TOME I
Châtillon sur Bresse; il naquit en 1515. Sa jeunesse fui assez obscure. Issu de parents très pauvres, il fallut qu'un heureux hasard lui permit de devenir précepteur dans une noble famille lyonnaise pour qu'il pût s'adonner librement à son goût de l'étude. Il accompagna ses élèves à l'université, où il fut un travailleur passionné.
Nous perdons ses traces jusqu'en 1540. A cette époque, il est à Strasbourg et se lie avec Calvin qui deviendra son plus cruel ennemi. Il était renommé pour sa parfaite connaissance des langues anciennes. Calvin l'appela bientôt à une place de régent au collège. Mais l'amitié de ces deux hommes, si dissemblables, ne devait pas durer. Si l'un représentait le principe d'autorité, l'autre avait pour la liberté un penchant naturel qu'il ne sut ni ne voulut combattre. Tandis que tout pliait sous la rude main du pape de Genève, Castalion, qui n'était ni un hypocrite, ni un esprit craintif, entendit ne relever que du tribunal de sa conscience. S'il avait embrassé la Réforme, c'était pour échapper à l'erreur, non pour accepter un maître. Il afficha donc hautement sa prétention de ne se laisser imposer par personne ses croyances religieuses. Cet acte de franchise fut aux yeux de Calvin un acte de révolte. Et la guerre éclata.
L'infortuné Castalion, d'ailleurs signalé à Rome comme le pire des hérétiques, fut traité à Genève comme le dernier des renégats, « un instrument choisi par Satan. » La querelle avait commencé ensuite d'un différend qui est tout à l'honneur de Castalion. La peste sévissait à Genève, en 1 543; plusieurs ministres déclarèrent qu'ils iraient plutôt au diable que d'entrer dans l'hôpital des pestiférés. Castalion offrit courageusement de se rendre au poste que nombre de pasteurs fuyaient à l'envi. De là des jalousies, et la jalousie est presque de la haine, et la haine vit de vengeance. Lorsque Castalion, qui était mal vu, proposa de retrancher de la Bible, comme obscène, le Cantique des cantiques, lorsqu'il refusa de s'incliner devant le dogme de la descente aux enfers, la mesure fut comble. Calvin, qui détestait les contradicteurs, lui voua un de ces ressentiments féroces dont il était coutumier. Le séjour de Genève devenant intolérable à Castalion, le malheureux, qui avait charge d'une grande famille, fut obligé de chercher une ville où gagner son pain et le pain de ses enfants. Il résida longtemps à Bâle, où il mena l'existence la plus misérable, réduit à la condition de manœuvre, lui, l'une des intelligences les plus brillantes de son siècle. Et les attaques ne cessaient point contre l'exilé et le martyr! Quand les Bâlois lui donnèrent, en 1552, la chaire de grec à leur Académie, on ne se contenta pas de l'injurier.
On recourut à tous les moyens, intrigues, calomnies, pour le faire chasser de la ville. Ses mœurs austères, sa vie laborieuse, son immense savoir, la modestie et la dignité de son caractère eurent raison de tous les efforts de ses adversaires. Après sa mort toutefois, les théologiens, qui l'avaient poursuivi pendant près de vingt ans, eurent la satisfaction d'arriver à leurs fins. Le cadavre de Castalion ayant été inhumé dans le caveau des Gryngeus, il en fut retiré sur l'ordre d'un membre de cette famille et enfoui l'on ne sait où.
La postérité a rendu la plus éclatante justice à Castalion, à ses mérites de savant, à ses vertus d'honnête homme. Bayle disait déjà : « Il faut demeurer d'accord que Castalion, hérétique tant qu'il vous plaira, donnait de plus beaux exemples de modération dans ses écrits que les orthodoxes qui l'attaquaient. » Castalion discute ; ses détracteurs n'ont d'armes que l'insulte, et Calvin et Théodore de Bèze ont rivalisé d'injuste et coupable violence. Il suffit de jeter un regard sur le traité ' qu'il écrivit en 1 554 pour établir que la condamnation de Michel Servet était une grave erreur; on se convaincra du noble esprit qui règne dans ce livre que, selon Senebier, « la charité scella de son sceau. » Bèze répondit par son pamphlet, où il reconnaît au magistrat le droit de châtier l'hérésie par le glaive. Mais Castalion ne fut pas qu'un penseur sincère et tolérant. Il fut un érudit dans toute la force du terme. Je citerai seulement sa Biblia sacra latina ' à laquelle il travailla dix années; cette traduction avait pour but de mettre les Écritures en latin plus élégant et moins obscur ; elle prouve que Castalion était un latiniste et un hébraïsant fort distingué, si, d'autre part, il n'a pas évité le reproche d'avoir altéré le texte sacré par pur dilettantisme d'habile humaniste. La traduction française qu'il a donnée de la Bible, en I 555, n'est pas d'une exactitude plus scrupuleuse; elle pèche en outre par un style lourd et trivial, qui valut à Castalion d'être traité de « blasphémateur » par Henri Estienne, pour avoir abusé des « mots de gueux. » Au reste, Castalion avait fort mal appris le français.
