‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos jours (volume 2)Chapitre 31 sur 76 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

Eli pouvait-il être autrement ? Calvin mort, n'était-ce pas la Réforme décapitée, l'avenir de l'Église gravement compromis? Et quel homme que ce législateur énergique, cet incomj)arable écrivain, ce dogmatiste digne de saint Paul ! Il y avait d'ailleurs une autre tâche à remplir que celle de faire une emphatique oraison funèbre de Calvin. Il s'agissait de laver cette grande mémoire des souillures de la calomnie. Et c'est à cela que s'appliquera tout particulièrement de Bèze, avec une sincérité, une modération, une piété, une conscience qui ne se démentent jamais. Tout porte-t-il l'empreinte d'une exactitude absolue? Non, certes. Depuis trois siècles que la vie de Calvin est étudiée, on a redressé des appréciations trop bienveillantes et des erreurs matérielles. Sous ces réserves, qui ne sont pas importantes, la biographie composée par Théodore de Bèze subsiste, et, comme elle est l'œuvre d'un témoin oculaire, elle a conservé tout son prix.

De Bèze commence par gémir de ce que « la perversité du monde ait ému le Seigneur à retirer sitôt à soi » ce serviteur qui s'est « tant fidèlement et tant heureusement employé pour l'avancement de la gloire d'icelui et pour l'édification de l'Église. » S'adressant aux adversaires du réformateur, il ajoute que Calvin n'a jamais eu d'ennemis « qui, en l'assaillant n'aient fait la guerre à Dieu, » car la doctrine du maître se confond avec celle des Écritures elles-mêmes. Toutes les diatribes, tous les honteux pamphlets n'ont pu ternir la renommée de ce chrétien « que jamais méchant ne put ouïr sans trembler, ni homme de bien sans l'aimer et l'honorer. »

Lorsque de Bèze raconte les derniers moments de cette existence si riche, il atteint à l'éloquence : « Étant accouru avec quelque autre de mes frères, je trouvai qu'il avait déjà rendu l'esprit, si paisiblement que jamais n'ayant râlé, ayant pu parler intelUgiblement jusqu'à l'article de la mort, en plein sens et jugement, sans avoir jamais remué ni pied ni main, il semblait plutôt endormi que mort. Voilà comme en un même instant le soleil se coucha et la plus grande lumière qui fut en ce monde pour l'adresse de l'Église de Dieu fut retirée au ciel. Et pouvons dire qu'en un seul homme, il a plu à Dieu, de notre temps, nous apprendre la manière de bien vivre et bien mourir. La nuit suivante et le jour aussi, il y eut de grands pleurs parla ville... »

La Vie de Calvin n'est, si l'on veut, qu'une courte biographie ; elle renferme quelques-unes des bonnes pages de prose du XVI™^ siècle; elle offre à l'historien maints détails dont nous déplorerions la

perte, si de Bèze ne les avait dévotement recueillis en l'honneur de cette « lumière, la plus grande qui eût resplendi en ces temps. »

On considère habituellement V Histoire ecclésiastique des Églises réformées au royaume de France ' comme l'œuvre maîtresse de Théodore de Bèze. Il faut avouer que c'est moins un exposé raisonné et systématique des origines de la Réforme française qu'un recueil de nombreux et très précieux documents ramassés ou copiés un peu partout ; on y trouve des passages qiii sont la reproduction littérale du Livre des martyrs de Crespin.

Il n'est pas même très sûr que cette compilation soit tout entière de Théodore de Bèze. Nicolas de Gallars y a collaboré. Dans quelle mesure? On ne le sait. Il paraît à peu près démontré que le plan de l'ouvrage et tout le premier volume appartiennent à de Bèze.

V Histoire ecclésiastique manque absolument de synthèse. Au lieu de présenter une vue générale sur les Églises réformées de France, elle ne donne que des renseignements très abondants, parfois très émouvants, sur chacune des nombreuses communautés protestantes de langue française. Le livre ne dépasse pas 1 563.

Ce qu'il y a de plus fatigant et de plus déconcertant dans ce recueil, c'est que les histoires particulières de chacune de ces Églises s'achèvent à la fin de chaque règne pour recommencer, beaucoup plus loin, avec le suivant. Eût-on la meilleure volonté du monde, que l'on perdrait le fil et ne réussirait point à découvrir le lien puissant qui a rattaché les uns aux autres tous les groupes épars professant le nouveau culte. On croirait que toutes ces communautés ont vécu de leur vie propre, qu'elles ne sont pas de la même famille. Que de Bèze n'ait point songé à nous laisser cette impression, cela est certain ; il est fâcheux qu'il n'ait pas mieux compris sa tâche.

