‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos jours (volume 2)Chapitre 39 sur 76 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

sur les champs. » Mais n'exigeons pas trop de Pierrelleur (]ui n'a pas nos goûts, et qui ne pouvait deviner nos préférences. Il passe, en 1550, sur la ville d'Orbe, « un dragon de merveilleuse grandeur et grosseur, comme d'un grand cheval, dont l'ombre d'icelui surpassait la largeur d'une maison. » Nous accueillerions cette communication avec un peu de scepticisme, si elle ne nous était affirmée par le banneret d'Orbe lui-même et d'un ton qui n'admet pas les doutes. Au mois de janvier 1 561 , des « signes épouvantables » sont vus au ciel, « comme grande clarté de feu en plein minuit, gens armés à cheval et à pied combattant les uns contre les autres, » et p lis « un tremblement de terre, » — toutes choses « qui ne portent aucun bon présage. » Les Mémoires se terminent brusquement, le 18 octobre 1561.

Le mérite littéraire des chroniques de Pierrefleur est médiocre. J'ai dit que la langue en est souvent incorrecte et molle ; elle a par contre une certaine grâce nonchalante et beaucoup de naïve simplicité ; elle est encore inférieure à celle de Jeanne de Jussie ; Bonivard et Froment sont des écrivains distingués, auprès de l'humble et candide banneret. Il n'a ni la précision, ni le relief qu'on admire chez les grands littérateurs de la Réforme ; il n'a pas non plus la verve du brillant prieur de S*-Victor. Pierrefleur est cependant audessus de la plupart des hommes de son époque et de sa condition ; il n'est pas ignorant et sait tenir une plume. Quant à la valeur intrinsèque de ses Mémoires ^ elle ne doit pas être tenue pour petite. Il n'existe pas, à ma connaissance, de document plus fidèle sur les mœurs et la vie du peuple vaudois au XVP® siècle. Nombre de circonstances relatées par notre conteur, paraîtront ridicules ou puériles au premier abord ; serait-il donc sans utilité pour l'historien, d'apprendre ce qui s'est passé au XVI™^ siècle et pendant plus de trente années, dans une ville semblable à toutes nos petites cités romandes? Les Mémoires ne seraient-ils pas une mine précieuse pour qui voudrait reconstituer la société du temps ? Rien n'est insignifiant aux yeux de qui sait lire et veut penser. Et quel portrait Pierrefleur ne trace-t-il pas, sans même y prendre garde, du type vaudois, de ce bourgeois calme, soumis, un brin narquois à la dérobée, mais ayant la vénération du pouvoir et la religion de l'obéissance ? Ce portrait sera vrai jusqu'à la fin du siècle dernier.

Si Genève et le pays de Vaud ont eu leurs chroniqueurs, Neu- €hâtel n'a pas les siens. Les chanoines n'ont point de successeurs auXVI'"* siècle. Je ne trouve à mentionner, dans ce chapitre, (|ue Louis Barillier, conseiller d'État, auquel on attribue un ouvrage, composé sans doute vers 1580, sur Les Monuments anciens de NeuchâteL Cet ouvrage est resté manuscrit, mais il en existe de nombreuses copies.

I. J.-P. Spifame ; sa vie et ses écrits. — IL Innocent Gentillet; son Anti-Machiavel. — III. Louis Turquet de Mayerne; ses ouvrages politiques et historiques. — IV. Théodore Agrippa d'Aubigné ; sa vie d'après ses Mémoires; ses Lettres; ses pamphlets; son Histoire universelle. — Y. Jean Crespin ; le Livre des martyrs. VI. Simon Goulart, historien et annaliste. — VIL Deux historiens fribourgeois : Sébastien Werro ; François Guillimann. — VIII. Mathieu Brouart (Béroalde). — IX. Quelques noms.

La chronique fut l'affaire des écrivains indigènes. L'histoire et la politique générale seront plutôt traitées par des réfugiés. J'aurai cependant à signaler, au cours de ce chapitre, un écrivain du cru qui a laissé un nom et une œuvre.

