‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos jours (volume 2)Chapitre 34 sur 76 · CHAPITRE VII Le» hommes du pa,rti csLtholique · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII Le» hommes du pa,rti csLtholique

I. La résistance du catholicisme. — II. Pierre de la Baume et Furbity, à Genève. — III. Treyer, Schnewlin, Canisius, à Fribourii-. — IV. Le cardinal Du Perron.

Qu'eussent été la littérature et la science dans la Suisse romande du XVI""^ siècle, si la Réforme et les persécutions n'y avaient amené cette foule d'écrivains distingués devenus nôtres par adoption ? Peu de chose. Les éléments indigènes ne comptent presque pas dans l'histoire de notre vie intellectuelle à cette époque. A part Viret, et quelques chroniqueurs, Balard, Roset, Bonivard, et quelques poétereaux, tout ce qui tient une plume est d'origine française. Il ne faut dès lors pas s'étonner si les cantons catholiques, où il n'y eut pas, comme à denève, Lausanne, Neuchàtel, infusion de sang nouveau, il ne faut pas s'étonner, dis-je, s'ils n'ont produit aucune œuvre importante, aucun talent de premier ordre.

Il n'est pas contestable que le Concile de Trente a provoqué une véritable restauration des sciences ecclésiastiques au sein de l'Église romaine, mais les catholiques de la Suisse ont à peine ressenti cette

influence bienfaisante du Tridentinum. Sans doute, la seconde moitié du XVI™* siècle et les premières années du XVIl"^ sont marquées par un retour offensif du catholicisme, avec Charles Borromée, Canisius et François de Sales, mais celui-ci seul est un écrivain et il ne nous appartient pas. Si d'ailleurs la Réforme est définitivement vaincue à Fribourg, dans le Valais, dans l'Ajoie, le mérite en revient moins aux docteurs en théologie qu'aux politiques et à ces prédicateurs nomades, gens de foi plus que de science, qui s'en allaient reprendre le monde à l'hérésie. Aussi bien, je suis fort embarrassé de justifier le titre du présent chapitre. J'ai promis des noms; j'en donnerai, mais on n'exigera pas que je sois très long.

Je commence par un homme, que je mets au nombre des théologiens parce qu'il fut du clergé et que je ne savais où lui donner une place. J'entends Pierre de la Baume \ le dernier évêque de Genève, celui que Bonivard appelait un « grand dissipateur de biens, » un « cocher à tous vents, voulant chevaucher l'un et mener l'autre par la bride. » Ce fut, en réalité, un prélat indolent et frivole, qui ne voulut jamais s'opposer avec quelque énergie aux empiétements de la Savoie. Tout au contraire, il prit ouvertement parti pour le plus dangereux des ennemis de Genève.

Après quelques années de tiraillements entre la ville et son évêque, celui-ci et tout son chapitre furent bannis par les Genevois, qui embrassèrent la Réforme.

Pierre de la Baume passa cardinal en 1539; il reçut, en 1542, l'archevêché de Besançon, et mourut deux ans plus tard.

Je ne me serais pas même arrêté à Pierre de la Baume, s'il n'avait laissé un certain nombre de Lettres intéressantes, publiées en extraits dans les Mémoires et documents de la Société d'histoire et d'archéologie de Genève. Les premières de ces lettres sont adressées aux syndics et au chapitre ; elles datent de l'époque où Pierre de la Baume n'était encore que coadjuteur de Jean de Savoie. Mais ce dernier ne faisait plus que végéter dans son abbaye de Pignerol, et c'est de là que partent les missives du futur évêque. Que renfermaient-elles? Des avis et des ordres sur des questions administratives, dont la plus

^ Toutes les histoires de Genève. Mém. et doc. de la Soc. d'hist. et d^arch. de Genève II, 1 et s., XV, 239 et s. De Montet.

importante ne vaut pas d'être mentionnée. Lorsque Pierre de la Baume est arrivé à l'évêché, la correspondance continue; elle se poursuivra jusqu'à la Réforme. Quoique le séjour dans la cité genevoise ne fût rien moins que triste, — les ducs de Savoie aimaient à vivre au milieu de ce petit peuple expansif et joyeux — de la Baume ne se sentait bien qu'en dehors de son diocèse. Caractère faible mais vain, il ne pouvait souffrir les contrariétés, qu'on ne lui ménageait point, il est vrai. D'ailleurs, il ne jouait pas franc jeu, intriguant avec la Savoie, tout en feignant de défendre les droits de Genève. Ses messages sont parfois de véritables complaintes, sur « le tort que ses sujets tiennent de lui, » sur la façon dont « ils se déclarent de plus en plus vouloir élever contre lui et son autorité. » Tout cela est monotone, mais écrit d'une plume élégante et facile.

Celles de ses lettres qu'il y a le plus de profit à lire sont envoyées à Besançon Hugues, le confident et l'homme d'affaires de l'évêque, aussi longtemps que Pierre de la Baume demeura ou parut demeurer fidèle à la cause de Genève. Si le cadre de mon ouvrage ne me permet guère d'étudier cette littérature épistolaire, je puis du moins transcrire, à titre d'échantillon, le billet suivant : « Besançon, j'ai reçu votre lettre. L'on m'a averti que le prêtre en faveur duquel m'écrivez, depuis la dernière absolution que je lui fis, est retourné à son péché et a fait autres cas de répréhension. Toutefois, à votre requête, je mande qu'il soit relâché, jusques je sois mieux informé de son affaire, et si se trouve innocent, je le ferai entièrement tenir en repos, et si d'aventure il était en quelque faute, il connaîtra que votre faveur est bien de telle vertu vers moi qu'elle sera cause de le faire traiter doucement... » N'avais-je pas raison de dire que le style de l'évêque a du naturel et de la grâce ?

