‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos jours (volume 2)Chapitre 38 sur 76 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

avaient fait plusieurs maux à la ville, et amener vivres dans icelle pour la victuaille, tant que c'était chose admirable que de voir tout cela; on apportait du saccagement jusqu'aux drapeaux des petits enfants. Tous les hommes et femmes se sauvaient par les montagnes de plus de quatre à cinq lieues à la ronde, tant de peur ils avaient des Luthériens... » En dépit de la défense du Conseil, Froment fil paraître, en 1554, Deux épUres préparatoires aux histoires et Actes de Genève, l'une dédiée au Sénat, l'autre exhortatoire au peuple genevois. La dédicace au Sénat est très respectueuse, très humble ; elle renferme par contre une satire énergique de ce que Bonivard a si rudement flétri dans son traité de la « tyrannie et idolâtrie papales. » Les Actes et gestes merveilleux furent publiés la même année, mais on en fît retirer tous les exemplaires.

Comme historien, Froment est, je l'ai dit, de l'école de Bonivard. Le prieur de Saint-Victor fut d'ailleurs son maître, puisqu'il l'employa pour la rédaction des Chroniques de Genève, Même goût de polémique, même liberté d'allures chez l'un et l'autre, mais Froment est narrateur plus sec et plus précis. Dans son avis au lecteur, il affirmera gaillardement : « Je puis dire en bonne conscience que je n'ai point écrit chose que je n'ai vue, ouïe ou expérimentée, et par gens dignes de foi vérifiée comme témoin de vue et secrétaire en cette affaire. » Serment d'auteur I On ne juge pas avec impartialité les événements et les hommes de son temps. Le récit de Froment débute en 1532, à l'heure où « Maître Guillaume Farel et ses compagnons sont traités en prêtres, la première fois qu'ils viennent à Genève. » Nous avons donc une histoire de la Réforme genevoise, de 1532 à 1550. Elle ne sera ni très exacte, ni très complète; vous n'y trouverez pas non plus la verve et la science de Bonivard. Mais l'abus du raisonnement et des digressions n'y éclatera point à chaque page. Froment a beaucoup de naturel et de simplicité. Il saura être laconique. Il aura de la méthode. Son style négligé, incorrect, mais plus français que genevois, aura de la facilité et de la grâce. Ce qu'on lui reprochera le plus justement, c'est de ne pas distinguer entre événements importants et futiles; il rapporte les uns et les autres, sans marquer de différence entre l'anecdote et le fait historique. Il conte agréablement, et tout ce qui peut se conter entrera dans les Actes et gestes, qui sont fort éloignés d'être tous « merveilleux. » Il est un point sur lequel il ne le cédera en rien au prieur de Saint-Victor : le clergé catholique sera maltraité sans égards, les juges les plus cruels n'étant pas nécessairement les plus austères. En revanche, il n'imitera

point la réserve de Bonivard, qui n'aime pas à se mettre en scène, ni au premier, ni au dernier plan. FromeAt n'oublie jamais Froment. Nous apprenons que l'auteur est venu à Genève « n'étant encore que de l'âge de 22 à 23 ans, » qu'il a fait maints prêches au Molard, que le peuple voulut un jour le jeter au Rhône, et mille autres détails dont ne s'alarme point la vanité toute méridionale d'Antoine Froment. Néanmoins, son tableau de la Réforme offrira une vue d'ensemble assez nette; il sera surtout très vivant étant très personnel. Nous serons abondamment renseignés sur les fameuses « disputes de Genève, » sur l'arrivée des Bernois, sur la réforme de la police ecclésiastique et civile, sur tout ce qui s'est accompli de mémorable, affaires petites et grandes, dans l'espace d'une vingtaine d'années.

Un court extrait de ses Actes et gestes suffira pour nous initier au genre de Froment. Il décrit, en ces termes, l'accueil réservé aux prédications de Farel... « Alors, tous ensemble, confusiblement, se levèrent, criant à haute voix, disant : Tue, tue ce Luther ! tue, tue cette caigne ! Mais un nommé Dom Bergeri, pensant ou voulant parler plus sagement que les autres, disait en leur langue savoisienne : Tapa, tapa ! qui veut autant dire en langue française que : Frappez, frappez ! Et le plus sourd de la compagnie entendait incontinent ce langage. Car soudainement sa sentence fut mise à exécution, et si furent plus diligents à les battre et frapper que à les défendre. Et aussi avaient apporté le serviteur du grand vicaire de l'évêque, avec une arquebuse, pour tuer Farel ; mais comme Dieu n'avait pas encore ordonné son heure, en la déchargeant, l'arquebuse rompit et ne fit point de mal à personne, et dit Farel : — Je ne tremble pas pour un p...; les p... ne me font point peur. Et les battaient, et les frappaient à coups de poing ; que fut chose déplaisante même à aucuns amis des prêtres, voyant teile injure, sous la promesse qu'ils avaient faite, les pressant à foi et à fiance, de ne leur faire nulle injure. »

Style rapide, claire exposition, voilà les incontestables qualités de l'écrivain Froment. A part cela, il ne fut qu'un aimable chroniqueur, un violent polémiste huguenot et un pauvre caractère. Je ne puis, comme l'ont fait certains critiques, le mettre, en gloire genevoise, immédiatement après les grands réformateurs. Il est bien au-dessous d'eux, de toutes façons.

