TOME
qu'il y a lieu de marquer encore, pour être tout à fait équitable, c'est qu'il eut le bon goût de ne mettre ni en prose ni en vers le récit de sa captivité à Chillon. D'honnêtes prisonniers se sont métamorphosés en auteurs classiques pour avoir décrit leurs souffrances, peut-être moindres que celles de Bonivard. Lui s'est à peine souvenu de ses malheurs, dans son œuvre ; il fit mieux que de les supporter tranquillement, ce qui n'est point aisé, il en parla peu, ce qui est original. Saluons cet exemple ! Il ne sera pas imité ; il n'en est que plus beau .
Dans Genève et ses poètes, Marc-xMonnier exprime cette idée, à laquelle je souscris de tout mon cœur : « Quand on étudie Bonivard de prés, si le héros diminue, l'écrivain grandit, et c'est tant mieux pour notre siècle, qui a plus besoin d'anciens écrivains que d'anciens héros. » Oui, l'écrivain grandit. Que chez Bonivard la langue soit loin d'être formée, qu*il maltraite le français à coup de patois savoyard et de dialecte genevois, qu'il n'ait pas de style à proprement parler, j'en tombe d'accord et nul n'y contredira. Et encore n'est-il pas juste de prétendre que le chroniqueur de Genève n'a point de style. Étudiez avec attention sa phrase qui, parfois embarrassée, d'un tour gauche et pesant, se relève tout à coup, alerte et pimpante comme du Montaigne ! Ses incorrections sont déplaisantes, quoique explicables, son vocabulaire est assurément bien mêlé, sa syntaxe est pauvre de régies ; il arrive souvent que ces défauts aient une sorte de charme. N'est-ce rien, en effet, que la liberté, la fantaisie, la couleur, la vie? N'est-ce rien que Taccent du terroir, ce parfum, qui a plus de force que de distinction, mais ce parfum qu'exhalent les fleurs du pays ? Ses imparfaits du subjonctif peuvent étonner (il dira : qu'ils mangeussent, qu'ils prêchissent, qu'ils marchissent), ses provincialismes peuvent choquer (il dira : ampreux pour « tout d'abord, » il emploiera le mot gry pour : « n'a plus rien, » il écrira dou pour « dont, » etc.), son orthographe elle-même pourra blesser les puristes ; il a le « parler succulent » que nous admirons dans les Essais; il a de la souplesse, du caprice, de la naïveté, de la hardiesse, qualités de premier ordre en littérature, car elles suffisent, réunies, à constituer l'originalité d'un écrivain. Tout le monde relira Bonivard ; de plus illustres que lui ne seront jamais lus jusqu'au bout. Au reste, il est bien armé pour entrer dans la carrière des lettres. Il connaît le droit civil, le droit canon et ce que ses contemporains savent de droit public; il possède le latin, l'allemand, l'itaHen, le grec, mieux peut-être que le français de l'île de France; il a vu beaucoup
de choses, approché beaucoup de gens, beaucoup épluché de volumes ; il est une intelligence dégourdie que les préjugés effleurent sans l'atteindre sérieusement; il est un laborieux, par surcroît, et, à l'occasion, un méditatif. Cela ne fera pas encore un historien ; cela me paraît un beau bagage pour un auteur, au XV!"* siècle et à toutes les époques.
Ces observations générales rendront plus sensible le mérite de Bonivard et familiariseront avec sa manière. Il a débuté jeune. Ne s'affuble-t-il pas, en 1517, à vingt-quatre ans, du titre de poètelauréat ? Où fut-il couronné? Pour quelle œuvre ? C'est un mystère. Lui-même est sur ce point d'une extrême discrétion. Jusqu'en 1 542, et sauf un mauvais dizain consacré à la mémoire de Jean d'Erlach, nous n'avons en Bonivard que le prisonnier de Chillon, personnage captivant à coup sûr mais nullement littéraire. Il fallait toutefois qu'il jouît, vers ce temps, d'une certaine réputation comme écrivain, pour que la Seigneurie le chargeât de composer, à la suite du syndic Ami Porral, ses fameuses Chroniques de Genève, Était-il bien l'homme patient et minutieux, impartial et rassis, qui pût mener à chef cette importante besogne? J'en doute, sans m'en plaindre. Bonivard n'aura point la gravité que l'on exige d'un historien, ni l'esprit de méthode, ni surtout l'impersonnalité. Comment voulez-vous que ce batailleur soit un narrateur impassible d'événements quorum pars magna fuit ? Comment voulez-vous qu'il se borne à enregistrer des faits soigneusement étayés de preuves, sans une date inexacte, sans une addition peu authentique ? Il a bien dit quelque part : « Il suffit que l'historien ne mente pas. » Mais c'est là parole de Bonivard. N'allez pas croire cependant qu'il fût un chroniqueur frivole, que le passé de Genève lui fournît un simple prétexte à divaguer agréablement I De 1 542 à 1 544 il se prépare à remplir la haute mission qui lui a été confiée, se livrant à des études générales, compulsant des documents, pillant les bibliothèques. Un historien moderne, fût-il de Germanie, ne serait pas plus méticuleux. Il entend lire les actes originaux ; il réclame un secrétaire pour l'aider dans ses recherches ; il priera les conseils de déléguer des témoins d'âge et d'expérience pour contrôler ses relations de faits contemporains. D'ailleurs, il a écrit : «Je puis me vanter qu'il n'y a homme en ville qui soit informé mieux que je ne le suis des affaires de Genève, ni qui se soit mieux étudié à les garder à mémoire, et à bon droit, car j'ai souvent eu l'oreille tirée pour m'en souvenir. » Il est vrai qu'il avoue aussi « prendre de çà de là et revendre comme on lui a vendu. »
En possession des matériaux indispensables, il eut le tort de les utiliser avec trop de précipitation. Dés l'année 1547, il a poussé la rédaction des Chroniques jiisqiC en I 527 ; en 1 549, il les avait poursuivies jusqu'en 1531, traduisant dans l'intervalle, pour se faire la main, le traité de Postel sur les Magistrats d'Athènes, les Chroniques des Ligues ainsi que le Concile de Constance de Stumpf. L'achèvement de l'œuvre date de 1 550.