Commençons par un homme dont les malheurs ont fait plus db bruit que les travaux ! Jean-Paul Spifame ' n'est pas Suisse d'origine. Fils d'un bourgeois de Paris, il naquit dans cette ville en 1 502. Grâce à son intelligence et à son adresse, il s'éleva rapidement jusqu'aux plus hautes dignités. Régent au collège du cardinal Lemoine, puis recteur de l'Université, il occupa ensuite des fonctions très importantes dans l'administration judiciaire. Un beau jour, il lui prit fantaisie d'entrer dans les ordres. La chance continuait à le

' Senebier, l. France protestante. De Montet. Histoire de Genève, par Am. Roget, VIL Bull, de la Soc. de Vhist. du prot. franc. IX, 296, XII, 483.

favoriser : il devint grand vicaire de Reims sous le cardinal de Lorraine, qu'il accompagna au Concile de Trente, et fut sacré évêque en 1546. Mais des relations qu'il entretenait, dés 1537, avec la femme de Martin Le Gresle, procureur au Châtelet de Paris, étaient nés un fils et une fille. Spifame fut, après la mort de Le Gresle, poursuivi du désir de légitimer ces enfants et de régulariser sa situation vis-à-vis de sa maîtresse. Sa qualité d'ecclésiastique s'opposant à un mariage, il résolut, en 1559, de renoncer à ses charges et bénéfices et de se retirer à Genève, où il se déclara partisan de la Réforme.

Le 31 octobre 1559, le Conseil lui accorda le droit de bourgeoisie. En 1563, Spifame est élu au Conseil des Soixante. Sa bonne étoile le protège encore. Mais il avait compté sans des indiscrétions possibles et sans l'austérité des mœurs professée, sinon pratiquée toujours, dans la cité de Calvin. N'avait-il pas recouru à un faux contrat de mariage pour faire reconnaître son union avec la femme Le Gresle et légitimer ses enfants ? En 1564, la reine de Navarre, dont s'il s'était attiré la haine, l'accusa d'avoir produit un acte de mariage falsifié et de vivre par conséquent en état de concubinage. Aimé Mégret, pasteur de Moëns, Claude Yeyron, pasteur de Compesières, Simon Moreau, pasteur de Troinex, Jean Perron, pasteur à Genève et bien d'autres avaient été simplement congédiés ou réprimandés poifr mauvaises mœurs ; on aurait pu ne pas user de plus de rigueur envers Spifame. Celui-ci fut traîné devant la justice, et, comme les lois genevoises réprimaient avec une atroce sévérité les délits dont il s'était rendu coupable, il fut décapité sur la place du Molard, le 23 mars 1566. Coligny avait suppUé en vain le Conseil d'être « doux et clément, » de tenir compte de l'âge du condamné « du fidèle devoir qu'il avait fait en plusieurs grandes charges, et des services qu'il avait semblablement faits. » Spifame, qui avait eu d'ailleurs une conduite exemplaire pendant son séjour de sept années à Genève, subit son supplice avec beaucoup de fermeté.

Ce fut un orateur que Spifame, et un diplomate, plutôt qu'un écrivain. De Thou le qualifiait de : homo facundus et vehemens, Théodore de Bèze a dit « qu'il n'avait faute d'esprit, ni de langue, ni d'expérience. » Caractère passionné, il eut le tort de ne point parler de Jeanne d'Albret avec tout le respect qui convenait, et la fatalité voulut qu'il rencontrât à Genève des magistrats assez serviles pour accomplir, avec une injustifiable cruauté, les mauvais desseins de la reine de Navarre. Spifame avait commis un péché de

langue, ce fut là le grand crime ; le faux et le concubinage n'ont été que de simples prétextes.

On a de Je«n-Paul Spifame : deux Harangues, prononcées à Francfort, et qui sont imprimées dans V Histoire ecclésiastique de Th. de Béze ; une Lettre adressée de Rome à la reine mère du roi ' et un Discours sur le congé obtenu par le cardinal de Lorraine de faire porter armes défensives à ses gens ' .

Eussé-je dû laisser Spifame de côté? Peut-être. Si j'ai fait surtout delà biographie à son sujet, j'en ferai extrêmement peu dans les deux notices qui vont suivre. Aussi bien, ni Gentillet, ni de Mayerne, dont j'ai à parler, n'ont eu des existences très mouvementées. Ils se sont bornés à composer de gros livres et à émettre de sages idées ; cela pouvait conduire à l'échafaud, plus facilement que les péchés de Spifame, mais nos deux écrivains sont morts dans leur lit.