Bonivard et Froment sont des littérateurs: ils ont plus d'imagination que de souci de la vérité, ils visent plus à l'effet qu'à l'exactitude. Ni l'un ni l'autre ne peuvent prétendre au titre de chroniqueur modèle. Ce titre, je le décernerais plutôt à Michel Roset \ le bras droit de Calvin et de Théodore de Béze parmi les magistrats civils de l'ancienne Genève. Senebier lui a tressé des couronnes : « A ce nom, dit-il, Genève doit s'émouvoir; la reconnaissance la plus vive doit remplir tous les cœurs de ses habitants ; nous tenons de ce vertueux citoyen tous les avantages dont nous jouissons... Roset fut en quelque façon le fondateur de Genève. » Il y a peut-être de l'exagération dans cet éloge. Nous verrons que l'enthousiasme de Senebier, bon calviniste, est légitime.

Michel Roset n'est pas, comme la plupart de nos écrivains du XVI"* siècle, un réfugié ou un fils de réfugié. Les Roset sont de vieille souche genevoise. Le père de notre historien fut secrétaire du Conseil et deux fois syndic. Michel Roset lui-même, né en 1534, entra de bonne heure dans l'administration. Agé de vingt et un ans à peine, en 1 555, il fait partie du Conseil des Deux-Cents. Dès le début, il se range du côté de Calvin qu'il servira fidèlement, avec une énergie et une abnégation qui ne se démentirent jamais.

Il fut l'un des délégués envoyés vers les villes suisses amies, pour défendre le gouvernement de la République contre les accusations d'Ami Perrin et d'autres Genevois proscrits à raison de leurs accointances avec la faction « libertine. » Ce fut même lui qui rédigea le mémoire justificatif soumis aux cantons et qui prit la parole en cette occurence, étant, de toute la députation, le seul qui sût s'exprimer en allemand. De retour de cette importante mission, il fut élu secrétaire du Conseil en l 556, et l'on n'a pas oublié la part qu'il prit en cette qualité aux cérémonies d'inauguration de TAcadémie et du collège. Syndic, en 1560, il fut honoré de cette charge quatorze fois et remplit sept fois les fonctions importantes de lieutenant. Il acquit rapidement une grande influence sur les Conseils, qui ne ne lui confièrent pas moins de quatre-vingt-quatre négociations diplomatiques, au cours desquelles il fit preuve d'un patriotisme tou-

* Senehier^ II, 36. Galerie Suisse, I, 483. De Montet Ajouter : les diverses Histoires de Genève.

LES CHKONIQUEUBS. 245

jours agissant, et d'une intelligence singuliéreonent déliée. Il était Tambassadeur de la République. C'est à lui que Genève doit le laborieux mais fort utile renouvellement du pacte d'alliance avec Berne, en 1557. C'est lui qui est l'auteur du traité de Soleure (de 1579), qui assurait à Genève la protection de Berne et Soleure, avec les subsides du roi de France. C'est lui encore qui prépara, en 1 584, l'alliance perpétuelle de sa ville natale avec Berne et Zurich. Il était nécessaire que Genève, menacée sans cesse, trouvât de l'appui pour résister efficacement au duc de Savoie. Celui-ci, estimant à leur juste valeur les services que Roset rendait à la cité genevoise, avait cherché à le gagner en lui offrant une pension de 3000 écus ; Roset repoussa ces avances.

Dans le domaine de la politique intérieure, son activité n'est pas moins infatigable. Il avait allégé le fardeau qui pesait sur Calvin, en mettant toute la force du gouvernement à la disposition du réformateur. Plus tard, il devint l'auxiliaire le plus précieux de Théodore de Béze. Michel Roset était un calviniste pur sang, pénétré des « richesses et grâces que Dieu avait faites à l'Église de Genève » en lui donnant Calvin. Mais c'est surtout à la défense de la ville contre les attaques de la Savoie qu'il consacra toutes les ressources de son esprit, tout son dévouement et tout son zèle. Quand Genève, décimée par la peste, ruinée par les guerres, abandonnée par les Bernois semble vouée à une perte certaine, Roset, qui a près de soixante ans, court la Suisse pour implorer du secours. Il réussit. Il a la joie, avant de mourir, d'assister au lendemain de l'Escalade et de voir signer le traité de Saint-Julien par lequel le duc de Savoie (1 1 juillet 1603) reconnaissait l'indépendance de Genève. Il termine sa carrière en 1613, estimé de tous pour l'honnêteté de sa vie, sa sagesse et son amour de la patrie genevoise.

On se tromperait si l'on croyait que Roset ne fut qu'un magistrat un peu plus instruit et beaucoup plus heureux que d'autres. Calvin, de Béze faisaient grand cas de ses lumières. « Au milieu de ses préoccupations, a dit Senebier, Roset trouvait des moments pour se livrer à l'étude ; il avait appris le latin, le grec, l'allemand et il cultivait ces langues; il déchiffrait les vieux actes des archives ; il avait approfondi l'histoire romaine comme homme d'État et comme littérateur. Les lettres qu'on a de ce grand homme plaisent par les idées sages, vives et originales qu'elles renferment; mais elles intéressent surtout les cœurs religieux par la piété qui les anime. » On ne sera point étonné de lire que Roset a laissé des œuvres qui font les méri-

tes de l'écrivain presque égaux à ceux du magistrat et du diplomate.

