‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos jours (volume 2)Chapitre 35 sur 76 · CHAPITRE I Les Chroniqueups · texte numérisé non relu

CHAPITRE I Les Chroniqueups

I. Le Méinorîal de Messiez. — II. La Chronique du marchant de Genève. — III. Jean Balard. — IV. Jeanne de Jiissie et son Levain du Calvinisme. — V. François Bonivard : sa vie; ses Chroniques de Genève; ses pamphlets: ses autres écrits. — VL Antoine Froment et ses Actes et gestes merveilleux. — VII. Michel Roset. — VIII. Chroniques de Genève au temps d'Henri IV. — IX. Jean Savyon. — X. Ludovicus. — XI. Pierre de Pierrefleur et ses Mémoires. XII. Louis Barillier.

Si la théologie n'a guère de représentants brillants que parmi les réfugiés français, l'histoire et surtout la chronique tentent de bonne heure nos écrivains indigènes. A Calvin et aux Genevois d'adoption, la dogmatique, l'exégèse et même les humanités; aux gens du pays, la tâche plus modeste de raconter les grands et les menus événements de l'époque. Les Réformateurs n'ont pas le loisir de faire leur curriculwn vitœ, ni même de noter les différentes phases, obscures ou triomphantes, du mouvement qu'ils ont assez de peine à diriger; l'essentiel pour eux est d'arracher le monde aux étreintes de Rome. Il ne peut venir qu'en tête de bourgeois paisibles, surveillant de leur fenêtre la marche du siècle, de relater au jour le jour ce qui se dit ou se passe sur la planète. Ces bourgeois ne seront pas de fins lettrés pour la plupart, ni même des intelligences supérieures ; ils auront des partis pris et des préjugés; ils ne verront pas très loin, ni très haut ; ils s'empêtreront dans les détails ; ils tireront peu ou prou la philosophie des faits dont ils sont les narrateurs. Leurs mémoires et leurs chroniques n'en seront pas moins singulièrement vivants, très

primesautiers, fidèles, sinon exacts, de cette fidélité qui ressuscite en beau ou en laid les hommes et les choses du passé.

Bien que ces historiens n'aient pas eu, de leur temps, la renommée des docteurs de toutes sciences, leur œuvre nous est infiniment plus précieuse que de lourds traités de dogmatique ou même des éditions copieusement annotées d'auteurs grecs et latins. La théologie, la philologie ont fait d'immenses progrés, les ouvrages d'hier ont presque tous lamentablement vieilli. Une chronique est toujours jeune et il semble, grâce à notre curiosité, que l'âge ait pour unique effet de la rajeunir. Quel homme, si opiniâtre et vaillant qu'on le suppose, serait capable de lire à la suite les Opéra theologica de Chandieu et de bien d'autres? Qui ne parcourrait volontiers, en se promettant d'y revenir, Bonivard ou Jeanne de Jussie, Froment ou Pierrefleur? #

Vous trouverez dans le Mémorial de Messiez ^ un court mais substantiel récit des origines de la Réformation à Genève. Guillaume Messiez est certainement un indigène. Il est né vers 1518. Sa biographie tient en quelques mots : il vécut, fut notaire, siégea au Conseil des Deux-Cents et des Soixante, pour mourir de la peste en 1 569. Voilà tout. Je relève cependant un trait curieux de cette humble existence : Messiez est condamné, en 1 560, à une forte amende et à trois jours de prison « en pain et eau, » — pour avoir dansé. Les notaires de son époque étaient moins graves que les théologiens ; ils en étaient punis.

Que l'on ne se fasse point d'illusions sur le Mémorial de Messiez ! Ce n'est pas un volume ; ce serait une pauvre petite brochure. Le notaire Messiez inséra, en tête du premier tome de ses minutes conservées aux archives, une notice, inachevée, sur les événements dont il fut le témoin ou qu'il entendit raconter. Il est regrettable qu'elle ait été interrompue et qu'elle ne soit pas plus abondante en renseignements. Telle quelle, la relation de Messiez n'est point sans prix. Le style même est passable et ne sent pas l'acte authentique. On en jugera.

