TOME I
céda : « Puisqu'il plaît à ces Messieurs qu'il dise que la messe soit mauvaise, il dit qu'elle est mauvaise. » Ce n'est pas là une déclaration bien héroïque. Mais Balard eut la paix et il ne demandait que cela.
Calvin reparut à Genève où, suivant Texpression de Philareste Chasles, il imposa « cette austérité de vie et de doctrine qui seule pouvait assurer l'existence future de la République. » Balard ne pactisait pas, ouvertement du moins, avec les « libertins » ; il ne faisait cependant pas mystère de son peu de goût pour le puritanisme à la mode. Lorsqu'il maria son fils, en 1 541 , il fut même réprimandé et emprisonné à raison de forfaits commis « aux noces, en danses, trompettes » etc. Le 9 février 1542, il est assigné devant le Consistoire, « car il est toujours en plusieurs opinions papistiques, ce qui ne doit être permis. » Il comparaît et « après bonnes admonitions, » il s'engage à vivre et à mourir « dans la vérité du saint Évangile. »
Jean Balard décède en 1555.
Le manuscrit de son journal est une mine extrêmement riche pour l'histoire de Genève, de 1 525 à 1 531 ; il n'a été mis en lumière que dans ce siècle (1854) par M. le D'' Chaponnière. Sans doute les faits consignés par Balard dans ses mémoires furent racontés par d'autres et sont narrés au long, par exemple, dans les Chroniques de Bonivard. Mais le prieur de Saint-Victor est un écrivain officiel et sa partialité n'est point tempérée par son imagination. Au contraire, Balard prend ses notes au jour le jour, dresse protocole de ce qu'il voit et entend, ne subit aucune influence, n'est exposé à aucun contrôle. Et puis, si le style de Bonivard a de la vivacité, de l'imprévu, du charme, si l'historien des Chroniques est doublé d'un philosophe, s'il compare, s'il juge, s'il raisonne volontiers, la langue de la Relation est plus nue, plus fruste, plus d'un marchand de ferraille que d'un lettré, et sa manière ne va pas sans cette tranquillité, cette sécheresse, cette exactitude que l'on rencontre habituellement chez les gens de négoce. Bonivard est plus brillant, sans conteste ; Balard est plus sûr, il est incapable d'entraînements et il est plein de sagesse. Littérairement, c'est honnête, rien de plus, sauf dans les instants où la fibre patriotique tressaille et inspire au chroniqueur des accents de naïve et généreuse éloquence.
Je n'entreprendrai pas d'analyser la Relation de Balard. Cet ouvrage, qui compte plus de trois cents pages d'un texte serré, n'est au fond qu'un carnet de notes, un curriculum vitœ, un journal. Or il n'y a pas toujours de suite dans les événements que le hasard fait
naître à son gré. Celui qui en dresse le procès-verbal, au fur à mesure qu'ils se produisent, n'a pas le loisir ni même le droit d'opter entre ce qui est important et ce qui ne l'est pas. Il retient tout, incidents futiles, grosses aventures, et ce n'est pas le menu fretin qui occupe le moins de place dans les faits et gestes de ce monde. Si rien n'est indifférent aux yeux des amateurs d'histoire nationale ou locale, s'ils raffolent de détails, si l'issue d'une bataille ne les intéresse pas beaucoup plus qu'une décision du Consistoire, les profanes demandent plutôt des renseignements généraux et des vues d'ensemble. Je ne croirai pas traiter Balard avec trop de légèreté, si je me résigne à ne lui emprunter que quelques passages destinés à faire connaître son genre et son talent.
Nous ne possédons pas le commencement du Journal du syndic Jean Balard, Le récit part des premiers mois de l'année 1 525 ; notre chroniqueur venait d'être appelé aux fonctions de syndic. Monseigneur de Genève, Pierre de la Baume, joue le rôle principal et Ton sent que Balard ne lui marchande point ses sympathies. Voici que le duc de Savoie entre en scène, Berne et Fribourg attendent dans la coulisse, et le drame est noué du combat de Genève pour ses libertés. A l'ordinaire, le récit est terne, et bien que la situation soit grave, le bon greffier verbalise placidement.' Quand il décrit le sac de Rome par les lansquenets du duc de Bourbon, il se borne à enregistrer les horreurs commises. . . « De la grande église fut fait une étable. . . Pères et mères tuèrent leurs filles plutôt qu'elles fussent violées et efforcées. Les petits enfants étaient mis au feu si on ne leur donnait argent... Les hommes étaient pendus. » Tout cela est dit sur un ton d'inventaire, avec cette conclusion : « Et tout est jugement et permission divine, à cause des grands péchés contre nature, énormes, régnant dans Rome. »
J'avais parcouru toute la Relation de Balard, dans l'espoir d'y découvrir quelques citations. Il me parut tout d'abord que deux ou trois pages valaient la peine d'être transcrites. A une seconde lecture de mes extraits, je n'en ai plus trouvé qu'un qui fût digne d'être reproduit.