J'ai déjà mentionné son Mémoire justificatif de la ville de Genève auprès des cantons suisses, au sujet de la proscription d'Ami Perrin (1555). Il présente au Conseil, en 1562, ses Chroniques de Genève qui sont demeurées inédites et qui, espérons-le, ne tarderont pas à être publiées. Je cite le passage suivant où il expose les motifs qui l'ont engagé à composer ses Chroniques : « Dieu ayant déployé de grandes merveilles par sa main forte entre nous, à la confusion de nos adversaires, lesquelles sont dignes de perpétuelle mémoire, afin que, par défaut de les savoir et entendre, la louange qui en est due à notre Seigneur ne soit ensevelie; considérant que, combien que par ci-devant que quelques-uns, même le seigneur de Saint-Victor et Antoine Froment, eussent entrepris de rédiger par écrit les actes mémorables du Seigneur envers cette république, néanmoins les auraient, outre la prolixité, farcis de choses contraires à la vérité, laquelle surtout doit être entière en histoire, eu égard au désir qu'ont exprimé quelquefois nos très honorés seigneurs, ayant invoqué sur ce l'assistance de Dieu, il a proposé de dresser un recueil et sommaire des choses concernant la ville de Genève, depuis sa fondation jusqu'au mois de mai passé (1 562). Cela étant parachevé, succinct autant qu'il l'a pu, l'a réduit en un volume qu'il a rédigé en six livres, l'a conféré avec les droits authentiques et livres du Conseil, et présente icelui sommaire en toute révérence à mes très honorés seigneurs, les suppliant très humblement de l'accepter d'un tel cœur comme il l'ofïre, » On lit dans le protocole des délibérations du Conseil, que Messieurs de Genève eurent « grandement agréable cette ofïre, » et qu'ils allouèrent à son auteur « 30 écus pistolets, combien qu'il mérite d'être plus largement salarié. » De plus, le Conseil, en date du 8 juin 1568, arrêta que, dès le lendemain, on commencerait la lecture des Chroniques de Roset en séance publique.

« Le style des Chroniques est clair, dit Senebier, le récit vrai ; mais la prudence de Roset lui fit omettre plusieurs faits qu'il convenait de cacher. » Assurément son ouvrage est plus complet que celui de Bonivard, plus sobre aussi, d'une sobriété qui confine à la sécheresse. Quoiqu'il soit l'une des sources les plus sûres pour l'histoire de Genève, le récit de Roset, et entre autres celui de l'époque de la Réforme, n'est pas absolument impartial. Calvin y est glorifié au détriment de ses adversaires. Il faut, suivant M. Roget, « consulter notre chroniqueur avec précaution pour cette période. » A titre de

spécimen, je donne encore quelques lignes de Roset sur la fameuse dispute de Rive, qui eut pour conséquence immédiate la destruction des images, Tabolition de la messe et le départ de Genève des chanoines, prêtres, religieux et religieuses. « Or avait déjà auparavant le gardien du couvent des Cordeliers de Rive, nommé Jacques Bernard, citoyen, qui avait été peu devant appelé à la connaissance de l'Évangile, présenté au Conseil cinq articles ou positions, qu'il s'offrait de maintenir avec les autres prêcheurs. Et obtint que le 20 de mai (1535) que les dites positions fussent publiées et assigné jour de dispute franche au dimanche 30 de mai à tous ceux qui voudraient soutenir le contraire des positions, lesquelles furent imprimées et notifiées aux prêtres et chanoines du dit Genève, et es lieux circonvoisins comme à Grenoble, Lyon et ailleurs avec déclaration d'assurance et sauf-conduit pour tous voulant disputer. Les dites disputes furent commencées le dit dimanche, au grand auditoire du couvent de Rive publiquement, présents des députés du Conseil pour garder l'ordre, avec quatre secrétaires... Furent continuées les disputes pendant plusieurs jours avec grande audience. Il y en avait deux qui soutenaient le parti des prêtres : l'un nommé Caroli, docteur de Sorbonne, l'autre Chappuisi, citoyen de la ville, religieux du couvent de Palais, qui furent vaincus et en firent confession, suivant laquelle ont depuis annoncé l'Évangile eux-mêmes. »

Qui s'imaginerait que ce grave personnage, auteur à temps perdu, outre ses Chroniques et une Chronologie de Genève, d'une machine de guerre jugée fort ingénieuse, s'est essayé à la poésie ? Il n'a pas fatigué la Muse de ses sollicitations. A ma connaissance, il n'existe de lui que les vers suivants, placés en tète de ses Chroniques :

Cité (le Dieu, Genève renommée C'est de sa main que fut jadis fondée Pour quelquefois de son honneur et gloire Etre aux vivants un miroir de mémoire.

Son nom Jésus, armoiries très dignes, Dans un soleil, il te donna pour signes Qu'à l'avenir ton sceptre il y tiendrait, Et, t'étant bon, les méchants briderait.

Remercions le chroniqueur d'avoir absorbé le poète !

