CHAPITRE M Les auxiliaires des grands réformateurs
Les scriptores minores. — I. Antoine Froment. — II. Jean Lecomte. — III. Jean Ribbit. — IV. Camille Bonaventure Bertram. — V. Antoine de Chaudieu ; le théologien et l'annaliste. — VI. Nicolas des Gallars. — VII. Isaac Casaubon. — VIII. Charles Perrot. — IX. Castalion. — X. Simon Goulart. — XI. Quelques noms. — XII. Antoine La Faye. — XIII. David Chaillet.
Les grands noms de Calvin, Farel, Viret et de Béze résument toute l'œuvre oratoire et théologique de la Réforme française au XVI"® siècle. L'un avec son génie vigoureux et sombre, l'autre avec sa fougue irrésistible, le troisième avec ses talents d'écrivain populaire, le dernier enfin avec ses qualités variées d'élégance, de souplesse et de force, incarnent la révolution religieuse. Auprès d'eux, au-dessous d'eux, des disciples nombreux se lèvent, qui se serreront autour du drapeau et combattront sous le regard des
chefs. .Nous ne rencontrerons plus de ces individualités puissantes qui dominent une époque. Ce seront des propagateurs moins brillants et plus humbles de la Parole, les scriptores minores, qu'il n'est toutefois pas permis d'oublier et qui ont fait leur part du travail commun. D'ailleurs, en ce XVI'"® siècle, il n'y a pas de figures banales, et les médiocres eux-mêmes sont portés sur les ailes des autres. Un souffle de renouvellement a passé, une flamme d'héroïsme a brillé. Qui ne se sentirait rajeuni, dans cette atmosphère de jeunesse ? Qui ne montrerait un peu de vaillance dans cette société de lutteurs et de martyrs ?
Je parlerai plus loin, en étudiant les chroniqueurs de la Réforme, de cet Antoine Froment, qui fut un compagnon de Farel et qui, dès 1532, prêchait la foi nouvelle à Genève. Il finit mal, comme on l'apprendra. Il eut le mérite d'être parmi les ouvriers de la première heure ; son sermon fait sur la place du Molard, le 1 janvier 1533, est un beau cri d'habile et courageuse éloquence.
Les théologiens de second ordre sont assez nombreux ; la plupart ne sont d'ailleurs pas que des exégétes, des controversistes ou des commentateurs ; plusieurs d'entre eux furent des humanistes très distingués. Comme leurs œuvres sont généralement écrites en latin, je m'abstiendrai d'entrer ici dans les développements qu'exigèrent les études sur Calvin, Farel, Viret et de Bèze.
Je commence par Jean Le Comte ', Picard d'origine, né en 1 500. Disciple de son compatriote Le Fèvre d'Étaples, le traducteur de la Bible, il suivit son maître à Meaux, d'où la persécution le chassa. Réfugié un temps auprès de la reine de Navarre, puis précepteur des enfants de l'amiral Bonnivet, il fut, en 1532, chercher un asile en Suisse. Des recommandations qu'il avait pour Farel engagèrent LL. EE. de Berne à le charger d'une mission évangélisatrice dans le pays de Vaud. Ce fut un propagateur zélé de la foi nouvelle. On raconte que, prêchant à Grandson dans le temple des Corde-
* Bucliat, pass. Histoire et annales de la ville d'Yverdon etc, par A. C. Crottet, in-8, Genève, 1855. France protestante. De Montet. Herminjard.
liers, il gesticula tant et si fort qu'il renversa l'autel dressé près de la chaire. Après avoir desservi successivement les églises de Grandson et Romainmôtier , il fut appelé, en 1357, à remplir provisoirement les fonctions de professeur d'hébreu à l'Académie de Lausanne. Pasteur à Courtelary, puis, de nouveau, à Grandson, il mourut dans cette ville, en 1 572.