Calvin et quelques conseillers reçurent le mandat d'examiner les Chroniques de Genève, que Bonivard songeait à publier ; ils y trouvèrent nombre de traits assez vifs pour mécontenter les combourgeois de Berne et de Fribourg ; ils reprochèrent à l'auteur les négligences et les familiarités de son style. Tant et si bien que le Conseil « arrêta de lui répondre que pour maintenant et jusqu'autrement soit avisé, l'on n'imprimera point. »
Les Chroniques de Genève furent éditées pour la première fois, en 1831, par D. Dunant (4 tomes, en 2 vol. in-12). Quelle en est la valeur historique et littéraire ? Jusqu'au XVl™^ siècle, Bonivard se sent mal à l'aise. Ses informations sont décidément peu copieuses, bien qu'il ait raconté à peu près tout ce que l'on savait de l'ancienne Genève, vers 1 550. Son récit manque d'étoffe, sa langue, de souffle. Ses successeurs, Michel Roset, Gautier, Leclerc et d'autres ont signalé maintes erreurs, maintes lacunes. Mais dés qu'il entre dans le XVP® siècle,* on comprend qu'il est sur un terrain connu. Ici encore, l'exactitude n'est point la qualité dominante de M. de Saint- Yictor; la partialité, qui éclatait par endroits, s'accuse au point de compromettre le bon renom du chroniqueur, si elle est plutôt favorable au talent de l'écrivain. M. Galiffe a dépassé le but en stigmatisant comme « œuvre de calomnie et de mensonge » la narration si vivante de Bonivard. L'honnête et scrupuleux Gautier, dont la compétence ne sera pas révoquée en doute, avait beaucoup meilleure estime de ce travail. M. Dunant va plus loin : il entonne un véritable dithyrambe en l'honneur de celui dont il s'est fait l'éditeur. « Beau caractère, parfait désintéressement, » Bonivard ne -mérite que des éloges. M. Galiffe n'a que mépris « pour ce pensionné du parti le plus fort. » Auquel entendre ? Sans m'attarder à la partie des Chroniques antérieure au XVP® siècle, je constate que l'ex-prieur, dans cet écrit comme dans les suivants, a, malgré des réserves ou des boutades de flatteur indocile, renié ses amitiés et peut-être ses convictions d'antan. Il était chroniqueur officiel, ne l'oublions pas, et dans une situation de complète dépendance à raison de ses misères
d'argent. C'est une circonstance atténuante, une excuse, non pas. Aussi bien, nous étudierons de préférence le vrai Bonivard, celui qui s'abandonne et se livre, le causeur spirituel, l'érudit fantaisiste, le pamphlétaire qui ne médit pas pour l'agrément des Conseils et qui se montre à nous tel qu'il est : cœur inconstant, bonne plume, mauvaise langue. Son style sera toujours gaulois plus que français ; mais que d'entrain, que de verve caustique et folle ou d'éloquence ardente et généreuse I Nous le retrouverons historien peu scrupuleux ; il ne s'en révélera pas moins, à travers ses polissonneries et ses haines, philosophe tolérant, aimable épicurien, polémiste excellemment doué. Or, un homme qui, sous Calvin, évoque ce nom : Épicure, et ce mot : tolérance, ne saurait être du commun.
Je dois intercaler à cette place un petit avis au lecteur, avis que j'ai à peu prés négligé de donner jusqu'ici ; Bonivard ne me permet pas de tarder plus longtemps. Les auteurs de la Renaissance et de la Réforme ne sont pas des modèles de goût : il ne convient point de les placer entre toutes les mains. Comme Théophile Gautier l'écrira plus tard, ils auraient pu dire :
Mon livre n'est pas fait pour les petites filles Dont on coupe le pain en tartines...
Il ne faudrait pas des gens trop austères ou trop étroits — ou l'un et l'autre — pour apprécier la littérature du XYl""® siècle. Au fond, Rabelais, Montaigne et d'autres, hommes de franc parler et de joyeuse humeur, n'étaient, malgré leur prose licencieuse, pas d'une moralité inférieure à celle de beaucoup d'entre nous. Ils mettaient dans leurs livres moins d'hypocrisie et plus de s^l, gros ou menu, appelant toutes choses par le nom qu'elles avaient. Ils allaient droit au but ; ils employaient le mot propre, qui est souvent le mot cru. Quoique prieur de Saint-Victor, puis disciple de Calvin, Bonivard ne recule pas davantage que son maître, d'ailleurs, devant les vocables gras et les grasses anecdotes. Au contraire ! Qu'en son chemin, il rencontre un adversaire, « libertin, » moine, évêque ou pape, il le déshabille sans pitié ; Boccace, qu'il cite avec prédilection, n'est pas plus vert. Cependant, il ne se dégage rien de malsain des passages les plus croustilleux. On écrivait ainsi, voilà tout. Nos pères aimaient ce vif langage, plantureuses gaîtés, étourdissantes bouffonneries, aventures à défrayer quelques douzaines de Décamérom. Prenons le siècle comme il est, les livres pour ce qu'ils valent ! Si nous craignons pour notre vertu, sautons des pages !