En date du 28 novembre 1530, Genève est menacée par le duc ; les secours que l'on a sollicités de Berne et de Fribourg n'arrivent pas. Enfin l'inquiétude du chroniqueur passe dans ses notes. Les lignes suivantes sont d'un patriote et presque d'un écrivain : « Le 28 de novembre vinrent des nouvelles à ceux de Genève par un de leurs espions que les lansquenets étant à Montbéliard étaient tout
prêts au nombre de dix mille... pour départir et s'en venir par la Bourgogne, à Saint-Claude, àGex, et puis tout à coup prendre Genève d'assaut et y mettre le feu, et puis incontinent s'en retirer en la Bourgogne, pour la crainte des Suisses et faute de vivres, n'en ayant au pays grande somme pour soutenir longuement l'armée. Pour laquelle cause ceux de Genève récrivirent et envoyèrent en diligence à leurs ambassadeurs étant à Berne et à Fribourg lettres pour prier les dits Seigneurs des deux Villes leur vouloir envoyer deux cents hommes pour la garde de la cité et en attendant le gros secours, car Monseigneur de Savoie faisait gros appareil de gendarmes et aventuriers tant italiens que français et tout son pays prêt en armes.
« Et pour ce que moi ai rédigé en mémoire et par écrit les affaires survenues en la cité depuis quinze ans ou seize ans en deçà, ayant désir que ma (mon) dite mémoire demeurât hors des dangers que pourraient survenir à la dite cité, dont Dieu ne veuille, ai envoyé hors du pays en sûreté, afin que pour l'avenir elle puisse tomber entre les mains des amateurs d'icelle et que, pour une autre fois, sur ce se sachent bien conduire. Et pour ce que ai vu la cause du bien et du mal de la dite cité, j'en veux bien avertir. La cause du mal, ce serait orgueil, la cause du bien est humilité, ayant à Dieu son espérance principale plus qu'aux hommes, car en bien faisant ne faut point craindre que toutes choses ne soient propices à la dite cité de Genève, laquelle plaise à Dieu par sa grande miséricorde de l'inspirer de sa grâce et la garder de tous inconvénients. Amen. »
Je n'insisterai pas davantage sur la Relation de Jean Balard ; c'est un document historique avant tout, non une œuvre littéraire.
Aimez-vous les contrastes? Si oui, et si la note protestante vous fatigue, vous allez entendre la note catholique donnée par une femme, Jeanne de Jussie ^ (ou Jussy), qui était religieuse de Sainte-Claire, à Genève, au début de la Réforme. Antoine Froment a dit du mal des sœurs de Sainte-Claire qui, forcées d'abandonner leur couvent, y auraient oublié moins de missels que de « belles ballades et rondeaux d'amourettes. » Il semble que ces accusations soient calom-
^ Senebier, I, 169. Le Chroniqueur de L. VuUiemin, 43, 99, etc. Mém. et doc. de la Soc. d'hist. et d'arch. de Genève^ XX, 119. Bévue savoisienne de 1867, 97. De Montet.
nieuses, car les syndics firent maintes démarches pour retenir à Genève ces inofïensives et bienfaisantes dames. Et puis, la population les eût gardées volontiers, bien qu'elle ne leur ait pas complètement épargné les misères de la persécution.
De Jeanne de Jussie elle-même, nous savons fort peu de chose. Comme toutes les sœurs de Sainte-Claire, elle dut quitter Genève le 29 août 1 535. Elle et ses compagnes fondèrent un nouveau couvent à Annecy, où elles jouirent de la protection du duc de Savoie, Philibert Emmanuel « qui, dit-elle, tant m'a fait de bien et de reconfort qu'on ne le saurait écrire. » Jeanne devint supérieure de son couvent; elle mourut presque centenaire.
Il nous reste de la sœur de Sainte-Claire mieux que des détails biographiques, une œuvre, non point d'un mérite rare, mais remarquable par le naturel et la naïveté du style et non sans valeur pour l'histoire de Genève : Le levain du calvinisme', qui, imprimé pour la première fois à Chambéry en 1 535, fut réédité à diverses reprises notamment en 16H , en 1682, puis en 1853 par M. Gustave Revilliod. Il serait téméraire de réclamer d'une religieuse catholique, expulsée de son monastère, ce que nous renonçons à demander aux théologiens et aux chroniqueurs protestants d'alors : de la modération et de l'impartialité. Il n'y a que des gens passionnés au XVP* siècle, ou qui feignent de l'être. Jeanne de Jussie a l'indignation sincère.
J'ai éprouvé un singulier plaisir à étudier son Levain du calvinisme. Le cœur y parle d'abondance, un cœur candide mais courroucé de femme dévote. En réalité, le livre de Jeanne de Jussie affecte moins la forme d'un pamphlet que d'une chronique, bien que son titre puisse faire augurer le contraire. Il contient un récit incomplet, mais très vivant, des débuts de la Réforme à Genève; les infortunes de l'ordre de Sainte-Claire y prennent, comme bien l'on pense, la plus grande place. Les réformateurs y reçoivent quelques horions. Les Genevois du temps y font assez triste figure. Quoi ! l'on ne peut exiger la sympathie des gens que l'on chasse, ni leurs éloges.
L'imprimeur Hubert Dufonr qui réédita, en 1611, le Levain du calvinisme a soin de le dédier à « illustrissime prince Victor Amé, prince de Savoie et de Piémont. » Celui-ci, « en l'Avril de ses ans, » ne dut point être fâché d'accepter un hommage qui était, du même
' 1 vol. in-8, Genève, 1853, — édition qui reproduit, en fac-similé, celle de 1611. L'ouvrage porte le sous-titre : Commencement de Vhérésie dans Genève.
coup, une attaque dirigée contre Genève. « Je ne sais quel saint et prognostique génie, dit l'honnête typographe savoyard, m'a suggéré dans l'oreille de l'entendement, de représenter devant les yeux de Votre Altesse, ce naïf Tableau du Levain, qui a donné suraccroissement aux hérésies, ensemencées aux quatre coins de l'Europe, à ce que l'impiété de l'objet échauffe son courage à braises et flammes, de laisser fondre son bias victorieux sur le gibier de ces Corbeaux et Satellites de la sainte foi, et que l'Église de notre Seigneur ne soit désormais la spélonque de tels larrons... » Mais la prose de notre religieuse, pour n'être pas moins vive, sera plus littéraire que celle du bouillant Hubert Dufour.