Nous n'avons de lui que des œuvres manuscrites : Demegories du Comte d'Estaples sur les dimanches de Van, les sacremens, le mariage et les trépassés, écrit composé en 1 549 et dédié au gouvernement de Fribourg, auquel il offre de soutenir publiquement la vérité contre tout le clergé du canton ; Paraphrasis Johannis Comitis stapulensis et un journal intitulé : Remarques d'actes mémorables. Ce dernier ouvrage, malheureusement perdu, a été largement utilisé par Ruchat.
Un autre réfugié, Jean Ribbit \ né en Faucigny, dans les premières années du XVI""* siècle, occupa, en 1541, la chaire de grec et d'hébreu et, dés 1547, celle de théologie à l'Académie de Lausanne. Il donna sa démission après les événements qui provoquèrent le départ de Viret et se retira en 1560 à Genève, où il devint régent de la première classe du collège. Deux ans après, il retournait en France et y mourait à une date inconnue. Ce qui, dans l'œuvre de Ribbit, mérite d'être consulté par les historiens de la Réformation, c'est une collection de Lettres écrites pendant son séjour à Lausanne et déposées à la Bibliothèque nationale.
Corneille Bonaventure Bertram ' a une réputation bien plus considérable que les deux précédents. C'est, sinon un grand théologien, du moins un linguiste de réelle valeur, et Bayle le tient pour un des plus savants hébraïsants de l'époque. Sa biographie ressemble à celle de presque tous ses coreligionnaires et contemporains. Né à Thouars, en Poitou, dans le courant de l'année 1531, il fit ses
' De Montet.
^ Dictionnaire de Bayle. Senehier. I, 309. Biographie universelle. France protestante. De Montet. Hist. de VInstruc. puhl. de Gindroz.
études à Paris, sous la direction des Turriébe, des Stracelius et des Caninio. Sa ville natale lui offrant peu de ressources, mais ne lui ménageant pas les ennuis de toute sorte, Bertram résolut de partir pour Toulouse, où il suivit des cours de droit, tout en se perfectionnant dans la connaissance de l'hébreu. Attiré à Cahors, auprès du jurisconsulte Roaldés, il fut sans doute au nombre de ces « escholiers venus de Toulouse » qui incitèrent les habitants de la petite cité à embrasser la Réforme. Quoi qu'il en soit, Bertram courut de sérieux dangers à raison de ses opinions religieuses. Il s'enfuit de Cahors, en 1562, et gagna Genève, qui lui décerna gratuitement la bourgeoisie. Ministre de l'Évangile en 1566, professeur de langues orientales à l'Académie, l'année suivante, appelé à la chaire de grec en 1572, il fut contraint, en 1586, comme la plupart de ses collègues, de résigner des fonctions que la République genevoise n'était plus en état de rétribuer. Pour gagner son pain, il se rendit à Frankenthal, dans le Palatinat. Bientôt, les Bernois lui confièrent la chaire d'hébreu à l'Académie de Lausanne ; il l'occupa dignement jusqu'à sa mort, survenue en
Le bagage littéraire de Bertram n'est pas très lourd. Tous ses ouvrages témoignent d'une science profonde des langues orientales. Il eut, le premier après Olivétan et Calvin, l'idée de traduire la Bible de l'original hébreu, et fut le principal collaborateur, avec de Béze, Goulart et d'autres, de la version française publiée en 1588 parla Compagnie des pasteurs. Cette traduction, qui a vieilli et n'est pas sans graves défauts, marque un progrès sensible sur celle d'Olivétan, qu'elle rectifie en maints endroits. On a surtout reproché à Bertram d'avoir suivi trop servilement les interprétations des rabbins, de s'être attaché trop fidèlement à Munster et Trémélius, d'avoir montré en somme plus d'érudition que d'esprit d'initiative et de jugement. Outre ses travaux sur les langues de l'Orient et spécialement sur l'hébreu, nous possédons de Bertram un traité, fort apprécié jadis : De politia judaïca, tam civili quant ecclesiastica' etc., et qui jette une vive lumière sur divers points obscurs de l'organisation politique du peuple juif. Un auteur a écrit que, dans ce livre, Bertram ne disait « précisément que ce qu'il devait dire, sans rien omettre d'essentiel, » qu'il « donnait de tout une idée nette et exacte, » enfin, qu'il « développait avec une supério-
^ In-8, Genève, 1580.
