CHAPITRE V Théodore de Bèze
I. Sa vie. — 11. Ses Poe^nata et sa traduction des Psaumes. — III. De Bèze polémiste. — IV. Le théologien. — V. L'historien.
Ce fut, selon Bayle, « un homme extraordinaire » et qui rendit les meilleurs services à son parti. Sans avoir le génie de Calvin, il avait
' JDe vità et obitù Bezœ, par Ant. Faye, in-4, Genève, 1606, (traduit en français par Pierre Salomeau, 1610). Calvins und Bezas Schriften, par Ziegenheim, Ham-
autant de culture et des talents [)lus variés. 11 était et resta toute sa vie plus homme du monde, souple, aimable, élégant, brillant même. A l'opposé des autres grands réformateurs, il nous apparaît de haute stature et de noble visage; il étiiît prœ s tanti forma, selon le témoignage de Scaliger, et il débuta par une existence fort joyeuse et des poèmes assez frivoles, ce beau cavalier (\u\ ensevelit tout à coup sa jeunesse dans les pratiques d'une morale austère et les débats de la théologie.
La famille de Théodore de Bèze avait de nombreux quartiers et une fortune considérable. Lui naquit à Veselay, en Bourgogne, le 24 juin 1 519 ; Calvin est de dix ans son aîné. Il fut élevé par son oncle, Nicolas de Bèze, conseiller au Parlement de Paris. Il eut pour premier maître ce Wolmar, dont j'ai parlé à propos de Calvin, et qui est l'un des hommes les plus savants de son temps. Wolmar lui enseigna le latin et le grec avec tant de succès que de Bèze devint l'un des latinistes et des hellénistes éminents du XVP^ siècle; il lui donna quelques notions de jurisprudence et l'initia vraisemblablement aux idées de la Réforme. L'élève — il est alors recteur de l'académie de Genève — écrira en 1 560 à son vieux professeur qu'il a tout appris de lui; mais, ajoutera-t-il, « le plus grand de tes bienfaits, c'est que tu as fait jaillir de la vraie source, pour m'en abreuver, la connaissance du vrai Dieu. » S'il est peut-être exact que Wolmar ait expliqué au jeune de Bèze la doctrine de Luther, il est certain que le disciple ne profita guère à l'origine de ces excellentes leçons. Quoique le futur « prêcheur » ait plus d'une fois prétendu avoir été converti à l'âge de seize ans, il est hors de doute que sa conversion n'est pas antérieure à 1548.
Mais Wolmar, que de Bèze avait accompagné à Bourges, dut quitter la Fiance en 1535. Les deux amis ne se séparèrent point sans larmes. « Jamais plus grand deuil ne m'avait encore frappé, » dira plus tard le successeur de Calvin. Son mentor parti, de Bèze s'en fut étudier le droit à Orléans pendant quatre années. Il se consolait de la jurisprudence en lisant les poètes et en composant ces
bourg, 1790. Senehier, I, 266 et s. Theodor Beza nach handschriftl. Quellen dargestellt (jusqu'en 156:5), par J.-W. Baum, 2 vol. in-8, Leipzig, 1843, 1851. Les écriv. franc, de la Béf. par Sayous, I, 243 et s. Galerie suisse, I, 472. Album de la Suisse romande, II, 113, 161. Lenient, 1. c, I, 184 et s. Dictionnaire deBayle. Encyclopédies iVHerzog et de Lichtenberger et tous les grands recueils de biographies. Histoire du psautier des Églises réformées, par M. F. Bovet, in-8, Paris, 1872. Bulle tin de la Soc. de Vhist. du prot. franc., XXI, 36. Lettres françaises inédites de Scaliger, in-8, Paris, 1881, entre autres, p. 243.
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Poemala juvenilia qui lui furent reprochées par ses adversaires avec une véhémence outrée. Nous le voyons cependant prendre ses degrés en 1531.
De retour à Paris, il se lance dans le plaisir, tonibe gaîment dans ce qu'il appellera « les pièges de Satan. » De mine agréable, bien apparenté, riche, tête légère et cœur ardent, il ne semble point créé pour la théologie. S'il a un pied dans l'Église, puisqu'il est pourvu, dés 1539, du prieuré de Longjumeau, il n'est pas entré dans les ordres ni ne songe à régulariser sa situation dans le clergé. Combien il est plus doux de manger de gros revenus et de rimer, entre deux escapades, de ces jolies épigrammes licencieuses qu'il rimait si volontiers ! De Béze se lie même secrètement, sous la promesse du mariage, avec une femme qu'il n'épousa qu'après son arrivée à Genève.
En 1548, atteint d'une grave maladie qui met sa vie en danger, il revient aux pensées sérieuses. La crainte de la mort, le regret d'un passé dont il avait à rougir, réveillèrent le souvenir des années de fructueux et saint travail coulées avec Wolmar. Il comprend qu'il «est enfoncé dans la fange, » que Dieu veut l'en tirer et que cette rude épreuve n'est qu'un avertissement d'en haut. Au mois d'octobre 1 548, à peine guéri, il renonce à tous ses bénéfices, « rompt toutes ses chaînes, fait ses petits paquets, quitte tout à la fois, sa patrie, ses parents, ses amis, pour suivre Christ, » et se réfugie à Genève, où il embrasse le protestantisme.
Son premier séjour à Genève fut de courte durée. En 1549, le Sénat de Berne lui confiait la chaire de grec à l'Académie de Lausanne.
