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CHAPITRE III Guillaume Farel

I. Sa vie et sa part dans l'œuvre de la Réforme. — IL L'écrivain : Le sommaire Du vrai usage de la croix; le Glaive de la parole véritable.

Celui-ci est un missionnaire, un apôtre, un convertisseur d'àmes. Vous lui demanderiez en vain des traités savants ou des sermons littéraires. Ses œuvres tiennent dans ses actes, essentiellement, car ses

^ La vie de feu M. Guillaume Farel, d'heureuse mémoire, composée de sa correspondance avec ses amis (manuscrit de la Bibliothèque de Genève). Histoire de la réformation et du refuge dans le pays de Neuchâtel de Godet (déjà citée), l^are/, Froment et Viret, par Ch. Chenevière, in-8, Genève, 1835. La vie de Farel, par Goguel, Montbéliard, 1841, 1873. Farel réformateur^ par L. Junod, in-12, Neuchâtel, 1865. Senebier, I, 139 et s. Les écrivains franc, de la Réf. d'A. Sayous, I,

livres, pour être nombreux, n'eussent point suffi à nous transmettre le nom de Farel. « Sa parole, dit Ancillon, était un tonnerre. Petit, de pauvre apparence — comme Viret et Calvin — la figure commune, le teint pâle et brûlé du soleil, Fœil de feu, la bouche parlante, tel se présentait le Réformateur. Il se distinguait par un zélé toujours fervent ; par une éloquence mâle et entraînante ; c'est du cœur qu'il parlait, ne se donnant d'autre titre que celui de prêcheur do l'Évangile. Ce ne sont pas les biens, les honneurs, les plaisirs de ce monde que nous cherchons, écrit-il à Calvin, c'est uniquement de servir le Seigneur. Sa persévérance égale son enthousiasme, sa voix lutte avec les clameurs et domine le bruit de l'airain ; ses discours, disent les Chroniques, roulaient plus véhéments que des torrents. » Ce portrait, d'un style un peu désordonné, mais plein de vie et vrai sans aucun doute, nous donne bien, à grandes lignes, la physionomie du Jean-Baptiste de la Réforme française. Nature droite, énergique, opiniâtre, passionnée, Farel n'a point cette dureté, ni ce fanatisme à froid qui irritent chez Calvin. Il est tout feu tout flamme. Avec quelle fougue il défend sa cause ! Comme il vole au-devant du martyre ! L'admirable courage, la superbe obstination qu'il met au service de son Dieu ! Je l'ai comparé à Jean-Baptiste. Je le comparerais volontiers — et je prie le lecteur de ne point taxer ceci d'irrévérence — je le comparerais volontiers à Don Quichotte, tant il a de générosité, de hardiesse, de vaillance, d'idéal dans l'âme. Il est le chevalier errant du protestantisme. Seul, d'un nom obscur, d'une science médiocre en somme, mais dévoré d'une belle ardeur chrétienne, mais brûlé par une grande soif de vérité, ce petit gentilhomme dauphinois va se mesurer avec Rome. Farel ne sera pas vaincu ; le catholicisme n'aura pas, enterre romande, de plus redoutable adversaire que cet héroïque soldat de la Réforme.

CfUillaume Farel naquit en 1489, prés de Gap, en Dauphiné ; il est donc de vingt ans l'aîné de Calvin. « Gentilhomme de condition, doué de bons moyens, » il se rendit à l'Université de Paris, après avoir étudié pendant quelques années dans son pays natal. Il était alors catholique fervent et, comme il s'en est ouvert plus tard, « la papauté n'était et n'est tant papale que mon cœur l'a été. » Parmi

1 et s. Biographies neuchâteloises. De Montet. France protestante, 2"*^ éd.. Corresp. des réformateurs cVHerminjard. Bulletin de la Soc. de Vhist. du prot. franc. X, 9, 326. 414, XVI, 335. Dictionnaires et encyclopédies de Michaud, Herzog, etc., Encycl. des sciences religieuses de Lichtenberg (article Farel, par M. H. Heyer). Galerie suisse, I, 285.

ses maîtres, le préféré n'était autre que Jacques Lefévre d'Étaples, le traducteur bien connu de la Bible en français. A ce moment, Lefévre n'avait encore que des doutes sur certains points de la doctrine romaine : d'un naturel timide, il craignait que ses hésitations théologiques ne vinssent à l'oreille de ses collègues en Sorbonne et il affectait d'observer exactement les pratiques religieuses. Le professeur et l'élève se prirent d'amitié l'un pour l'autre, celui-là initiant celui-ci à la lecture des livres saints, lui faisant part de ses observations, lui enseignant enfin « que tout venait de la grâce et par la seule miséricorde de Dieu, sans qu'aucun l'eût mérité. » Étonné d'abord, presque révolté, Farel s'appliqua néanmoins à l'étude du grec et de l'hébreu qui lui donnerait les moyens de méditer sur le texte original des Écritures.