rite d'esprit infinie les choses dont il parlait. » Je n'ai pas contrôlé cet éloge, que tous les biographes de Bertram ont reproduit ou confirmé.
L'un des théologiens les plus vaillants et les plus instruits du XVI"* siècle fut sans contredit Antoine de Chandieu', connu dans ses écrits sous le nom de Zamariel et surtout de Sadeel. Il était issu d'une noble famille du Maçonnais. Né en 1534, il sera, dés sa plus tendre enfance, élevé dans les doctrines du calvinisme.
Après ses études de droit qu'il fit à Paris et à Toulouse, il eut à choisir entre la carrière brillante que lui assuraient sa naissance, ses talents, sa fortune, et l'existence tourmentée d'un apôtre de la réforme. Il n'hésita point à préférer le péril à l'honneur.
A vingt ans, il est reçu pasteur de l'Église de Paris. Une vie de luttes et de soufl"rances va commencer. Dès 1 558, il est en butte aux persécutions et se voit forcé de quitter la capitale. Il assiste néanmoins au synode de Paris en 1 559. En 1 562, il est nommé modérateur du synode d'Orléans, « tous les suffrages de l'assemblée, dit de Thou, s'étant réunis en faveur de Chandieu, jeune homme distingué par sa naissance, en (jui la noblesse, les grâces, la bonne mine et l'éloquence disputaient avec sa modestie à qui le rendrait plus recommandable. » Son activité dévorante devait le désigner aux coups de ses adversaires. Il n'évita qu'à grand' peine les embûches qui lui étaient tendues de tous côtés. Ayant réussi à échapper au massacre de la Saint-Barthélémy, il vint à Genève, d'où il partit pour occuper à Lausanne une chaire de théologie. Agrégé peu de temps après au corps des pasteurs de Genève, il fut délégué à deux reprises, par les synodes de Sainte-Foy (1578) et de Vitré (1583), pour assister à des conférences relatives à la réunion des deux confessions protestantes et pour recommander les réformés de France à leurs frères d'Allemagne. Il ne put s'acquitter ni de l'une ni de l'autre de ces missions.
Mandé en 1587 auprès de Henri IV, il remplit les fonctions de
' Senébier I, 310. France protestante. De Montet. Consulter surtout : Le ministre Antoine Chandieu, d'après son journal autographe inédit (1534-1591), par M. Auguste Bernus, in-8, Paris, 1889 (ce n'est qu'un tirage à part d'un travail publié d'abord dans le Bul. de la Soc. de Phist. du prot. franc. XXXVII),
ministre de camp à la bataille victorieuse de Courtras. Mais sa santé, fort éprouvée, le força de regagner Genève où il s'éteignit, le 23 février 1591, au milieu de sa nombreuse famille; il avait eu treize enfants. Sa mort fut un deuil public; « à la simple mention de ce grand malheur, raconte Jean Lect, les larmes et les gémissements de tous éclatèrent. »
Les œuvres de Chandieu ont été diversement jugées. Selon Nicéron et Dupin, nous n'aurions affaire qu'à un médiocre théologien et un pauvre humaniste. Senebier, qui use volontiers du panégyrique, nous apprend qu'il « cultiva les lettres avec soin » et qu'il composa plusieurs ouvrages qui « l'illustrèrent dans son siècle. » De Thou lui rend un témoignage plus enthousiaste encore, vantant sa connaissance approfondie du droit, de la philosophie et de l'antiquité classique. Il semble que ces derniers soient assez près de la vérité. En tout cas, Chandieu fut un orateur facile et nerveux , d'une simplicité et d'une modération qui tranchent avec le ton de l'époque. Aberat verborum amaritudo, obérât ira, affirme un contemporain, Jacques Lect, le préfacier des Opéra theologica.