La Chronique de Jeanne de Jussie part du mois de mars 1526. Les ambassadeurs de Berne et Fribourg sont venus à Genève « rebelle contre son prince. » Voici, entre deux événements plus importants, l'épisode conté si gaîmentpar Bonivard, de François Cartelier, accusé d'être de la bande des « bannis et mamelus, » ce qui signifie, des partisans de l'évêque, le « puissant seigneur » Pierre de la Baume. Et nous parvenons, en quelques pages, à l'histoire de ces « gentilshommes de la Cuiller » (I 529) qui furent, pendant longtemps, la terreur de la ville. Les Bernois et les Fribourgeois arrivent, qui « brûlent partout, » profanent les cloîtres et les églises, « logent au couvent, au dortoir » pendant que « les pauvres religieux dorment sur terre froide. » Ce n'est pas tout. Une nuit, « ces Bernois, comme mauvais hérétiques, trouvèrent moyen d'ouvrir le chœur de l'église, et entrèrent dedans, et au milieu de la nef firent un grand feu, puis comme déloyaux chiens enragés et hors du sens, vont prendre le ciboire auquel reposait le très digne sacrement du précieux corps de Jésus-Christ, notre Rédempteur, et vont tout mettre en ce grand feu. En outre, rompirent le tableau du grand autel, moult riche, et brûlèrent toutes les images de bois et rompirent la grande verrière derrière le grand autel, qui était bel et riche et par toutes les chapelles où il y avait des images en taille des glorieux Saints et Saintes, rompirent et gâtèrent tout, qui était chose pitoyable à regarder ; et par toutes les églises où ils purent entrer, firent le semblable. » Ceci ne concorde guère avec les appréciations du Marchant de Genève, d'après lequel les Bernois rendirent « bonne et droite justice à chacun, ainsi qu'ont toujours fait les Allemands. » Il y a bien des vérités en ce monde ; les vérités de l'un sont mensonges pour l'autre, et, d'habitude, la sagesse consiste à se tenir in mediis. Je n'en finirais point, si je voulais énumérer, d'après Jeanne de Jussie,
les méfaits de ces « hérétiques. » Les Genevois étaient partagés de sentiment sur la conduite des troupes bernoises ; « aucuns en étaient marris et piteux ; les autres joyeux et se moquaient mauvaisement. » Laissons-là les exagérations de la religieuse et voyons ce que devenaient, en l'occurence, les sœurs de Sainte-Claire.
Elles vivaient en « grande crainte, » vu la fureur que les « eidge- )iots, » montraient « aux gens de dévotion. » Elles envoyèrent aux syndics et conseillers une requête, « par moi écrite, » dit la sœur de Jussie, et demandèrent ou d'être protégées, ou de pouvoir « sortir hors de notre couvent et de votre cité sauves. » L'autorité pria ces dames de ne se « mélancolier de rien ; » elles ne furent pas tranquillisées pour autant, et l'ère des petites vexations commença pour elles. Des « mauvais » cherchent à leur « faire mal ; » comme elles sont « toutes les nuits en vigile, priant Dieu pour la sainte foi et le pauvre monde, » les méchants sont « miraculeusement repoussés de Dieu. »
En 1531 , la peste éclate à Genève. Des criminels « engraisseurs ou infecteurs de peste, » ont ourdi un complot, « qu'ils feraient mourir tous les principaux de la ville pour seigneurier en icelle. » On les découvre heureusement, car ils ne se sont pas assez cachés « de prendre l'infection de peste, d'en frotter les verrous des portes, de jeter des fruits par les rues ou laisser tomber quelque mignotise, » en sorte que ceux « qui les dressaient étaient frappés. » Les sœurs de Sainte-Claire furent préservées du fléau.