Je signale encore quelques Commentaires de passages de l'Écriture et quelques traductions d'auteurs grecs, Homère, Xénophon, Hérodote ; je n'oublie pas son premier ouvrage : Dialogorum sacrorum libri IV (\oiO), qui, destiné à l'enseignement élémentaire de la religion, eut un succès durable en Allemagne et en Angleterre.
' Voir p. 171, ad Théodwe de Bèze.
* In-fol., Bâle, 1551.
Simon Goulart ' (1543-1628) dont je parlerai plus loin comme historien et comme poète, a composé divers ouvrages de théologie assez estimés ; mais, dans ce domaine comme dans d'autres, c'est moins l'écrivain original qui survit que le compilateur, avec son Anthologie chrestienne et morale (1616), « contenant divers opuscules, discours ou traités, recueillis dans divers auteurs anciens et modernes, pour l'instruction et consolation des âmes fidèles, » avec son Sage vieillard^ aussi. « Je me suis souvent ébahi, dit-il en la préface du Sage meillard, vu que, d'un consentement universel, la vieillesse est tenue pour un insupportable fardeau, comment est advenu que jusques à ce jour l'on ait vu si peu de livres en lumière touchant les moyens de se soulager en tel âge, des aides d'icelui, des devoirs de tout sage vieillard, au regard de Dieu, de soi-même et de ses prochains. » Et cependant plusieurs « païens » ont écrit sur ce thème, Cicéron dans son De Senectute, Plutarque et d'autres. Les pères de l'Église ont des « sentences éparses » touchant la vieillesse. Et les Français s'y sont mis, les Italiens, les Espagnols. Il se servira surtout des « trois livres de Daniel Toussain, docte théologien, » composant « cependant des chapitres entiers et accommodant à son discours ceux des autres, pour le profit du lecteur. » Il poursuit : « Aucuns ont dit que la vie du sage vieillard est une continuelle méditation de la mort ; mais j'ajoute et maintiens que ce doit être une soigneuse considération et attentive contemplation de la vie bienheureuse et éternelle, que Jésus-Christ nous a acquise par le mérite de sa parfaite obéissance en la vie et en la mort sur la croix. » Le Sage vieillard est un manuel philosophique, que Goulart a surtout bourré de la sagesse des autres. Il y a là des conseils pour la santé du corps et de l'esprit ; l'auteur est particulièrement prodigue de « consolations contre la mort. » Il parlera éloquemraent du « bien de la vieillesse. » C'est « un bien naturel de parvenir au bout de sa
^ Sa biographie sera donnée au chapitre qui traitera des « écrivains politiques et historiens. »
^ In-12, Lyon, 1605; traduit en anglais, Londres, in-4, 1621. — Je cite encore, du même théologien, outre son Commentaire de la Semaine de Dubartas (1582j, Vingt-huit discours chrestiens (1591), Considérations de la conscience humaine (1607), Le Sage Chrestien (1622), sa traduction de VHistoire des martyrs de Jean Crespin, etc.
course, écrira-t-il, et d'avoir soin de sa santé plus ferme es vieux qu'es jeunes, le plus souvent contempteurs de tout commode régime de vivre. Quant au bien civil, il consiste principalement en l'honneur, excellent et sublime loyer de la vertu, qui a fait que de tout temps les sages ont jugé qu'il n'y avait bien aucun plus profitable que celui-là. » Et il cite les « honneurs » que nombre de peuples ont décernés aux « anciens. » Et il montre « qu'au regard des biens de l'âme, la vieillesse est de beaucoup supérieure aux autres âges de la vie. » C'est fort honnête, mais sans grande portée. Le Sage vieillard a terriblement vieilli. Je préfère encore les compilations historiques de Goulart, ou même ses vers, à sa philosophie de seconde main.
Je laisse décote Lambert (en littérature Danaeus), un écrivain très fécond, d'un savoir encyclopédique, mais un travailleur trop pressé qui tient plus de place dans les bibliothèques que dans les annales de la science. Il a fait de la théologie, du droit, de la morale, de la physique et autre chosç encore. Si je ne lui consacre pas une notice spéciale, c'est qu'il ne fut pas mêlé très activement à la vie de notre pays et qu'il passa une bonne partie de son existence en Hollande (de 1 588 à 1 594) et en France (de i 594 à 1 596, date de sa mort).
