le talent s'est assoupli. Logique, force et clarté, ces qualités, Calvin ne les perdra jamais. Tout au contraire, elles grandiront avec le temps et, jusqu'à sa fin, le réformateur, fatigué par la lutte, miné par la maladie, conservera tout son génie fait d'ordre et de puissance.
Ai-je tout dit, ou mieux, tout résumé sur Calvin? Je n'ai pas même mentionné sa Correspondance T II avait exprimé le vœu, la veille de sa mort, qu'un choix de ses lettres fût offert aux Églises protestantes comme une dernière marque de sollicitude et d'affection. Sa correspondance latine* fut publiée dès 1575. Ses lettres
* Lettres françaises de Calvin, publ. par M. J. Bonnet, 2 vol. in-8, Paris, 1854. V. note suivante.
^ Epistolœ et responsa^ in-fol. Genève, 1575. — Les lettres latines et françaises
françaises ne virent le jour, en édition complète, que dans la seconde moitié de ce siècle ; elles vont de 1528 à 1564, signées parfois de l'un ou l'autre des nombreux pseudonymes que Calvin était obligé de prendre.
Les lettres de Calvin ne rompent que rarement le cadre de la théologie didactique ou militante. Il réfute à droite, il admoneste à gauche, il relève les défaillants, secoue les tiédes, encourage les braves, gouvernant les fidèles et maintenant la doctrine de son Église. Ne cherchez point de confidences, ne vous attendez point à quelque laisser-aller dans ces épîtres qui sont de véritables traités ! Calvin n'est pas l'homme des intimes épanchements; son cœur ne parle guère. M. Sayous a fait, en d'autres termes, la même remarque : « Ce qui frappe dans ces exhortations épistolaires, c'est l'absence de tout ce qui subjugue l'imagination et entraîne la foule. Il n'y a pas d'enthousiasme dans le langage de Calvin ; ses paroles sévères, impérieuses, ont l'éloquence de la force; il est bref, admirablement clair, ne s'attendrit jamais. » Ce qu'il ne serait pas juste de taire, c'est la souveraine dignité de l'écrivain. Qu'il s'adresse aux grands ou aux riches, pas une ligne de flatterie! Il n'y a pas en lui l'étofîe d'un courtisan. Il pousse si loin l'aversion du compliment et de l'hommage qu'il en devient sec et revêche. Il a comme l'horreur de la louange. Ses amis les plus méritants recevront d'utiles conseils ou des blâmes ; point d'éloges.]
Il n'a qu'un souci : le triomphe de la Réforme. Qu'il écrive à Louis du Tillet ou aux fidèles de Lyon, à M. du Falais ou aux seigneurs de Genève, il ne voit que l'œuvre du christianisme régénéré. Quelquefois perce une pointe de fierté : « Quant à nous, mande-t-il à l'Église de Genève (1 538), s'il est question de débattre nôtre-cause contre tous les iniques et calomniateurs qui nous voudraient charger, je sais que non seulement notre conscience est pure pour répondre devant Dieu, mais nous avons suffisamment de quoi nous purger devant tout le monde. Et cette assurance avons-nous assez testifiée, quand nous avons demandé de répondre, voire devant nos adversaires, à toutes choses qu'on nous voudrait imposer. Il faut qu'un homme soit bien garni de ses justifications, pour qu'il se présente de telle manière, étant inférieur en toutes choses, sinon en la bonne cause. » Parfois, la nécessité l'oblige à s'occuper de détails, à s'éri-
de Calvin figurent ou plutôt figureront au complet dans la Correspondance des réformateurs de M. Herminjard, déjà citée. Voir l'édition des Opéra omnia, dont plusieurs volumes sont consacrés à la correspondance de Calvin.
geren directeur de conscience, à donner des consultations sur des événements de la vie journalière. Voici, par exemple, ce qu'il mande en 1558, aux ministres de Neuchâtel, à propos du mariage que Farel contracte à 69 ans, avec la fille d'un réfugié de Lyon : « Je suis en telle perplexité (jue je ne sais par quel bout commencer à vous écrire. Il est certain que le pauvre ministre Guillaume a été pour un coup si mal avisé qu'il faut que nous soyons tous confus en honte avec lui. Mais tant y a que je ne vois point qu'on y puisse donner tel remède que j'ai entendu qu'on a désiré commencer. Car puisqu'il n'y a nulle loi qui empêche un tel mariage, de le rompre quand il est fait, je ne sais si ce serait licite. Tant y a que le scandale en sera augmenté davantage... Maintenant que diront les malins et que penseront les simples? » Il termine par ces mots dont chacun sera reconnaissant à Calvin : « Toutefois ne laisserai point de vous prier de vous souvenir comment il s'est employé par l'espace de trente-six ans et plus à servir Dieu et à édifier son Église, et même les biens que vous avez reçus de lui ; et que cela vous induise à quelque humanité, non point pour approuver le mal, mais pour n'user point de rigueur extrême. » Cet appel à l'indulgence en faveur de son vieux compagnon de travail honore Calvin ; j'ai pensé que ce trait valait d'être noté.
Théologien jusque dans ses lettres, conseiller toujours sage, consolateur bourru, fanatique de sa réforme, tel il nous apparaît en sa correspondance et tel nous l'avions deviné. Si je me suis attardé à la partie épistolaire de son œuvre, ce n'est pas qu'elle soit abondante en révélations d'aucune sorte ; elle constitue un trésor littéraire d'une certaine valeur. Que le style soit ici moins pur, moins châtié, on le concevra sans peine. La langue des Lettres françaises est encore d*un écrivain supérieur.
Conclurai-je ? A quoi bon? J'ai cédé la parole à Calvin lui-même ; j'ai rapporté les jugements des admirateurs et des adversaires ; j'ai manifesté mon sentiment avec autant d'indépendance que de franchise et, j'ose le dire, avec la plus entière impartialité. Au lecteur de juger 1
Peut-être ne sera-t-il pas superflu de rappeler que Jean Calvin a formulé le credo de plusieurs millions de chrétiens, qu'il a exercé un pouvoir considérable, non seulement sur le parti de la Réforme,
mais sur l'Kglise catholique en l'engageant à faire un retour salutaire sur elle-même, qu'il a proclamé la liberté de la conscience en confisquant, je l'accorde, cette liberté au profit de son système, qu'il a favorisé le progrés des sciences et particulièrement de la philosophie, qu'il a pétri toute une ville à son image, qu'il a façonné le monde protestant de France selon ses vues, qu'il a été le restaurateur de la morale au sein d'une société allant à la dérive, qu'il fut en même temps qu'un législateur, un penseur, un dialecticien et un savant, l'un des premiers écrivains d'un beau siècle littéraire et le créateur de la prose française. 11 eut ses défauts : étroitesse d'esprit, sécheresse de cœur, extrême susceptibilité, humeur ombrageuse à l'excès ; il commit des fautes, sinon des crimes ; il tyrannisa, il persécuta, il condamna comme ceux dont il réprouvait les violences ; il fut de son siècle par le caractère, non au-dessus. Après trois cents ans et davantage, le génie de Calvin plane encore sur une partie de l'Europe. Excellente ou néfaste, son influence sur les destins de l'humanité fut et demeure très grande. Qu'on le haïsse, qu'on l'aime, ou qu'on admire simplement son merveilleux esprit, Calvin est l'un des quelques noms d'homme assurés de ne point périr.