L'adhésion de Théodore de Bèze à la Réforme est un coup de tête ou de cœur, comme on voudra. Pas de longue préparation, d'angoisses, de combats. Une soudaine lumière l'a éclairé et, sans discuter, poursuivi par des remords, sollicité par des souvenirs, il a passé au service de Dieu. Il aura tout le zèle du néophyte. Ayant trouvé son chemin de Damas, il se vouera, nouveau saint Paul, de corps et d'àme, à l'œuvre de la Réforme. Dès sa rencontre avec Calvin, il inspirera une vive sympathie et beaucoup d'estime au maître de Genève. Celui-ci comprit d'ailleurs quelles ressources il y avait en ce converti de fraîche date, mais de gfand savoir et d'extrême distinction. S'il fallait un diplomate à la Réforme, de Bèze serait là.
Le gentilhomme bourguignon n'oublia pas, dans sa chaire de Lausanne, qu'il avait aimé la poésie. Il fît, en 1550, une tragédie, le
Sacrifice d'Abraham. Puis, désireux de ne point s'adonner qu'aux lettres, il prépara une édition du Nouveau Testament, publiée en 1556. Il avait adressé, entre temps, à Charles Quint, son fameux projet qui tendait à ramener Tunité religieuse dans l'Empire par le retour à l'Égiiso primitive et aux Écritures, c'est-à-dire par l'adoption officielle du culte réformé. Ce projet, fort habilement développé, ne devait pas aboutir; il mit néanmoins de Béze en évidence. C'est durant la même période que parut un libelle où le réformateur se signale par une véritable rage contre tout ce qui ne subit pas aveuglément le joug de Calvin. L'honnête et doux Castalion, indigné des excès qui se commettaient à Genève et plus particulièrement de la condamnation de Servet, fit imprimer sous le nom de Martinus Bellius, un ouvrage intitulé : De hœreticis gladio non puniendis ; il y prêchait la modération et la tolérance. De Béze lui répondit par son De hœreticis a civili gladio puniendis, traité dans lequel Senebier l'accuse justement d'avoir « manqué au genre humain en essayant de faire l'apologie de la barbarie du Consistoire de Genève. » Les réformés, exposés eux-mêmes à la persécution et au martyre, n'allaient pas se borner à persécuter et martyriser à leur tour ; ils formulaient en doctrine, par la plume de Théodore de Béze, le droit d'extirper l'hérésie par le glaive, imitant l'Église catholique dans ses plus cruelles erreurs, forgeant des arguments aux adversaires pour la justification des futures hécatombes. Compelle intrare ! Dans l'un et l'autre camp, les théologiens rivalisaient de haine féroce ; Montluc et le baron des Adrets se chargeront d'appliquer les préceptes des théoriciens de l'homicide.
Vers la fin de son séjour à Lausanne, de Béze fut chargé avec de Budé et Farel, d'une mission auprès des princes protestants d'Allemagne pour implorer leur intercession en faveur des Français qui avaient embrassé la Réforme et que l'on emprisonnait ou bannissait sans merci. Rentré à Lausanne, en 1558, il assista au dénouement de la longue lutte de Viret contre LL. EE. de Berne. Il donna sa démission et revint à Genève où sa réputation d'excellent orateur et d'écrivain remarquable était bien établie. Premier ministre de Calvin en quelque sorte, il fut destiné d'emblée à remplacer le grand réformateur dont les forces déclinaient. Bourgeois de Genève dès 1 559, reçu pasteur dans le courant de la même année, il obtint peu de temps après la place de professeur de théologie et de recteur de l'Académie nouvellement fondée.
En 1560, les protestants de France le réclamèrent. On comptait
l'envoyer à la cour du roi de Navarre; on espérait (jiie son éloquencç et son adresse y seraient fort utiles. De Bèze réussit dans cette mission. Il attacha plus solidenj^ent le roi à la cause réformée, mais dut abandonner la France précipitamment et regagner Genève au milieu de mille dangers. Lorsque — François II étant mort, — Catherine de Médicis résolut, sur les conseils du chancelier L'Hôpital, de tenter un l'approchement entre les deux Églises, de Bèze fut tout naturellement choisi pour représenter son parti. Les débats du colloque de Poissy valurent aux calvinistes, entre autres au professeur genevois, une belle victoire de dialectique. La discussion n'en demeura pas moins stérile, et le massacre de Vassy (1 mars 1562) exécuté au mépris de l'Édit de janvier, donna le signal de la guerre civile en France. De Bèze demanda en vain à la reine justice de cet attentat; les huguenots durent prendre les armes sous la conduite du prince de Condé. Le réformateur mena la campagne, accompagnant Condé dans toutes ses marches, bravant la mort à ses côtés sur le champ de bataille de Dreux, relevant enfin, après que le prince eût été fait prisonnier, le courage de l'armée démoralisée. Il ne revit Genève qu'au lendemain de la conclusion de la paix. On a violemment accusé de Bèze pour sa participation aux événements qui suivirent le colloque de Poissy, lui reprochant d'avoir poussé à la guerre, d'avoir machiné l'assassinat du duc de Guise. Ces calomnies furent vigoureusement réfutées par de Bèze lui-même ; il faut se rappeler en outre que, dans les luttes qui ont ensanglanté la seconde moitié du XYI""® siècle, il y avait « plus de malcontentement que de huguenoterie. »
Calvin mourut en 1564. Que deviendra son œuvre, cette vaste intelligence et celte puissante volonté s'éteignant tout à coup? L'influence de Calvin à Genève avait été tout ensemble politique et religieuse. Si le protestantisme y était indestructible, les institutions et les lois civiles qui avaient transformé la cité ne seraient-elles pas battues en brèche par des adversaires réduits au silence mais non résignés? Calvin avait, de sa main de fer, si bien dompté Genève que Genève ne bougea pas. Certes, de Bèze était un caractère énergique et un esprit de haut vol, mais il est permis de douter qu'il eût été capable de maintenir les traditions de Calvin, si ce dernier ne les avait établies sur le roc. Les têtes ne se relevaient point que Jean Calvin avait courbées.