La biographie d'iNNOCENT Gentillet ' est faite pour tenter un chercheur. Senebier, qui est un investigateur patient et sagace, a reculé devant les difficultés de l'entreprise. Il nous dit ingénument : « L'histoire de cet homme de lettres est enveloppée des ténèbres les plus épaisses, » — dans lesquelles il renonce à faire pénétrer un rayon de lumière. Les auteurs de la France protestante (1" édit.) ont, eux aussi, trouvé « la vie de cet homme célèbre enveloppée de ténèbres si épaisses qu'un critique érudit a pu douter de son existence. » Ils écrivent cependant de Gentillet que Lesdiguières le plaça à Ja tête du Conseil installé à Die, qu'il devint président de la Chambre mi-partie de Grenoble et que, dépouillé de cette charge en 1585, il s'en retourna à Genève où s'il s'était déjà réfugié après la St-Barthélemy. Nous possédons aujourd'hui des renseignements moins sommaires sur la vie de cet éminent personnage.

Il n'est plus douteux que Gentillet ait embrassé la Réforme avec ardeur. Après le massacre du \2 août 1572, il vint, comme tant d'autres, demander asile à la ville de Genève qui lui donna la généreuse hospitalité qu'elle offrait à toutes les victimes des persécutions catholiques. Innocent Gentillet vécut à Genève pendant plusieurs

' Impr. dans Mémoires de Condé, IV.

2 In-8, Paris, 1565.

^ Senebier. France lyrotestante. Bull de l'Inst. nat. genevois (étude de M. H. Fazy sur VAnti- Machiavel de Gentillet), XXVIII, 443 et s.

années, écrivant des ouvrages de controverse religieuse et politique. Rentré en France dés l'heure où Henri III fut contraint par les victoires des huguenots de faire quelques concessions, il obtint la charge de conseiller, puis de président de chambre au Parlement de Grenoble. En 1585, une réaction violente se préparant contre le protestantisme, il fut destitué de ses fonctions, quitta son pays, s'établit à Genève qui devint sa patrie d'adoption et où il mourut en 1595.

Savant jurisconsulte, dialecticien consommé, esprit ferme quoique modéré, Gentillet a laissé son nom à l'histoire. Il est connu surtout par son Anti- Machiavel, où il entreprit, d'une part, de réfuter les théories immorales formulées dans le Prince, et, de l'autre, d'instruire, sous prétexte de combattre Machiavel, le procès de la politique cauteleuse de Catherine de Médicis. Quelle plus noble tâche pour un écrivain de sens et de talent, que de s'élever vigoureusement contre le système odieux de la justification des moyens par la fin et par le succès ! Et quel devoir sacré pour un honnête homme de la trempe d'Innocent Gentillet !

Genève, d'où était partie, en 1573, la Franco-Gallia d'Hotman, cette rude mais admirable revendication de l'imprescriptible souveraineté des peuples sur eux-mêmes, Genève jetait, trois ans plus tard, par le monde, un ouvrage destiné au plus grand retentissement : Discours d' Estât sur les moyens de bien gouverner et maintenir en bonne paix un royaume, contre Machiavel'. Dans cet ouvrage, qui est un pamphlet grave, digne et plein de hautes considérations de politique et de philosophie, Gentillet réduit à trois chefs essentiels la doctrine du célèbre Florentin et la renverse, l'histoire en main. Pour lui, le souverain a d'autres règles que son bon plaisir; la raison d'État ne peut tout immoler à ses nécessités. Les principes du droit et de la justice sont au-dessus des volontés du prince et des soi-disantes exigences du gouvernement. Il affirme la supériorité de l'intelligence et de la vertu sur la naissance. C'est un libéral, qui aimerait voir la France secouer le joug de la monarchie absolue et passer à la monarchie constitutionnelle, avec des lois restreignant les pouvoirs du roi, avec le contrôle des États-Généraux et des Parlements.

L'Anti-Machiavel est vraiment un bon livre, où l'on respire sans mélange un air de tolérance et de vérité. Les partis peuvent rivali-

^ Sans nom de lieu, in-8, 1576. Traduit en latin et publié à Lausanne, in-8, 1577.

ser de fanatisme, Gentillet ne perd point sa sérénité, ni ne se départ de sa clairvoyante sagesse. Il voudrait rapprocher ceux qui s'acharnent à convertir en abîme le fossé qui les sépare. Il vante le retour aux idées de clémence et de charité. Ah ! le brave homme et combien on lui sait gré de faire entendre la voix de l'humanité dans le tumulte des passions déchaînées !

