CHAPITRE IV Pierre Viret
I. La jeunesse de Viret; son rôle dans le pays de Vaud. — IL Ses dernières années. — III. Viret théologien et polémiste : Instruction chrétienne; Disputations chrétiennes ; le Monde à Vempire ; le Monde démoniacle. — IV. Conclusion.
« La conscience troublée et presque désespér'ée, ne sachant de quel côté se tourner, » un jeune étudiant de l'Université de Paris nous racontera plus tard, dans ses Disputations chrétiennes, qu'il fit, en sa ville natale d'Orbe, la rencontre du «prêcheur» Guillaume Farel. Celui-ci convertit aisément à la Réforme une âme à moitié
^ Actes et gestes merveilleux de Froment, pass. Hist. de la réform., de Ruchat, pass. Mémoires de Pierrefleur, 36 et s. Senebier, T, 153. Farel, Froment et Viret, de Chenevière, pass. Fierre Viret, par Jean Cart, in-12, Lausanne, 1869. Les écriv. franc, de la Réf. de Sayous, I. France protestante. De Montet. Encycl. des sciences religieuses de Lichtenberg. Hist. de Vinstruct. publ. dans le pays de Vaud, de Gindroz, pass. Galerie suisse, l, 301.
détachée du catholicisme. Et le nouveau culte eut un loyal et brillant serviteur de plus : Pierre Viret, le vulgarisateur de la doctrine protestante.
Pierrefleur nous apprend dans ses Mémoires que le père de Viret n'était qu'un simple « couturier et retondeur de drap. » Le « retondeur de drap » n'en conçut pas moins le projet de faire entrer dans l'Église son fils, né à Orbe en 1511 et qui, dès l'enfance, avait manifesté un goût très décidé pour l'étude. De 1 527 à 1 530, Pierre Viret suit les cours de l'Université de Paris. Comme d'autres, comme Farel et Calvin, c'est là qu'il reçoit le premier choc de l'hérésie qui partageait, alors déjà, l'Europe en deux camps. Sa foi s'inquiète, discute, vacille. Il renonce à la prêtrise et, fort perplexe, s'en revient à Orbe où Farel le gagne à la cause de la Réformation (1 531 ).
Il se fit missionnaire, à l'exemple de son maître, inaugurant à Orbe un apostolat qui fut couronné de succès. Son père abjura le catholicisme, ses concitoyens furent en général dociles à sa voix. Il s'en alla évangéliser par le canton de Vaud, s'arrêtant surtout à Grandson et à Payerne. Nommé pasteur de Neuchâtel, en mars 1533, il s'y distingua tellement comme orateur que LL. EE. de Berne le prièrent de se joindre à leurs ambassadeurs à Genève pour seconder Farel dans la dispute publique soutenue par ce dernier, le 4 janvier 1534, contre le dominicain Furbity. Viret eut facile victoire sur son adversaire. Mais s'il savait vaincre, on ne pouvait lui dire : Victoria uti nescis. Il continua durant plusieurs mois ses prédications à Genève, déploya tant de courage et d'éloquence, que des prêtres catholiques lui firent administrer, le 16 mars 1535, un poison dont on réussit à combattre l'effet, mais qui eut des suites fâcheuses pour la santé de Viret, fortement compromise depuis l'accident. Cet empoisonnement, que l'on a contesté, et qui n'en paraît pas moins établi, a été narré au long et au large par Froment, dans ses Actes et gestes merveilleux ^ .
La Réforme ayant officiellement triomphé à Genève, Pierre Viret s'en était retourné à Neuchàtel. Un appel très pressant de Farel l'engagea, au commencement de Tan 1 536, à se rendre une seconde fois à Genève. Sa route le conduisit en la petite ville d'Yverdon, alors assiégée par les Bernois. Retenu par les assiégeants, qui l'emmenèrent à Lausanne, il put, grâce à leur protection, librement prêcher au couvent de St-François. La part éminente qu'il prit à la
' Edition Revilliod, 94 et s.
fameuse dispute du 1" octobre 1 536 semblait le désigner au poste de premier pasteur de Lausanne; les Bernois, maîtres du pays, ne lui accordèrent que le second rang et lui préférèrent P. Caroli. Celui-ci fut déposé en 1537 ; Viret lui succéda et il dirigera dorénavant la Réforme vaudoise.