Je ne ferai pas l'énumération de tous les traités de théologie, ni de tous les écrits de polémique dus à Antoine de Chandieu. Il me suffira d'examiner rapidement ceux de ses livres qui intéressent notre littérature.
Il faut attribuer à de Chandieu, outre les œuvres que j'énumérerai plus loin, une Histoire des persécutions et martyrs de l'Église de Paris depuis Van 4557 jusques au temps de Charles neuviesme, avec une épître, etc. '. A la vérité, cet ouvrage a paru sans nom d'auteur, mais nous y découvrons deux sonnets signés « A. Zamariel, » l'un des pseudonymes d'Antoine de Chandieu. Celui-ci dédiait son traité « à l'Église de Dieu qui est à Paris, » et il encourageait ses frères de la capitale à travailler à la gloire du Très-Haut, et à profiter des temps de paix qui s'annonçaient pour les amis de l'Évangile. « Vous avez principalement, » leur écrivait-il, « à rebâtir la maison de Dieu et redresser son Église. » Le martyrologe de Chandieu ne porte que sur un petit nombre d'années; il resta dans l'ombre, tandis que celui de Crespin devenait la seconde Bible des huguenots. Pourquoi? La gloire ou la vogue a ses mystères.
Je citerai ensuite sa Réponse aux calomnies contenues au Discours et suyte de Discours sur les misères de ce temps, fait par Messire P.
^ In-8, Lyon, 1563.
Ronsart, jadis poète et maintenant prêtre', etc. On sait cjue Ronsard avait attribué aux réformés ou plutôt aux réformateurs le déplorable état dans lequel végétait le royaume de France. Les protestants n'étaient pas gens à dévorer l'affront en silence. Ils regimbèrent et diverses réponses parurent, dont l'une ou l'autre, signée du pseudonyme de Zamariel, est l'œuvre d'Antoine de Chandieu. Ces répliques sont la plupart, quoi qu'en aient dit des gens qui les avaient mal lues, des pamphlets rimes avec beaucoup d'art et d'esprit. Je le montrerai au cours du livre suivant.
Mentionnons encore la Confirmation de la discipline ecclésiastique observée es églises réformées de France', qui est une réponse assez vive aux attaques de Morelli et de Ramus. Enfin, son Journal autographe inédit a été publié par extraits dans le volume XXXVII du Bulletin de la Soc. de Vhist, du prot. français, 'Commencé en \ 563, ce journal fut poursuivi pendant prés de trente ans; Chandieu y inscrivait en latin, pour son usage personnel, les grands et les menus événements de sa vie. Ces mémoires, naïfs et fidèles, sont d'une réelle valeur pour l'histoire religieuse et même politique du XVI™« siècle.
Les œuvres latines d'Antoine de Chandieu furent éditées après sa mort par son fils Jean et réimprimées plusieurs fois depuis, sous le titre : Antonii Sadeelis Chandœi, nobilissimi viri. Opéra theologica\ Il a laissé, outre une volumineuse correspondance, trois sonnets mv la mort de Calvin, des épitaphes à la mémoire de Coligny 'et des Octonaires sur la vanité du monde.
Son Ode sur les misères des Églises françaises renferme de très belles strophes. Composée en 1569, elle est un cri éloquent de douleur et de détresse :
L'astre que l'an fuyant ramène Commence sa troisième peine, Depuis que la fureur des cieux Tonne et foudroie sur la France, Sans qu'il naisse aucune apparence D'un temps serein et gracieux.
France est au navire semblable Qui n'a mât, ni voile, ni câble,
' In-4, Orléans, 1563; v. Bull, de la Soc. de Vhist. du prot. franc., XXXVII, 576 et s.