Il me serait agréable de lui emprunter une page ou deux. Je n'ai pas réussi à me procurer le texte français de V Anti- Machiavel, Mais je découpe, dans l'article de M. Fazy, cette jolie citation que je me repentirais de ne point reproduire. Savez-vous que Gentillet fut aussi spirituel qu'érudit ? Méditez donc ce qu'il pense du choix des magistrats :

« Ce n'est rien, dit-il, que d'avoir de bonnes lois, si l'on n'a quand et quand des bons magistrats pour les faire observer : car le magistrat est l'âme de la loi, qui lui donne force, vigueur, action et mouvement, sans lequel la loi serait comme une chose morte et inutile. C'est donc une chose excellente qu'un bon magistrat, voire des plus excellentes qui soient en ce monde ; mais c'est aussi une chose fort rare, du moins en ce temps... Dion écrit que l'empereur Caïus Caligula avait un cheval, nommé Velocissimus, lequel il aimait tant, qu'il le faisait souvent dîner et souper à sa table et lui faisait servir de l'orge en un grand vaisseau d'or, et du vin en des grandes chaudières qui étaient aussi d'or. Non content de faire cet honneur à Velocissimus, il se délibéra de l'avancer aux États et otfices, et au gouvernement de la chose publique, et se résolut de le faire consul de Rome. Et l'eût fait, dit Dion, s'il n'eût été prévenu de la mort. Les Machiavélistes de ce temps qui liraient cela, sauraient bien dire que cela était un acte d'homme insensé, de vouloir donner un si bel état à une bête. Mais cependant ils trouvent bon qu'on donne aujourd'hui les États à des. bêtes plus dangereuses que n'était Velocissimus, car au pis être, si Velocissimus eût été créé consul de Rome, il n'eût pu faire autre mal à la chose publique ni aux particuliers, sinon en donnant quelque ruade à ceux qui l'eussent voulu saluer de trop prés. Au reste, il n'eût point fait de concussions, pilleries, ni autres abus, que font les bêtes de notre temps, qui sont pourvues aux États. » Rarement Gentillet risque la grosse plaisanterie. Son ironie est plutôt voilée, plus fine que forte en général. Il a plus de bonhomie que de mordant, plus encore d'humour que d'esprit.

Il paraît que, dans sa réfutation de Machiavel, il s'était exprimé

en termes assez vifs sur le compte de la nationalité italienne, ce qui lui valut de longs et déplaisants démêlés avec les [taliens réfugiés à Genève. On eut mille peines à calmer la bouillante postérité des vieux Romains. L'intervention de Théodore de Bèze luimême n'apaisa point le conflit, bien que Gentillet se confondît en excuses. M. Fazy rapporte (ju'un beau jour, au printemps de 1577, Gentillet fut assailli, bousculé et frappé en |)ublic par un certain Francesco Lambert, qui s'était érigé un peu brutalement en vengeur de l'honneur italien. Un émule de Lambert, Gaspard Catani fut arrêté pour avoir proféré des menaces de mort contre ce pauvre Gentillet, qui avait eu le tort de ne point faire la part de l'impressionnabilité méridionale. Deux siècles et demi plus tard, un grand poète, Lamartine, aura toute l'Italie sur les bras pour quelques alexandrins.

Parmi les autres ouvrages de Gentillet, je citerai sa traduction de la République des Suisses de J. Simler, sa Remontrance au roy Henri III « sur le fait des deux édits donnés à Lyon, touchant la nécessité de la paix et les moyens de la faire. » Je m'arrêterai un instant à deux autres de ses écrits.

Voici d'abord V Apologie ou défense pour les chrétiens de France qui sont de la religion évangélique ' . Dans cette vive et solide satire dédiée au roi de Navarre, Gentillet veut montrer que la religion réformée étant « blâmée et dénigrée à outrance par ceux qui ne l'entendent pas et qui ne la veulent entendre, » elle est « non seulement fondée en la pure parole de Dieu » mais aussi « approuvée par les propres canons des Papes et de l'Église romaine. » Comme on le devine ou plutôt comme on le voit, l'auteur attaquera plus qu'il ne se défend. C'est la méthode du XVI"^ siècle. On cherche moins à se justifier qu'à malmener ses adversaires. Je n'ai rien de particulier à relever dans V Apologie de Gentillet, sinon qu'elle est l'œuvre d'un bon logicien et d'un écrivain alerte, très savant d'ailleurs en toutes choses, même et surtout en théologie. Le ton n'est pas trop acerbe, les injures aux catholiques sont assez clairsemées.