Le Mémorial s'ouvre sur l'arrivée à Genève, en 1 532, de « maître Guillaume Farel de Gac (Gap), maître Pierre Viret de Orbaz (Orbe)

^ Mém. et doc. de la Soc. d'hist. et d'arch. de Genève, IX, 22 et s.

en Savoie au Pays de Vaud et M. Antoine Froment, ministres évangéliques, hommes et gens doctes, scrutinant les saintes écritures, qui furent les trois premiers qui, dedans Genève, commencèrent par le vouloir divin à manifester et publier selon la vraie vérité la loi évangélique, admonestant toutes sortes de gens soi retourner à notre Sauveur Jésus-Christ, notre seul médiateur et avocat, en délaissant toutes cérémonies papales et romaines inventées par les hommes et de leurs têtes, lesquelles nous menaient en voie de perdition et damnation. » Messiez décrit rapidement « les gros tumultes, questions et débats » qui agitèrent la ville, les pillages organisés par « une bande et secte de gens de la cité à l'instigation des prêtres, moines et autres religieux d'icelle, » le siège de Genève par le duc de Savoie, une « merveilleuse famine » pendant laquelle le blé se vendait onze florins la coupe, la pest^ « où sont trépassés beaucoup de gens, » etc. Le Mémorial s'arrête en 1544, pour recommencer l'année suivante; cette dernière partie, une page on deux, est sans importance pour l'histoire de Genève.

La valeur littéraire et documentaire de l'ouvrage suivant est supérieure à celle du Mémorial de Messiez. J'entends parler de la Chronique du marchant de Genève, ou, pour lui donner son titre véritable, de la Guerre de Genève et sa délivrance fidèlement faite et composée par un marchant demeurant en icelle ' . Qui est ce « marchant? » M. Albert Rilliet a très ingénieusement démontré que le « marchant » de la chronique était une femme : Marie Dentière',

' Mém. et doc. de la Soc. d'hist. et d'arch. de Genève, XX, 309 et s. L'édition de M. Rilliet, calquée sur deux excellentes copies faites par Pierre Bourrit (qui les transcrivit de l'original, en 1754), rectifie et complète celle donnée par M. G. Revilliod {ihid., XIII, 23 et s.). La Chronique du marchant avait été imprimée en deux livres de 23 pages, in-4, en 1535; on la considéra comme perdue jusqu'en 1863, où, découverte parmi les papiers que le bourguemestre Leu avait légués à la Bibliothèque de Zurich, elle fut imprimée (1. c.) par les soins de M. Revilliod. Ce dernier renonçait à connaître le nom du chroniqueur; Haller (V, n" 475) avait pris les lettres finales du titre : N. S. J. C. (Notre Seigneur Jésus-Christ) pour les initiales de l'écrivain. Voir encore Senebier, I, 75.

'^ Mém. et doc. de la Soc. Whist, et d'arch. de Genève, XX, 826. Le réformateur Froment et sa première femme, par Jules Vuy, Paris et Genève, 1883. France protestante, 2'^'' éd. (article Froment). Corresp. desi^é/brm.d'Herminjard, V, 184, 295 et s. VI, 173. ]\ïelanges d'hist. nat., par P. Vaucher (in-8°, Genève, 1889), p. 107 et s. Hommes et choses du temps passé, par A. Roget, IV (Genève, 1880). Actes et gestes merveilleux de Froment et Levain du Calvinisme de Jeanne de Jussie, pass.

religieuse en rupture de vœux ; cette ancienne abbesse de Tournay « déchassée par les papistes, » épousa le réformateur Antoine Froment, qu'elle ne rendit pas heureux et qu'elle fit mal tourner. Celle que Jeanne de Jussie appelle « moine abbesse, fausse, ridée et langue diabolique, ayant mari et enfants » avait une assez bonne plume à son service. C'est bien d'elle qu'est VÉpUre très utile' adressée à la reine de Navarre et publiée à Genève en 1 539 ; les nombreuses conformités de pensée et de style relevées par M. Rilliet entre l'auteur de cette lettre et le chroniqueur de la Guerre et délivrance permettent d'envisager Marie Dentiére comme ce « marchant » de Genève dont l'anonymat a intrigué tant de chercheurs.