Nous avons en 1 532 le fameux « appointement de Payerne. » Cet événement politique n'arrête guère Jeanne de Jussie, qui préfère nous conter comment furent « abattues » les églises de Saint-Victor et de Saint-Laurent, comment, par « un miracle fait à Genève » un luthérien qui avait coupé les deux bras de la statue de saint Benoit, mourut aussitôt de la peste, comm.ent « sept cents catholiques défirent neuf mille hérétiques » près de la ville de Zurich. Entre temps, notre écrivain rappelle les infortunes des sœurs d'Orbe, qui avaient eu le courage de « traîner par les cheveux hors de l'église en grand déshonneur, » un certain Christophe Hollard, trop dévouera la cause de l'hérésie. Jeanne de Jussie a même, au plus fort de ses tribulations, la naïveté de nous apprendre qu'une « noble bourgeoise, par sa dévotion, enfanta une fille miraculeusement, carelle avaitdemeuré trente et un ans avec son mari sans avoir lignée, et était déjà fort âgée et hors d'espoir d'avoir enfant. »
Nous sommes toujours en 1532. Les Turcs ont envahi la Hongrie
et Jeanne jsaute bravement des Genevois au Grand Turc. Elle ne retourne à sa ville qu'après s'être étendue longuement sur le grave péril qui menace la chrétienté. L'apparition d'une comète — « qu'elle a vue, et de la signifiance, Dieu le sait » — lui fournit sa transition. Les Ilots de l'Iiérésie montent. Guillaume Farel est à Genève. Les prêtres lui défendent de prêcher au temple; « ils s'assemblèrent devant la maison de Monsieur le Vicaire, » étant au nombre de quatre-vingts environ. « Tous bien armés et embàtonnés, pour défendre la sainte foi catholique et prêts à mourir pour icelle, ils voulaient de maie mort faire mourir ce méchant. » L'aveu est franc, au moins. Les prêtres intimèrent à Farel l'ordre de sortir de sa demeure et de « vider hors de la ville avec ses deux compagnons, sur peine de feu. » Comme il regimbait, « deux des seigneurs chanoines le vont menacer par grosses paroles, disant puisqu'il ne voulait sortir de bon gré, et de par Dieu, qu'il sortit de par tous les grands diables, dont il était ministre et serviteur. Et l'un d'eux lui donna un grand coup de pied et l'autre de grands coups de poing sur la tête et au visage, et en grande confusion le mirent dehors avec ses deux compagnons. » Ces procédés d'argumentation ne scandalisent point l'excellente dame. Elle a même l'air de juger la discussion trop courtoise. La fin du récit est pleine d'éloquence : « A cette heure survinrent Messieurs les syndics et tout le guet de la ville avec leurs hallebardes, disant à Messieurs de l'Église qu'ils ne fissent aucun mauvais coup et qu'ils venaient pour faire bonne justice, et sur ce prirent le chétif et le conduisirent; mais ces bons prêtres ne s'en pouvaient contenter, et quand ils passaient devant eux, le (Farel) cuidaient transpercer au travers du corps, mais un des syndics le retira par le bras, de quoi plusieurs furent marris que le coup ne prît bien. Et quand il passait par les rues, hommes et femmes criaient qu'on le devait jeter dans le Rhône. Le lendemain, jour de saint François, il fut mis en un petit bateau et ses compagnons, bien matin, de peur qu'ils ne fussent aperçus, et se retira à Montât, ville des alliés et déjà pervertie de ces prêcheurs malheureux de l'Antéchrist. » 11 serait curieux de rapprocher cette narration de celle de Froment, qui est sensiblement différente. Les « bons prêtres » n'y allaient pas de main morte, comme on voit, et Jeanne applaudit.
Ce dont elle ne se félicite point, c'est que les « prédicants » reviennent à Genève et que les luthériens « croissent journellement. » Elle signale en quelques mots le sermon du Molard fait par Antoine
Froment et se répand en gémissements sur la « pertinacité de ces hérétiques. » Le 23 mars 1533, il y a derechef un « merveilleux tumulte » à Genève. On s'est décidé, à supprimer le luthérianisme en supprimant les luthériens, « pires que les Turcs. » Les esprits sont surexcités ; « le fils bat contre le père, la fille contre la mère. » Des querelles sanglantes s'élèvent entre les deux partis. Les syndics réussissent à obtenir une sorte de trêve armée. Monseigneur de Genève, qui ne se plaisait qu'en dehors de son diocèse, réapparaît en ville, après cinq années d'absence « pour remédier à ces adversités. » Le lendemain de son arrivée, il fait, « de sa claire et belle voix, en langue intelligible à chacun » une exhortation au peuple. Puis, comme il ne se sent pas très sûr en la cité, il repart incontinent, « de quoi tous les chrétiens furent grandement marris. »
J'ai parcouru d'une marche pressée le premier livre du Levain du Calvinisme. J'espère avoir donné quelque idée de la manière et du style de Jeanne de Jussie. Le second livre est intitulé : « Comment le pape Clément VIT vint à Marseille Tan '1531, » mais il n'y est parlé que de Genève ; Clément VII joue un rôle purement décoratif dans le titre. Entre autres, Jeanne décrit l'envahissement du couvent de Ste-Claire pas les hérétiques. Le morceau est digne d'être cité :
... « Puis, sur les vêpres que les sœurs de Ste-Claire disaient le service, les portes de l'église (par inadvertance) étant demeurées ouvertes, aucunes bourgeoises y étaient allées visiter les sœurs qui chantaient vêpres, et tous ensemble levant les têtes et à pleine gorge se mirent à crier, hurler et bramer comme loups enragés, que jamais tel cri en enfer, tant fut hideux, ne fut ouï, et le faisaient pour empêcher le divin service ; mais notre Seigneur fortifia le cœur des sœurs que, sans faire aucun semblant de les apercevoir, mais toutes ensemble et de même accord, haussèrent leurs voix tellement qu'ils ne les purent corrompre, ni faire cesser de chanter pour bruit qu'ils fissent, et allèrent disant les psaumes jusqu'au Chapitre. Quand ces luthériens virent qu'ils n'en pouvaient plus, vont décharger leur maudite intention sur une croix de bois qu'ils mirent par pièces, la jetèrent dedans le puits de devant le couvent, et prirent une image de sainte Ursule qui avait le pied enchâssé de reliques, car ils y faisaient l'offertoire, et la dérochèrent par-dessus les degrés et pardessus le pavé en la rue pour la rompre, et la jetèrent aussi au puits, dont les sœurs furent grandement marries. » On devine que la Réforme sera maîtresse du terrain. Ses adeptes ne se réunissent
plus en conciliabules secrets ; ils atta(|uent et opposent ouvertement leur culte au culte encore officiel. Messieurs les syndics se défendent mollement. Quant à l'évoque, il s'amuse dans l'un de ses châteaux. Et voici que Farel et Viret « prennent possession et résidence au couvent de St-François, » (|ue les religieuses de Ste-Claire n'osent plus môme aller en leur jardin, tant « les mauvais garçons » leur chantent des chansons déshonnôtes, que ces « chiens » de luthériens dépendent les cloches de Notre-Dame de la Grâce !