Lès leçons de Lefévre, la lecture de la Bible, plus spécialement des Épitres de saint Paul, ébranlèrent les convictions du jeune homme qui commença d'arrache-pied « par détester la papauté comme diabolique, » car ce néophyte ne devait connaître ni les longs scrupules, ni les prudentes tergiversations. Bien qu'il ait déclaré : « la papauté est tombée petit à petit de mon cœur, » son apostasie ne lui demanda que le travail nécessaire de la préparation intérieure. Dès qu'il eut compris la « pure Parole de Dieu, » il fit publiquement profession de sa foi, méprisant l'habile hypocrisie de ceux qui affichaient un catholicisme auquel ils avaient cessé de croire. Jl fut obligé de renoncer à la chaire qu'il occupa durant quelque temps au collège du cardinal Le Moine.

Il se réfugia à Meaux, auprès de l'évêque Briçonnet qui ne se cachait point de ses sympathies pour la Réforme. Deux ans après, l'évêque de Meaux se réconcilie avec l'Égfise et Farel se voit contraint de fuir à Paris. Poursuivi, il retourne en Dauphiné, d'où, sa vie n'étant pas en sûreté, il passe en Suisse.

Nous sommes en 1524. Farel a trente-cinq ans. Il est versé dans les langues anciennes et la philosophie. Il n'est pas d'un tempérament à renier des convictions bien arrêtées et pour lesquelles il a déjà souffert. Toutefois, il ne songe pas à devenir le « prêcheur d'Évangile » qu'il a été pendant près d'un demi-siècle.

Sa vocation ne lui fut révélée qu'en Suisse, pendant le séjour qu'il fit à Bâle dans la société d'Œcolompade. Un « sentiment divin » le jette dans l'apostolat. Il s'emploiera désormais, soit « à poser les meilleurs fondements de la vérité par le moyen d'amiables conférences, » soit à consacrer « les dons et connaissances reçus à l'avance-

ment du régne du Sauveur, partout où la Providence de Dieu lui en fera ouverture. » Dès les premiers mois de son arrivée à Bàle, il soutint des thèses latines' qui obtinrent l'approbation et forcèrent l'estime de tous les partisans de la Réforme. Des relations, bien vite brisées, le rapprochent d'Érasme, cet homme d'esprit qu'ennuient ce queBayle appelait les « entre-mangeries » des théologiens. Comment Érasme, aristocrate de lettres, génie fait de distinction et de grâce, bon sceptique au fond, « dériseur sensé, » qui avait écrit V Éloge de la Folie, aurait-il pu marcher côte à côte avec ce batailleur de FareJ? Au demeurant, l'âge est venu pour lui, le repos lui est cher, les intérêts du ciel le touchent peu. Farel, le bouillant méridional, le déterminé sectaire, s'indignera de tant d'indifférence et tempêtera. Ses propos, exagérés et falsifiés, furent rapportés au prince des philososophes qui se fâcha tout rouge contre cet « avocassier aussi intempérant de sa langue que de sa plume, » contre cet « orgueilleux, ce calomniateur, cet éhonté. » Les savants ont le privilège de ces appréciations bienveillantes qui, dans l'espèce, ne doivent pas être tenues pour un jugement impartial. Il n'en faut pas moins se dire que par les intempérances de son zèle, les vivacités de sa parole, les impétuosités de son style et ce dédain peu politique de toute mesure, le réformateur pouvait s'aliéner le concours et même l'estime des gens modérés, peu soucieux de se compromettre plus que de raison.