J'arrive à un traité plus connu que le précédent : Le Bureau du Concile de Trente \ qui parut la même année en français et en latin. Innocent Gentillet s'efforcera d'établir « qu'en plusieurs points icelui Concile est contraire aux anciens Conciles et Canons et à l'autorité

^ In-8, Genève, 1584.

« In-8, Genève, 1586.

du Roy. » On est unanime pour reconnaître que cet ouvrage est remarquable par l'érudition étendue et la forte critique. L'auteur passe au crible d'un examen serré, et l'une après l'autre, toutes les décisions du Concile de Trente, dont il espère « ébranler le fondement. »

« Je ne doute pas, écrit-il dans sa dédicace au roi Henri III, que mon entreprise n'encoure diverses répréhensions. Car les uns diront que je devais laisser traiter la théologie aux théologiens; et les autres qu'il y a en mon fait trop d'audace, d'avoir osé attaquer tant de prélats et docteurs qui se trouvèrent en ce Concile, et que cela approche de semblable témérité que si un simple soldat attaquait tout un régiment. Mais, au premier point, je réponds que je ne suis point sorti hors des limites de ma vocation, car faisant profession, comme je fais, du droit civil et canon et quelque peu de l'histoire, on trouvera que je me suis contenu dedans ces limites. Au second, je dis que ce n'est pas moi qui attaque les Pères du Concile de Trente ; ce sont les anciens Pères, et les plus excellents docteurs de l'Église priniitive. Quant à moi, je ne fais que les mettre. en bataille. » Après avoir rappelé les « choses qui ont précédé la tenue du Concile, » il entre bravement en matière, suivant l'ordre des « sessions, » commentant, discutant, condamnant tous les décrets rendus. Mais, s'il ne transige pas, s'il est un polémiste opiniâtre et minutieux, il est en général fort convenable. Il évite les personnalités, s'abstient de gros mots.

Louis Turquet de Materne ' est un Lyonnais que les persécutions chassèrent à Genève, où il fut admis au nombre des habitants, en 1573. Il fit, vers la même époque, l'acquisition de la terre de Mayerne, — ce qui lui permit dé cacher ses origines plébéiennes. Il retourna plus lard en France et mourut à Paris, en \ 618.

La meilleure de ses œuvres est sans contredit son fils, l'illustre médecin et chimiste Théodore Turquet de Mayerne, auquel nous devons diverses découvertes scientifiques et |)lusieurs traités, dont on a dit beaucoup de bien et beaucoup de mal. Mais il s'agit du père et non du fils.

Louis Turquet de Mayerne est un esprit original, sinon très cultivé

' Mémoires de l'Estoile, II, 376. Biogr. générale. De Montet. Bull, de la Soc. de Vhist. du prot. franc. XII, 277.

et très profond : il a bataillé de la plume pour des causes raisonnables. Dans son Advis sur le synode national, etc., il indique les moyens propres à amener une réconciliation entre catholiques et huguenots et à entraîner une réforme générale de l'Église. Les deux partis firent naturellement la sourde oreille. Entre chrétiens, divisés sur quelques points de doctrine, la guerre n'était-elle donc pas de rigueur ?

Il ne réussit pas davantage, dans le domaine politique, avec sa Monarchie arislodémocratique \ un lourd in-quarto, qu'il y a du mérite — et du profit — à parcourir. Cet ouvrage, imprimé avec privilège du roi, en 1561, fut, quelques jours après sa publication, confisqué et détendu, mais, ajoute L'Estoile, dans ses Mémoires, « n'en eut l'auteur autre peine parla bonté de la reine. » DeMayerne avait eu la hardiesse de soutenir que les femmes ne pouvaient être admises à gouverner l'État ; Catherine de Médicis n'était pas d'humeur à tolérer pareille hérésie.