Ses déboires dans la question des Chroniques n'engagèrent point Bonivard à déposer les armes. Ayant embrassé le parti de Calvin contre les « libertins, » éprouvant sans doute le besoin de justifier l'écrasement complet de ceux-ci en 1555, il fît, l'année suivante, son traité : De l* ancienne et nouvelle police de Genève ' et sources d'icelle. Le manuscrit autographe de ce libelle est perdu ; la meilleure copie est celle due au professeur Jean-Antoine Gautier. Il s'agissait, pour Bonivard, de confondre les doctrines et les hommes de Tex-faction « libertine, » en rapprochant les institutions de Genève avant et après la Réforme, d'exalter la « nouvelle police » au détriment de 1' « ancienne, » l'élément étranger aux dépens de l'élément national. Bien que son pamphlet arrive après coup, Bonivard apporte une fougue singulière à frapper sur des ennemis dont plusieurs avaient expié sur l'échafaud leur opposition à Calvin. Nous ne sommes pas encore en présence de l'auteur indépendant et sympathique des œuvres futures.
Les renseignements que nous fournit V Ancienne et nouvelle police n'en sont pas moins précieux. Il est indispensable de les vérifier à l'aide des registres officiels. Mais les registres — d'ailleurs suspects, au cas particulier — sont la lettre morte de l'histoire ; des traités comme ceux de Bonivard en sont la lettre vivante. Circonstance à noter, le prieur de Saint- Victor ne nomme presque jamais Calvin, qui Testimait peu. Il lui obéit ; il ne le louera guère que pour la forme. Par contre, les « libertins » sont malmenés à plaisir. Les derniers évêques de Genève ne sont pas exécutés moins rudement. La preuve en soit ce portrait de Pierre de la Baume, que la Réforme chassa de son siège épiscopal : « Il était grand dissipateur de biens en toutes choses, estimant souveraine vertu d'un prélat de tenir gros plat et friande table, avec bons vins, et s'en donnait, quand il y était, jusqu'à passer trente et un. Il était aussi... » Je m'arrête, car la suite n'est à lire que dans le texte même. Quand il est à bout d'arguments, je dirais presque de sottises, contre les prêtres catholiques, il remonte jusqu'aux temps de l'ancienne Rome ; il se fait des vices d'alors une arme contre les Romains de son époque. Il flétrira ces vieux Latins « sortis de race de larrons et brigands, abominés par leur idolâtrie, » et tout cet acte d'accusation rétrospectif lui servira contre la Rome papale du XVP® siècle.
^ Publié d'abord dans les Mém. et doc. de la Soc. d'hist. et d'arch. de Genève, V, 369-490, puis réuni en un volume (Genève, in-8, 1865), avec VAdvis et devis de noblesse.
Des « libertins, » le portrait n'est pas flatté davantage. Bonivard écrira ces calomnies à propos de Philibert Berthelier : « Il est si confit en ses vices qu'il les estime vertus. » La mère de Berthelier ne sera qu'une « grande hypocrite et papelarde. » Il mettra la famille d'Ami Perrin et Perrin lui-même en pièces. Cette page est-elle assez pleine de méprisante ironie : « Le père de Perrin était, dans son commencement, marchand de vaisselle de bois et de verre, et lui at-on vu souvent porter sur son col la raphe des verres, comme disent ceux qui l'ont vu. Peu à peu, il gagna ensorte qu'il eut pour acheter et vendre des draps d'argent, et commença à lever deux boutiques, l'une de draperie, l'autre de vaisselle tant de bois que de verre. Lui tenait celle de drap et sa femme... Eux deux se firent riches en leur marchandise et acquirent quelque chevance (revenu), pour à laquelle hériter n'eurent qu'un fils, qui était celui-ci, des filles sans fin. Pour ce que le fils était seul, le nourrissaient mignard, tant en viandes qu'accoutrements, laquelle nourriture n'oublia pas quand il fut en âge parcrû. Car il ne suivait pas la nature des Bourguignons desquels il était procédé, qui aiment mieux ventre de velours et robe de bure, car celui-ci voulait tous deux ; il voulait être pompeusement accoutré et bien vivre. Et n'était pas seulement en son vivre friand, qui est de désirer peu et bon, mais friand et gourmand tout ensemble, car il lui fallait du bon et beaucoup. Au surplus, touchant les accoutrements, quand il se voyait dessus ceux d'un gentilhomme, il pensait être gentilhomme et ne se souvenait plus qu'il fut fils d'un marchand de vaisselle de bois appelé à Genève un « copponier, » mais laissait sa boutique entre les mains de deux femmes qu'il a eues... A la reste, il n'était pas homme de maligne nature. » C'est le vers de iMarot :
Au demeurant, le meilleur fils du monde.
Le venin est habilement distillé, à doses savantes. Ami Perrin n'a que de la vanité et de l'estomac. Qui le prendrait en sympathie ou en pitié?