Grâce à ses qualités d'ordre, à sa prodigieuse activité, à sa modération relative, à l'estime en laquelle chacun le tenait, de Bèze put conserver à la ville de Genève la direction du protestantisme fran-
<;ais, en y faisant respecter cette discipline et cette austérité de mœurs (jue Calvin envisageait comme les plus sûrs garants du triomphe définitif de la Réforme.
Il avait quelque ambition, beaucoup de courage moral. Les grandes responsabilités ne l'effrayaient point. Comme nul ne lui contestait ses droits à la succession de Calvin, il l'accepta délibérément, et, pendant prés d'undemi-siécle, il exerça une influence prépondérante sur les destinées de la Réforme. Son tort fut peut-être de n'avoir eu qu'une àme de disciple. Tout n'était pas également bon dans l'héritage qu'il recueillit; il conserva tout, ou presque tout, continuant Calvin avec moins de génie assurément, mais plus de bienveillance et d'humanité, s'attachant surtout à maintenir entre ses coreligionnaires cette « union inviolable » qui, selon lui, était « un trésor, » sans lequel le protestantisme était voué à « la dissipation et à h ruine. »
La besogne était ardue. De Béze ne faillit jamais à sa tâche. La concorde ne fut point troublée entre les habitants de Genève. L'union entre les pasteurs ne subit aucune atteinte grave. L'Académie prospéra, devint un véritable foyer de culture littéraire et scientifique.
Les pensées du réformateur ne s'adressaient pas qu'à Genève. Souvent elles prenaient vol vers ce « pauvre et désolé royaume de France, » apportant des conseils à ceux qui luttaient, des consolations à ceux qui souffraient. En homme clairvoyant, bien mieux, en esprit supérieur, il s'appliquait à imposer également à l'Église française ce qui faisait la force et presque toute la raison d'être de la nouvelle confession : la discipline dans les mœurs, la ferveur et l'unité dans la foi. Aussi bien le Synode de La Rochelle, qu'il préside en 1571 , et celui de Nîmes, qu'il dirige un an plus tard, consacrent l'œuvre de Calvin, malgré les objections de Ramus, qui rêvait une organisation plus démocratique et plus libre de l'Église.
Entre temps, de Béze écrivait, poète, théologien, polémiste tout ensemble. Il s'élevait particulièrement, avec une àpreté et une fougue dignes de son maître, contre les ennemis de la Réforme et aussi contre les indifférents et les tièdes. Bien plus, on lui attribuait la paternité de ces nombreuses satires anonymes qui allaient grossir le dossier des hontes du catholicisme et qui, la plupart, sortaient en effet de Genève. Que de haines réveillées! Que de discordes entretenues !
La catastrophe de la Saint-Barthélémy émut douloureusement de
Béze. Elle lui créa, d'autre part, de grands et lourds devoirs. L'exode des protestants de France commença; Genève dut ouvrir ses portes au flot des réfugiés. Parmi ces derniers, nous voyons arriver les deux jurisconsultes Hotman et Donneau, qui furent priés par le Conseil, en date du 13 octobre 1573, « de faire quelques leçons gratuites en droit, » — ce qu'ils firent « de bon cœur. » Hotman séjourna même assez longtemps à Genève. C'est de cette ville, à laquelle il causa bien des embarras par les intempérances de sa plume, qu'il lança son terrible pamphlet : la Franco-g allia , où renversant la monarchie héréditaire au profit de la monarchie élective, il reconnaît aux peuples le droit de faire et de défaire leurs rois. Il convie même les Français à punir Charles IX par la déchéance, « car ils n'ont pas établi sur eux des tyrans et des bourreaux, mais des gardiens, des gouverneurs et des protecteurs de la liberté. »
Les nouveaux venus, auxquels Genève accordait l'hospitalité, n'étaient pas tous des chrétiens austères ; guerriers fatigués de combattre, soldats n'ayant point renoncé à la vie des camps, bourgeois démoralisés par les épreuves, tout ce monde se pliait malaisément aux ordonnances draconiennes de Calvin. De là des ennuis sérieux, des conflits pénibles. Et puis, la peste sévissait par intervalles, la Savoie reprenait l'ofi'ensive contre Genève. Tous les malheurs semblaient se conjurer pour rendre intolérable la situation de Théodore de Bèze.
Il résista. Il porta secours aux pestiférés, il réprima les tentatives de désordre, il tint tête au duc de Savoie, prêchant, donnant ses leçons, polémisant toujours. Lorsque, de 1589 à 1591,, la guerre de Genève avec son remuant voisin absorba toutes les ressources de l'État et qu'il fallut renvoyer les professeurs de l'Académie, de Bèze, qui avait jusqu'alors rempli gratuitement les fonctions de deux professeurs, prit tout l'enseignement à sa charge. Le vaillant septuagénaire eut la joie de revoir bientôt son Académie reconstituée et plus florissante que jamais. Au surplus, l'âge n'altérait pas la robuste santé du réformateur. Nous le trouvons, en 1 586, à la conférence de Montbéliard, en 1588, au Colloque de Berne, où il recommande la conciliation à ses amis qui s'épuisaient en querelles intestines. Il ne discontinue ses prédications et ses cours de théologie qu'en 1600, car il est de ceux qui veulent être à la peine, étant à l'honneur.