La Monarchie aristodémocratique a eu de violents détracteurs, entre autres Etienne Junius Brutus, dans une Défense de la monarchie française (1580) et Louis d'Orléans, qui réfuta de Mayerne et l'appela tout uniment un « monstre. » L'Estoile, homme assez impartial, parle du traité de notre historien, comme d'un « livre d'état bon, judicieux et véritable, mais mal propre pour le temps. » Ces derniers mots sont très exacts. La Monarchie aristodémocratique est « mal propre pour le temps, » car elle exprime des idées aussi avancées que V Anti- Machiavel de Gentillet, et quelques-unes d'entre elles sentent bien plus le XVIII"* que le XVI""" siècle. Elle est dédiée aux « très illustres États généraux et souverains des provinces confédérées des Pays-Bas. » Ce n'est pas une « curiosité ambitieuse » qui a poussé notre réformateur politique à écrire, ni « présomption de savoir plus que les autres, » mais « l'amour de la vérité lequel l'a accompagné toute sa vie. » Il s'ingénie à rechercher si les formes de gouvernement, que l'on voit bien diverses, ne reposent pas sur « certains fondements immuables, » si le droit constitutionnel n'a pas « une fin déterminée comme toutes les autres belles sciences. » Il s'appuiera, pour édifier son système, « sur la Parole de Dieu et les enseignements de Nature. » Il aura aussi peur de l'oligarchie que de l'ochlocratie, celle-ci l'épouvantant peut-être davantage que celle-là,

' Ou le Gouvernement composé et meslé des trois formes de légitimes républiques, in-4, Paris, 1561.

car elle est une sorte d'anarchie « turbulente, aveugle, ignorante dont il n'y a rien au monde de si hideux. » La démocratie ellemême est « la plus dangereuse condition aux Républiques. '> Il aimerait en somme faire « une Sparte à sa mode. »

L'État de ses rêves serait bâti « sur la religion et la police, qui' sont les deux arcs-boutants et très forts appuis de la vie humaine. » De Mayerne « se représente un corps d'état souverain, qui se peut bien appeler royal, mais auquel le peuple, tant gros que menu, se voit enté et incorporé avec telle proportion et artifice qu'il peut dignement faire et accomplir » tous ses devoirs. Il estime « non témérairement » que cette forme « est la plus exquise, voire seule qui puisse bien loger la Piété avec la Charité et la paix avec l'abondance, en contentement des bons et terreur des méchants. »

La Monarchie aristodémocratique est divisée en sept livres : I. Des principes et causes des polices en général. II. Des mouvements volontaires aux peuples à prendre certaines formes de police sous une souveraineté, et des lois royales. III. Des vacations et services privés d'un chacun dans la République. IV. Des magistrats et officiers publics et des personnes privées. V. Des nobles et des non nobles. VI. Des assemblées des États généraux et de leur légitime usage. VII. De la maison et famille royales. Il ne saurait être question de résumer ici ce volumineux traité. J'en détache quelques parties saillantes.

L'auteur est pour les castes, Dieu voulant « qu'il y ait des créatures qui régissent et d'autres qui souffrent d'être régies. » Mais « les grands doivent tendre la main de bon cœur aux petits, » d'autant que la noblesse est « produite de l'état roturier » et n'a aucune raison de montrer cet orgueil de la « noblesse moderne, » qui « dédaigne outrageusement, » toutes les vertus qu'elle n'a point. Et puis, « la noblesse superabondante est pernicieuse aux États; » et puis la « noblesse de race » se corrompt forcément parce qu'elle néglige de se recruter parmi les meilleurs de la roture. D'un autre côté, « toutes les lois fondamentales et toutes constitutions générales devraient être faites en pleins États généraux. » La souveraineté « part de la masse du peuple et peut y retourner en cas de tyrannie. » Si la royauté est « la plus parfaite des polices, » il convient aussi que les rois aient « de la sapience réformatrice, » qu'ils procurent à leurs sujets les biens du cor[)s et ceux de l'âme.

En somme, la royauté désirée par de Mayerne serait une monar-

cilie coQStitutionnelle, très décentralisée, avec des États généraux et des États provinciaux, ceux-ci organisés démocratiquement et foimés par « nobles et plébéiens riches et pauvres. » C'est là l'iionnête et un brin chimérique idéal de Louis Turquet de Mayerne. Pourquoi n'a-t-il pas su se borner? Délayées dans un formidable in-quarto, ses propositions essentielles se perdent, et il y a trois siècles que personne ne songe plus à les y aller retrouver.