C'est dans le cours de cette même année 1537, qu'il fonda et organisa l'Académie de Lausanne. Il fit plus, il y enseigna jusqu'en 1558, y appela des hommes d'une haute valeur, Conrad Ges^ner, puis Théodore de Bèze. En 1540, il fut mandé à Genève, pendant l'interrègne pastoral qui suivit le bannissement de Calvin, mais les Bernois ne le prêtèrent qu'à contre-cœur à leurs coreligionnaires, tant ses services étaient appréciés à Lausanne. Lorsque Calvin rentra dans sa ville, tous ses efforts tendirent à conserver Viret qu'il estimait beaucoup : « Quand je pense à son départ, écrit-il, je suis plus mort que vif. » LL. EE. réclamèrent si énergiquement Viret, que toutes les sollicitations des Genevois furent vaines.
La lutte de Calvin pour la réforme des mœurs ne devait pas être épargnée à son ami. Viret est aussi fermement persuadé que son illustre compagnon de travail, de la nécessité d'introduire dans l'Église une sévère discipline morale. Dans ses Diables blancs, il admonestera ces chrétiens « qui sont très bien contents de n'avoir plus de prêtres et de moines, car ils leur coûteraient trop à nourrir et leur serait chose trop fâcheuse, s'il leur fallait rendre tous les biens lesquels on leur a ôtés. Et pourtant, ils sont contents d'avoir des ministres et des prêcheurs non pas en si grand nombre qu'ils avaient des prêtres, afin qu'il ne faille pas tant dépenser à les entretenir : en quoi ils sont bons ménagers aux dépens des pauvres brebis, lesquelles demeurent sans pâture... Et le pis est encore en ce qu'ils veulent tenir sous leur patte ces pauvres ministres et prêcheurs qu'ils ont comme valets, pour les faire trotter et passer sous le bras comme il leur plaira. » Ces ennemis de l'ordre ressemblent aux moines « qui laissent sonner matines, — mais trouvez qu'ils les disent 1 » Ils veulent devenir des « papes en courte robe. » Viret s'insurgera contre ces prétentions des laïques de vivre en réformés comme s'ils vivaient en catholiques.
Le gouvernement de Berne qui découvrait, non sans quelque raison, dans les théories de Viret, une menace d'empiétement de l'Église sur le terrain de l'État, fit une violente opposition au pasteur de Lausanne. Le même gouvernement s'étant empressé d'accueillir les « libertins » chassés de Genève par Calvin, les dissensions écla-
térent plus aiguës. Le litige porta essentiellement sur l'excommunication. Viret et les ministres affirmaient, qu'avant chaque communion, le Consistoire avait le droit d'examiner tout membre de l'Église sur sa croyance et sa conduite ; ils ajoutaient que cette faculté en entraînait une autre, celle de refuser aux hérétiques et aux gens vicieux l'accès de la sainte table. LL. EE. entendaient, au contraire, exercer directement ce contrôle et, le cas échéant, infliger aux coupables des peines disciplinaires.
Ce conflit se prolongeait sans que l'une ou l'autre des parties fit mine de céder. Toutefois Viret, qui n'avait pas le tempérament autoritaire de Calvin, hésitait à rompre avec Berne et à quitter son troupeau. Comme il l'écrit, le 24 août 1 558, « il est entre l'enclume et le marteau, ne sait de quel côté se tourner. » LL. EE. ne le laissent point dans cet embarras; il est déposé le 25 janvier 1 559 avec son collègue Valier. Berne n'accepte pas qu'on lui résiste et Calvin lui-même, s'il avait été à Lausanne, se serait brisé contre l'opiniâtre volonté du Petit Conseil bernois. L'opposition du clergé vaudois avait d'ailleurs été encouragée par les frères de Neuchâtel et Genève. La correspondance des Réformateurs fournit d'intéressants détails à ce sujet. Par lettre du T'" septembre 1559, les pasteurs encore en charge de Lausanne s'étaient adressés à Farel et à leurs coreligionnaires de Neuchâtel, auxquels ils soumettaient, en la résumant dans ce dilemme, leur pénible situation : « Ou gémir et soupirer en l'état auquel nous sommes, — ou tout quitter et abandonner. » Ce n'est pas de Farel qu'ils devaient espérer des conseils de résignation. Le vieux lutteur a taillé sa plume la plus acérée et, le l^'" octobre 1 559', il leur répond : « Qui se serait jamais attendu à ce que vos esprits à tous fussent stupides à ce point?... Eh quoi! demander si le droit d'excommunication est de l'essence du ministère, qu'est-ce donc sinon demander si, dans l'Église, il faut écouter Christ, si c'est Christ qu'il faut y prêcher et s'il faut y maintenir ce que Christ lui-même a institué?» Calvin, une année auparavant, n'était pas moins catégorique : « Pour toi, recommandait-il à Viret, n'hésite pas à marcher en avant, où la nécessité t'appelle ! » Périsse notre œuvre plutôt qu'un principe ! Est-ce donc là toute la sagesse de ces terribles conseillers?