La violence de Farel est certes regrettable, son intolérance ne connaît pas de limites, mais sa manière excite moins de réprobation que celle de Calvin. C'est une tête chaude toujours en ébullition, non un esprit froid qui s'ingénie à prendre feu. Il n'y a chez lui, semblet-il, pas ombre de préméditation dans les actes les moins justifiables ; il s'emporte, et le voilà lancé, criant de tous ses poumons, ne regardant pas à la couleur de son encre. Dans la paisible cité bâloise, ces façons, qui eussent paru fort naturelles en Dauphiné, agacèrent bourgeois et ministres. Farel fut expulsé, malgré les protestations de ses amis. Il fit une pointe du côté de Strasbourg, le premier quartier-général de l'armée de la Réforme. Invité bientôt par quelques habitants de Montbéliard, il s'en alla prêcher dans la dite villette, alors soumise au duc de Wurtemberg, l'un des soutiens du nouveau culte.

Sa carrière d'apôtre date en réalité du mois de juin 1524. Montbéliard est conquis presque sans combat à la cause de Farel. Lui-

' Themata quœdam latine et germanice proposita. Bâle et Berne, 1528.

même a vaillamment donné l'assaut, bruyant, passionné, intrépide. Les conseils que lui envoie le brave Œcolompade ne profitent guère : «Tu dois t'exercer à la douceur,, briser par la modestie de la colombe le cœur orgueilleux du lion... Je suis assuré que tu voudras être un médecin, non un bourreau.» Non, il ne sera pas un bourreau, mais un simple bourru, excellent médecin spirituel par surcroît, car il a cette ilamme de conviction qui entraîne les foules. De Montbéliard, il entreprit des tournées de mission, visita aussi ses frères de Bâle et Strasbourg. C'est à Strasbourg qu'il fut mêlé à la fameuse controverse entre Luther et Zv^ingli sur la question de la Cène. « Pourquoi nous quereller, écrivait-il à Luther, sur un petit morceau de pain, nous que Dieu a richement dotés par son fils? » Il est de plus pressante besogne que ces discussions académiques de points de théologie. La dogmatique n'est pas le fort de Farel.

Jusqu'en 1529, il évangélisa sans répit et parcourut entre autres diverses localités de la Suisse française. Il avait fait, en 1526, une apparition à Neuchâtel, d'où il fut chassé; il y revint en 1529. Le curé de Serrières, Emer Beynon, partisan secret de la Réforme, l'accueillit avec faveur mais ne put l'autoriser à prêcher dans son église. Farel, qui n'était jamais en peine, monta sur une pierre placée près du temple et harangua le peuple rassemblé en grand nombre. Serrières est à quelques minutes de Neuchâtel; soit curiosité, soit intérêt pour les nouvelles doctrines, les bourgeois de la ville attirèrent Farel qui se fit entendre sur rue et dans des réunions particulières. Sa prédication eut un succès retentissant. Ses adversaires qui redoutaient de voir Neuchâtel soustrait à l'influence catholique, jurèrent de se débarrasser de lui; il faillit être tué par les moines du prieuré de Corcelles.

Un homme ne peut suffire à tout. Farel s'en rend compte et s'efforce de gagner au protestantisme.les plus intelligents parmi les enfants du pays: Viret, et Libert, et Fabri, qu'il réussit à convertir, seront de précieux auxiliaires et de zélés propagateurs de l'Évangile. Le voici chef d'une petite escouade de missionnaires courageux qu'il envoie par toute la contrée, de Neuchâtel au Léman. A Neuchâtel même, les progrés de la Réforme étaient réjouissants ; presque toute la bourgeoisie, appuyée par les Bernois, s'était associée à Farel. Mais les autorités, les chanoines, le gouvernement de Fribourg, l'évêque de Lausanne s'étaient alliés pour le combattre. Il eut le dessus. Au mois d'octobre 1530, il prit possession de la Collégiale, d'où l'on essaya vainement de le déloger.

Je ne m'étendrai pas sur les dangers qu'il courut. Qu'il ait risqué d'être lapidé à Valangin et massacré à St-Blaise, ce sont là des incidents insignifiants aux yeux de Farel. Je constate seulement, qu'en 1536, tout le comté deNeucliâtel, Cressier et le Landeron exceptés, ont passé à la Réforme.