Au surplus, il paraît n'avoir étudié de très près que les événements de 1 560 à 1 563 ; les périodes antérieures ne sont qu'efïleu-

^ 3 vol. in-8, Anvers, 1580. MM. G. Baum et E. Cunitz en ont donné une très savante édition (3 vol. petit in-4, Paris, 1883 à 1889). M. R. Reuss, qui s'est occupé de la publication du dernier volume de VHistoire ecclésiastique, pense qu'il convient de chercher l'origine de cet ouvrage dans une décision du Synode de Lyon, de 1563. En effet, ce synode invita les Églises de France « à faire un recueil fidèle de tout ce qui était arrivé de plus remarquable par la Providence divine aux lieux de leur ressort, et d'en envoyer les relations à nos frères de Genève, avec toute la diligence possible. » VHistoire ecclésiastique serait dès lors une œuvre collective et anonyme, à laquelle de Bèze aurait pris une grande part en coordonnant et peut-être en complétant les documents fournis. Mais le dernier mot n'est pas encore dit sur ce sujet. J'ajoute que l'édition d'Anvers n'est vraisemblablement pas l'édition princeps.

rées. Mais il faut se souvenir que c'est essentiellement de 1 560 à 1 563 que se décident les destinées de la Réforme française. Nous pécherions contre l'équité si nous blâmions Théodore de Béze de ce qu'il a été prodigue d'informations sur une époque fort obscure et que nous connaîtrions assez mal sans tout ce qu'il nous a transmis de docmïients officiels, de pièces secrètes, de déclarations de témoins oculaires. La richesse des matériaux est énorme ; le ou les compilateurs n'ont pas su en tirer tout le parti possible. Mais leur but n'était pas de travailler pour la littérature, ni même pour l'histoire. En 1580, la Réforme ne battait plus que d'une aile. Le découragement s'emparait des plus vaillants. Il était nécessaire de retremper les caractères qui s'affaiblissaient, de réchauffer le zèle qui se mourait. Comment y parvenir ?

En léguant à chacune des Églises de France le récit de ses souffrances et l'apologie de ses martyrs. Chacune d'entre elles aura désormais sa légende de douleur et d'héroïsme; toutes se réveilleront à cette évocation des beaux dévouements et des nobles sacrifices... Le calcul n'était pas d'un esprit médiocre.

Ne demandez pas à de Bèze de l'impartialité ! Les bûchers se sont dressés, le sang a coulé, les guerres fratricides ont décimé le peuple de France. Que voulaient à l'origine les réformés ? Qu'on les tolérât Et voilà qu'on les avait persécutés comme les chrétiens des premiers siècles ! Et voilà que Vassy, que Grenoble, que la Saint-Barthélémy, que toutes les trahisons et tous les massacres étaient leur partage ! Ils se révoltaient, couraient aux armes, rendaient coups pour coups. V Histoire ecclésiastique est donc une œuvre de lutte. Mais bien qu'écrite par un homme de parti, injuste, amére, violente parfois, elle est un livre à consulter, dût-on n'y voir qu'une mine à documents.

Dans quel genre faire rentrer un petit traité que je n'ai pu me procurer et dont M. Sayous a parlé avec quelques développements? J'entends le De franciscœ linguœ recta pronunciatione \ fort estimé de Dietz et de tous les philologues modernes. De Bèze se plaint, en cet opuscule, de la décadence de la prononciation française. Selon lui, les usages de bonne diction ont disparu depuis la mort de François P' ; il se propose de ramener ses contemporains aux saines traditions que l'on méconnaît.

' Petit in-8, Genève, 1584. Réimprimé, Berlin, petit in- 12, 1864. Voir Bibl de VÉcole des Chartes, 2'«^« sér. II, 203 et s., 357.

On voit la place que tient de Béze clans l'histoire littéraire de notre pays. Sans être une intelligence tout à fait supérieure, il fut un homme éminent par bien des côtés. Comme écrivain, j'ai le sentiment que la postérité l'a trop négligé. Il a, dans son style, de la correction, de la précision, de la clarté. Si l'énergie lui manque souvent, il a de l'aisance et même de l'élégance. Maints passages de sa Vie de Calvin ne dépareraient point une chrestomathie, et je ne parle pas de ses ouvrages latins qui sont d'une langue si nette et si pure.

La justice des siècles, qui a ses caprices, s'est à peine souvenu du littérateur; elle n'a cherché en de Béze que le politique et le théologien; elle a rejeté dans l'oubli, — cette voirie de la gloire — et les Psaumes, et la Mappemonde papis tique, et le reste. Faut-il protester? Je ne sais. Et puis, à quoi bon ? De Béze a écrit pour son parti, non pour sa renommée. Ses actes demeurent, si ses livres ne se lisent plus. Rappelons cependant qu'il fut, durant quarante ans, l'âme de l'Académie de Genève, de cette Académie qui, grâce à l'heureuse direction qu'il lui imprima, sera, l'espace de deux siècles, une pépinière de penseurs distingués et de savants émérites !

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