' Une lettre inédite de Farel. Neucliâtel, 1875.
lï
Viret parti, la Réforme à Lausanne fut comme décapitée. Quelques ministres accompagnèrent le premier pasteur dans son exil, l'Académie perdit ses professeurs les plus écoutés, de Béze, Chevalier, Merlin, qui entrèrent dans la jeune Académie de Genève et lui donnèrent d'emblée tout le lustre que celle de Lausanne avait eu jusqu'alors. Pierre Viret lui-même avait été installé comme pasteur dans la cité de Calvin le 2 mars 1 559 et il y recevait la bourgeoisie le 25 décembre suivant. Mais, en 1561, sa santé est si mauvaise qu'il est obligé de chercher un climat moins âpre. Il dessert l'Église de Nîmes, où, malgré son état d'épuisement, il opère de nombreuses conversions. Il est si faible néanmoins, écrira-t-il «que, quand il monta en chaire pour la première fois, plusieurs le voyant craignaient qu'il ne défaillît en icelle, avant qu'il pût parachever le sermon.»
La vieillesse arrive, la mort se hâte. Les dernières années de Viret sont signalées par un acte de remarquable prudence et de noble conciliation : il recommande à ses amis du Languedoc d'exécuter l'édit royal du 17 juin 1562, qui ordonnait aux réformés de restituer les temples qu'ils avaient enlevés aux catholiques. Il est préférable, ditil, de ne point fournir de prétexte aux adversaires « qui désirent plus notre rébellion, par [laquelle nous leur pouvons ouvrir la bouche contre nous, que notre obéissance par laquelle nous la leur pouvons clore. »
Il remplit pendant quelque temps les fonctions de pasteur de Lyon. Proscrit en 1565 par Charles IX, sur l'instigation des jésuites, il se réfugie à Orange, où Jeanne d'Albret lui offrit, en 1567, la place de professeur de théologie au collège d'Orthez. Il mourut en 1 571 .
Bien que ses Sermons ne nous soient pas connus, Viret a peutêtre brillé comme prédicateur plus que comme écrivain. Les contemporains s'accordent tous pour louer le talent de cet orateur aimable et disert. On vante surtout sa douceur persuasiva, sa langue harmonieuse. Nemo fatur dulcius, chante de Béze en ses Poemata. Et les registres de Genève nous apprennent que les sermons du
Réformateur attiraient « une multitude prodigieuse. » (^es témoignages riment mal, il est vrai, avec le propre aveu de Viret : « Je suis orateur assez lourd; je ne parle pas le langage attique, ni fort orné, ni rhétorique. » Mais Viret n'a pas la moindre vanité; ce qu'il dit de ses mérites n'a aucune importance. Je n'insisterai pas, puisque aussi bien je n'ai à m'occuper que des œuvres sur lesquelles il me sera possible de porter un jugement. L'activité littéraire de Yiret fut assez intense et assez fructueuse, il nous est parvenu, d'autre part, un assez grand nombre de ses écrits pour que nous nous résignions, sans trop de regrets, à la perte de ses homélies.
Il passe pour l'un des meilleurs auteurs de la Réforme au XVI'"*' siècle. « On remarque dans ses ouvrages, selon l'opinion d'Abraham Ruchat, une vaste érudition, une littérature surprenante, une connaissance de tout ce que l'antiquité sacrée et profane, grecque et latine, renferme de plus beau et de plus curieux, une connaissance profonde de la Bible et de la théologie: personne dans la Suisse romande ne l'a égalé. » Senebier constate que Viret « fut souvent original, toujours plein de chaleur. » M. Sayous trouve chez ce Réformateur « un fonds de lecture inépuisable, une connaissance nullement superficielle de l'antiquité, de ses littératures et de son histoire, quelque imagination, beaucoup d'esprit et un remarquable talent de style pour mettre en usage ces trésors. » Lui-même est plus modeste; il confesse, dans la préface de ses Disputations chrétiennes, « qu'il ne sait pas beaucoup et n'a guère vu. » Le panégyrique de Ruchat est-il, au cas particulier, plus près de la vérité que le sentiment personnel de Viret? Nous allons voir.
Le Réformateur vaudois composait très vite, pour les besoins de la bataille quotidienne. Il est, dans ses livres, un homme d'action bien plus qu'un littérateur. Il écrit « pour les rudes, » les « pauvres simples gens » et « les plus ignorants. <' En efïet, nul ne se mit davantage à la portée du peuple; nul ne fut plus que lui le vulgarisateur de la Réforme. Ce souci d'être populaire a des inconvénients; la question d'art devient par trop secondaire. Quoil celui qui s'adresse aux foules et se plie à leur langage en prend volontiers à son aise avec le vocabulaire et la syntaxe. Frapper étant la chose principale, il frappe — fort plutôt que juste. Et qu'importent les belles périodes, les expositions soignées, les livres parfaits! Les « rudes » n'exigent pas de la littérature. Au contraire, les nonchalances et les négligences, les longueurs et les trivialités, ne sont pas pour leur déplaire. Ils aiment à tout comprendre, et sans peine...