En 1532, Farel assista au synode des Églises vaudoises du Piémont. A son retour, il traversa Genève où la réception qu'on lui prépara fut loin d'être cordiale. Obligé de fuir avec ses compagnons, il ne revint qu'une ou deux années plus tard dans cette Genève si convoitée pour Dieu et qu'il n'avait point quittée sans y laisser un noyau de prosélytes. On croirait que la lutte a émoussé sa fougue sinon son zèle : « Soyez, écrit-il à ses disciples, prudents comme serpents, simples comme colombes, étant vrais imitateurs du Sauveur qui prend les enfants entre ses bras tant amiablement ! » Observera-t-il toujours ces sages instructions? Le vieil homme n'est point mort en lui, comme nous pourrons nous en convaincre sur l'heure.

Il éprouvait un vif désir de planter au grand jour le drapeau de la Réforme à Genève. Il confia le soin de réaliser ce vœu à l'un de ses compatriotes, le futur chroniqueur Antoine Froment, dont nous tenons un récit animé de l'œuvre d'évangélisation sur terre genevoise. Après bien des péripéties et fort de l'intervention directe de Berne, Farel fit adopter solennellement ses principes par les corps de l'État. Cet événement fut amené par la fameuse dispute de Rive^ du 24 juin 1 535, dont J. Choueta dit en ses Mémoires : « La dispute ne fut pas plutôt finie que tout courut avec rapidité à la Réformation. » Dès le mois d'août de la même année, en efïet, la révolution religieuse était consommée. Jean Chapuis et Pierre Caroli, qui avaient défendu Rome contre Farel, Viret et Froment, se rangèrent du côté de leurs contradicteurs. La Réforme avait gagné l'esprit des meilleurs citoyens et le cœur du peuple. L'évêque de Genève, le duc de Savoie eurent beau travailler à la restauration du catholicisme. Bloquée pendant deux ans, la ville répondit aux sommations à main armée de ses ennemis, « au mode qui s'ensuit rondement et brièvement : c'est qu'ils (les Genevois) perdront plutôt tous la vie, femmes et enfants, et mettront le feu aux quatre coins de la ville avant de consentir à ce que le duc demande, de ne bailler congé aux prêcheurs qui prêchent la Parole de Dieu. » On n'eut pas à recourir à cette extrémité; la France envahit la Savoie, Berne vint en aide à Genève et s'empara de tout le pays de Vaud.

' 3ïé7n. et doc. de la Soc. d'hist. et d'arch. de Genève, XXII, 201 et s.

Le changemeat de religion n'avait pas changé Genève. On sait que la morale austère de Farel ennuyait fort le parti « libertin. » Le réformateur n'aurait sans doute pas triomphé de la corruption qui affligeait la ville, si, en 1536, un secours inespéré ne lui était arrivé. Calvin, touchant Genève à son retour d'Italie, pensait continuer sa route, lorsque Farel enjoignit au « Picard » de rester. Ses instances furent si impérieuses, si menaçantes même, que l'auteur de V Institution dut fléchir.

Désormais, la direction du mouvement réformé appartient tout entière à Calvin. Farel passe volontairement au second rang. Modeste comme il était, il se persuada que le grand théologien avait seul l'autorité indispensable pour faire de Genève la cité de Dieu. Mais ni lui, ni le chef qu'il s'est donné, n'useront des tempéraments commandés par les circonstances. Les Genevois ont bien consenti à renier le catholicisme, religion accommodante quoique perdue d'abus; ce n'est point pour renoncer à la discipline facile du clergé en faveur du joug pesant des « prêcheurs. » En 1538, Calvin et Farel sont bannis ; Calvin rentre victorieusement à Genève trois ans après ; Farel accepte en 1543 un poste fixe de pasteur à Neuchàtel.