Son Histoire générale d'Espagne ' est plus connue que sa Monarchie aristodémocratique. On a prétendu (ju'elle avait été faite sur celle de J. Mariana, mais bien à tort, car la première édition de l'ouvrage de de Mayerne fut publiée en 1586, tandis que l'histoire de Mariana date de 1592 seulement. Ce qui est vrai, c'est que les éditions subséquentes ont été remaniées, et que de Mayerne s'est copieusement servi des données nouvelles fournies par son rival.

L'Histoire générale d'Espagne est dédiée au « roi de Navarre, premier prince et pair de France. » De Mayerne avoue, dans sa dédicace, qu'il n'est pas « de la profession de ceux qui, par une longue étude, ont acquis jugement et style propre et accommodé à traiter histoires. » Il confesse qu'il a « une manière de parler libre, qui pourra sembler étrange, voire possible offensera aucuns qui prisent surtout les mœurs et façons du siècle où nous vivons. » Mais il «est lié par les lois de l'histoire, qui ne permettent de celer ou déguiser la vérité. » La première édition de son Histoire générale va jusqu'au régne de Philippe II. Turquet de Mayerne n'a pas craint de remonter aux plus lointaines origines du peuple espagnol. Je ne crains pas non plus de dire que je n'ai pas eu le courage de l'accompagner fidèlement à travers les 1500 pages de son in-folio. On est assez d'accord pour admettre que son livre est, sous le rapport de l'exactitude, de beaucoup inférieur à celui de Mariana. Autant que j'ai pu en juger par un examen sommaire, V Histoire générale d'Espagne manque de composition et offre d'assez grosses lacunes. Elle n'en révèle pas moins un esprit curieux et hardi, qui a, cela saute aux yeux, plus de goût pour aligner des raisonnements que pour narrer des faits. Quoi ! il s'est « jeté hors les barrières de sa vocation » et il a entrepris une tâche pour laquelle il était insuffisamment préparé.

Le style de Turquet de Mayerne a des qualités de bonhomie et de

^ In-fol., Lyon, 1586, divisée en 27 livres. La 2""® éd. (in-fol., Paris, 1608) comprend 30 livres et va jusqu'en 1582.

clarté ; il ne s'élève pas au-dessus de la prose courante ; on lui demanderait en vain la puissance d'Agrippa d'Aubigné ou la vivacité de Bonivard. C'est terne.

L'auteur de V Histoire générale d'Espagne est bien oublié. Son œuvre tient une place plus grande dans les rayons des bibliothèques que dans les préoccupations des historiens modernes. Il avait des idées ; il ignorait l'art de les bien exprimer. Or le mauvais style est pour les écrivains ce qu'est pour l'enfant un sang pauvre et vicié ; cela ne fait pas vivre longtemps. Un contemporain de Turquet de Mayerne, un homme qui n'eut pas un esprit aussi réfléchi, mais qui fut un prosateur — sans parler du poète — autrement vigoureux : Théodore Agrippa d'Aubigné' est encore une des gloires de la littérature française. Si j'étais un fanatique de chronologie, je reléguerais au XVIP* siècle ce huguenot de vieille roche, qui a surtout écrit durant ses dernières années, de 1 600 à 1 630. Mais d'Aubigné est un calviniste des guerres de religion. Cherchais-je à le replacer dans le milieu qu'il choisit pour y finir en paix, parmi les théologiens rigides et secs de la nouvelle Genève, j'aurais l'air d'envoyer au couvent l'un des plus fougueux aventuriers et l'un des esprits les plus énergiques de la Réforme. L'ami d'Henri de Navarre est l'une de ces fortes natures que le seizième siècle a prodiguées à la France, une sorte de Montluc protestant, plus instruit, plus humain, plus artiste aussi, mais non moins passionné. Biaise de Montluc dira, lui : « J'ai toute ma vie haï les écritures, » Agrippa d'Aubigné les aima toujours. Il se plaisait à composer des vers au cours de ses rudes campagnes. Bien des pages de ses Tragiques « sortaient de sa main ou à cheval ou dans les tranchées. » On ne sera pas surpris que toute son œuvre ressemble à une bataille. Quand il ne peut frapper du glaive sur les adversaires de sa foi, il leur jette à la face ses livres débordants de