M. Edouard de Septenville fit don, en 1868, à la Société d'histoire et d'archéologie de Genève, d'un manuscrit provenant de la bibliothèque du baron de Grenus. Ce manuscrit renfermait, outre diverses pièces qui nous intéressent moins (entre autres une copie des « Épîtres préparatoires» de Froment), deux livres de Chroniqms de Genève \ qui sont l'œuvre originale d'un écrivain anonyme et furent composées à la fin du XVI'"® siècle. M. Eugène Ritter serait tenté d'attribuer ces chroniques à Simon Goulart, bien qu'il s'explique difficilement qu'une partie aussi considérable de la succession littéraire de cet homme remarquable ait pu rester inconnue jusqu'à nos jours. M. Ritter ajoute cependant que, la tradition gouvernementale étant contraire à la publication de semblables travaux, et les Chroniques étant un livre inachevé, mal proportionné et mal digéré, il se peut que Simon Goulart les ait laissé dormir et qu'on ait négligé plus tard de les signaler dans la liste de ses écrits.

Le premier chapitre de l'ouvrage : « De la situation et de l'assiette de la ville de Genève » contient un tableau de la « très antique et noble cité. » Le second est consacré à la « fondation et antiquité de Genève; » le troisième à « la commudité et revenu de Genève et pays circonvoisin ; » le quatrième, qui nous retiendra quelque temps, traite des « conditions et mœurs de ceux de Genève. » Il n'est pas indifférent de savoir comment des Genevois* du XVI""® siècle étaient appréciés par un concitoyen et un contemporain à l'esprit vif, mais à la plume un peu molle et lourde. Notre chroniqueur avoue que la tache qu'il s'est proposée dans son quatrième chapitre n'est pas aisée à remplir, car c'est aux habitants de Genève que « compète plus particulièrement le proverbe commun : quoi capita, tôt sensus. » Toutefois il ne se laissa pas rebuter et, bravement, il écrivit : « On peut dire que les dits Genevois sont d'un naturel assez paisible, modeste et courtois, et même libéral envers l'étranger, voire d'un courage magnanime plutôt que prudent, étant impatient de servitude ^t astriction, mais non assez avisé à garder sa liberté lorsqu'il Ta acquise, pour laquelle le Seigneur leur a souvent miraculeusement pourvu contre plusieurs entreprises de leurs ennemis, qui ont voulu entreprendre contre eux. Ils sont de tel naturel qu'ils perdraient plu-

* Menu et doc. de la Soc. d'hist. et d'arch. de Genève, XXII, 241 et s.

tôt la vie avec leurs biens, que de consentir par la force à ce à quoi ils auront dissenti; en ce notamment qui est des privilèges et droits des citoyens et bourgeois. Ils ont été de tous temps fort sujets à leurs plaisirs, notamment les marchands, lesquels par leurs grands négoces et trafics mercantiles, faisant de très grands profits et gains sur leurs marchandises, par l'abondance de toutes commodités et affluence de toutes sortes de vivres délicats, se nourrissent grassemant. » Dans le chapitre suivant : « Conférence de l'ancienne et la moderne ville de Genève, » l'auteur se plaint de « combien est amoindrie la ville de Genève telle qu'elle est aujourd'hui, » etc.

Ces chroniques sont avant tout une description de Genève et des environs, ainsi qu'un tableau de la vie genevoise à la fin du XVI'"' siècle ; l'histoire proprement dite ne tient qu'une faible place, dans les fragments que nous en a donnés M. Ritter.

La série des chroniqueurs de Genève ne serait point complète, si je n'y ajoutais un nom : celui de Jean Savyon '. Cet auteur a écrit, à la vérité, durant les premières années du XVII™^ siècle, mais il est encore dii siècle précédent par l'esprit et par la langue. Né à Genève, en 1565, il entra au Conseil des Deux-Cents en 1590, fit partie du Conseil des Soixante dès 1593, du Petit Conseil dès 1594, et fut investi dix fois de la dignité syndicale, de 1608 à 1628. Il joua un rôle très actif, avec Michel Roset, dans les négociations qui furent nouées en 1600 avec Henri IV au sujet de la démolition du fort Sainte-Catherine et de l'attribution à Genève du Pays de Gex. L'année suivante, il reçut une mission difficile; il s'agissait d'aller réclamer à Turin contre les empiétements du duc de Savoie. Il s'occupa, au lendemain de l'Escalade, d'organiser la défense de la ville. Il fut aussi récompensé à deux reprises, en 1603 et 1613, pour avoir mis en ordre les comptes de la République et procuré de fortes sommes à la Seigneurie, en découvrant « un grand nombre de parties qui demeuraient en arrière et de grandes erreurs. » Cet excellent comptable, cet habile négociateur, ce magistrat estimé mourut en 1630.

Senebier dit que Savyon a composé des Annales de la République de Genève et que cet ouvrage manuscrit renferme l'histoire de la cité jusqu'en 1603. Il a des doutes sur la paternité de ce travail et il

' Senebier, II, 111. Notice biogr. de M. E. Fick, dans son édition citée ci-après.

pense, « avec quelques personnes instruites, » que les annales en (fuestion ne sont point de Jean Savyon. Abram Ruchat était plus affirniatif que Senebier. La tradition est pour Savyon.

Les annales portent aussi le titre : Trois livres de Vhisloire de Genève, extraits des meilleurs autheurs et tirés des meilleurs manuscripts \ Le livre premier est, jusqu'en 1260, une copie assez fidèle de la Chronique du pays de Vaud. Les autres sont un peu plus originaux, mais le style de Savyon est terne comme sa manière. Il n'a pas l'heureux don de faire revivre le passé. Les événements accomplis et les hommes disparus continuent à sommeiller dans ses paisibles et naïves annales. Il a néanmoins des (jualités assez sérieuses de jugement et d'objectivité. Spon l'a beaucoup consulté pour son histoire de Genève.