Les tempéraments les plus vigoureux finissent par s'user. Dès l'année 1600, les forces déclinent, la surdité qui l'affligeait depuis
longtemps est complète, son esprit s'éteint; il est presque « réduit en enfantillage, » écrit Scaliger. Il fut encore témoin de la glorieuse journée de l'Escalade. Puis, ayant assez, travaillé, Genève étant sauvée des entreprises catholiques, il s'en alla doucement, le 1 3 octobre 1605. Il avait dit : « Les serviteurs de Dieu doivent mourir tout debout, pour vivre et être admis à leur tour es lieux célestes. » Son testament est remarquable par l'humilité avec laquelle il demande pardon de ses fautes à ses collègues, et par les exhortations qu'il adresse à ces derniers, en termes d'une touchante éloquence, pour le maintien de la paix dans la cité et dans l'Église.
Nous ne connaissons guère de Théodore de Béze que l'homme extérieur, le chef de parti. Mais, pour nous, et quels que soient ses mérites de politique avisé et de savant théologien, nous l'étudierons de préférence comme écrivain. Il fut un littérateur éminent, aux dons singulièrement variés, poète élégant, exégète habile, dogmatiste, conlroversiste, pamphlétaire, historien, orateur, — distingué en toutes choses, admirable sur plus d'un point. Son œuvre latine est peut-être, sous le rapport du style tout au moins, plus parfaite que ses traités composés en français. Il manie le latin avec plus de mœstria que Calvin et l'emploie avec une réelle prédilection. Je citerai quelques-uns de ses livres écrits en cette langue, puisque aussi bien l'un ou l'autre eut un grand retentissement.
C'est comme poète que Théodore de Béze a débuté. Les Juvenilia ' l'ont fait ranger par ses détracteurs au nombre des versificateurs licencieux. Ces élégies et ces épigrammes d'un beau latin, gracieux et correct, peuvent n'être pas d'une inspiration austère. Que l'on se reporte au XVI™^ siècle! Que, l'on se souvienne de l'aimable et brillant cavalier qu'était de Béze avant sa conversion ! Que l'on compare ses poésies avec d'autres de la même époque ! Les censeurs les moins indulgents seront adoucis et qui sait? désarmés.
Le latin dans les mots brave l'honnêteté,
ne l'oublions pas ! Il a des libertés et des hardiesses, — que notre français s'appropria largement dès l'origine. Horace et Catulle ne
^ Poemata juvenilia, in-8, Paris, 1548. De Bèze a retranché, dans la suite, toutes les pièces indécentes.
sont à mettre, que soigneusement expurgés, entre toutes les mains ; ainsi des Juvenilia. De Béze y chante, en des stances amoureuses, cette Candide que ses adversaires lui ont jetée à la tête dans plus de cent lit3elles. Certes, quelques-uns de ces petits poèmes sont loin d'être chastes; l'ensemble du recueil n'est point d'un esprit pervers ni d'un cœur corrompu. Au reste, les pièces incriminées ne sont-elles pas de simples jeux d'imagination ? Tout cela n'est-il pas que fantaisie pure? En admettant même que nous ayons affaire à des « choses vécues, » comme on dit de notre temps, le péché serait grave, non mortel. Mais il convient d'entendre l'accusé : « J'en puis faire serment devant Dieu, écrit-il, il ne m'est pas plus arrivé, dans toute ma vie, d'attenter à l'honneur d'une épouse que d'envahir le royaume des Indes. » Et puis, il a publiquement regretté ses erreurs de jeunesse et la dignité d'une longue carrière rachète, si elle n'efface, bien des légèretés. Le plus court, a dit fort sensément Pierre Bayle « est de mettre ces Juve^iilia parmi les péchés de sa jeunesse, dont il demanda pardon à Dieu et au public. »
La seconde en date des œuvres poétiques de Théodore de Bèze est son Sacrifice d'Abraham, sorte de tragédie biblique représentée à Lausanne par les étudiants de l'Académie, sous les yeux de l'auteur. J'y reviendrai au chapitre qui traitera de la poésie dramatique pendant le XVP'^ siècle.
Pour expier peut-être ses Juvenilia, de Bèze entreprit la traduction en vers des Psaumes. Clément Marot avait traduit déjà une cinquantaine des plus beaux chants bibliques ; ils furent publiés avec une préface de Calvin. Ce dernier pria de Béze de compléter le psautier qui parut, en 1556, sous le titre suivant : Soixante neuf pseaulmes mis en rithme françoise, quarante neuf 'par Clément Marot, avec le Cantique de Siméon et les dix Commandements, On y joignit, en 1562, les prières ecclésiastiques et liturgiques, ainsi que le catéchisme de Calvin. Remanié au XVIP"'' siècle par Conrard et La Bastide, revu par les pasteurs de Genève, le recueil n'a plus été modifié depuis.
Je n'ai pas à dire ici la valeur des psaumes traduits par Marot. Ils sont jolis, à coup sûr. Mais n'y cherchez pas l'élévation du sentiment religieux, la ferveur inspirée du poète chrétien ! C'est un tour de force agréablement exécuté, bien que l'on ait peine à reconnaître le roi David à travers Clément Marot. La version de Théodore de Bèze sera très différente. Elle sera d'abord d'un homme affairé, qui commet un cantique au hasard du loisir. Elle est encore d'un
pauvre rimeur, plus habitué à la métrique latine qu'à la prosodie française. Néanmoins, et malgré les négligences, les maladresses, les obscurités du style, on aime dans la traduction du réformateur cette émotion grave et cette simplicité d'accent que l'on demanderait en vain à Marot. De la poésie elle-même, je suis fort empêché de faire l'éloge. Que les vers de Théodore de Béze, pénibles, entortillés, parfois inintelligibles, défigurent le grand lyrisme, si large et si coloré, du roi psalmiste et des prophètes ! Et songer que ces vers ont été lus davantage que les odes charmantes de Ronsard ! Ils parlaient de Dieu ; s'ils le célébraient en mauvais langage, du moins ils le célébraient.