Si les deux réformateurs sont séparés de fait, ils vivent dans la plus entière communion d'esprit. Une correspondance très suivie s'établit entre eux. Farel est même mandé plus d'une fois à Genève pour soutenir Calvin dans sa querelle avec les « libertins. » A Neuchâtel, la rigide morale du calvinisme ne s'introduit pas non plus sans que Farel essuie bien des traverses. Il ne recourt pas aux violentes persécutions de son ami de Genève, mais, malgré ses soixante ans, il obéit toujours à ses emportements, casse les vitres sans d'ailleurs tuer personne. Calvin le blâme de cette pétulance, plus bruyante qu'efficace. Si vous avez des frères dont la piété vous paraisse trop molle, lui écrit-il en des lettres qui ne sont point tendres, « songez que vous n'en êtes pas encore vous-même à ce point de n'être travaillé d'aucun vice. C'est en supportant les infirmités que vous remarquez dans les autres que vous ferez tolérer les vôtres. » Avec une touchante humilité, le vieux lutteur reçoit ces remontrances d'un collègue beaucoup plus jeune ; puis, il retombe dans ses péchés de zèle. J'ai dit qu'il ne tua personne à Neuchâtel et qu'il n'y installa point un régime de terreur. Peutêtre bien n'eut-il aucun mérite en cela. Et, quand il aurait poussé plus loin qu'il ne l'a fait l'application de théories répressives — les Neuchàtelois furent, heureusement pour eux et pour lui, plus doci-

les que ceux de Genève — quand il aurait sévi par la proscription et réchafaud contre les rebelles, je lui témoignerais de l'indulgence. Il n'avait pas la haute intelligence de Calvin; c'était une tête un peu bornée, je veux dire à vues étroites, non de petite science, et c'était un caractère tout d'une pièce. Quoique l'on soit disposé à fermer les yeux sur ses erreurs, il est cependant de ses actes que l'on ne saurait excuser. Je ne mentionnerai que l'aventure suivante : Il obtint du Conseil de Neuchâtel que le curé du Landeron et de Cressier, accusé d'avoir prêché contre la réforme et — « que pis est, » dirait Bonivard — contre les réformateurs, fût condamné à faire amende honorable, en demandant pardon à genoux et publiquement à Guillaume Farel; malgré les supplications du pauvre prêtre, l'arrêt fut exécuté.

Son pastorat à Neuchâtel, qui ne l'empêchait point d'aller à Genève, lui permettait de porter par le monde, en Dauphiné, en Allemagne, la bonne nouvelle de la Réforme. Une existence aussi agitée, une telle dépense de forces, devaient ruiner la constitution délicate de Farel. En 1553, il fut atteint d'une maladie dont il eut grand'peine à se relever. Cinq ans après, en 1558, ne se souvenant plus ni de son âge, ni de sa santé chancelante, ni de son long célibat, il se décida soudain à prendre femme. Il comptait prouver, par son exemple, que le mariage n'avait rien de contraire aux livres saints. La démonstration, outre qu'elle venait un peu tard, déplut fort ; Calvin (v. p. 1 32) et Viret lui dirent sans détour leur sentiment. Mais il n'était pas de ceux qui se laissent convaincre. H épousa Marie Torel, dont il eut un fils qui mourut très jeune.

Bien des chagrins troublèrent encore sa vieillesse. Il eut la suprême douleur d'assister à Genève aux derniers moments de son ami Calvin. Du moins, les deux compagnons de lutte pouvaient s'endormir en paix, sûrs d'avoir accompli leur tâche, confiants aussi dans l'avenir de la Réforme. L'œuvre était achevée; Dieu se chargerait de veiller sur elle.

Guillaume Farel ne survécut que peu de temps à Calvin; il s'éteignit le 13 septembre 1565.

L'écrivain, le littérateur, n'est, chez Farel, que l'instrument du missionnaire. Ce n'est pas lui qui composera des traités ou des discours, en vertu de « cette affection par trop débordée, » qui fait que « plusieurs enragent d'écrire et mettent leur nom en avant. »

Si nous nous on tenons à son propre témoignage, il « n'a rien écrit que par grande contrainte. » Est-ce qu'il a le temps de barbouiller du papier? Calvin, arrivant à Genève, voudrait se borner à « lire en théologie. » Farel, lui, a bien d'autres choses en tête que des leçons et des livres. Au reste, il est mal préparé à faire œuvre de théoricien. Il est par excellence le réformateur pratique, le propagandiste né. Aussi n'a-t-il été qu'un prédicateur éminent et un vulgarisateur. Ses sermons, improvisés à l'ordinaire, d'une langue ardente, rehaussés de gestes expressifs, courant au but mais à la diable, offraient un caractère particulier d'éloquence débraillée et puissante. Quoiqu'il ne nous en demeure aucune trace écrite, nous savons qu'ils exerçaient une influence bien supérieure à celle des homélies plus châtiées, plus savantes, plus littéraires, de Calvin ou de Théodore de Bèze. Il parlait d'abondance, avec cette chaleur communicative et cette imposante conviction des apôtres. Que lui importaient la rhétorique et le style ?