Marie Dentiére, qui avait pris vivement le parti de la Réforme, s'est décidée à mettre par écrit les événements qui se déroulèrent à Genève, de 1532 à la fin de l'année 1534, — toutes « les choses manifestes et publiques » ayant trait aux « guerres, divisions et débats de l'époque. » Elle confesse être peu qualifiée pour cette besogne et prie de « ne regarder à le style ou à la rudesse du langage, car le pays et l'état de marchandise doit faire excuse. » Elle espère que la tâche dont elle se déclare indigne sera reprise par « quelque bon personnage plus suffisant, ayant le langage plus fécond, les mots plus exquis. » En somme — et la découverte de l'auteur n'y change rien, — la Guerre et délivrance de Genève n'est point d'un littérateur ; elle ne renferme pas même de détails nouveaux, mais elle corrobore en général les versions dues à d'autres annalistes. Marie Dentiére, protestante très convaincue ou très passionnée, plus militante que son sexe ne paraît le comporter', attaque rudement le catholicisme et la Savoie. Il faut l'entendre parler du duc, « avec ses gentils évêques et prêtres, » qui « sous ombre de guerre, de maintenir la foi et loi du pape, » menaçaient la liberté de la ville, cherchaient à extirper la vraie parole de Dieu, en voulaient aux biens, voire « à la vie, aux femmes et aux filles des bons marchands, lesquelles n'étaient assurées avec leurs pères, mères et parents, » mais étaient exposées à toutes sortes d'outrages, qu'une

' Corresp. des Béform. d'Herminjard, V, 295 et s.

^ Ces allures militantes ne doivent pas nous surprendre. Marie Dentiére a, dans son Épître utile citée plus haut, pris la défense des femmes contre ceux qui prétendent que « les femmes sont trop hardies d'écrire les unes aux autres de la sainte Écriture, » où plusieurs cependant sont « louées et nommées tant par leurs bonnes mœurs, gestes, maintien, exemples que par leur foi et doctrine, » — comme Sara, Rebecca, la mère de Moïse etc.; les femmes ont donc le droit de s'élever, elles aussi, contre les « calomniateurs de vérité. »

réformée dii XVF"'® siècle pouvait préciser, mais qu'un protestant du XIX"^ doit pudiquement passer sous silence. Enfin, « Dieu a eu pitié des siens, n*a voulu permettre telles injures leur être faites » et « l'alliance avec Messieurs de Berne et Fribourg » a prévalu contre les ruses et les manœuvres de l'ennemi. Et maintenant, « femmes, boutez hardiment poussinscouver,car lesducs ne les mangeront plus !»

La Chronique du marchant porte sur des faits que Bonivard, Froment et d'autres ont contés plus copieusement. C'est d'abord la venue de Farel et de ses compagnons, le sermon du Molard, les exploits oratoires de Furbity et ses démêlés avec Berne, puis la triste situation de cette pauvre Genève entourée de garnisons savoisiennes, les escarmouches, les assauts, la misère et, malgré tout, la constatation réjouissante que « le peuple s'édifiait et tous les jours croissait en la doctrine de Notre Seigneur. » D'ailleurs, voici les Bernois qui conjureront le péril :