La Réforme est victoriense. Dans le troisième livre : « L'ordre qui fut tenu et observé à la dispute qui fut 'ci-devant dénoncée, » Jeanne de Jussie relate une « conférence » entre les sœurs de Sainte- Claire et les syndics, accompagnés de « plusieurs autres grands hérétiques. » Ce n'est « pas le métier des femmes de disputer, » objectera la mère abbesse, aux intrus qui s'introduisent dans le monastère. Et l'on dispute quand même, et la mère abbesse a de solides raisons à faire valoir, et les syndics en sont « troublés, » et en sont troublés aussi « le chétif prédicant Guillaume Farel, et Pierre Viret et un misérable frère cordelier, qui ressemblait mieux à un diable qu'à un homme. »
Je ne puis retracer au long les angoisses des dames de Ste-Claire, les injures qui leur furent prodiguées, les tourments et les misères (ju'elles eurent à supporter. Il me faudrait résumer tout le quatrième livre : « S'ensuit la violence qui fut faite au Couvent et aux religieuses de Ste-Claire. » Il m'est impossible également de m'étendre sur le cinquième livre : « Les actes abominables qui furent faits aux religieuses de Ste-Claire, » ni de montrer « leurs piteux sanglots, larmes et douleurs. » Le sixième livre a pour objet la « conclusion de la douloureuse départie des dames de Ste-Claire ; » les septième et huitième enfin : « Comment notre Seigneur conduit les sœurs de Ste-Claire, ensemble l'honneur et le bon accueil qui leur est fait par où elles passent, » et « comment après le travail et doléances des pauvres rehgieuses de Ste-Claire furent mises honorablement dans le monastère, » qu'elles fondèrent à Annecy, comme l'on sait.
Tel est ce Levain du Calvinisme, œn\re naïve et passionnée, fort intéressante à bien des égards et l'une des chroniques les plus mouvementées que nous ayons des débuts de la Réforme à Genève. On n'attendra pas de la religieuse de Ste-Claire qu'elle soit impartiale. On ne lui demandera pas de n'admettre qu'après examen scrupuleux les renseignements, qu'elle ne tient que de seconde main. Cloîtrée dans son monastère, elle a recueilli les bruits de la rue.
racontars et commérages, histoires amplifiées ou travesties, accusations tragiques, tout ce qui pouvait servir son parti. Reconnaissons cependant qu'elle n'a pas rejeté tout ce qui n'est point à la louange des catholiques ; mais c'est à son ingénuité que nous le devons, plutôt qu'à son amour désintéressé de la vérité. Et puis, elle polémise volontiers et l'on ne s'est jamais fié d'une manière absolue aux appréciations ni même aux affirmations des polémistes. Jeanne de Jussie fut de son temps ; son sexe ne nous ofïre pas même une garantie d'exactitude. Prenez d'ailleurs Bonivard et Froment, prenez Balard et Roset eux-mêmes ; tous sont trop militants pour être crus sur parole. On contrôlera l'un par les autres ; ce sera le seul moyen de ne pas s'écarter trop de la réalité. L'imprimeur Dufour a beau nous dire que le Levain du Calvinisme est un « rapport tout nu et sans fard de langage. » Nous sommes des sceptiques et les « monstres genevois » qui ont embrassé la Réforme ne nous inspirent pas toute l'horreur dont furent saisis la sœur Jeanne et son éditeur de l'an \iy] \ .
Quant au style du Levain, je suis fort embarrassé pour le juger ; il n'y a point de style, pas de préoccupations littéraires dans ces pages écrites à la hâte, dans un but de propagande et qui s'adressaient au public d'alors, en somme peu cultivé. Au reste, Jeanne de Jussie, bien que femme intelligente, n'est pas instruite ; elle n'est pas non plus de l'ordre des esprits supérieurs. Sa phrase, qui n'est pas toujours correcte, a de l'abandon et de la grâce ; elle péchera contre la grammaire, elle n'en aura pas moins dans l'allure, ce charme et cette vivacité de la littérature de premier jet. D'autres furent plus savants et plus habiles ; nul ne s'est livré davantage, avec ses partis-pris et ses passions, que « la Maîtresse qui a tissu son ouvrage au milieu des ténèbres de l'abominable Genève. »
Il est rare que la vérité soit lyrique. François Bonivard' eut le périlleux honneur ou la chance extraordinaire d'inspirer un grand poète.
' Journal helvétique, 1784, mars, 235-25(3. Mém. et doc. de la Soc. dliist. et d^arch. de Genève, IV, 137 et s. Chillon, par L. Vulliemin (1 vol. in-16, Lausanne, 2™« éd. 1852), 118 et s. Notice en tête du tome I des Chroniques de Genève (éd. de 1831). Bibliothèque de VÉcole des Chartes, 2'no série, II, 385. Matériaux pour Vhist. de Genève par J.-B.-G. Galiffe (2 vol. in-8, Genève, 1829, 1830), I, introduction, pass. Genève et ses poètes, par Marc-Monnier, 22 et s. Senebier, I, 131.