Bon nombre de ses ouvrages sont en latin; c'est le cas de son De oratione dominicâ (1524), des thèses soutenues à Baie (1528), de divers libelles mentionnés par Érasme et de presque toute sa correspondance. Parmi ceux de ses écrits que nous possédons en français, nous découvrons des brochures et des épîtres, avec quelque traités de plus longue haleine, le tout roulant sur des questions de polémique religieuse ou de dogmatique populaire.

Ses grands ouvrages, sans avoir l'importance de ceux de Calvin ou de Viret, ont contribué, dans une large mesure, à la propagation de la doctrine protestante. Ici, comme ailleurs, Farel s'abandonne à l'inspiration. Il est auteur de premier jet, ne retouche ni ne polit. A Calvin qui lui recommande d'user d'un style plus net et pluf^ aimable, il répond : « Je ne puis venir à bout de classer mes figures; mes écrits auront barbarisme et solécisme, et nulle clarté. » Efl'ectivement, sa phrase est entortillée et confuse; l'embarras perce à chaque ligne ; le vocabulaire et l'ordonnance des mots ennuient cet homme pressé ; de là, des incorrections, des étrangetés et des longueurs. Par ci par là, éclatent cependant des apostrophes énergiques, des périodes d'une belle impétuosité et de ces expressions imagées qui prêtent un relief étonnant à la pensée. Son œuvre est nulle au point de vue du développement de notre langue ; elle marque à peine en théologie. Il n'en est pas moins nécessaire de signaler quelques titres et de faire quelques rapides analyses.

Je commence par le Sommaire^ « une briéve déclaration d'aiiciins lieux fort nécessaires à un chacun chrestien pour mettre sa confiance en Dieu et à aider son prochain. » Composé en 1524, il est, avec les Loci communes de Mélanchton, le premier ouvrage dogmatique de la Réforme. C'est une courte instruction chrétienne, divisée en tout petits chapitres consacrés à Dieu, à l'homme, à Jésifs-Christ, à l'Évangile, au péché, à la foi, à l'Église, aux sacrements, aux bonnes œuvres, à la prière', etc. L'absence de dialectique y est presque complète, mais Farel montre un sens très exact des nécessités pratiques auxquelles est liée l'observation du nouveau culte. N'ayant eu que peu ou point de prédécesseurs, il est très primesautier. Il s'ingénie surtout à présenter les conséquences morales de la réformation; il fait, en outre, de la théologie, de la polémique et, par endroits, de l'éducation. Le chapitre XXXIX, qui est un véritable cours de pédagogie, est intitulé : De l' instruction des enfants. Naturellement, « la première et principale chose de cette instruction » sera d'apprendre aux enfants « de craindre et aimer Dieu, leur enseignant les saints commandements de Dieu purement.» Ce n'est pas tout : « Le père et la mère doivent tâcher que leurs enfants, tant fils que filles, aient connaissance de l'Écriture ; » ils doivent « donner l'exemple à leurs enfants, car mieux vaudrait qu'on mît une meule de moulin au col de ceux qui leur montrent mauvais exemple, et qu'ils fussent jetés au plus profond de la mer; » les parents sont de plus tenus « suivant leur puissance et la capacité des enfants, » d'instruire ceux-ci dans les langues les plus utiles, « comme grec, latin, hébreu, afin que si Dieu leur donne la grâce de porter sa parole, ils puissent boire en la fontaine et lire l'Écriture en son propre langage; » il faudra les initier encore à l'histoire « des diversités de gens et pays, à ce qui a été écrit pour le bon gouvernement des choses publiques, comme bonnes lois et ordonnances, pour tenir le peuple en paix» ; enfin, en quelque état que l'enfant soit destiné à vivre, « la science et connaissance de plusieurs choses lui

' La première édition est de date inconnue (1524?). De nombreuses réimpressions en ont été faites, en 1534, 1538, 1552, etc., et en 1867, par J.-G.Baum, in-12, Genève. M. Baum me paraît avoir établi que le Sommaire a bien été écrit en 1524. — Je rapporte ici que le premier livre imprimé à Neuchâtel est une œuvre de Farel : La manière et façon qu'on tient en baillant le saint baptême en la sainte congrégation de Dieu, — chez Pierre de Wingle, en 1533. J'ajoute — ce détail est assez singulier — qu'il n'existe plus d'ouvrages de Farel publiés à Neuchâtel dans les bibliothèques de ce canton.