Je fais, sans qu'il y paraisse, une critique très sévère de l'œuvre de Viret. La majeure partie de ses traités affectent un laisser-aller de style et de composition, une monotonie dans les procédés, qui ont pu leur assurer une certaine vogue, il y a trois cents ans, mais qui les rendent presque illisibles de nos jours. Ils ne valent plus que pour l'historien, peut-être pour le dogmatiste et le pédagogue. Le ton par trop vulgaire, l'allure par trop débraillée de l'écrivain, agacent et fatiguent, d'autant que ces défauts ne sont point effacés par des qualités d'ordre très supérieur, les heureuses rencontres d'un talent vigoureux quoique inégal, ou les éclairs du génie. On pense involontairement de tout ce bagage de théologie et de polémique : ce n'est pas mal pour un Vaudois du XVP® siècle, mais... mais que l'on ne nous force point d'admirer tout cela ! Viret a énormément vieilli, plus que Calvin, cela va de soi, plus que de Bèze, plus même que Farel. Il n'en a pas moins contribué par sa plume, et dans une très large mesure, au développement de la Réforme française, il n'en a pas moins semé beaucoup d'idées et il a droit à une place dans V Histoire littéraire de notre pays.
Ses ouvrages sont légion, une cinquantaine, dont plusieurs ne sont pas courts. Ils sont conçus la plupart sous la forme de dialogues, le genre qui, selon Viret, se prête le plus à « enseigner populairement. » Ils touchent à bien des sujets : éducation, morale, religion, rapports de l'Église et de l'État, organisation politique. Presque tous sont écrits en français.
Si Viret n'a pas le tempérament despotique d'un Calvin, ou passionné d'un Farel, il a, lui aussi, commis de ces « licences virulentes » que Senebier lui reproche un peu. Il eut ses heures de colère et ses accès d'ironie. Avant d'examiner ses œuvres les plus importantes, il ne sera pas superflu de connaître la manière du controversiste. Elle est bien de l'époque. Je sais qu'aux gens qui le blàjnaient de ses violences, il répondait en citant les prophètes. Il estime d'ailleurs que les hontes du catholicisme ne méritent aucun ménagement, et les coups pleuvent dru comme ondée. Que n'est-il en droit de dire des papistes, quand saint Paul a qualifié les Cretois de « mauvaises bêtes? » Lui qui entend « non point changer l'idolâtrie, mais l'abolir tout à fait, » serait-il tenu de démolir l'édifice, en architecte soucieux de ne rien endommager? Non, « l'idolâtrie » doit être rasée comme une place de guerre tombée en mains d'ennemis. Alors même que l'exemple des prophètes et des apôtres n'excuserait pas ses sorties indignées ou railleuses, n'est-il pas convaincu — la
phrase est charmante — que « l'ironie est un petit mal convenable à un théologien? » Il se conformera donc à cette recommandation de Calvin, dans la préface des Disputations chrétiennes : « Si pour parler de Dieu nulle facétie ne doit entrer en nos propos, » par contre, « en décrivant les superstitions et les folies dont le pauvre monde a été embrouillé par ci-devant, il ne se peut faire qu'en parlant de matières si ridicules, on ne s'en rie à pleine bouche. »
Reconnaissons toutefois que Viret n'a pas le mordant de Calvin. Son naturel, amène et conciliant, lui défend les furieuses attaques. Ainsi, nous ne le verrons guère conseiller des mesures de rigueur, lorsqu'il s'agit de passer de la parole aux actes. Il n'est généralement pas personnel dans les polémiques; il préfère s'acharner sur les institutions à vilipender les hommes, bien qu'il ait malmené sans remords tout ce que Bonivard traite de « racaille papistique, » et les « suceurs du pauvre » qui songent uniquement à « leurs pompes, voluptés et délices. » Je donnerai plus loin quelques échantillons du Viret agressif.