Lord Byron l'a chanté en des vers immortels. Le sonnet dans lequel il a voulu corriger les inexactitudes de son poème est encore un dithyrambe : « 0 Chillon! tu es un lieu sacré, et le pavé de ta prison est un autel ; comme si de froides pierres eussent été un tendre gazon, elles ont conservé la trace des pas de Bonivard. Puisse cette empreinte des souffrances de la vertu persécutée provoquer à jamais le châtiment céleste sur la tête des tyrans!... » Ainsi naissent les légendes 1
Byron avait embelli et popularisé une tradition qu'Antoine Froment, un contemporain, a rapporté dans ses Actes et gestes merveilleux' : « Monsieur François Bonivard, seigneur de Saint-Victor, homme fort savant de son temps, qui avait été prisonnier par l'espace de six ans, au profond de la forteresse, sur la roche auprès de l'eau, lequel avait fait en soi ébattant et piéteyant un petit chemin qu'on appelle : vionnet, engrevé sur la roche, tant se pourmenait-il, en composant beaucoup de menues pensées et ballades, tant en latin que en français, ainsi qu'il est accoutumé à faire. » Ce « vionnet, » creusé dans le granit par le prisonnier de Chillon, fut pour Bonivard le chemin de la gloire. N'évoquait-il pas le souvenir d'une longue captivité et d'une infortune en somme dignement subies? Les poètes ont jonché de feuilles et de Heurs de laurier le cachot de Bonivard. Les peintres, Delacroix en tête, ne sont pas demeurés en arrière. On a préféré lire des vers, admirer des tableaux, à consulter la prose de l'histoire. Et voilà comment un joyeux compagnon, un polémiste acerbe, un mari fort éprouvé, un protestant fort tiède malgré la guerre de plume qu'il fit au saint-siège, un brave homme de science et d'esprit, mais point héroïque du tout, est devenu le patriote sublime de la nouvelle Genève. Il faut en rabattre. Pour son bonheur et pour notre satisfaction, le prieur de Saint-Victor regagne en talent ce qu'il perd en vaillance.
Tout le monde n'a pas vu Bonivard par les yeux de Byron.
Galerie suisse, par E. Secrétan 1, 274 et s. Les Suisses et Genève, par A. Roget. De Montet. Pass, les Histoires de Genève de Spon, Bérenger, Picot, Roget, etc. Études littéraires sur les écrivains franc, de la Béform., par A. Sayous, I, 357, et s. Bévue des Deux-Mondes du 1 août 1869. Le Chroniqueur de L. Vulliemin, 13 et s., 25 et s. Journal des savants, année 1870, 473 et s. (la première partie d'un article de Littré sur la langue de Bonivard).
' Bonivard lui-même a raconté la chose en quelques mots, dans une addition à sa traduction française de la Chronique des Ligues de Stumpf ; mais cette traduction étant demeurée manuscrite, c'est Antoine Froment qui a le premier mis en lumière la légende du chemin empreint sur la roche, — légende qui inspira lord Byron.
M. J.-B.-G. Galiiïe n'a pas craint de traiter Bonivard de « champignon vénéneux, né des ordures d'un prêtre. » Quand les savants se* mêlent d'invectiver, ils ne font pas les choses à demi. Nous allons voir que ni Byron, ni M. Galiffe n'ont observé de mesure et que, si Bonivard est un caractère médiocre, il n'en est pas moins l'une des intelligences les plus primesautiéres, l'un des écrivains les plus nerveux et, somme toute, l'un des cas littéraires les plus intéressants de la Réforme.
Comme il le dit quelque part, François Bonivard est « sorti de maison anciennement réputée noble. » Il n'ajoute pas qu'il est Savoyard d'origine; nous réparerons cet oubli. L'un de ses ancêtres fut la tige des seigneurs de Greilly et de Lompnés. Des membres de sa famille sont mentionnés fréquemment dans les Chroniques de Savoie. Lui-même naquit à Seyssel, en 1493. 'Un de ses oncles, Jean-Amé Bonivard, prieur de Saint-Victor, puis chanoine de Genève, prit soin de sa première éducation. En 1513, nous le trouvons à Fribourg en Brisgau, étudiant le droit et acquérant cette connaissance de la langue allemande qui lui permettra de servir d'intermédiaire entre les Suisses et Genève. Vers la fin de l'année 1514, il perdit son oncle, qui avait, dès 1510, renoncé en sa faveur au prieuré de Saint-Victor. Ce prieuré fut la source de bien des inquiétudes et de bien des ennuis pour Bonivard. Jean-Amé ayant fait fondre trois couleuvrines pour protéger son domaine contre les incursions du baron de Viry, avait disposé par testament que l'on convertît en cloches pour Saint-Victor le bronze de ces canons. Mais Genève s'empara des couleuvrines, grâce à la complaisance de Bonivard; quand le duc de Savoie les réclama, la ville ne consentit point à les rendre. De là, rancune du duc contre Genève et contre le jeune prieur.
Bonivard voyagea beaucoup à .la suite du décès de son oncle. Il continua ses études juridiques à Turin en 1517, visita Rome en 1518, et vit de fort près la société cléricale d'alors. De retour à Genève, il fut circonvenu par chacun des deux partis qui tenaient, l'un pour l'annexion à la Savoie, l'autre pour l'indépendance de la cité. Son amitié était d'autant plus précieuse que son prieuré, embrassant plusieurs villages autour de Genève, avait de l'importance pour la défense comme pour l'attaque de la ville. Il fît, sans longtemps hésiter, cause commune avec les patriotes. Il fut parrain d'un enfant de Berthelier, le chef des adversaires du duc. Berthelier doit même avoir dit à Bonivard, le jour du baptême : « Monsieur
mon compère, touchez là; pour l'amour de la liberté de Genève, vous perdrez votre bénéfice et moi la tête. » La prophétie s'accomplit, au rebours de tant d'autres. D'iiumeur aventureuse et se plaisant à la lutte, Bonivard cacha si peu ses sympathies que le duc Charles tenta d'abord de le séduire, puis, n'y étant parvenu, de le supprimer, comme on faisait alors des gens dont on n'aimait pas la figure ou le caractère.