* Sommaire, chap. I, II, III, V, VI, XI, XVI, XVIII, XXII, XXIV.

servira » pour n'être plus « mené comme les aveugles conduits par aveugles. » Tout ce passage n'est-il pas intéressant?

Pour que le lecteur ait une idée de la manière et du style de Farel, je citerai les pages les plus remarquables du chapitre XXXIII, concernant les « faux pasteurs. » Voici :

« Les faux pasteurs (comme dit le Sauveur) viennent sous la couverture et vêtements de brebis et dedans sont loups ravissants ; lesquels combien qu'ils semblent et disent servir à Dieu, toutefois ne servent qu'à leur ventre et par paroles très douces séduisent et pillent les simples.

« Ceux-ci ne prêchent pas la pure parole de Dieu, mais leurs songes et adinventions, mêlant la paille avec le froment, la doctrine des hommes (qui est appelée diabolique) avec la doctrine de notre Seigneur... Et surtout leur doctrine est de dire: ici est Christ, comme s'ils le tenaient en leurs mains, ou il est là en la main d'un autre, ou il est au lieu secret fermé dedans une boîte. Et veulent confirmer la parole par faux signes et miracles par lesquels plusieurs seront déçus, cherchant ici-bas celui qu'il faut chercher là sus à la dextre de Dieu, non pas sur la terre. Ceux-ci se nourrissent euxmêmes, non pas les brebis, car tout le lait ;(c'est le travail des pauvres gens), ils le dévorent par tant de moyens qu'il n'est possible de le penser. S'il y a aucun gras, par force de fondations il est dévoré.^. Ils ont renoncé (à) la foi, et leur doctrine est diaboUque, pourtant qu'ils défendent le saint mariage, tellement qu'il n'est loisible de soi marier sinon au temps qu'il leur plaît, combien que Dieu n'en ait rien défendu. Et aussi de ce qu'ils défendent les viandes, comme si la viande nous faisait pires envers Dieu, en un temps plus qu'en l'autre, et que ce qui entre par la bouche souillât l'homme, comme si la créature que Dieu a donnée pour en user et en manger ne fût bonne et qu'on la dût rejeter ; combien que la parole de Dieu dit tout le contraire de leur doctrine. »

Quelques-uns des chapitres du Sommaire sont-ils, comme on l'a prétendu, des « petits chefs-d'œuvre d'enseignement évangélique? » Non certes. Ces résumés hâtifs de vérités religieuses ou morales ne sont que des « sommaires » assez adroitement arrangés. Leur mérite le moins contestable est qu'ils ont précédé les traités plus importants de dogmatique protestante. Ils sont en quelque sorte le canevas sur lequel de plus lettrés et de plus savants ont brodé à l'envi. Les parties les plus vantées du Sommaire, celles qui se rapportent aux bonnes œuvres, à la défense de lire l'Évangile, au mariage des

prêtres, n'olïreut, à part qiiel(|ues fragments lisibles et d'une certaine élévation de pensée, rien qui autorise à les qualifier de ce grand mot de « chefs-d'œuvre. »

La Confession de foi\ que l'on a sans aucune preuve attribuée à Calvin, est bien de Farel, ainsi que l'ont démontré les éditeurs de Caivini opéra omnia \ Elle fut l'une des raisons qui entraînèrent l'expulsion des réformateurs en 1538. Elle contient un exposé succinct de cette austère discipline protestante « laquelle tous bourgeois et habitants de Genève et sujets du pays devaient jurer de garder et tenir. »