Quelques citations me paraissent nécessaires pour appuyer ces critiques dont la rigueur surprendra peut-être. Qui devinerait un chant biblique dans ces couplets embarrassés ?
Éternel, mon Dieu, me voici Pour, en t'offrant ces fruits ici, Reconnaître devant ta face Que sommes ici par ta grâce.
Nés d'un Syrien pauvre et nu, Petit en Egypte venu, Puis fait d'une nouvelle sorte, Père d'une gent grande et forte ;
Puis en Egypte étant foulés, Asservis, de tout désolés, A toi notre voix est montée.
Et tu l'as. Seigneur, écoutée...
Il y a plus d'éloquence dans l'adaptation d'un autre psaume, où de Béze célèbre le passage de la mer Rouge par les Israélites:
L'Éternel sera mon cantique, Car sa grandeur plus magnifique Il a pour ce coup employée.
Ayant, au fond des grandes eaux, Des chevaucheurs et des chevaux Renversé la bande noyée...
La dernière moitié de la strophe est bien venue ; mais je renonce à transcrire la fin du cantique, de Béze retombant dans ses travers de poète plein à la fois de bonne volonté et d'inexpérience. Et qu'est devenue la superbe lamentation de David sur la défaite de Saiil et de Jonathan : « Comment sont tombés les forts ? Ne l'allez point
dire en Gath et n'en i)ortez point les nouvelles aux places d'Assalon, de peur que les [iWes des Philistins ne s'en réjouissent !... »
Ah ! qu'en Gad point on ne rapporte Ce méchef et qu'en nulle sorte Dans Assalon ne soit ouï . Rien dont leur cœur soit réjoui, Ni soit notre mal rapporté Par ces Philistines chanté !
Et, plus loin :
Las ! Jonathan, tu es du compte Dont toute angoisse me surmonte, Jonathan, mon frère, chéri Plus que femme de son mari.
Las ! comme sont chus par milliers Les forts parangons des guerriers !
De Bèze n'est pas plus heureux quand il s'attaque au prophète Ésaïe. Oui n'admire les versets sublimes : « Éternel, je te célébrerai d'autant que tu es en colère contre moi, mais ta colère s'est détournée et tu m'as consolé !... » Voici ce que de Bèze en a fait :
Contre moi tu t'es courroucé.
Mon Dieu, mais ton ire a cessé ; Même, au lieu de cette rigueur, Tu m'as tout remis en vigueur :
Dont Psaumes te chanterai.
Et, te les chantant, je dirai...
Mais n'écoutons point ce que de Bèze dit à son « sauveur expérimenté, » comme il appelle Dieu dans la strophe suivante, et passons à une œuvre qui soit, littérairement, moins humiliante pour le successeur de Calvin ! D'ailleurs, l'excuse du réformateur est en ce qu'on lui a imposé une besogne pour laquelle il était peu préparé. Il est arrivé au bout, comme il a pu. Le psautier, auquel il a collaboré avec Marot, n'en est pas moins demeuré populaire fort longtemps et il a suffi aux besoins religieux d'une ÉgHse qui tenait en médiocre estime le culte de l'art. Au lieu de « pétrarquiser un sonnet,» de Bèze « trouva plus séant de chanter un cantique à Dieu. » La poésie n'y a rien gagné; la piété huguenote n'exigeait pas autre chose. Les psaumes de Théodore de Bèze et ceux de Marot ont été traduits sur les mêmes rythmes et adaptés aux mêmes airs dans presque toutes les langues de l'Europe.
Les autres poésies du successeur de Calvin ne sont point de conséquence : psaumes mis en vers latins, sentences rimées, épigrammes, petites pièces comme celles placées au. bas des Icônes.
Le poète lyrique est de second ou même de troisième ordre ; le polémiste réformé est mieux doué, et je l'ai suivi avec beaucoup d'intérêt dans ses pamphlets. On a encore souvenir de son libelle : De hœreticis a civili gladio puniendis. Bayle a très sensément observé que cette diatribe avait fait grand tort à la cause calviniste, « car, dit-il, dès que les protestants veulent se plaindre des persécutions, on leur allègue le droit que Calvin et Bèze ont reconnu dans les magistrats. » J'ai expliqué plus haut en quoi consistait ce « droit. » Ce que je n'ai point relevé suffisamment, c'est l'extrême violence de cette satire, qui est un vrai code annoté de l'intolérance. Mort à l'hérésie ! clamait de Bèze, sans songer qu'il était un hérétique pour l'immense majorité des chrétiens. Mort à qui ne croit pas exactement comme nous, mort à la liberté d'examen que nous avons proclamée, mort à cette sincérité de l'esprit qui est par-dessus tout agréable à Dieu ! Ce féroce appel au glaive contre toute personne coupable de servir Christ à sa manière, cette explosion de haine sectaire laisse une tache indélébile sur la mémoire de Théodore de Bèze. Au surplus, il est, dans ses démêlés théologiques, aussi hargneux que Calvin, sinon davantage. Quand des amis l'invitent à modérer son zèle, il les apostrophe durement.