Deux individus, qu'il croyait de ses amis, le livrèrent à son persécuteur le 5 avril 1519. Enfermé à Gex, notre prieur accepta fort mal cette initiation aux vertus héroïques. Il serait malaisé au plus déterminé des panégyristes de 'célébrer le prisonnier de Gex ; le parallèle avec le Prisonnier de Chillon de lord Byron ne se soutiendrait pas. Toute la fermeté d'âme de Bonivard éclate dans une lettre au duc ; il s'y reconnaît humblement sujet de Savoie, conjure son prince d'être miséricordieux, avoue que ses actes furent ceux d'une tête légère, prend l'engagement de se conduire désormais en ecclésiastique soumis et en Savoyard fidèle. Charles III garda l'épître — et l'écrivain, qui revit Genève, deux ans après seulement, grâce encore à mille démarches de sa parenté. Mais, entre temps, son prieuré avait passé aux mains d'un cousin du pape, Léonard de Tornabons.
Saint-Victor n'était pas un bien à dédaigner, puisque l'usurpateur en avait amodié la jouissance pour six cent quarante écus d'or. En dépit d'efforts persévérants et d'incessantes intrigues, malgré l'appui des cantons suisses attachés à Genève par les liens de la combourgeoisie, Bonivard échoua dans son dessein, bien légitime, de mettre fin à sa situation de prieur in parlihus. Comme il était du clergé, moins par l'amour du christianisme que par la passion de son bénéfice, il éprouva chagrin et colère de son insuccès. Il recommença de plus belle, pour se venger, sa campagne contre l'influence savoisienne à Genève, travaillant de la langue, de la plume et, au besoin, de l'épée. La ville essaya de lui offrir une consolation, qu'il jugea peu propre à calmer une aussi grande tristesse, en demandant pour lui une prébende de chanoine ; les négociations nouées dans ce but n'aboutirent même pas. Bonivard, que sa villégiature forcée à Gex n'avait nullement empêché de contracter dettes sur dettes, Bonivard qui n'avait plus les revenus de Saint-Victor pour satisfaire ses créanciers, race impatiente, Bonivard imita ces fils de famille qui retrouvent, dans leur bourse vide, le souvenir de la maison paternelle : il résolut de visiter ses parents, qui n'avaient point quitté le village de
Seyssel. De là, il comptait se rendre à Fribourg, dont il était bourgeois.
Muni d'un sauf-conduit, que le duc avait mis beaucoup d'empressement à lui accorder, l'ex-prieur de Saint-Victor entreprit son voyage. A ^on retour, prés de Sainte-Catherine, il fut assailli par des émissaires de Charles III, qui l'emmenèrent à Chillon, où il entra le 26 mai 1530 pour n'en sortir que le 1^' avril 1536. Il raconte luimême qu'il fut traité avec certains égards pendant les deux premières années de sa captivité. On le descendit ensuite dans les souterrains creusés au-dessous du lac; c'est là, suivant la légende, que ses pas marquèrent sur la roche ce « vionnet » dont nous a parlé Froment et qui inspira lord Byron. Se borna-t-il, comme le veut la version que j'ai rapportée plus haut, à composer « beaucoup de menues pensées et ballades ? » J'en doute un peu ; mais si le fait était vrai, il donnerait à penser que le martyre de Bonivard ne fut point sans distractions. Il est probable que le prisonnier de Chillon amassa, contre la Savoie, contre l'évêque de Genève, Pierre de la Baume, qui avait été le complice du duc, contre les grands et les prêtres, cette ample provision de haine qu'il a répandue en plusieurs de ses livres. Il est naturel aussi de supposer qu'il se prépara sans trop de peine à embrasser la Réforme, victorieuse à Genève au moment de sa délivrance.
Quoi qu'il en soit, Saint-Victor avait été détruit en partie, durant l'absence de Bonivard, et voué à une autre destination ensuite de la sécularisation des biens du clergé par la ville. Celle-ci ne se fît point faute de dédommager une victime qui entendait ne point soufïrir pour la seule gloire. Mais ne pouvant se résigner à la perte d'un riche bénéfice, relancé par tous les créanciers qui l'avaient laissé tranquille à Chillon, n'étant pas d'humeur à sacrifier ses habitudes de vie facile et dépensière, Bonivard formula de très vives réclamations. Berne intervint même, sur ses instantes prières. Enfin, de guerre lasse, Genève consentit à lui fournir une pension de cent quarante écus d'or et à lui abandonner la jouissance viagère d'une maison en la cité. Des héros moins chantés que l'ex-prieur se sont montrés plus accommodants. Il estimait sans doute plus profitable de bien vivre que de bien mourir pour sa patrie.
Genève et Bonivard redevinrent amis. Lui avait embrassé la Réforme sans ardeur, y trouvant son avantage. Selon M. Galifïe, il n'abjura même le catholicisme que « pour avoir un prétexte de renoncer à des vœux gênants, » — qui ne le gênaient guère, car son
caractère ecclésiastique ne l'avait pas préservé de certains écarts tolérés par It's mœurs fort dissolues de son siècle. Bonivard suivait le courant.