V Instruction chrétienne \ le plus important de ses ouvrages, est une collection de plusieurs écrits composés sans suite. Comme bien l'on pense, il y a, dans ce livre, un manque d'unité assez apparent, et maintes répétitions, mais, en somme, l'auteur est maître de ses idées et l'on sent qu'il a un plan bien défini. VInstruction, dialogue en deux gros volumes, nous montre un professeur et un élève discutant ensemble. Le disciple pose les questions que l'autre résout. C'est un personnage fort commode que ce disciple, qui interroge de la façon la moins embarrassante et semble imaginé tout exprés pour permettre à son interlocuteur de faire en se jouant les plus triomphantes répor]ses. Cet immense catéchisme embrasse toutes les sciences, non seulement la théologie et les branches auxiliaires, mais la chimie, la physique, la géométrie, la géographie, la médecine, l'astronomie, la météorologie, que sais-je ? Dans le deuxième tome, Viret consacre tout un paragraphe aux « tonnerres, éclairs, foudres et tempêtes, et à l'épouvantable artillerie de Dieu, » — ceci, je le veux bien, pour réduire en poussière « les athéistes, épicuriens et tyrans. »
Je reviens aux principales propositions contenues dans le traité de Viret. La première chose utile pour le chrétien est de désirer connaître la volonté de Dieu. Une fois qu'il est bien possédé de ce désir, il doit s'ingénier à pénétrer les desseins de l'Éternel. Après avoir
• 2 vol. in-fol., Genève, 1564.
exposé la doctrine de l'Évangile (dans le chapitre intitulé : Combat des hommes contre leur propre salut), le Réformateur explique les commandements de la Loi. Il s'élève, entre autres, contre les gouvernements qui veulent se passer de Dieu, « le souverain législateur. » Que sont les codes inventés par le cerveau de l'homme? Le Seigneur a fait « trop mieux, sans comparaison, que tous les philosophes en tous leurs livres, » et il n'est rien de bon qui ne soit compris dans la loi divine, et tout ce qui n'y est point compris est mauvais. Encore ne suffit-il pas d'entendre les commandements de Dieu, il faut les appliquer. Comment? Nous en sommes par nous-mêmes incapables ; le péché originel nous condamne à l'impuissance du bien. Jésus- Christ peut seul nous aider à sortir de l'état de corruption. De là, nécessité de la foi en Christ, rédempteur et sauveur.
Dans un chapitre très étendu, — qui est une longue digression — Viret demande à la science les preuves de l'existence de Dieu. C'est là sa Théologie naturelle, la première, au dire de M. Sayous, qui ait été écrite en français au XYI""^ siècle, car la traduction, par Montaigne, du Livre des Créatures de Raymond Sebond date de 1568. Il lui importe surtout de combattre les « déistes, » une « bande, » qui s'appelle « d'un mot tout nouveau » qu'elle prétend « opposer à athéistes. » La Réforme avait été dépassée. Bien des esprits, plus hardis ou moins disciplinés, avaient pris à la lettre la doctrine du libre examen, les uns renversant, les autres critiquant sur certains points la dogmatique calviniste. Ces « déistes » se recrutaient parmi les littérateurs et les savants, et c'est ce qui explique le colossal déploiement d'érudition que Viret juge indispensable pour écraser ces dangereux hérétiques. Quand « les savants estimés, et des plus aigus, et des plus subtils » sont dans le camp adverse, il ne sied pas de leur courir sus, armé de quelques brèves affirmations ne prouvant rien. Il est de rigueur d'avoir un arsenal aussi bien monté que celui de l'ennemi. Yiret fait donc un cours complet de cosmogonie pour établir l'entière exactitude des données scripturaires sur la création.
J'ai dit que le pasteur de Lausanne était moraliste autant et plus que théologien. Son Instruction chrétienne fourmille de recommandations, d'avertissements, de règles de conduite. Tout un chapitre n'est-il pas à l'intention « de ceux qui vont au sermon pour dormir ? » Il hait les indilïérents et les tièdes, cet excellent Viret, les gens qui n'entrent au temple avant que la prédication « ne soit à demi faite » et « n'ont encore la patience d'attendre la fin. » Il
abhorre les hypocrites, « ceux qui font semblant de suivre l'Évangile » et « l'aiment autant que les Juifs et les Turcs. » Il prêche l'humilité, la charité, la sainteté.