Comme son titre l'indique, le Traité du purgatoire ' est une œuvre de pure polémique. « Quel scandale ! quel blasphème ! quelle erreur! » s'écrie le bon Farel, que ce purgatoire « qui a l'ait beaucoup de brigands, de ribauds, de larrons, d'usuriers qui, sous cette folle attente, ont différé de bien faire. » Le Glaive de la parole véritable' est dirigé contre les « libertins spirituels, » tels que Pierre Ameaux, qui, acceptant, pour faire pièce à Calvin, l'étrange et captivante doctrine de prédicateurs venus de Flandre à Genève, professaient une façon de panthéisme, niaient l'immortalité de l'âme, enseignaient que toutes les actions de l'homme procèdent de Dieu luimême, voyaient non dans le mal mais dans la croyance au mal la source du péché et dispensaient la créature humaine de tout discernement moral. Calvin, toujours sur la brèche, s'empressa de tonner contre ces « gens ignorants et idiots » et ces « docteurs de cheminée. » Farel vint à la rescousse avec son Glaive de la Parole et s'éleva de toutes ses forces contre la secte dangereuse des « quintinistes '. » D'un style moins élégant et d'une logique moins serrée, la réfutation de Farel est. aussi sarcastique et plus véhémente que celle de Calvin.

Quelques années avant sa mort, le réformateur se souvint des superstitions dans lesquelles s'était écoulée sa jeunesse. Il se remit en mémoire les nuits passées à genoux devant les saints, les adorations idolâtres, toute cette ferveur coupable, puisqu'elle n'allait pas tout droit au Seigneur. Aussi bien, il voulut détourner de ces pratiques condamnables « tous ceux qui sont abusés comme il l'a été, » et

' In-24, Genève, 1537.

2 XXII, supplém., col. 11 et s.

3 In-12, Genève, 1543.

* In-8, Genève, 1550.

^ Ce mot est tiré du nom du chef de la secte, un tailleur d'habits appelé Quintin. Voir le libelle de Calvin sur le même sujet : Contre la secte fantastique des lÂbertins qui se disent spirituels, in-8, Genève, 1544; réimpr. 1545.

il publia son dernier ouvrage de quelque prix : Du vrai mage de la croix de J.-C, ' Ce traité est précédé d'un avertissement de Viret, qui rend hommage à « cette œuvre tant louable, et tant plaisante à Dieu, et tant déplaisante à Satan et à l'Antéchrist. » Le livre lui-même n'est autre chose qu'une charge très vive contre le culte des saints. Ni le catholicisme, ni la papauté ne s'entendent faire des compliments, mais Farel n'a pas excédé la mesure des controverses du temps. En somme, le Vrai usage de la croix est assez insignifiant. Calvin, Viret, de Béze porteront leurs coups d'une main autrement exercée. Ce brave Farel ne sait pas écrire, ni composer; il ne prend aucune peine de rassembler ses idées décousues, de polir ses phrases raboteuses.

J'ai déjà parlé de la langue de Farel. Son latin est déplorable ; il est absolument impossible de le comparer avec celui de ses amis Calvin et de Béze, élégants latinistes, à la période correcte et limpide. Son français? Il est à l'avenant, ainsi que je l'ai observé. M. Baum affirme au contraire que « son français l'emporte de beaucoup sur celui de ses deux célèbres amis, surtout sur celui de Calvin — quelle hérésie 1 pour le coup, — dont le style indique à chaque phrase qu'il pensait habituellement en latin... La phrase est plus claire, plus naturelle et porte dans son allure dégagée ce cachet gaulois qui, vers le milieu du XVI"^ siècle, commençait à disparaître sous l'influence du pédantisme et du mauvais goût italien. » M. Baum a rééàitéle Sommaire de Farel et l'on n'ignore point que les éditeurs ne tiennent pas en mince estime les livres qu'ils exhument. Cette circonstance peut seule m'expliquer sa prédilection, en tout cas paradoxale, pour le langage du moins littéraire des écrivains de la Réforme. Je concède que le Sommaire est le plus parfait des « livrets » de Farel, que la forme en est parfois très supportable. Mais qu'est-ce que le Sommaire? Un abrégé d'une centaine de pages, embrassant les sujets les plus divers. L'auteur a dû s'abstenir de tout développement, condenser la matière en sentences brèves et sèches. Si Farel est ici plus net que d'habitude, c'est qu'il ne pouvait guère être obscur dans cette espèce de catéchisme tout en réponses. M. Sayous, puis M. H. Heyer ont fort bien jugé le style de Farel. M. H. Heyer dit entre autres, dans V Encyclopédie des sciences religieuses : « Farel avait peu de goût pour un travail de plume lent et réfléchi... Son style se ressent de cette disposition d'esprit; sa

* Petit in-8, 1560. Réédité, in-8, Genève, 1865.

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