La plupart de ses traités de polémique furent écrits en latin. Comme on ne prête guère qu'aux riches, on lui attribua plusieurs diatribes qui ne sont pas toutes de lui, ainsi le Réveille-matin des François, et VHistoire de la Mappemonde papislique, et la Comédie du pape malade, et d'autres. Il est prouvé que \e Réveille-matin est l'œuvre de Hotman, que le Pape malade a été composé par Badins. Il semble que la Mappemonde papistique soit bien de Théodore de Bèze ; M. Sayous avoue « n'avoir pu découvrir » ce curieux livre et ne se prononce point sur son origine ; les auteurs de la dernière édition de la France protestante le mettent à l'actif du réformateur.
La Mappemonde ' est une description burlesque de l'Église ro-
* Histoire de la mappemonde papistique en laquelle est déclaré tout ce qui est contenu et pourctrait en la grande table ou carte de la mappemonde, par Frangidelphe Escorche-Messes, — Luce Nouvelle (Genève), in-4, 1567.
maine. Celle-ci est figurée par un planisphère allégorique embrassant douze provinces sujettes: « les Moinesses, le Service des Saints, la Fabri(jue des Lieux dévots, les Hermitages, les Oraisons, les Aumônes, le Clergé, la Moinerie, le Jeûne, Pénitence, la Messe et la Sacramentaire, » sans compter les « provinces alliées, » comme les Pèlerinages, les Sorbonnistes, les Jésuites etc. De Béze entend combattre les papes qui, dit-il « se sont forgé et bâti une nouvelle monarchie toute charnelle et pleine de plaisirs, richesses, délices et pompes. » Dans une débauche de comique grotesque, il cherchera longuement à ridiculiser et à détruire toute l'organisation du culte catholique. Franchement, Tironie du réformateur n'est point légère et son esprit n'est pas de qualité. Le sel est gros, lourd le volume. De temps à autre, un passage piquant se détaclie de ce fatras alambiqué, quelque invective frappe par son originalité. Mais que tout cela est donc prolixe, entortillé et d'une gaîté carnavalesque !
Les papes ont « radoté. » Au lieu de fonder un empire, ils se sont « bâti plutôt comme une arche de Noé, pleine d'animaux, ou une cage de fols et de badins... de sorte que plusieurs nations en sont presque crevées de rire, comme les Allemands, les Français, Anglais, Polonais, et tous les autres peuples qui ont connaissance de l'Évangile. » De Béze passera en revue, et «très bien, » toutes les provinces dont j'ai fait le dénombrement et qui sont la plupart « sous le même climat et degré du soleil qu'est la cité de Sodome et aussi de Gomorrhe ; » c'est le cas, en particulier, des moines, clercs, ermites, jésuites et sorbonnistes. Il reproche à tout ce « monde papistique » de n'avoir de goût que pour les voluptés de la chair. Il s'étend complaisamment sur les « greniers amples et spacieux, » les « belles grandes cuisines magnifiques » où se concentrent toute l'activité et toute la pensée du clergé catholique. Il accuse prêtres et moines de fabriquer des sacrements, de s'enrichir aux dépens du peuple. Il les appelle des « sangsues lesquelles on applique aux malades, et leur sucent très bien le sang et leur tirent jusqu'à l'âme quelquefois. » Si j'entrais dans les détails, je pourrais signaler des anecdotes amusantes et des pages de massives insultes. Je hasarderai du moins une citation et choisirai comme victimes les jésuites, qui ont l'habitude des coups : « Quand on voit telle multitude, il semble qu'on voie la plaie de ces poux qui furent envoyés à Pharaon et au peuple d'Egypte (Exode, 8), lesquels mangèrent et tourmentèrent cette nation-là. Ainsi ceux-ci mangent le simple peuple et le rongent jusqu'aux os. En ce pays jésuitique, il y a grande
quantité d'oiseaux et principalement de perroquets, qui prononcent en grec, en latin et en hébreu plus de 20 ou 30 bons mots. Après, ils parlent en leur langage accoutumé, le plus doucement et le plus gracieusement du monde ; ils ont de |)etits mots sucrés et plaisants : ils disent : — Mesdames, Mesdames, apportez à manger aux perroquets jésuites de la soupe grasse, de bonne soupe. Puis, ils disent : — Bonjour, bonjour. Messieurs de France, apportez argent, apportez argent à vos perroquets, et gazouillent d'autres petits mots semblables, tellement que c'est un plaisir de les voir. » Les moines, eux, sont malmenés avec plus de vigueur. En voici, par exemple, qui vivent exactement sous la même latitude que Sodome ! S'ils se décernent le nom de « pères, » si les « moinesses » prennent le titre de « mères, » c'est qu'ils « ne sont pas encore si hypocrites comme le monde les fait.:»
Pourquoi perdre mon temps à ces pesantes bagatelles ? Serionsnous bien avancés quand nous saurions que les sorbonnistes sont « de grands ânes vêtus de peaux de lions, c'est-à-dire de leurs disputes vaines et ridicules ? » Laissons la Mappemonde papislique et les querelles de Frangidelphe Écorche-Messes avec le jurisconsulte Baudouin, et les disputes du même avec le sage Castalion ! Théodore de Béze n'apparaît point à son avantage dans ces luttes, où il ne remporte guère que la palme de la violence. Il est, en eiïet, plus mordant, plus amer, plus acharné à déshonorer ses ennemis qu'il ne convient même à un théologien du XV!*"^ siècle. Ses qualités ordinaires de style et de composition ne vont pas avec ce genre de satires grossières. Il n'a pas la robuste concision , la puissante ironie de Calvin ; il s'échauffe, gesticule, crie, tempête, et cela n'est plus de la littérature. Quand il se borne à plaisanter, il est riche en saillies, si l'on veut ; il n'a pas l'allusion heureuse et fine, il n'a pas non plus le mot à l'emporte-pièce.