Voici comment Savyon raconte la mort de Berthelier (1519) : « Les gardes lui disaient : — Demandez grâce à Monseigneur. — Quel? dit-il. Ils répondirent : — A ^Monseigneur de Savoie, votre prince et le nôtre. — Il n'est pas mon prince, répliquat-il ; quand il le serait, je ne lui demanderais pas grâce, car je n'ai pas méfait; c'est aux méchants de demander grâce et non aux gens de bien. Iceux lui dirent : — Il faudra donc mourir. Et lui criant cela après lui, il alla écrire en la paroi de la prison : non moriar, sed vivam et narraho opéra Domini, c'est-à-dire : je ne mourrai pas, mais je vivrai et annoncerai les œuvres du Seigneur. Le même jour de son emprisonnement, on lui envoya non seulement les syndics selon l'ordre accoutumé pour l'examiner, mais un prévôt fait à la hâte, qui avait autrefois été arracheur de dents et s'appelait Jean des Bois (car un homme de bien n'eût jamais accepté cette charge), lequel lui dit qu'il avait charge de la part du prince de l'examiner et, pour ce faire, lui déféra le serment. Berthelier lui répondit hardiment : — Quand Messieurs les syndics, qui sont mes juges compétents, me viendront examiner, je leur répondrai et non à toi, car il ne t'appartient pas... » Le lendemain, îe prévôt le somma une seconde fois de répondre, sous peine d'avoir la tête tranchée. « Berthelier, poursuit Savyon, répondit comme auparavant ; sur ce le prévôt prononça sentence contre lui, disant: — Puis donc, Philibert Berthelier, qu'en ceci comme en autres choses tu t'es toujours montré rebelle à mon très redouté prince et seigneur et le tien, commet-

* C'est sous ce titre que Savyon a été édité par M. E. Fick (Genève, 1858, in-8). La partie des Annales mise au jour par M. Fick s'arrête à l'année 1527.

tant le crime de lése-majesté et as commis beaucoup d'autres crimes dignes de mort, comme il est contenu en ton premier procès, nous te condamnons à avoir la tête tranchée jusqu'à la séparation de l'àme et du corps, et ton corps pendu au gibet de Ghampel et ta tête fichée avec un clou à une potence juxte la rivière d'Arve. Cette sentence ainsi prononcée, il lui présenta le confesseur auquel il ne tint pas grands propos ; après cela, on le remit au bourreau qui ne fit que le sortir du château de l'Ile sur la place publique, entre le château et le pont, où il fit quelque briéve prière, puis voulant faire quelque harangue avant que mourir, le prévôt ne le voulut soufïrir, ains (mais) dit au bourreau : — Dépêche mon office. Le bourreau le fit agenouiller; ce fait, Berthelier s'écria : — Ah! Messieurs de Genève... Il n'eut pas plutôt achevé le mot, que le bourreau le décolla, et fut le 5 d'août 1 519. » Pas d'autres commentaires sinon que « la mort de Berthelier épouvanta Genève. » Sec, mais soucieux d'exactitude, tel nous apparaît le chroniqueur Jean Savyon, un compilateur du reste, dont tout le mérite consiste en ce qu'il a résumé fidèlement et parfois corrigé ses devanciers. Les annales ne sont pas sans importance pour l'histoire de Genève ; elles n'ont que peu de valeur littéraire.

Si Genève fut la terre bénie de la chronique et si, malgré le peu de goût des Conseils pour les curieux d'histoire nationale, cette ville nous a donné Jeanne de Jussie, Balard, Bonivard, Froment, Roset, d'autres parties de la Suisse romande eurent leurs chroniqueurs aussi. Le pays de Vaud nous ofTre un écrivain original et qui n'est point inférieur, à bien des égards, aux meilleurs de ses émules genevois. Il ne s'agit pas de Ludovicus, ce chanoine de Lausanne auquel on attribue le Chronicon brève Episcoporum Lausannensium, une série de notices plus connues sous le nom de « manuscrit Demierre » ou « manuscrit de Moudon. » Le doyen Bridel a publié une traduction de cet ouvrage dans son Conservateur suisse ^ . Le travail de Ludovicus, si tant est que que Ludovicus en soit l'auteur, va de l'année 500 à l'an 1533. Il paraît avoir été rédigé de 1507 à 1536. La première partie n'est qu'une contrefaçon du Cartulaire du prévôt Cuno d'Estavayer; elle va de 500 à 1240. La seconde est aussi courte qu'inexacte, mais elle ne constitue point un plagiat.

^ Vol. XII, 361 à 403. De Montet. M. l'abbé Gremaud a publié l'original latin dans le Mémorial de Fribourg (1856), III, 337 et s.

Je ne m'occuperai pas plus longuement de Ludovicus. J'ai hâte de présenter le chroniqueur vaudois par excellence au XVP* siècle, le grand banneret de la ville d'Orbe : Pierre de Pierrefleur *. On a cru longtemps que le manuscrit des Mémoires de Pierrefleur était perdu. Il avait disparu depuis l'époque où Ruchat écrivait son Histoire de la Ré formation de la Suisse (1727). On l'a retrouvé, il y a quelque trente-cinq ans, et M. A. Verdeil l'a publié en 1856.