2 In-8, 1566.
' In-fol. Genève, 1592. Editions nouvelles de 1593, 1599, 1614, etc. * Bull de la Soc. de Vhist. du prot. franc., XXVIII, 377 et s.
Qui ne soit rompu et cassé, Et se jette encore à la rage Du second et troisième orage, Oublieuse du mal passé.
Le chrétien n'a de recours qu'en Dieu :
J'élève à toi mes yeux, ô Sire !
De l'abîme de mon martyre.
Et il espère encore, et la paix refleurira, pourvu que tous, d'un même courage,
Adorent un seul Dieu vivant.
Je reviendrai, comme je l'ai dit, sur Chandieu poète.
Nicolas des Gallars' ou Gallasius n'est pas un esprit original; si Calvin le prit pour secrétaire, s'il collabora vraisemblablement à V Histoire ecclésiastique de Théodore de Bèze, il n'a pas joué un rôle littéraire bien important. Nous le voyons bourgeois de Genève en 1 551 . En 1 557, il dessert, pendant quelques mois, l'Église réformée de Paris. Envoyé plus tard à Londres pour y réorganiser la communauté des réfugiés français, il se rend de cette ville au colloque de Poissy, auquel il prend une part assez considérable. Il est choisi, en 4 570, comme aumônier de Jeanne d'Albret, et il meurt vers 1590.
On a de lui quelques libelles, dont la plupart ne sont que des traductions françaises de l'un ou l'autre pamphlet de Calvin, ainsi le Traité contre les anabaptistes et les libertins. On possède encore ses Notes sur le Nouveau Testament (1 562), un recueil des opuscules de Calvin et une édition, fort appréciée, de Saint-Irénée : D. Iranei opéra, cum annotationibus (1 570).
Ne conviendrait-il pas de ranger parmi les humanistes plutôt que parmi les théologiens cet Isaac Casaubon ' , qui fut l'un des écrivains
^ Senebier, I, 341. Bayle. France protestante. De Montet,
' Senebier II, 86. Bayle. France protestante, 2™® éd. De Montet. Bull, de la Soc*
les plus féconds et les plus savants de son temps ? Je le mets au nombre des théologiens, parce qu'il s'est beaucoup occupé de controverse et aussi parce qu'il est un indépendant au sein du parti réformé. Il s'est peint tout entier dans ce passage d'une lettre à Wittembogard : « La grande difïérence que je trouve entre notre foi et celle de l'ancienne Église me cause beaucoup de trouble ; car, pour ne point parler des autres questions, Luther s'est éloigné des anciens sur les sacrements ; Zwingli s'est éloigné de Luther ; Calvin a abandonné l'un et l'autre, et ceux qui ont écrit depuis ont abandonné Calvin. Si nous continuons d'aller de ce train, quelle sera la fin de tout ceci? » Il ne comprend pas très bien tous ces révolutionnaires du dogme qui s'entendent si peu entre eux. Il craint que toutes ces voix contraires n'aient pas assez de force pour démolir l'Église romaine et que le nouveau culte, avec ses affirmations contradictoires, n'ofïre que des bases peu solides pour y asseoir un christianisme régénéré. Il se réserve la liberté d'examen ; Genève ne lui paraît pas plus infaillible que Rome. Il réprouve la prédestination absolue de Calvin, il censure la discipfine consacrée par les synodes comme peu conforme à celle de la primitive Église. Par contre, il s'élève contre les superstitions et les abus dont souffre le catholicisme. Il est un éclectique ; or les éclectiques sont mal vus par les hommes de droite et de gauche, dans ce XVL^^ siècle, où l'on n'avait pas impunément raison contre tous. Ces opinions, franchement exprimées par Casaubon, expliqueront certaines parties de la courte biographie que voici.