Je rappelle, pour mémoire, le nom de Guy Furbity ', qui prêcha l'Avent à Genève en \ o33 et qui s'était vanté de « tenir tête à Farel, à Viret et à cent autres comme eux ; » Pierrefleur le traite « d'homme savant, bien disant et prêchant. » Furbity n'en succomba pas moins dans la dispute du 29 janvier 1534 contre Farel, Viret et Froment. Il fut contraint de reconnaître qu'il avait avancé plusieurs choses qui ne se pouvaient justifier par les Écritures. Comme il avait prononcé des paroles désagréables pour les « Allemands, » les députés de Berne, qui se crurent directement visés, exigèrent une réparation.

' Senebier, I, 166. Toutes les histoires de Genève et de la Réforme genevoise, ainsi que les chroniques du temps.

Furbity aggrava ses torts, en s'en prenant au Conseil de la ville. Emprisonné en 1534, il ne fut relâché qu'en 1536, sur les sollicitations de François I".

On possède deux relations curieuses de la dispute de Furbity avec les réformateurs : Lettres certaines d'aulcuns grands troubles advenus à Genève, avec la dispute faite en l'an i5Sâ, et une Disputatio Genevœ habita anno 4 5 Sa a monacho Dominicano, etc.

Il n'est pas facile, je le répète, de trouver des hommes de quelque notoriété parmi les littérateurs catholiques de la Suisse romande, au XVP^ siècle. Agrippa ne dit-il pas de Fribourg, en 1524, que c'est une ville d'illettrés ? Cette appréciation n'est cependant pas exacte pour tout le siècle de la Réforme ; on s'en persuadera surtout en étudiant Guillimann et VVerro, au chapitre des historiens. Au surplus, ne perdons pas de vue que l'allemand est langue officielle à Fribourg dés 1 48 1 , — ce qui me fait laisser plusieurs noms de côté.

Conrad Treyer ' , ou Tornare (f 1 542), est originaire de Fribourg. Membre de l'ordre de saint Augustin, il est l'auteur de deux rarissimes traités de controverse dirigés contre l'hérésie des Hussites et contre Zwingli ; l'un est écrit en allemand, l'autre en latin; ils furent imprimés en 1524. Treyer est un catholique militant et ambulant ; nous le trouvons à Baie (1 526), à Berne (1 528), à Strasbourg, disputant avec les docteurs de la Réforme, Œcolompade, Haller, Bucer.

Pierre Schnewlin ' (f 1 597) contribua, pour une bonne part, à la réorganisation des écoles à Fribourg. Ses efforts eurent pour résultat d'élever, à partir de 1577, le niveau de ce que nous appellerions aujourd'hui l'enseignement primaire, secondaire et supérieur. Le recrutement du clergé et de la magistrature put dès lors se faire dans d'assez bonnes conditions et l'institution d'un conseil de surveillance — la « chambre des scolarques » — assura pendant des siècles la j)rospérité des établissements d'instruction publique de la ville de Fribourg. Schnewlin fut mis à la tête des scolarques, avec deux autres ecclésiastiques distingués, Claude Duvillard et Georges Bûtzlin.

^ Etrennes friboiirgeoises, 3"^ année. 179. Emulation (de Fribourg), I, n°* 18 et 19 (étude de M. A. Daguet).

^ Etrennes fribourg. 1. c. 180. Emulation, 1. c. n°^ 18 et 19. Notice histor. sur la chambre des scolarques etc., in-8'', Fribourg, 1850.

Renommé, nous dit un historien fribourgeois, « pour sa science, sa prudence, son courage, sa charité, la pureté de ses mœurs, il est peu de villes qui puissent se glorifier d'avoir produit un tel homme. » Malheureusement pour lui — et pour nous — Pierre Schnewlin n'a rien écrit, et si je lui ai consacré quelques lignes c'est qu'il fut un éminent pédagogue. J'ajoute, sur la foi de quelques auteurs qui ont parlé de lui, qu'il fut un prédicateur très éloquent; il occupa durant trente ans la chaire de l'église collégiale de Saint- Nicolas.

Pierre Canisius ' est né à Nimégue, en I 52 1 . Il ne vint en Suisse — à Fribourg — que vers 1580. Il introduisit les jésuites dans cette dernière ville et s'employa de son mieux à combattre le protestantisme. On a de lui quelques vies des saints, écrites en allemand. V Histoire et les miracles de saint Fridolwi, qu'il publia en 1589, est le premier ouvrage imprimé à Fribourg.

Jean Michel, de Bulle (f 1597), vicaire général du diocèse de Fribourg, fut un prédicateur très couru. Je ne sais rien d'autre sur lui.

J'ai eu la tentation de compléter ce chapitre, — qui paraîtra bien maigre, — en y faisant entrer le cardinal Du Perron'. Cet illustre prélat naquit en Suisse et y passa les premières années de sa vie. Mais il a rempli à l'étranger toute sa carrière de diplomate et d'écrivain. Je crois que la Suisse a des droits trop incertains à revendiquer Jacques David Du Perron pour que j'ose étudier ici le politique, le négociateur, le théologien, l'orateur, le poète, qui eut plus d'esprit que de caractère, plus de talent que de vertu, et aussi plus de vanité que de mérite.

^ Etrennes fribourg. 1. c. Haller, II, 610 à 616. Vie du E. P. Canisius, Paris, 1707. Emulation, III, 59.

* Il naquit dans la vallée du lac de Joux, le 25 novembre 1556, d'une famille de protestants français réfugiés dans le canton de Vaud. Voir de Montet.

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