^Néanmoins, il paraît fatigué d'un célibat qui n'avait rien d'austère. Le mariage l'attire. Les misères conjugales qui viendront fondre sur sa tête ne le décourageront pas. Si l'on veut par force voir en Bonivard un héros, je dirai qu'il fut un héroïque épouseur. En effet, la constance qu'il manifeste en affaires matrimoniales eût été digne d'un meilleur sort. Sa première femme est une Bernoise, Catherine Baumgartner; elle n'a pas d'histoire, ce qui est tout à son honneur. En 1 544 — il a cinquante et un ans — les registres de la ville nous apprennent qu'il est remarié à Jeanne Darmeis, deux fois veuve ellemême. Cette union entre personnes d'âge et d'expérience, prouverait que les mariages de raison ne sont pas toujours raisonnables. Les querelles de ménage ne cessent pas. Humeur acariâtre de Jeanne Darmeis, frivolité de Bonivard, l'une ou l'autre, l'une et l'autre peut-être, troublent leur hyménée dès le lendemain de la noce. Connue dit Voltaire, dans Zadig, leur lune de miel fut une lune d'absinthe; l'avenir ne démentit pas les promesses d'aussi aimables débuts. S'il suffisait d'être un mari malheureux pour devenir un historien, je sais bien quel genre littéraire serait le plus cultivé. 11 semble que les démêlés conjugaux de Bonivard, et ceci n'a pas lieu de nous surprendre, lui firent détourner les yeux du présent pour les reporter vers le passé. Jeanne Darmeis nous aurait-elle valu les Chroniques de Genève? La chose est vraisemblable. Chassé de son foyer, Bonivard se réfugia dans les archives ; comme on ne le rappelait point, il y demeura.
Mais Jeanne Darmeis meurt en 1552. Quelque temps après, M. de Saint- Victor, — pour lui décerner le titre que lui donnent les registres de la ville, — M. de Saint-Victor est conquis par les grâces d'une autre veuve, Pernette Mazue qui, bien que veuve, ne fut pas une Jeanne Darmeis.
Les infirmités l'assaillent, toute sorte de revers l'accablent ; il n'en prend pas moins une part très active à la vie politique de Genève. Il se joint à Calvin dans la lutte de celui-ci contre les joyeux et libres esprits que l'on a cru flétrir du nom de « libertins. » Le pape de Genève aurait-il donc été sympathique à Bonivard ? Non point. L'intérêt, le désir de s'épargner des ennuis, le souci d'être avec le plus fort, ses embarras financiers firent jouer à Bonivard un rôle contre lequel protestaient son tempérament et son passé. Il avait à s'excuser
encore du peu de zèle qu'il montrait à servir la religion. Le Consistoire protocole, à la date du 1 6 avril 1 563, que « d'aller au prêche, M. de Saint-Victor ne sait ce que c'est. » Il convenait que Bonivard expiât ses fautes de mauvais chrétien, et nous verrons avec quelle àpreté, quelle passion, quelle injustice il s'attaque au parti dont l'un des chefs était François Berthelier, son propre filleul.
Sa troisième femme décédée, nous reprenons Bonivard en flagrant délit de cette seule variété d'héroïsme qu'il ait jamais eue. Son quatrième et dernier essai de bonheur à deux aboutit à un désastre. Il avait près de soixante-dix ans. En 1 565, Catherine de Courtaron, sa femme, une ancienne religieuse, échappée de couvent, fut accusée d'adultère, et, mise à la torture, confessa son crime. L'aveu de sa faute ne lui avait-il pas été arraché ? Nous l'ignorons. Elle fut noyée par la main du bourreau. Bonivard lui-même, si nous nous en rapportons à M. Galiffe, tenait Catherine de Courtaron pour innocente. Si, au cours de son interrogatoire, il ne cherche point à la sauver, il ne la charge pas non plus. Tout ce qu'il lui reproche, « c'est de l'avoir battu quelquefois, quand, il faisait venir des amis pour boire avec lui. » Bonivard, le Bonivard de Chillon et de Byron, Bonivard battu par sa femme, quel terrible coup porté à la légende ! Et quelle lumière jetée sur Thomme en qui l'imagination du peuple et des poètes salue un apôtre et un martyr de la liberté I
Une aussi terrible catastrophe devait empoisonner la vi&illesse de M. de Saint-Victor; il s'éteignit vers la fin de l'année 1570, léguant tous ses livres à la ville et préparant ainsi la fondation de la Bibliothèque de Genève.
Cette biographie, trop longue bien qu'écourtée, était, je crois, nécessaire. Si, comme l'enseigne la critique moderne, l'homme est inséparable de l'écrivain, si l'auteur explique l'œuvre, il fallait connaître celui-là pour juger celle-ci. Et maintenant, que subsiste-t-il du Bonivard de la tradition? Hélas ! peu de chose. Au lieu d'un caractère antique, d'une noble victime de l'iniquité,* nous avons un moine défroqué, un bon vivant tracassé par cette « faute d'argent » dont parle Rabelais, un patriote toujours pendu aux crochets de la République, un vert-galant opiniâtre, un ami peu constant, avec les Berthelier, la veille, avec Calvin, le lendemain, mais un historien de franche allure à ses heures, un philosophe à l'esprit ouvert, un polémiste mordant, un politique avisé et sans fanatisme, un homme enfin qui, pour me servir d'une curieuse appréciation de Rousseau, « aima la liberté, quoique Savoyard, et fut tolérant, quoique prêtre. » Ce