Mais ne concédera-t-on pas que Bonivard a, dans ces petits tableaux à la plume, le don du pittoresque à un très haut degré? Ses personnages, défigurés peut-être, évidemment enlaidis, sont en chair et en os, marqués de traits ineffaçables sinon fort ressemblants. Par une grâce de son talent, la haine ne lui enlève pas toute sa bonne humeur. Il conserve beaucoup de cette « malice que nous tenons d'Adam pour héritage. » Il aurait dû sans doute parler d'Eve
plutôt que d'Adam, car il n'est point rare que la satire ait chez Bonivard une âpreté et montre des raffinements tout féminins. Lorsqu'il raille, ce n'est pas en courant; il insiste, il appuie, il s'attarde, il s'acharne avec une complaisance qui ne lui vient point d'Adam.
Et que (le jolies historiettes semées de droite et de gauche par un conteur trop riche ! 11 m'en coûterait de n'en pas rappeler une au moins. Laquelle choisir? Je cueille celle-ci, au hasard. Un sieur François Cartelier avait été condamné à la peine capitale. On s'était décidé à le gracier dans les circonstances et sous les conditions suivantes :
« C'est que Cartelier serait condamné publiquement, en la façon accoutumée, et puis serait son corps mis en quartiers et remis entre les mains du bourreau, et après mené, licol au col, jusqu'à la porte du château où l'évêque manderait des gens qui lui porteraient sa grâce et serait sauf de sa vie, moyennant toutefois qu'il accordât à l'évêque pour sa composition et laissât à la ville une belle maison qu'il avait, avec une certaine somme de deniers pour ses dépens, dommages et intérêts. Et fut lors fait un miracle : car il était sujet aux gouttes et le tenaient aux pieds quand on le mena pour être condamné, si qu'à grand' peine il pouvait mettre un pied devant l'autre. Mais quand il fut en la porte du Château et là sa grâce lui apportée... mon homme de courir contre l'Évêché en telle vitesse qu'il n'y eût eu laquais qui l'eût su atteindre, — et fut guéri de ses gouttes. » Ce « et fut guéri de ses gouttes » est-il assez ce que nos journalistes cherchent plus qu'ils ne le trouvent : un « mot de la fin? » Jeanne de Jussie, qui conte la même scène, n'a pas le brio du malicieux prieur.
Bonivard ne fait pas que plaisanter ou railler. Son livre est d'un historien aussi et d'un moraliste, en même temps que d'un témoin oculaire porté au sarcasme et d'un acteur passionné du drame auquel nous assistons. Les « libertins » vaincus, l'ex-prieur célébrera les progrès accomphs par Calvin en des domaines fort divers : mœurs, législation, instruction publique. Il nous présentera, par exemple, un établissement scolaire dirigé à la Calvin. Les bâtiments occupés naguère par les dames de Sainte-Claire avaient été convertis en hôpital. Une école fut annexée à l'hôpital pour les enfants pauvres. « La maîtresse, dit Bonivard, y enseigne les filles à lire et écrire, et en lingerie, mais principalement en la connaissance de Dieu, à l'aimer et craindre, et leur fait faire profession de leur foi par interrogation et
réponse, que s'appelle le catéchisme, et ce enseigne-t-on aux enfants dés à ce qu'ils savent parler, afin de leur faire sucer Christ spirituel avec le lait tenaporel ; si qu'il n'y a petit enfant qui ne rende raison de sa foi aussi bien qu'un docteur en Sorbonne de la sienne. Les enfants, quand ils sont hors d'enfance, l'on met en apprentissage du métier auquel l'on connaît chacun d'iceux idoine ; les filles l'on met aussi à être chambrières çà et là pour gagner leur mariage, et, si elles ne le peuvent, l'on les marie du revenu de l'hôpital. » Et rappelant la destination primitive de Sainte-Claire, Bonivard s'écrie : « Si les ecclésiastiques papaux voulaient répéter leur larcin qu'on leur a ôté, il faudrait que les pauvres mourussent de faim comme auparavant. »
Mais laissons là le polémiste réformé ! Aussi bien nous le connaissons plus enclin que de raison à malmener des prêtres exilés ou des citoyens morts sur l'échafaud. Les sectaires ne nous attirent point. Si nous pardonnons à ceux qui ont la vocation, nous sommes peu indulgents aux fanatiques de métier. Or nul ne |)rendra bien au tragique les farouches indignations de Bonivard. Il vaut mieux, pour sa gloire, l'étudier dans d'autres écrits, où sa sincérité est moins suspecte. Ne négligeons pas toutefois de lui rendre la justice, toute la justice qui lui est due ! L'un des premiers d'entre les historiens, il a jeté pardessus bord les descriptions inutiles, les traditions enfantines, les détails insignifiants, pour animer, en les expliquant, les événements et les hommes. L'un des premiers encore, il a eu l'idée de puiser ses assertions aux sources originales. L'un des premiers enfin, il a élargi le champ du chroniqueur pour y faire entrer le philosophe et l'écrivain.
Le jurisconsulte et le politique sont, chez Bonivard, des plus intéressants. Dans son traité : De la noblesse et de ses offices ou degrés dans les états monarchique, aristocratique et démocratique, ainsi que des dîmes et des servitudes taillables\ dans ce traité, M. de Saint- Victor passe en revue les diverses formes de l'état nobiliaire dans l'antiquité et durant le moyen âge. Il expose les fonctions des classes privilégiées, leurs degrés, les régies de leur blason, les nombreuses variétés de leurs fiefs. S'il a entrepris ce travail, c'est essentiellement en vue d'établir que le différend entre Genève et le duc de
^ Imprimé à la suite du précédent ouvrage dans l'édition de 1866. Senebier prétend que ce traité fut imprimé déjà en 1549; il affirme même en avoir connu un exemplaire; Bauîacre le dit également. Quoi qu'il en soit, il n'existait plus qu'en manuscrit à la fin du siècle dernier.