Isaac Casaubon, fils de protestants français réfugiés à Genève, naquit dans cette ville en 1 559. Il manifesta de bonne heure un goût prononcé pour l'étude des langues. Ses progrès dans cette direction furent si rapides qu'en 1 583 déjà — il avait vingt-quatre ans — l'Académie le juge digne de remplacer Portus de Candie dans la chaire de grec. Il épouse, en 1 586, la fille d'Henri Estienne ; il n'en eut pas moins de vingt enfants, dont l'aîné passa au catholicisme et se fit capucin. A la fin de l'an 1 595, des amis de Montpellier l'engagèrent vivement à y accepter la place de professeur de grec et de belles-lettres. Bien qu'il fût très attaché à Genève, l'humeur chagrine de son beau-père, la nécessité de pourvoir à l'entretien d'une famille qui ne cessait de s'accroître, le décidèrent à s'expatrier. Peut-être
de l'hist. du prot. franc. XIV, 185, 262. L'ouvrage le plus complet sur Casaubon est celui d'un Anglais : Isaac Casaubon, by Mark Pattison, Londres, 1875 (1 vol. in-8 de 543 p. j.
aussi ses idées peu ortliodoxes coiumençaient-elles à n'être tolérées que difficilement.
Il arrive à Montpellier en janvier 1596 ; il y est ma! reçu par les magistrats de cette cité qui lui marchandent son traitement et finissent par ne plus le lui payer. Irrité de ce procédé, à court d'argent, il abandonne Montpellier et s'arrête à Lyon. Il est dans le plus complet dénuement. Un sauveur apparaît. C'est Henri IV, qui lui promet une chaire à l'université de Paris. Mais, de 1598 à 1600, Casaubon est condamné à l'attente. Ses embarras financiers augmentent sans cesse. Enfin, le roi le mande à Fontainebleau pour lui « communiquer une affaire qu'il a fort à cœur. » Il s'agit de la célèbre conférence entre l'évêque d'Évreux, Du Perron, et Du Plessis-Mornay. Délégué en qualité de commissaire protestant, il doit bientôt constater qu'on lui demande un acte de complaisance en faveur de Rome. Craignant de désobéir au roi, il assiste quand même à la conférence, bien décidé à ne rien sacrifier de ses convictions. Du Perron ayant eu raison, Casaubon se prononça pour lui. On cria immédiatement à la trahison, à la vénalité, à l'hypocrisie. Du côté des catholiques, on crut tenir un néophyte. Cette situation, intolérable pour un honnête homme qui avait écouté les seuls avis de sa conscience, plongea Casaubon dans de grandes perplexités. Il n'en demeura pas moins ferme dans sa foi, tant et si bien que les jésuites amenèrent presque Henri IV à lui refuser la place de bibliothécaire du roi, qu'il lui avait assurée. Il obtint cependant ces fonctions en 1604.
Après la mort de son souverain, il se retira en Angleterre pour échapper aux obsessions des convertisseurs catholiques et aux injures de ses coreligionnaires abusés. Jacques I" le combla d'honneurs, lui donna deux prébendes, lui fit une pension de 4000 livres. Casaubon allait être heureux et tranquille, à l'abri des persécutions et du besoin. Mais une maladie, dont il souffrait depuis longtemps, emporta le r'' juillet 1614 celui que Scaliger nommait « le phénix des beaux esprits. »
« Critique de premier ordre, disent MM. Haag, traducteur excellent, Casaubon écrivait le latin avec autant de pureté que d'élégance, et possédait toutes les richesses de la langue grecque. » Au témoignage du cardinal Du Perron, — son obligé, ne l'oublions pas, — c'est un écrivain qui, pour les belles-lettres, en sait plus que tous les jésuites ensemble. Les contemporains sont unanimes à reconnaître sa science très étendue et sa remarquable sagacité. Tous ses ouvrages furent composés en latin. Je n'en cite que les principaux : ses
éditions annotées de ïhéocrite, de Strabon, d'Aristote, d'Apulée, de Perse — à propos de celte dernière, Scaliger prétendait que « la sauce en valait mieux que le poisson, » — de Suétone, de Polype, etc. ; ses Historiœ augustœ Scriptores cum commentario (1603) qui, d'après M. Nisard, sont aussi claires qu'instructives; son De liber tate ecclesiastica (1607); son Novum testamentum grœcum, cum notis et variis lectionibus (1 387), ses Éphémérides', qui attestent un cœur pieux, une âme délicate, un esprit subtil et charmant.