Pierre de Pierrefleur fera le désespoir des biographes; seul, il aurait pu nous renseigner sur les circonstances de sa vie et il a poussé la modestie au point de s'effacer complètement. Ses « mémoires » sont en réalité les mémoires des autres. Tout ce que nous savons de lui tient à peu prés dans ces lignes de Ruchat : « Le manuscrit Thomasset ' (la chronique de Pierrefleur est ainsi désignée par Ruchat) est fort curieux. Il contient l'histoire de la Réformation des bailliages d'Orbe et de Grandson, écrite par un banneret d'Orbe nommé Pierre de Pierrefleur. Quoique l'auteur fût un catholique bigot et fort zélé, comme on le voit par son ouvrage, cependant il paraît assez fidèle dans sa narration. Il écrivait les choses qui se passaient sous ses yeux, et qu'il voyait avec un grand regret. » Nous sommes avertis : Pierre de Pierrefleur est un « catholique bigot, » comme Roset fut un calviniste bigot. Ruchat ne nous dit point, mais nous verrons que le banneret d'Orbe fut un homme instruit et un lettré ; on n'a ni autant d'esprit, ni autant de style quand on est le premier venu. Où Pierrefleur étudia-t-il? Je l'ignore. Et qu'importe 1 On vaut, non par ce que l'on fut, mais par ce que l'on fit.

Il n'y aura que plaisir pour le lecteur à me suivre dans mon trop court voyage à travers Pierrefleur. Si l'on pardonne au chroniqueur son orthographe bien mauvaise, l'allure un peu négligée de sa phrase, ses incorrections, ses répétitions de mots, quel attrait n'auront pas ces peintures, prises sur le vif, des mœurs vaudoises au temps de la

' Préface des Mémoires de Pierrefleur. Bévue suisse (année 1858), 738 et s. Biblioth. universelle (1858), 325 et s. Musée neucMtelois (1876), 253 et s. De Montet.

* Ce nom lui vient de ce qu'il avait été communiqué à Ruchat par le juge Thomasset.

Réforme, cette langue simple, naïve, avec ses saillies et son aisance, ces pensées parfois profondes, ces observations justes très souvent, et ce souffle d'honnête passion qui traverse tout le récit 1 Au surplus, gardons-nous d'oublier que ces Mémoires furent composés vers 1560, par un magistrat de petite ville; nous aurons plus d'indulgence alors pour le côté littéraire de l'œuvre.

Les Mémoires de Pierrefleur (400 pages) vont de 1530 à 1561. Ils débutent par un avant-propos où l'auteur « prie tous ceux qui ce présent livre liront, non avoir égard à son rude et mal orné langage, lequel est rude selon la forme et style du pays. » Les premiers chapitres renferment des renseignements très sommaires sur la situation de la ville d'Orbe, sur les rapports de suzeraineté qui liaient cette ville à Berne et Fribourg, sur les gentilshommes de la Cuiller, qui venaient du pays de Vaud et qui avaient comploté de s'emparer de Genève par surprise. Le ton du chroniqueur est celui d'un homme sage, qui peut tout dire sans se fâcher trop. Pierrefleur rend aux Bernois et aux Fribourgeois ce témoignage qu'ils gouvernaient « avec un grand contentement » de la part de leurs sujets. Malheureusement, la Réforme embrassée par Berne en 1 529 occasionna des tiraillements entre les deux suzerains, Fribourg ayant conservé la foi catholique. « Cela causa de grands maux, » dit Pierrefleur. Le banneret d'Orbe, qui a jusqu'ici parlé sans colère de la foi luthérienne, s'échaufl'e un peu. L'hérésie est entrée dans Orbe; nous sommes en 1 531. Un reli^ gieux, Michel Juliani, avait été commis pour « prêcher en carême » à Orbe. Le saint homme ayant été informé qu'il existait dans la ville « un certain personnage de petite valeur et suspect d'être attaché à la loi luthérienne » n'eut rien de plus pressé que de tonner contre le nouveau culte. Le bailli de Diesbach perdit ses peines à lui recommander de choisir d'autres sujets de prédication. Un jour que Juliani s'élevait avec plus de violence que d'habitude contre les « voluptés charnelles » des ministres protestants, un bourgeois de la cité, Christophe Hollard, d'ailleurs suspect de luthérianisme, « oyant les propos du prédicateur, osa bien prononcer et proférer de sa propre bouche, par deux fois, qu'il en avait menti. » Et Pierrefleur narre en ces termes la scène qui suivit : « Sur ce, je vous laisse à penser le grand bruit et tumulte du peuple et des assistants. Certainement, j'estime qu'il fut plus gros alors que le bruit que l'on fait es ténèbres, le vendredi saint, car les hommes qui étaient aux chapelles voulaient sortir pour l'assommer comme méchant, mais ceux qui étaient les plus prochains des portes des dites chapelles les enfermèrent, en sorte qu'ils ne