Si je suis sévère pour la Mappemonde, j'ai un faible pour le libelle qui est, selon Charles Nodier, le « diamant des pamphlets. » Il s'agit de VEpistola magistri Benedicti Passavanti \ une charmante espièglerie dirigée contre le président Lizet, ce fougueux adversaire des protestants. De Bèze a pris comme modèle les Epistolœ obscurorum drorum d'Ulrich de Hutten. Lizet avait écrit deux indigestes volumes de [)olémique religieuse; il croyait naïvement que le calvinisme en mourrait. VEpistola de Théodore de Bèze ne poursuit pas un autre
• Le libelle est de 1563.
but que de s'égayer de l'outrecuidance du jurisconsulte auvergnat. Elle nous apprend que Passavant, ami et serviteur supposé de Lizet, a été envoyé à Genève par celui-ci afin d'y juger de la consternation des réformés. Les hérétiques ne doivent-ils pas être confondus, puisque personne parmi eux n'a eu le courage de répondre aux infolio du président? Passavant arrive chez des gens qui se portent mieux qu'il ne sied à des cadavres. On parle vivement de ce qui se passe en France ; les ministres genevois se décident même à causer du livre de Lizet. Immédiatement, le brave Passavant se rengorge. Hélas 1 les quolibets de pleuvoir dru comme grêle sur l'infortuné Lizet; on se moque de son nez, de' son style, si dur, paraît-il, qu'un feuillet de l'ouvrage... Comme je n'écris pas en latin, je me garde bien d'achever ma phrase. Enfin , Passavant quitte Genève, plus pénétré des bienfaits de la Réforme que des talents de Lizet.
Je ne puis qu'indiquer la fable de cette satire si joyeuse et d'une si pétulante vivacité. C'est du Rabelais des bons jours, non moins vert, non moins hardi, et, par endroits, non moins extravagant que les pages les plus savoureuses du curé de Meudon, qui avait un émule dans l'un de ceux qu'il qualifiait dédaigneusement de « pistolets de Genève. »
Il faut pourtant dire un mot de Théodore de Bèze théologien. S'il ne fut qu'un poète de circonstance et un polémiste fort inégal, on le réputa l'un des meilleurs orateurs du siècle. Lorsque le cardinal de Lorraine l'eut entendu au Colloque de Poissy, il s'écria : « Plût à Dieu qu'il fût muet ou que nous fussions sourds ! » Ce témoignage, à coup sûr impartial, d'admiration en dit plus long que des commentaires sans fin. Et puis, il n'était pas que très éloquent. Il avait la riposte aussi vive qu'homme de France. Au cours du même Colloque de Poissy, de Bèze entrant avec un de ses collègues de Genève : — « Voici les chiens de Genève ! » fit à haute voix un cardinal. De Bèze de répondre : — « Il est bien nécessaire que, dans la bergerie du Seigneur, il y ait des chiens pour aboyer contre les loups. »
La fameuse harangue qu'il prononça à Poissy est un modèle de mesure, d'élévation et de force. Introduite par la prière de la liturgie de Genève : « Seigneur Dieu, Père Éternel et Tout-puissant, nous
confessons et reconnaissons devant Ta Sainte Majesté que nous sommes pécheurs, conçus et nés dans le péché..., ' » introduite par cette oraison, pleine d'une humble et grave soumission aux décrets d'Enhaut, la défense des principes de la Réforme fut présentée avec une habileté consommée. De Béze n'a « ni présomption ni arrogance, » car « sa pauvre et vile condition ne le porte pas. » Les protestants n'ont que leur « bonne conscience » qui les attache à leur « bonne et juste cause. » Ils en appellent à la « régie de charité » de leurs frères ennemis, à « cet esprit traitable prêt à recevoir ce qui sera prouvé par la Parole -de Dieu. » Ils établissent que leur foi repose sur l'Évangile même; ils espèrent que tous les délégués, de l'un et de l'autre camp, pourront « d'une voix chanter un cantique au Seigneur et tendre les mains les uns aux autres, comme autrefois est advenu entre les armées et batailles toutes rangées des mécréants mêmes et infidèles, » afin que s'ouvre « le vrai siècle doré auquel notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ soit servi tout d'un accord. » Ce discours fit une profonde impression et chacun comprit que de Béze serait le vainqueur du Colloque. Pendant toute cette brillante mais inutile joute oratoire, le réformateur montra les mêmes qualités de tact, de sérieux, de modération, et aussi de science et de dialectique.
Les Sermons ' de Théodore de Béze ne difïèrent presque pas de ceux de Calvin. « L'enseignement dogmatique et l'exhortation pastorale, dit M. Sayous, se présentent chez l'un et l'autre avec les mêmes caractères, et sinon avec des qualités semblables, du moins avec des défauts communs. » La même passion de controverse, le même abus de l'invective se remarquent dans leurs sermons, et le même étalage d'exégèse, et la même austérité de la morale. Si Calvin l'emporte par la hauteur des conceptions et l'énergique précision du langage, de Béze aura plus que son maître les dons extérieurs de l'orateur, la noblesse des attitudes, l'art du geste, la facilité de l'élocution, le physique aussi. Peut-être encore la prédication de ce dernier empruntait-elle aux tragiques événements de l'époque, aux craintes inspirées par l'avenir de la Réforme et de Genève, je ne sais quel accent de
" On a cru longtemps que de Bèze était l'auteur de la confession des péchés ; le point est bien douteux (v. Bulletin de la Soc. de Vhist. du protest, franc.., IX, 287).