Savoie provenait de ce que parties et juges ignoraient « la source des princes en degrés inférieur du royal. » Toute cette partie du livre témoigne de patientes recherches autant que de solides connaissances ; elle n*en est pas moins très incomplète et, comme il s'entend, fort inexacte sur plusieurs points. L'histoire du droit public a fait des progrès depuis le XV!""* siècle. Où Bonivard conserve un mérite que le temps ne diminuera point, c'est dans les pages consacrées à dépeindre la noblesse de son époque. Mœurs sans dignité, prétentions sans fondement, gentilshommes plus gueux que titrés, parvenus plus sots qu'orgueilleux, comme il agite tout cela, d'une main qui n*est pas tendre, dans le crible de sa vive satire! Quels coups de plume, plus tranchants que des coups d'épée! Et quelle abondance de verve caustique, de traits incisifs, de cruelle ironie I Vous remontez à l'arche de Noé, petits barons, petits marquis, petits comtes, pour faire la preuve de vos obscures origines? Ne courez donc pas si loin ! Votre noblesse est certainement postérieure aux Romains. Tiendriez-vous pour vos ancêtres les Marins, les César, les Pompée? « Grands personnages en larcins et briganderies, » soit. Il n'est qu'une chose irréfragablement démontrée, c'est que vous avez usurpé votre condition sociale. Quand? Comment? N'importe! Vous êtes la plupart seigneurs d'assez fraîche date ou de tige assez mal plantée. Et cela continue sur ce ton.
Ce scepticisme de Bonivard à l'endroit de la noblesse serait-il le fait d'un plébéien révolté ? Point. Il a soin d'ajouter pour appuyer son argumentation : « Ce que je ne dis pas pour blesser noblesse, car je parlerais contre moi-même qui suis sorti de maison anciennement réputée noble. »
11 indique ensuite les sources du pouvoir royal, commençant par les rois d'Israël pour ne s'arrêter qu'à Pharamond. Il sème le tout de commentaires piquants et peu monarchiques. Il cite, entre autres, l'exemple de Mérovée que « les Francs dépossédèrent de son siège pour ce qu'il démenait en sa jeunesse un très méchant train, et après, sachant qu'il s'était amendé, l'y remirent. » Il conclut par cette proposition qui sent le républicain : « Et serait bon à tous pays s'ils pouvaient ainsi faire à leurs princes, ou les pouvaient choisir à leur appétit. » Nous avons de lui un quatrain où il exprime la même idée :
Quand seront heureuses provinces, Royaumes, villes et villages ?
Quand l'on fera sages, les princes, Ou (qu'est plus court), princes, les sages.
Les origines qu'il assigne au pouvoir impérial ne sont pas très claires. Le cours d'histoire romaine, franque et germanique donné à ce propos est aussi confus que superficiel. Mais quand il revient sur les ancêtres des « moindres nobles, » princes, ducs et le reste, il est plus divertissant qu'il ne convient à un jurisconsulte. Fort en coq-àl'àne, prodigue de scènes égrillardes, cherchant ses exemples jusque dans les contes de Boccace, il réussit à être excessivement drôle, sinon très digne de foi. Il comparera « les vilains auxquels on fait accroire qu'ils sont nobles » à celui auquel on « fit accroire de son chevreau que c'était son chien. » Puis, soit crainte d'avoir franchi les bornes de la critique permise, soit accès d'humeur gouailleuse, il dira, dans un avis au lecteur : « Vous suppliant, vous, nobles, de ne prendre à la mâle part, soyez grands ou petits, si n'ai exhaussé votre état contre vérité, mais repris ceux qui l'ont fait et vous donnent à entendre qu'êtes de plus ancienne race que la lune n'est de création. Ce qu'ont fait et font encore un tas de flatteurs pour acquérir votre bonne grâce et de votre bonne grâce faire leur soupe grasse et vous en vendre la fumée bien chèrement ; ce que ne devriez endurer, mais chasser loin de vous tels flagorneurs comme peste. »
Bonivard s'occupe ensuite, dans un long chapitre, des « trois états politiques, à savoir monarchique, aristocratique et démocratique » et de « leurs corruptions. » Où vont ses préférences? Il ne choisit pas. Assurément, il n'est pas entiché de la démocratie, qu'il définit en ces termes : « État populaire qui a sa queue, sa peste, qui est l'anarchie, c'est-à-dire sans principauté, laquelle corruption est de beaucoup pire que celle des deux autres états : car, en un tel état, il y a autant de tyrans comme il y a de têtes. » Nous savons que les démocraties ne sont plus aujourd'hui ce qu'elles furent jadis. Des esprits chagrins diraient qu'elles comptent, à cette heure, plus de tyrans que de têtes ; les esprits sages ou simplement justes estimeront qu'elles ont donné au peuple ce que d'autres formes constitutionnelles lui marchandent encore : la conscience de sa force et le grand bien de la liberté. Notre prieur démoht, en somme, avec plus de vigueur que de raison ; il se garde bien de rien édifier sur ses ruines. Il compose, trois siècles avant que Proudhon écrive son Système des contradictions économiques y une sorte de Système des contradictions politiques. Certes Bonivard n'est pas un logicien de la force de Proudhon, ni un styliste. Il n'est du moins pas un sceptique forcené. Son livre s'achève sur cet aveu : « Les lois ne peuvent pas totalement abattre la mau-
vaiseté humaiae, mais elles la peuvent bien mitiger. » Croyons-le et passons à VAdvis et devis de la source de l'idolâtrie et tyrannie papale ' !