Je ne parlerai pas davantage de Knox que Senebier étudie gaillardement, dans V Histoire littéraire de Genève, parce que l'illustre Écossais a desservi à plusieurs reprises, mais en oiseau de passage, l'Église anglaise de la ville de Calvin. J'aurai soin encore d'abandonner à Senebier des auteurs « genevois » qui ont séjourné dans notre pays, mais sur lesquels nous n'avons aucun droit ou qu'il n'est pas nécessaire de ressusciter : François Bourgoing, Jean-B. Rotan, Polanus, J.-R. Merlin, Jean de Serres et Scaliger, bien qu'il m'en coûte de ne pouvoir compter ce dernier au nombre de nos écrivains nationaux. Par contre, il me reste à compléter ce chapitre par deux biographies : celles de La Faye et de David Chaillet.
L'œuvre d'ANTOiNE de La Faye ' n'est pas insignifiante. N'eussionsnous de lui que sa biographie de Théodore de Béze, son nom serait
' Senebier, II, 52. France protestante. 2'"« éd. De Montet.
indissolublement attaché à l'histoire de Genève et de la réforme française. Antoine de la Faye, ou Fayus, un gentilhomme de Châteaudun, dut, pour échapper aux persécutions, se réfugier dans la ville qui était, au XVI™® siècle, l'asile du protestantisme. Il fut régent au collège de 1 567 à 1 574 et obtint gratuitement en 1 568 la bourgeoisie, à titre de récompense des services qu'il avait rendus. 11 résolut, en 1 574, de renoncer à l'enseignement pour se vouer à la médecine, qu'il partit étudier en Italie. Hippocrate l'attira en définitive moins que les humanités et la théologie. La Faye est de retour à Genève en 1 575 déjà. Les dignités académiques lui sont alors prodiguées. Il passe de la chaire de philosophie à celle de théologie, devient recteur en 1 580 (jusqu'en I 584), dessert entre temps l'une des églises de la cité, accompagne son ami de Bèze au Colloque de Montbéliard, puis à une conférence tenue à Berne ; il meurt en 1615 ou 1616.
La Faye eut la réputation d'un professeur disert, d'un théologien de grand sens, et d'un savant presque universel. Il a collaboré à la traduction de la Bible, parue en 1588, et notamment à la préface de cet ouvrage. Il a mis en français V Histoire des Juifs de Flave Joséphe, ainsi que Tite-Live. Ses écrits exégétiques et polémiques sont assez nombreux et tous en latin, sauf une Réplique chreslienne à la réponse de M. François de Sales, se disant évèque de Genève, sur le traité de la vertu et adoration de la croix. Ce qui le sauvera de Foubli, c'est son ^noy^vn^ocnov de vita et obitii darissimi viri D. Theodori Beza Veselii' qui, poin^ être l'œuvre partiale et enthousiaste d'un disciple, ne laisse pas d'avoir toute la valeur d'un témoignage direct. Ce livre est très important aussi pour l'histoire de Genève, durant l'espace d'un demi-siècle.
On ne possède que fort peu de renseignements sur David Chaillet*, bourgeois de Neuchàtel, qui fut pasteur dans sa ville d'origine de 1 577 à 1591 , année de sa mort, après l'avoir été à Corcelles et à Colombier. Il compose en 1566 un Traité de la fin et usage des miracles et de la conception de la Vierge Marie en péché originel, contre V opinion de ceux de l'Église romaine, comme aussi une traduction pres-
* In-4, Genève, 1606; traduit en français par Salomeau, en 1610.
* Bioaravihies neuchâteloises.
que introuvable de l'histoire des Jacobins, brûlés à Berne, en 1509, pour délit de sorcellerie. Il est enfin l'auteur d'une lettre latine, souvent réimprimée, entre autres dans le Conservateur suisse du doyen Bridel, sur le « déluge arrivé en la ville de Neufchàtel » le 8 octobre I 579, « par suite du débordement du Seyon. »
Je crois n'avoir omis aucun de nos théologiens marquants du XVI™^ siècle. Comme je l'ai dit, je n'ai pas eu l'intention — et je n'avais point la compétence — de discuter exégèse ou dogmatique. J'avais simplement à cœur d'étudier, d'une façon un peu complète, les grands réformateurs, quitte à passer rapidement sur leurs disciples et leurs auxiliaires. Avant d'aborder un autre chapitre, il est nécessaire de consacrer quelques pages aux catholiques, assez peu nombreux, qui se sont fait un nom pour avoir combattu le protestantisme dans notre pays.