A part son indépendance dans les questions de doctrines, on n'a guère blâmé Casaubonque d'un amour-propre excessif et d'un caractère inquiet. Il fut une nature conciliante, une conscience droite ; il est un humaniste excellent que l'on peut encore étudier avec fruit.
De la même famille intellectuelle que Casaubon, sera Charles Perrot ', le doux apôtre de la tolérance et de la paix religieuse. Charles Perrot, né en 1344, d'un conseiller au Parlement de Paris, doit avoir passé quelques années dans un couvent de France avant de se convertir au protestantisme. Le Consistoire de Genève lui donna, en 1564, la petite cure de Moëns, dans le Pays de Gex. En 1367, il devint pasteur de la ville et fut admis dans la bourgeoisie. Recteur de l'Académie en 1570, lecteur en théologie deux ans après, il fut chargé, avec Th. de Bèze, de compulser, examiner et compléter les manuscrits laissés par Calvin. De ces matériaux, il fit les extraits qui parurent en 1 375 sous le titre d'Epistolœ et responsa. Il dut s'occuper ensuite de la revision des Leges academicœ de Calvin. Mais sa santé l'obligea, dès 1580, à de grands ménagements. Il mourut en 1608, après avoir été, à plusieurs reprises, recteur de l'Académie, à la prospérité de laquelle il avait voué ses forces et ses talents.
Tous ceux qui ont parlé de Charles Perrot vantent sa science ; quelques-uns son éloquence, bien qu'à l'Académie, il eût le talent de faire fuir ses rares auditeurs. C'était un rêveur, presque un mys-
* Ephemerides J. Casauhoni, cum prœfatione et notis, publ. par M. Russel, 2 vol. in-8, Oxford, 1850.
* Senebier, II, 28 et s. De Montet. Mém. et doc. de la Soc. d'hist. et d'arch. de Genève, XI (une étude biographique très complète par J.-E. Cellérier).
tique. Il avait soif de concorde et de justice. Il était une âme paisible et sereine, où il n'y avait de place que pour la charité. Les querelles théologiques, les guerres religieuses l'affligèrent et l'effrayèrent. N'étaient-elles pas condamnables aux yeux de Dieu ? Certes son intervention, si elle s'était produite avec plus d'énergie, aurait peut-être préparé les voies, sinon d'une réconciliation, du moins d'un modus vivendi acceptable pour les réformés et les catholiques. Ni son esprit, ni son courage ne furent à la hauteur d'une mission k laquelle son cœur le prédestinait. Il n'osa pas. Mais, de son vivant déjà, l'on n'ignorait point à Genève qu'il était le plus tolérant des ministres et qu'un rapprochement avec Rome, ne l'eût point scandalisé.
Il avait mis à profit les loisirs de sa vieillesse pour donner un corps à ses idées. On trouva, dans ses papiers, plusieurs manuscrits, entre autres un traité intitulé : De extremis in ecclesiâ vitandis, qui, suivant un des fils de Perrot, « contenait des vues fort remarquables et fortement conçues, sur l'amélioration à introduire dans la réforme générale. » Le Conseil et le Consistoire de Genève craignirent que l'impression des œuvres posthumes de Charles Perrot ne fût nuisible à la cause du protestantisme. Ils résolurent de les détruire, ensuite d'une curieuse procédure, « la Compagnie ne trouvant expédient que les dits écrits voient lumière, tant à cause qu'en iceux le dit défunt accuse nos Églises d'avoir fait schisme, tenant cette opinion qu'il fallait gémir et demeurer en l'Église romaine, qu'à cause de plusieurs autres erreurs. » M. Jules Bonnet, l'éditeur des Lettres de Calvin, a découvert, dans les tomes 477 et 699 de la collection Dupuy, plus de cinquante lettres adressées par Perrot à son ami, sur des matières d'histoire ecclésiastique et civile, et un ouvrage : Remontrance pour laréformation de V Église, qui est peut-être identique avec le manuscrit supprimé : De extremis in Ecclesiâ vitandis.