Comme œuvre d'art, Vlnslruciion chrétienne abonde en négligences et en superfétations. L'auteur improvise. Sa phrase est lourde, tant elle est verbeuse. Mais elle a du naturel, de la simplicité, parfois du coloris. Voici quelques réflexions sur ce qu'il y a de divinement consolant dans la doctrine de l'immortalité de l'âme :
« Nous pouvons juger quelle consolation c'est à un homme de bien et sage contre tous les malheurs qui lui peuvent advenir en ce monde, s'il sait et se tient pour assuré qu'il y a un lieu de repos qui lui soit préparé, non pas pour y être privé de tout sentiment tant de bien que de mal comme ceux le pensent qui cherchent repos en la mort sans aucune espérance d'autre vie; mais un lieu de félicité pour ceux qui, de bon cœur et de bonne volonté, se seront dédiés à vertu et sainteté, lequel est ordonné de Dieu, qui est tout juste, tout puissant et tout bon. Car quel repos peut trouver ce qui n'est plus rien ? »
Il y a lieu de rattacher à Vlnslruction chrétienne quelques traités de même inspiration mais de plus mince volume : la Métamorphose chrétienne, ^ en deux parties portant sur « l'homme et l'école des bêtes, » une façon d'histoire naturelle amusante et familière ; De la Providence divine, ' Traité pour V instruction des fidèles, ' V Intérim '' dont le but est « d'induire les hommes à suivre plutôt la voie de modestie et de modération chrétienne que celle de violence et de rigueur extrême » etc. En tous ces livres, qui sont, du moins les derniers, œuvres d'exhortation et d'édification, Viret a en quelque sorte traduit Calvin à l'usage du peuple, exposant, dans un enseignement élémentaire, tout le corps de doctrine sur lequel est fondée la Réforme française. Aussi bien, l'on conçoit quelle part il a eue dans la diffusion de l'idée protestante. Si Calvin est le docteur de la Réforme, Viret en fut l'instituteur primaire, le magister regens. Et ceci explique pourquoi, dans nos bibUothéques, les exemplaires, d'ailleurs très rares, des ouvrages du pasteur de Lausanne ont cet air de livres de classe, mal entretenus qu'ils sont en général pour avoir été lus beaucoup. Cette parole simple et
' In-8, Genève, 1552 à 1561; 1592.
^ In-8, Lyon, 1565.
^ In-8, Genève, 1559.
* U Intérim par dialogues, in-8, Lyon, 1565.
vivante allait tout droit au cœur et chacun y puisait plus volontiers des leçons de sagesse, (|ue dans les écrits plus savants où il y a bien des risques, même pour le plus intelligent, de ne pas tout comprendre.
Je ne prétendrai point que Viret polémiste est supérieur à Viret théologien. Pour les [)rofanes, celui-là est sans conteste plus captivant que celui-ci. J'ai marqué déjà que le Réformateur avait mille bonnes raisons de ne point s'interdire l'emploi de l'ironie comme moyen de discussion et de propagande. Il a donc usé du sarcasme ; j'ai peur qu'il n'en ait abusé, de la meilleure foi du monde, s'entend. Chez lui, la satire n'est pas qu'un accident ; elle prend souvent les proportions d'un système. Il n'aura pas l'humeur bilieuse, l'acrimonie vindicative de Jean Calvin. Même dans les pages les plus violentes de Viret, je crois apercevoir, entre ses invectives et celles qui partaient de Genève, toute la distance qui sépare l'indignation de la haine. Le doux apôtre d'Orbe a beau enfler sa voix et piquer hardiment de sa plume, il n'efîraie personne. Au surplus, ses railleries et ses duretés ne vont pas qu'à l'adresse des catholiques. Il a fait front résolument contre les joyeux incrédules de l'école de Rabelais et de des Périers. Il a vertement admonesté ceux qui jetaient des ferments de discorde dans l'Église du Christ, « les évangélistes éventés qui ont assez de bec » pour crier contre le moindre des prêtres, mais qui n'ont « doctrine ni solide ni pleine d'édification, » les réformateurs qui le sont de nom seulement, cette « bande » dont « les capitaines se glorifient » de leur qualité de ministre et qui « semblent des épicuriens ne demandant qu'à vivre à leur aise et à se donner du bon temps, » ne faisant au reste que « jouer, gaudir, banqueter, ivrogner gourmander, brocarder, moquer et calomnier ceux qui ont plus de soin de leur office qu'eux. » Il ne m'est point possible de citer tous les in-folio et libelles où Viret a dépensé, sans compter, ce qu'il avait de verve caustique. Je prendrai, de ses pamphlets, le plus considérable comme dimension et comme portée, peut-être aussi le plus connu : Le Monde à r Empire ' et le Monde démoniacle \
Ce gros ouvrage, tout en dialogues, a pour objet : dans sa première partie, VEmpire des monarchieSy VEmpire de l'Empire romain, VEmpire des chrétiens, VEmpire des Républiques ; dans la
^ « Empire » est employé ici dans le sens de allant pire; c'est même un jeu de mots que Viret a cru faire et dont il paraît content, puisqu'il le sert à toutes sauces. 2 In-8, Genève, 1561.