Cet ouvrage est un libelle très mordant dirigé contre le saint-siège, contre les « finesses, tromperies et trahisons » de ces « paillards de papes. » Une verve endiablée, une indignation qui ne laisse pas d'être ridicule, tant elle est outrée, une extrême verdeur de propos font de cette œuvre un livre du Bonivard officiel, je veux dire du sectaire de profession :
Tant de fiel gonfle-t-il le cœur d'un faux dévot ?
Quelques portraits de papes sont égayants, sinon exacts, celui « du fin frotté mauvais garçon, » Alexandre VI, celui de Léon X, « una grossapeza di carne, » de Jules II « qui visitait plus souvent dedans les flacons que son bréviaire... » Et quel tableau de la Rome papale, que Bonivard avait vue de près ! Il n'y est question « que de jouer farces et comédies, aller en masques, prêtres, moines, évêques et cardinaux, trouver les courtisanes... Tout y est à vendre. »
Je préfère à cette satire le cri de douleur, noble et franc, que poussera Bonivard en face de la Réforme, elle aussi couverte de ses tares et rongée de ses plaies ! Son Advis et devis des difformes réformateurs honore bien autrement Bonivard que six années de Chillon. Cette éloquente protestation d'un calviniste sous Calvin date de 1 562. L'auteur demande aux partisans du nouveau culte s'ils ont commencé une nouvelle vie. Ont-ils dépouillé le vieil homme, renoncé au péché en abjurant l'erreur? Et, passant en revue les princes qui embrassèrent la Réforme, Henri VIII et d'autres, il les flagelle sans miséricorde; il ne ménagera pas les sujets davantage que les rois. Dans un exorde ex abrupto très caractéristique, il a résumé comme suit le but de son traité : « Nous avons dit par ci-devant beaucoup de maux des papes et des leurs et aussi beaucoup de vérités, mais quel bien pourrons-nous dire des nôtres qui se vantent être leurs réformateurs ? » Il ne se perdra pas en chemin. Comme un laboureur que l'orage menace et qui se hâte d'ensemencer son champ, il jette à pleines mains et de tous côtés ses rudes admonestations. Pas de réticences, ni de complaisances ; point de périphrases, ni d'euphémis-
^ Mis en lumière par MM. J.-P. Chaponnière et G. Revilliod avec VAdvis et devis des difformes réformateurs, VAdvis et devis desquels sont les vrais ou les faux miracles et VAdvis et devis de mensonge (1 vol. in-8, Fick, Genève, 1856).
mes ! Écoutons-le : « L'un veut être sanctifié par la foi mosaïque, l'autre par la mahométique, l'autre par la papistique, l'autre par révangélique, et, tout compté et rabattu, en quelque loi que nous vivions, nous demeurons toujours hommes, enfants d'Adam et de péché ; conséquemment, n'y a de difïérence que dans la profession de créance ; car où est que de la prédication de l'Évangile se soit ensuivi amendement de vie, sinon que ce soit en le val d'Engroigne (Angrogne, dans le Piémont vaudois) et notre ville de Genève "! Ce que encore à Genève a été bien tard, car si vous pensiez que quand nous avons changé de religion nous l'ayons de vie, vous vous abuseriez, car peu de gens de bien se sont là mêlés d'annoncer l'Évangile en notre cité ; ce sont été les plus débordés qui fussent en la ville, ni six lieues à l'ontour, et y ont fait bien, mais non pour bien faire, mais mal, à savoir aux prêtres et moines etc., et piller, et saccager... S'ils me disaient qu'il faut abattre toutes cérémonies papales et chasser tous ministres d'icelle, prêtres, moines et toute cette racaille papistique et appeler des ministres de l'Évangile qui le prêchissent et introduisissent entre nous la vraie Réformation chrétienne, lors je leur dirais : Je trouve certes votre intention louable qui tend à la Réformation de l'Église en cette ville, mais il ne faut pas que ceux réforment qui ne sont réformés les premiers. »
Il poursuit : « Un papiste pourra dire : lequel devrai-je estimer pour amateur de vérité et qui pour l'amour qu'il lui porte au cœur l'annonce de bouche, ou un pauvre prêtre ou moine qui aura observé toute sa vie la règle de laquelle il a fait profession, qui est d'observer pauvreté, chasteté, obéissance, duquel ne se constera jamais qu'il ait eu accointance avec femme, qui ne gardera de son bien fors pour vivre et petitement, donnera le reste aux pauvres, qui, pour obéir aux commandements des papes et des conciles, s'abstiendra de manger de chair le Vendredi, le Samedi, voire le Mercredi (et, que plus est, perpétuellement), — ou une grosse panse, soit du ministère ecclésiastique ou séculier, du magistrat ou du populaire, qui ne fera, jour et nuit, fors ivrogner, jouer, paillarder, piller, assassiner, dérober et cependant fera une grande profession de la parole de Dieu, comme font ceux desquels nous avons parlé ci-devant? » Il ajoute, pour finir : « Cessons de tant crier contre le pape, les cardinaux, évêques, abbés, prêtres et moines, etc., les peignant en renards, loups et (que pis est) en diables, vu que, à bon droit, ils en pourraient faire autant de nous! » Voilà le prieur que j'aime, le censeur respectable et convaincu, le penseur tolérant et juste. Il atteint à l'éloquence par
la franchise, à la vertu par le courage. J'accorde que Bonivard n'ait prêché d'exemple ni dans sa vie, ni dans ses livres. Quel est celui dont les actes valent les belles paroles? Il a failli de diverses manières, soit, et non des plus pardonnables. Chez cet homme d'une moralité douteuse, la conscience n'est point morte. VAdvis et devis des difformes réformateurs efface bien des faiblesses, car il est par-dessus tout honorable de dire la vérité et même de l'exagérer, quand on la dit aux puissants du jour.