Il ne sera pas superflu de revenir sur les exploits de la censure genevoise à l'égard de Charles Perrot. Quelques extraits de procèsverbaux et quelques commentaires permettront au lecteur de se représenter avec quelle sollicitude jalouse les calvinistes montaient la garde autour de la Réforme. La Compagnie des pasteurs eut d'abord l'intention d'examiner les manuscrits de Perrot; mais le syndic Lect, qui agit dans toute cette affaire avec plus de passion que de justice, lui manda qu'il avait pris la peine de feuilleter ces ouvrages « fâcheux à lire » et que le Conseil s'occuperait de la chose. Le Conseil, après des mois, ordonna la suppression des manuscrits, non sans que la
Compagnie l'eût prié d'user, dans les motifs de la sentence, « des mots les plus doux pour épargner la mémoire du défunt. » Le Conseil put d'autant mieux déférer à ce vœu, qu'il déclare, dans ses protocoles, n'avoir trouvé dans les traités de Perrot « aucune hérésie pour flétrir la mémoire du dit sieur Perrot, qui d'ailleurs avait l'âme telle qu'il acquiesçait quand on lui remontrait, ne répliquait guère, avait néanmoins ses méditations particulières. » Sur ce procès s'en greffa un autre, relatif à des écrits du même Perrot. Ces écrits, sur la nature desquels nous ne sommes pas renseignés, ne furent point détruits, mais les fils de l'auteur durent s'engager solennellement « à ne les publier point, ni par impression, ni autrement, qu'au préalable ils n'aient été vus particulièrement et examinés par ceux qu'il plaira à Messieurs (du Conseil) de commettre. » Toute cette comédie de censure n'est nullement édifiante. Bien qu'on ait invoqué la raison d'État pour légitimer les mesures ordonnées contre les œuvres posthumes de Perrot, il est impossible d'approuver le Conseil de Genève ; et la Compagnie des pasteurs a fait preuve d'une déplorable faiblesse, car elle sentait bien que si la suppression des manuscrits avait été décidée, c'était, non point pour des motifs d'ordre supérieur et d'intérêt général, mais parce que Charles Perrot avait des « méditations particulières. » Senebier a fait un grand éloge de cet estimable théologien « qui regardait la tolérance comme une branche de la charité et qui la prêchait avec zèle. »
J'ai différé jusqu'à maintenant de citer le nom d'un écrivain qui est encore de la famille des tolérants : Sébastien Chateillon ' , appelé plus communément Castalion. J'hésitais un peu à le faire figurer dans une histoire littéraire de la Suisse romande ; ni Senebier, ni M. de Montet ne mentionnent Castalion, l'un dans son Histoire littéraire de Genève, l'autre dans son Dictionnaire des Genevois et des Vaudois, En réalité, Castalion nous appartient au même degré que les réfugiés français auxquels Genève a décerné le droit de bourgeoisie. S'il ne fut pas bourgeois de Genève, il a rempli d'importantes fonctions dans la cité de Calvin et il a exercé une grande influence sur la vie religieuse et morale du protestantisme genevois.
Castalion — nous lui conserverons ce nom — est originaire de
' Bayle. France protestante, 2™° éd. Récits du XFI™« siècle, par Jules Bonnet (Paris 1870), p. 53-169.