purent sortir. Sur ce, les femmes, toutes d'un vouloir et courage, allèrent où était le dit Christophe, le prirent par la barbe, la lui arrachèrent en lui donnant des coups tant et plus ; elles le donimagèrent par le visage tant d'ongles que autrement, en sorte que finalement, si on les eût laissé faire, il ne fût jamais sorti hors de la dite église, qui eût été grand profit pour le bien des bons catholiques. » Le châtelain d'Orbe délivra Hollard des mains de ces furies et le mit « au fond de fosse en prison, pour éviter grand scandale. » Mais le bailli survenant, les choses changèrent de face ; « Christophe Hollard fut tiré hdrs du trou et en son lieu fut mis le dit frère Michel Juliani. » Il va de soi que le peuple d'Orbe fut bien marri de ces événements; comme il était de tempérament peu révolutionnaire, il se contenta de réclamer l'infortuné Juliani. Le bailli renvoya les gens d'Orbe, attendu qu'il « n'était pas en sa puissance de le lâcher. » Après de longs débats entre Berne et Fribourg, le frère Juliani fut mis en liberté et se retira en Bourgogne.

La ville d'Orbe n'a fait que les premiers pas dans le chemin des tribulations. Les Bernois lui envoient Farel, ordonnant « qu'il fut ouï » mais n'obligeant personne à l'aller entendre. Pierrefleur conte, avec cette bonhomie narquoise qui lui est familière, la réception ménagée à maître Guillaume. Farel étant arrivé à « une heure du matin, » se rendit tout droit à l'église, où il attendit que l'office fut terminé. « Être fait, narre notre banneret, le dit Farel se mit en chaire pour prêcher, et, grande merveille, je m'étonne des petits enfants, lesquels d'eux-mêmes et sans conseil se mirent tous devant et à l'entour de la chaire, se couchant et faisant des dormants, et, après avoir demeuré quelque peu, tous en un instant se vont lever et s'en sortirent hors de l'éghse, criant et hurlant à grand'force, dont le dit Farel fut fort ébahi... et n'eut le dit Farel en son sermon que trois auditeurs. » Mais bientôt, et toute la semaine, deux fois par jour, le réformateur annonça l'Évangile à tout le peuple d'Orbe, car LL. EE. avaient exigé qu'on écoutât ses sermons, « qui tenaient deux heures chacun » et qui étaient « tous semblables l'un à l'autre, le plus de ses sermons n'étant, sinon d'appeler aux prêtres et à tous gens d'Église, disant : « ces brigands, ces larrons, ces meurtriers » et, quand il avait achevé, il tournait toujours à son propos. » Le chroniqueur ajoute : « Le peuple fut fort obéissant aux mandements des dits seigneurs de Berne et chacun y comparut par deux jours ; ensuite, chacun en fut saoul sans plus y aller, réservées les dix personnes qui firent toujours avec le dit Farel. » Parmi les

auditeurs, qu'il cite tous par leur nom, Pierrefleur mentionne Pierre Viret, qui commencera tantôt à évangéliser. La Réforme ne tardera pas à vaincre, grâce à l'appui de Berne.

Les Mémoires ne nous apportent pas des indications que sur les débats religieux de l'époque. L'excellent banneret note les comètes « vues au ciel » en 1531 et 1532, la « grande neige qui tomba au mois de février » de cette dernière année, un « grand vent et orage élevé par le pays de Vaud » à la fin de 1 533. Il s'étend longuement aussi sur les rites de la religion réformée et s'en scandalise. 11 rappelle les accidents notables qui se produisent dans la contrée. Il admire surtout l'humble soumission de cette pauvre ville d'Orbe, qui accepte tout des seigneurs de Berne.

En 1534, il se met à conter le « commencement de prêcher la foi luthérienne à Genève. » Son récit, d'ailleurs moins complet, ofïre assez d'analogie avec celui de Jeanne de Jussie. Il ne porte que sur les disputes de Genève, en 1536; il relève surtout la part qu'y prit le célèbre Caroli prié d'y assister par « Jacques Bernard, par Farel, par Viret, autres prédicants, qui, tous ensemble, n'étaient pas dignes de lui porter ses livres, à cause de sa grande science. »

L'année 1 536 est riche d'événements décisifs pour les destinées du canton de Vaud. Les Bernois accusent, dans une « lettre de défiance» du 16 janvier 1536, le duc de Savoie de n'avoir respecté ni la convention de St-Julien, ni celle de Payerne, et de poursuivre ses vexations contre Genève ; ils lui déclarent en même temps la guerre et « sortent en bon équipage de leur ville, étant en nombre de 8 à 9 mille hommes, ayant et menatit avec eux tous ustensiles de guerre, à savoir propices à prendre villes, forteresses et châteaux. » La campagne est ouverte avec vigueur du côté de Berne. La Savoie paraît demeurer indifférente à cette attaque. Caressant en vain « l'espérance de trouver quelque rencontre, » les Bernois entrent à Morges, après avoir entrevu une bande de paysans conduite par un capitaine italien au service de Savoie et qui « de bon cœur se mit à fuir. » Ils arrivèrent à Genève sans coup férir, se faisant obéir sur tous les territoires qu'ils traversaient. A propos de la reddition du château de Chillon, Pierrefleur ne souffle mot de Bonivard, qui fut cependant délivré par les Bernois ; on ne trouva dans la place, la garnison exceptée, qu'un gentilhomme appelé « Darbignon, lequel auparavant longtemps avait été tenu prisonnier sur cas d'homicide » et qui fut incontinent décapité. Mais les sei-

gneurs de Berne n'entretenaient pas une armée pour l'amour de l'art. Ils entendaient se récupérer de leurs « frais et dépens. » A cet effet, ils « firent un jet par tout le pays, en jetant et imposant les unes des villes à deux mille écus, les autres mille, les autres cinq cents, les autres plus ou moins; » ce « jet fit un nombre inestimable.»