seconde partie, le Diable déchaîné, les Diables noirs, les Diables blancs, les Diables familiers, les Lunatiques, la Conjuration des Diables. Tous ces titres promettent. Les personnages qui interviennent dans ces dialogues sont Théophraste qui « représente la personne d'un bon théologien et d'un homme craignant Dieu, » Hierôme, qui « tient le lieu d'un homme qui a bonne connaissance des lettres divines et humaines, par quoi il met en avant tant des unes que des autres les points qui ont quelque convenance ensemble, » Eustache qui « joue le personnage d'un pauvre superstitieux et idolâtre, tels sont ceux lesquels on appelle communément papistes, » enfin Tobie qui est « entre deux » — entre trois, serait plus juste — et « désire de connaître la vérité et de voir quelque bonne réformation en ce monde. » Nos quatre discoureurs parlent un langage qui n'a rien de doctoral. Tobie surtout sera l'interlocuteur à boutades ironiques et pleines de sens. Hiérôine, lui, conservera le calme le plus inaltérable. C'est un sage ; il pense que « Dieu fait rouler les choses humaines sur une roue fort légère. » Théophraste ratiocine sans fin. Eustache, tout « papiste » qu'il est, ne laisse pas d'embarrasser les autres par nombre de ses remarques.
Le début du chapitre consacré à VEmpire des monarchies est original. Voici : « Hiérôme : — Je ne sais, Tobie, quel propos vous tenez ici ensemble, toi et Eustache, mais il me semble que tu sois tout triste et tout fâché. — Tobie : Qui est celui qui n'ait à présent grande occasion d'être fâché et marri? — Hiérôme : Pourquoi dis-tu cela? Eustache t'a-t-il apporté quelques mauvaises nouvelles? — Tobie; Mais quelles bonnes nouvelles me pourrait-il apporter I... » Cela continue ainsi, une page durant. On dirait d'une conversation de paysans normands en train de conclure un marché et de se tâter. Ils n'en finiraient pas de ces banalités, si Tobie ne précisait le sujet du débat : « Fut jamais le monde en pire état qu'à présent ? » La barque est lancée désormais. Ramez ferme !
Viret, par la bouche de ses personnages, commence l'énumération des vices qui infectent les monarchies; elle dure et tout ne marche pas sans encombre. Tobie pose, à la vérité, des questions fort claires, en bon petit bourgeois raisonnable qu'il est. Mais Théophraste, qui est le théologien de la société, et qui est farci de textes sacrés, mais Hiérôme, qui est une machine à citations classiques, mais Eustache, esprit confus avec quelques intervalles lucides, mais tous ces gens-là se perdent à l'envi dans les digressions les plus fantastiques. C'est à qui déjeunera d'un pape et dînera du Grand Turc,
embrouillant tontes choses, aventures de Diogéne, visions de Nabucodonosor, Pères de l'Église, poètes latins. On demande grâce et voudrait bien savoir à quelles fins tend toute cette énorme dépense d'horripilante érudition. Une prolixité inouïe, une science intarissable distinguent ce redoutable Théophraste et ce terrible Hiérôme. Ils ne sont jamais à court — ni courts, hélas 1 Et je confesse être arrivé plus vite qu'eux au but, je veux dire au bout du livre.
Le Monde à l'Empire, qui n'est pas sans offrir quelque analogie avec le Traité préparatif à l'apologie d'Hérodote d'Henri Estienne, dresse le bilan, peu réjouissant, de l'humanité à toutes ses époques et particulièrement au XVP® siècle. Comme il est naturel, le clergé catholique y est exécuté sans miséricorde, et non sans esprit. Cette saillie est amusante : « Autrefois les évêques étaient d'or et les crosses de bois, aujourd'hui, au rebours, les crosses sont d'or et les évêques de bois. » Viret fait bien des variations sur ce thème. Il n'est pas plus tendre envers les « efféminés, » les « magistrats prévaricateurs et faux pasteurs, » les « tant coquins et bélîtres et vrais répertoires de vices qui sont toutefois si enflés et si glorieux pour ce seulement qu'ils ont quelque vieil titre de noblesse déjà tout enfumé et tout rance. » Aucun abus n'est excusé, aucun privilège même. Avec les prêtres, les grands sont déchirés à si belles dents que l'on croit lire une diatribe révolutionnaire en français du temps des Valois. Mais, à l'opposé des démagogues de 93, Viret ne détruit pas une idole pour en hisser une autre sur le piédestal, il se garde bien de faire du peuple une entité mystique, juste et sainte comme Dieu.