Dans son Advis et devis de mensonge, puis dans ses réflexions sur « les vrais et les faux miracles, » il s'élève de nouveau contre l'orgueil spirituel et l'hypocrisie. Dans V Amartignée\ il expose les sources du péché, en s'appuyant sur l'autorité des philosophes païens et des Pères de l'Église. Il semble que, vers son déclin, Bonivard soit arrivé à cette sagesse supérieure, indulgente et compréhensive, de la vieillesse. Il ne se débarrassera pas de tous ses travers; il dissertera de tout à propos de rien ; il vagabondera d'Épicure à Luther, de Salomon à Clément Marot, utilisant le fonds inépuisable de ses lectures ; il composera des quatrains moraux et des épigrammes. Il n'en circulera pas moins dans toute son œuvre comme un souffle apaisant et vivifiant de large tolérance. Et cela est rare autant que précieux, en tout temps.
Je ne veux que mentionner son Advis et devis des langues^ un essai informe mais curieux de philologie comparée et de grammaire historique ; l'auteur cherche à expliquer l'origine des divers idiomes de l'Europe et s'attarde essentiellement à marquer l'influence des idiomes germaniques sur le latin des Gaules. Quand j'aurai cité encore ses Poésies\ dont le manuscrit n'a été publié jusqu'ici que par fragments, j'aurai donné la nomenclature complète des ouvrages importants de Bonivard. Les Poésies ne méritent pas qu'on s'y arrête. La langue de l'ex-prieur est trop abondante et trop peu disciplinée, l'imagination trop paresseuse, l'habitude de la prose trop invétérée, pour qu'il fasse jamais un poète, même médiocre. Hic me déficit spiritus meus, le souffle m'a manqué, gémit-il après le soixante-seizième vers d'un poème latin qu'il avait eu le grand tort d'entreprendre. Il continue, naïvement : « C'est pourquoi m'en retournai en mon pays qu'est en Gaule, et m'essayai en écrire en poésie de mon langage qu'est gaulois. » Hélas! qu'il lui parle gaulois ou latin, la
^ Publié avec VAdvis et devis des langues (Genève, 1 vol. in-8, 1865). " Voir note précédente.
' Voir l'article de M. Ph. Plan, dans Mém. et doc. Soc. d'hist. et d'arch. de Genève, XIX, 283, 388 {Les poésies de Bonivard).
muse n'entend pas. Ou, si quelque muse lui sourit, ce n'est point l'une des neuf sœurs classiques, mais bien une grosse commère savoyarde qui ne porte point d'ailes sous ses vêtements d'une étoffe solide et lourde. Le bonhomme ignoré cet art difficile d'être court, précis, élégant, malgré les obstacles de la rime et les ennuis de la métrique. Il ne réussit guère que dans les quatrains. Dès qu'il s'essaie à un morceau de longue haleine, il retombe dans cette prose rimée qui est la pire de toutes les proses. Nous ne le suivrions pas jusqu'au bout s'il n'avait la bonne inspiration — et la seule que nous lui reconnaissions — de rebrousser chemin dès les premiers pas. Que dirai-je de plus? Il est assez de mauvais poètes pour que je me garde d'en augmenter le nombre en insistant sur les écarts lyriques du prisonnier de Chillon.
Le procès de Bonivard est instruit ; nous pouvons juger. Entre ses détracteurs et ses panégyristes, nous ne choisirons pas. Suivant le brave Senebier, « il servit son pays avec l'intrépidité d'un héros, il écrivit son histoire avec la naïveté d'un philosophe et la chaleur d'un patriote. » Selon le terrible M. Galiflfe, ni Bonivard, ni son œuvre « ne méritent aucune espèce d'intérêt. » J'ai déjà rectifié ces appréciations si contradictoires, exagérées dans un sens comme dans l'autre, en racontant simplement la vie, en analysant, avec la plus entière indépendance, le bagage littéraire de l'écrivain genevois. Notre prieur fut, en pleine Réforme, un homme de la Renaissance. Il est, jusqu'à sa conversion, le moins dévot des prêtres; il est, depuis, le moins sérieux des calvinistes. Il a beau partir en guerre contre le pape et les libertins, ses indignations officielles ne nous émeuvent point. D'autre part, son internement à Chillon ne nous oblige qu'à de la pitié. Ses aventures conjugales enfin, sans parler des autres, ses volte-face politiques ne forcent pas notre estime. Nous ne lui sommes pas moins reconnaissants d'avoir, au début de sa carrière, épousé la cause de Genève, quand les richesses et les honneurs eussent récompensé son adhésion au parti de la Savoie ; nous nous rappelons ce qu'il a souffert au nom de la liberté, sinon pour elle; nous l'aimons surtout parce qu'il fut, en un temps où il y avait quelque audace à l'être et quelque originalité, un libre et joyeux esprit.