Avec les Bernois apparaissent les « prédicants, » qui, pour être messagers de paix, sont plus désagréables à Pierrefleur que les soudards de LL. EE. La dispute de Lausanne a lieu ; volens, nolenSy le pays de Vaud dut accepter la Réforme.

La suite des Mémoires nous donne par le menu, quelquefois avec des développements excessifs et des renseignements insignifiants, l'histoire des Vaudois et plus spécialement de la cité d'Orbe Jusqu'en 1561. On regrette que les minima préoccupent l'honnête banneret autant que les événements essentiels qui marquent les premiers temps de la conquête bernoise. Néanmoins, le tableau, par la multiplicité des détails accumulés, permet de se faire une idée de l'ensemble. On est surtout frappé de la différence qui existe entre les tempéraments genevois et vaudois, Genève a l'esprit frondeur ; on n'y tolère pas de maître, on y est jaloux de sa liberté. Le pays de Vaud est habité par de braves gens, qui ne sont pas des gens braves ; on ne s'y révolta point contre la Savoie ; on y accueille les Bernois sans murmure ; il semble qu'on y ait besoin de servitude, et la couleur de la livrée importe peu. Pierrefleur est le type même du Vaudois ; il courbe le front tranquillement, se résigne à tout, n'est marri que des progrès incessants du calvinisme. L'indépendance politique le laisse froid.

Je ne veux plus que relever certaines particularités dans les Mémoires de Pierrefleur. Je les note au fur et à mesure qu'elles attirent mon attention. Un « prédicant luthérien » est hué en 1538 par « ceux de Romand petit village au Pays de Vaud. » En 1539, les « vignes sont tant belles que l'on ne savait où mettre la moitié des vins. » A la fin de l'année 1540, on commence d'édifier à Lausanne «collège d'études, tant latin, grec, qu'hébreu. » La chronique de l'an 1541 débute par un exposé des méfaits du pasteur d'Orbe, le nommé André Zébédée, « homme roux et colère. » Quelques mois plus tard, il « advient un cas merveilleux en la terre de Valangin; »je cite la page où il est consigné, puisque aussi bien il a inspiré à Juste Olivier l'un de ses meilleurs romans : Luze-Léonard. Voici la sanglante aventure. On fêtait à Valangin « les noces d'une

belle fille, laquelle, avant ses noces, elle avait promis deux maris, dont par sentence fut ordonné de prendre le dernier mari promis. Quand vint le jour des noces et, après diner, que Ton commença à danser et mener abattement, le premier mari condamné, rempli de courroux et d'ire à cause de sa femme perdue, étant conduit du mauvais Esprit, accompagné de certains complices, tous mauvais garçons, arrivèrent à l'assemblée des danses, faisant manières joyeuses, voulant mener ébattement comme les autres. Le dit premier mari condamné prit l'épousée pour la danser, et ce fut du consentement du père de la dite épousée ; et, après avoir dansé deux ou trois tours de danse, tira son poignard et fossa l'épousée par l'estomac, d'outre en outre, dont elle tomba morte, et le dit mari qui avait fait le coup mortel à l'épousée eut la tête fendue jusqu'aux dents. Finalement, il mourut au dit combat jusques au nombre de vingt-deux personnes, et des blessés y en eut sans nombre. » Les Valanginois de jadis prenaient au tragique leurs dépits amoureux ; Valangin est sur terre neuchâteloise, car les bons Vaudois de Pierrefleur n'eussent jamais tiré le couteau ni versé leur sang pour un mariage manqué.

Je reviens aux passages plus ou moins remarquables du récit. Je ne parlerai ni d'un « homme qui se pendit, » ni de la « Matthia Combault qui se noya à Orbe, de sa propre volonté, » ni de la « chose piteuse d'un enfant gâté » par deux chats qui lui rongèrent la figure, ni de cent autres événements de cette importance pour l'histoire, morts paisibles ou violentes, naissances prosaïques ou étranges, incendies, peste, qui signalent l'existence de la ville d'Orbe quatre lustres durant. En 1546, Pierrefleur enregistre sans réflexions le décès de Martin Luther ; il ne commente pas davantage la « messe abolie en Angleterre, » deux ans après. Le 2 juin i 549, on joue « au village de Beaulmes » une moralité « à treize personnages, et s'appelait la dite farce : Chrestienté qui esloit malade. Elle fut jouée à la faveur des luthériens. » Quinze jours plus tard, « a été jouée à Romainmôtier une moralité appelée : l'histoire de Daniel et sonfilSy ensemble le Mariage de Sara, laquelle fut bien et magnifiquement jouée; et dura le dit jeu depuis dix heures du matin jusques à quatre heures après midi. » Ce sont malheureusement là toutes les indications fournies par le banneret d'Orbe, sur ces deux représentations qui eussent sollicité plus encore notre curiosité que les détériorations survenues au moulin de Cossonay ou la « rencontre de deux hommes attendant un autre pour l'endommager et battre

Page 1