« Ils sont venus, au nom de Dieu et de la puissance que Dieu leur a donnée, pour défendre les bons et déchasser les brigands, cheminant en bon ordre, bien armés et équipés, toujours en rang de bataille, à force artillerie ; faisant bonne et droite justice à un chacun (ainsi que de tout temps ont fait les Allemands); baillant récompense aux affligés, punissant les méchants; brûlant les cavernes des larrons et brigands ; extirpant du pays toutes idolâtries et tout ce qui est contre Dieu ; défendant à leur gendarmerie tous blasphèmes, tous jeux, toutes paillardises, ivrogneries, pilleries et larcins, bref tout ce qui est contre Dieu et sa parole, en mettant le pays à eux obligé sous leur main et sujétion. » La chronique s'achève sur ce bel éloge des Bernois qui, au dire d'autres historiens, de Froment, par exemple, le mari de l'auteur, furent tout uniment des soldats du XVI"® siècle. Elle n'est pas un monument, ni par l'exactitude des faits, ni par le style; elle est écrite, sous l'impression du moment, par une femme énergique et partiale, qui a de la verve et qui atteint parfois à l'éloquence.

Un autre « marchant » plus authentique celui-ci, a composé une curieuse Relation des événements qui se sont passés à Genève, de 45^5 à 4584, Ce marchand est Jean Balard' qui, né vers 1490,

* SeneUer, I, 160. Mém. et doc. de la Soc. d'hist et d'arch. de Genève, X. Bibl. de Vécole des Chartes, 3™« série, V. 554. De Montet.

tenait boutique à Genève, où il vendait de la ferraille touten se mêlant activement aux affaires de la République. Nous ignorons à peu prés tout de lui, jusqu'au moment où il s'applique à rédiger son journal. Les registres nous apprennent qu'il entra, en 1515, au Conseil des Cinquante et devint membre du Petit-Conseil en 1523. Syndic pendant une année, en 1525, Balard resta conseiller et fut attaché à plusieurs commissions. Lorsque les combourgeois de Berne adoptèrent la Réforme, au mois de février 1528, Genève eut à se prononcer entre l'ancien culte et le nouveau. Le peuple inclinait vers la Réforme ; Balard pensait qu'il était préférable de vivre « comme ses prédécesseurs, en mettant ordre aux gens d'église, lesquels s'étant trop enrichis des biens mondains et en usant mal, n'étaient point châtiés de leurs supérieurs, à cause que, quand la tête soulïre, tous les autres membres s'en ressentent. » D'un autre côté, Fribourg aver-. tissait ses alliés que si les Genevois passaient à l'hérésie, « on leur rendrait leurs lettres et romprait » le pacte qui unissait les deux cités.

Diverses préoccupations surgirent qui retardèrent pour un temps la solution du problème confessionnel. L'évêque de la Baume et le duc de Savoie intriguaient contre Genève, l'un et l'autre jaloux de rétablir une autorité gravement compromise. Nolite confidere inprincipibus, écrit Balard dans son journal, en 1 527 ; il abandonna l'évêque dont il avait été le soutien. Élu syndic pour la seconde fois, en 1 530, de grands devoirs lui incombent. Les ennemis sont aux portes de la ville, qui est à court d'hommes et d'argent. Les querelles religieuses viennent ajouter au péril extérieur la menace de discordes civiles.

Balard ne voulait pas renoncer au catholicisme, en dépit des objurgations de Farel. Il fut bientôt considéré comme suspect. S'il est encore maintenu dans ses emplois, une opposition sourde d'abord, ensuite active et violente, s'élève contre lui. Après le départ de Calvin, en 1539, il est cité devant le Conseil avec d'autres personnes accusées d'hérésie romaine, puisqu'il fallait être alors l'hérétique de quelqu'un. Balard répondit, avec plus de subtilité que de franchise, que « s'il savait que la messe fût bonne ou mauvaise, il le dirait incontinent et que parce qu'il ne le savait pas, il ne devait pas juger témérairement et qu'on ne devait pas le lui conseiller ; il s'arrête néanmoins à croire tous les articles de la foi, ainsi que la cité les croit. » On lui signifia que, s'il ne se décidait pas à condamner formellement la messe, il aurait à quiter Genève dans les dix jours. Balard

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