Voici un disciple de Bonivard. Même caractère, en laid, même genre d'écrits, même existence agitée, avec la poétique légende
d'héroïsme en moins et une légende de méchante vie en phis. Antoine Froment' naquit dans le val de Triéves, en Dauphiné. Il est un compatriote de Farel, qu'il accompagne en Suisse et qu'il remplace à Genève en novembre 1 532, lorsque les persécutions contraignirent le grand réformateur à quitter la ville. Habile homme et « beau prêcheur, » dira Calvin, Froment sut rassembler autour de lui, sous l'ingénieux prétexte de leur enseigner la lecture et l'écriture, de nombreux auditeurs qu'il initiait à la Réforme. Il nous décrira lui-même, non sans une complaisance voisine de la vanité, ses prédications et leurs succès. Le 1 5 février 1 533, il suscita presque une émeute à Genève. Il y avait telle foule pour l'entendre que la salle où il devait parler fut trop petite. Ses partisans l'entraînèrent et le portèrent sur une borne de la place du Molard. Opposant à mauvaise fortune bon courage, il choisit pour son sermon un texte fameux de l'Évangile selon Saint-Mathieu : « Donnez-vous garde des faux prophètes. . . » Comme bien l'on pense, les hommes, les institutions, les pratiques de l'Église romaine furent dénoncés sans ménagement à la haine du peuple. Ce coup de théâtre n'était point d'un cœur faible. Froment risquait sa vie. Le Conseil ordonna son arrestation, mais le prisonnier s'évada pour retourner à Genève l'année suivante, fuir de nouveau, se réfugier à Berne, puis revenir, sur l'ordre des Bernois, en 1534, avec Farel et Viret.
Élu pasteur de l'Église ds Saint-Germain en 1537, il fut désigné, quelque dix ans après, pour servir de secrétaire à Bonivard. En •t§52, sa première femme, l'ancienne abbesse de Tournay, Marie Dentière, personne d'inconduite notoire et qui l'expose à des humiliations publiques, l'oblige à renoncer au pastorat. Il se fait recevoir notaire le 31 décembre de la même année, est admis dans la bourgeoisie en 1553, entre au Conseil des Deux-Cents en 1559. Mais, suivant l'expression de Farel, il a « dégénéré en ivraie. » Il sera l'un de ces « difformes réformateurs v) qu'a stigmatisés Bonivard. En 1562, il est incarcéré pour cause de paillardise et destitué de tous ses emplois. Condamné ensuite à l'exil, nous ne le retrouvons à Genève que onze ans plus tard, réintégré dans ses fonctions de notaire. La date de sa mort n'est point connue. MM . Amédée Roget, Jules Vuy et d'autres n'ont pu voir en Froment qu'un viveur et un chevalier d'industrie. L'homme est décidément peu intéressant;
^ Farel, Froment et Viret, par Ch. Chenevière, déjà cité. France protestante, 2^^ éd. Le Chroniqueur de Vulliemin. Les écriv. franc, de la Béform. de Sayous, I, 40 et s. De Montet. Voir en outre, la bibliographie ad Marie Dentière, p. 206.
il est des moins sympathiques. C'est im aventurier peu scrupuleux, de mœurs dissolues, qui eut de l'enthousiasme religieux au début, mais qui se relâcha vite, orgueilleux avec cela, obséquieux aussi, âpre au gain, — une de ces « mi-doubles créatures » dont il parle quelquie part et qui finissent mal.
Si le réformateur et le tabellion indiquent un assez piètre sire, l'écrivain ni l'orateur ne sont à dédaigner. Froment avait l'éloquence vibrante et passionnée des méridionaux. Il prêchait d'abondance et, plus que tout autre, il devait contribuer à populariser le nouveau culte. Il avait, autant que Farel, l'art sinon la vocation de la propagande. Son Sermon fait au Molard en 4583 et publié en extrait par Abram Ruchat dans Y Histoire de la Béformation de la Suisse, est un modèle, non de style ni de rhétorique, mais de vigueur et d'adresse oratoires. Froment commence par inviter son auditoire à se méfier des « scribes et pharisiens, » qui sont les prêtres catholiques, naturellement. Il combat ensuite une objection qu'il devine : « Plusieurs de vous me pourraient dire que c'est nous qui sommes les faux prophètes et antéchrists, et non pas les autres ; car vous êtes venus ici de nouveau prêcher une nouvelle loi non encore ouïe pour détruire la nôtre, ancienne, approuvée dés longtemps par beaucoup de gens de bien, par nos prédécesseurs, par gens sages et grands clercs, par conciles et universités et de si grands docteurs qui ont été par le passé qu'il n'est jà besoin d'en douter. » Il continue en décrivant tous les signes des faux prophètes qui servent un faux dieu, le pape... Les moines arrivèrent en armes et l'obligèrent de laisser là son sermon et de fuir.
L'ouvrage capital de Froment est intitulé : Les Actes et gestes merveilleux de la cité de Genève nouvellement convertie ' , etc. Le Conseil en avait interdit l'impression, au vu des injures et choses déshonorantes que l'auteur avait prodiguées dans son livre. Franchement, les magistrats de Genève usaient de la censure avec une extrême rigueur. Ce qui, vraisemblablement, leur dicta leur sentence, fut le peu de tendresse que Froment montra pour les Bernois, fidèles alliés de la ville. Des passages comme celui-ci n'eussent point charmé les combourgeois des bords de l'Aar : « Durant le temps que la gendarmerie de Berne demeura dans Genève, tout alentour on ne fit que brûler, piller et saccager châteaux, cures et maisons (principalement des gentilshommes et des prêtres) et certains villages qui
' Publiés en un beau volume in-8 (avec de remarquables illustrations de Gandon), par M. G. Revilliod, Genève, 1855.