* Sermons sur les trois premiers chapitres du Cantique des cantiques, in-8, Genève, 1586. Sermons sur les histoires de la Passion et sépulture de nostre Seigneur Jésus-Christ, in-8, Genève, 1592.
douloureuse mélancolie inconnu de l'éloquence du maître. Calvin s'irrite contre les misères de la vie; il arrive à de Béze de pleurer sur elles.
L'œuvre théologique du disciple n'est point comparable à celle du grand législateur et dogmatiste de la Réforme française. Elle ne peut prétendre à aucune originalité, puisque de Béze n'a pas changé une lettre de la doctrine dont il est le pieux héritier. Je ne m'étendrai donc pas sur ce point. Je préfère signaler ses travaux excellents à bien des égards, sur le ISouveau Testament. Après avoir collaboré à l'édition de Robert Estienne (1 550), il publia lui-même cinq éditions du Nouveau Testament, en grec, avec une version latine (1 556, 1 565, 1582, 1589, 1598). Ces travaux furent la préoccupation et l'occupation presque dominantes de toute sa carrière. Il y consacra prés de cinquante années, se mettant à l'ouvrage avec tout l'appareil scientifique d'un théologien de nos jours. Il consulta dix-neuf manuscrits très anciens, a-t-il déclaré dans une de ses préfaces, le texte syriaque, les Pères de l'Église, les traductions modernes. Ses connaissances philologiques lui furent d'un précieux secours, mais, suivant Scaliger, il n'avait pas une grande lecture, et, à ce point de vue, Calvin lui est bien supérieur. On vante l'indépendance — intermittente — de sa critique, sa lucidité et sa conscience.
De Béze historien nous attend. Ici, il est vraiment original, non qu'il s'élève très haut, mais parce qu'il est neuf. Il fut obligé de chercher dans son propre fonds, car il entreprit d'écrire sur des matières où il n'avait pas eu de prédécesseur direct et encore moins de modèle. Avant de m'occuper de ses deux principales œuvres, je mentionnerai ses Icônes, dont la traduction française due à Simon Goulart parut sous le titre : Les vrais pourlraits des grands hommes illustres \ etc. Ce livre est une collection de portraits, grossièrement gravés sur bois, des « pasteurs renommés en diverses contrées et Églises de l'Europe, » des princes, magistrats, prédicateurs et martyrs de la Réforme ; de Béze a joint à chacune de ces images des « nourriciers de l'Église » une courte biographie ou plutôt un panégyrique sommaire que résume toujours une petite pièce de vers, quatrain, sixain, huitain. L'ouvrage est dédié à Jacques VI, roi
' I11-4, 1581, Genève.
d'Ecosse ; il nous fait assister à un long défilé des gloires du protestantisme, Wiclef en tête, l'Espagnol Jean Diaz en queue, et, pêlemêle, Luther, Zwingli, Jérôme de Prague, Jean Huss, Reuchlin, Mélanchton, Calvin, Farel, Viret, Ulrich de Hutten, Anne Dubourg, cent autres moins connus. Rien dans les Icônes ne frappe le lecteur. Ces portraits esquissés à la hâte, d'un trait de plume, ont même un air de famille qui lasse bientôt. Des apologies et encore des apologies, en deux ou trois phrases quasiment invariables ! Il faudrait un artiste pour éviter l'uniformité, c^est-à-dire l'ennui, il faudrait un patient travail et une étincelle de faculté créatrice. De Béze a son moule où tout passe. Il est rare qu'il s'affranchise de l'éloge obligatoire et monotone. Erasme cependant, qu'il n'accueille pas sans mauvaise grâce dans ses Icônes y reçoit autre chose que des louanges. Quand le sage de Rotterdam — c'est moi qui l'appelle ainsi, non de Béze — a traité les graves problèmes de la religion, « il s'est contenté de taxer et brocarder les superstitions » et s'est refusé « à profiter de la connaissance du principal, encore qu'il eût assez de jugement pour y atteindre. » Je relève un hommage chaleureux rendu à Robert Estienne que l'on ne peut comparer à aucun de ses devanciers « en diligence et en la correction des livres difficiles. » Je rappelle enfin ces vers sur Marguerite de Valois, reine de Navarre,
Qui de son lustre embellit l'univers, De sa valeur elle remplit la France, Christ honora, combattit l'ignorance, Et triompha de la mort par ses vers.
La mère de Jeanne d'Albret, la conteuse de VHeptaméron, la protectrice de Marot et de Des Périers, fut-elle vraiment tout cela et ne triompha-t-elle de la mort que par ses « vers » , — de bien mauvais vers ?
La Vie de Calvin ' est, en même temps qu'un document historique d'une haute valeur, une biographie très complète sur certains points, en général fidèle, toujours intéressante, du célèbre réformateur. De disciple à maître, on pouvait s'attendre à moins d'impartialité. Il est juste de dire que cette Vie, écrite d'un style sobre et clair, n'est pas loin d'être un petit chef-d'œuvre. De Béze peut se vanter de n'avoir « pas hasardé ses paroles à la légère, ou par excès d'affection, mais à dessein et d'un jugement parfaitement libre. » Sans doute, il y a de l'émotion et de la vénération dans la Vie de Calvin,
* In-8, Genève, 1565. Réimprimée pour la dernière fois, à ma connaissance, Genève, 1364.