La conclusion est formulée par Tobie : « Il ne faut pas être ébahi s'il n'y a plus guère chose en ce monde qui vaille, car il est déjà fort vieil et caduc. »
Le Monde démoniacle n'est qu'une suite du Monde à l'Empire. L'auteur veut d'abord « montrer en icelle comment le diable règne au monde et comment il conduit et gouverne les hommes mondains et charnels, comme de pauvres démoniacles, lesquels Dieu lui a abandonnés par son juste jugement. » Puis il expliquera « qu'aux saintes Écritures, le monde est souventes fois pris pour les hommes qui ne sont point menés par l'esprit de Dieu mais servent au diable comme à leur prince et à leur dieu. » Le premier dialogue : le Diable déchaîné traite de la « grande avarice qui est maintenant au monde, » de la « diminution des vertus et de l'accroissement des vices, » du « monde frénétique, » du dragon de l'Apocalypse, du vrai médecin du monde malade et enfin du « plus grand crime et danger qui soit
maintenant d'être au monde et combien il est dangereux d'être homme de bien. » Tobie dira, sur ce dernier point : « Qui se fait brebis, le loup le mange. Par quoi, il faut devenir loup entre les loups et méchant entre les méchants. »
Le troisième dialogue est intitulé : les Diables noirs, parce qu'il y est fait mention « des démoniacles les plus furieux, » des bons et mauvais anges de chacun, du tourment de l'esprit et de la conscience. Dans les Diables blancs, nous aurons à nous indigner contre les « ennemis de la discipline de l'Église » les « papes de longue et courte robe, » les hypocrites et tous ceux qui ne suivent pas l'Évangile... Mais à quoi bon en dire plus long? Le genre du Monde démoniacle est absolument le même que celui du Monde à U Empire : de la théologie didactique et militante, exposée en langage populaire et cum grano salis. Bien des pages nous font sourire ou nous semblent parfaitement ridicules. Viret n'en apparaît pas moins comme un savant polémiste, fort au courant des besoins de sa propagande, très expert dans l'art d'attirer, puis de convaincre son public. Si j'ai employé tout à l'heure le mot : ridicule, c'est que je me suis placé à mon point de vue de critique né au XIX™® siècle. Sommes-nous bien sûrs que, dans trois cents ans, nos après-venants ne nous tiendront pas plus fanés et plus drôles que moi Viret dans quelques parties de ses livres?
Des autres pamphlets du Réformateur vaudois, je ne mentionnerai que les Disputatio7is chrétiennes ' , l'un de ses premiers et non de ses plus médiocres ouvrages. Les Disputations ont eu les honneurs d'une lettre-préface de Calvin : elles s'élèvent surtout contre le purgatoire, les limbes, et doivent prouver que toute la théologie des papistes « n'est autre chose sinon la vieille théologie païenne. »
J'ai dit le caractère et les mérites de Viret théologien. M. Cart a fait justement observer qu'il « s'est borné à reproduire l'interprétation de Calvin » et à la vulgariser. Comme polémiste, il manque un peu de vigueur, non d'à-propos, ni d'une certaine bonhomie railleuse, ni même d'ironie. Il a eu le beau courage de s'attaquer aux puissants de ce monde, de revendiquer les droits du peuple sans
' Disputations clirétiennes , en manière de devis, divisés par dialogues, in-8, Genève, 1544,
tlalter les masses, de blâmer sévèrement les réformés qui continuaient à vivre joyeusement dans le péché, « comme des Roger Bontemps. » Il a eu des vivacités regrettables et, partageant en cela le sort de tous les satiriques, il a plus d'une fois, moins souvent que d'autres, je l'accorde, dépassé les limites tracées par le goût et la raison. Le moraliste chrétien est très habile, très insinuant, quoique austère et transigeant peu. Ses lettres, ses traités exhortatoires ou édifiants sont des modèles du genre. L'écrivain ? Yiret fut un improvisateur. Sa manière de composer décèle la hâte de l'homme d'action pressé d'arriver au but et n'ayant que peu de temps à donner à la rhétorique. Son style souffre de négligences répétées et tombe fréquemment dans le trivial ; il n'a pas ces contours précis et fermes, cette allure nerveuse, cette admirable énergie qu'on aime dans les écrits de Calvin. Le tissu de sa phrase a quelque chose d'abandonné, de lâche, de bâclé. Viret s'égare aisément en des périodes sans fin. Il ne sait pas s'arrêter, tourne et retourne une idée de dix façons. Sa langue est lourde, rugueuse, pleine de provincialismes. Voilà le revers de la médaille. D'un autre côté, il faut reconnaître à Viret, sans marchander, de la netteté dans la pensée, de la spontanéité dans l'expression, de la logique dans les déductions, d'aimables originalités de forme, une grande facilité et un parfait naturel. Ces qualités ne l'ont point préservé de l'oubli ; ceux qui écrivent vite passent vite.