' Senebier, II, 118 et s. France protestante, 2™« éd. De Montet. Etude histor. et litt. sur Agrippa d'Aubigné, par E. Réaume, in-8, Paris, 1883. Les écriv. franc, de la Réform. de Sayous, II, 207 et s. Mém. et doc. de la Soc. d'hist. et d'arcli. de Genève., XVII, 153 et s. (article de Th. Heyer sur Th.-A. d'Aubigné à Genève). Toutes les histoires de la littérature française. — Il faut étudier d'Aubigné dans ses Œuvres complètes, publ. par E. Réaume et F. de Caussade, 4 vol. in-12, Paris, 1873. Cette édition contient, sauf V Histoire universelle, toute l'œuvre d'Aubigné et elle renferme une quantité de choses inédites (deux poèmes, Le Printemps et la Création, des discours, des traités, des lettres, etc.).

haines farouches et de saintes colères. Mais il est intéressant de connaître, par le récit un peu sommaire qu'il nous en a laissé, cette existence extraordinaire, si riche à tant d'égards et qui fournirait la matière de quelques drames historiques. Théodore Agrippa d'Aubigné naquit à Saint-Maury, près de Pons, en Saintonge, le 8 février 1550. Selon les uns, il eut pour père Antoine de Bourbon; Jeanne d'Albret fut sa mère, selon d'autres. Cette légende de bâtardise a été détruite. Les parents d' Agrippa furent Jean d'Aubigné, seigneur de Brie, et Catherine de Létang. Sa mère, raconte-t-il ddius ses Mémoires', mourut en accouchant de lui, « s'étant trouvée en une telle extrémité que les médecins proposèrent le choix de mort pour elle ou pour son enfant. » Il fut nommé Théodore et, par adjonction, Agrippa, « comme œgre par lus. » Ses premières années sont assez malheureuses. Jean d'Aubigné se remarie et sa seconde femme « porte impatiemment la dépense et la trop exquise nourriture qu'on emploie » pour le petit Agrippa. Celui-ci avait quatre ans à peine lorsqu'on lui donna un précepteur « astorge et impétueux, » qui lui enseigna tout à la fois le latin, le grec et l'hébreu, « si bien qu'il lisait aux quatre langues à six ans; » à sept ans et demi, il traduisait le Criton de Platon. Ceci paraît bien merveilleux et laissera plus d'un lecteur incrédule. D'Aubigné avoue lui-même qu'il a « quelques menteries » à se reprocher, et celle-ci n'est pas l'une des moins fortes. Quoi qu'il en soit, il fit de rapides progrès et on le mit bientôt en pension à Paris, chez le savant Béroalde. Les persécutions l'obligèrent à fuir avec son maître.

Son père, calviniste militant, lui avait inculqué les principes de la Réforme et avait façonné cette âme d'enfant aux émotions violentes des luttes de partis. En 1 558 par exemple, il conduisit Agrippa devant les potences où étaient exposées les têtes des conjurés d'Amboise et lui tint à cette occasion le discours suivant : « Mon fils, il ne faut point que ta tête soit épargnée après la mienne, pour venger ces chefs pleins d'honneur; si tu t'y épargnes, tu auras ma malédiction. » Cette éducation convenait au futur poète des Tragiques, dont les penchants belliqueux ne tardèrent pas à se révéler.

Jean d'Aubigné, blessé au siège d'Orléans, mourut en 1 563.

^ Je me sers du texte définitif de Ma vie à mes enfants, telle qu'on la trouve dans l'édition des Œhivres complètes, I, p. 1 à 113. Le narrateur emploie ici le pronom personnel à la troisième personne, tandis que, dans d'autres éditions, celle de 1731 par exemple, il parle à la première personne. Il existe de grandes divergences entre le texte de MM. Réaume et de Caussade et celui des précédents éditeurs.

Le tuteur d'Agrippa envoya peu de temps après le jeune orphelin à Genève, pour y compléter ses études. La tranquillité du collège, la régularité du travail pesaient à cet adolescent qui pensait davantage à batailler qu'à « expliquer les dialectes de Pindare. » En 1 565, il quitte Genève sans autorisation et se rend à Lyon, où il arrive dénué de toutes ressources. Il traverse toutes les angoisses de la plus cruelle misère. Un soir même, n'ayant plus de gîte, le ventre creux et la tête en fièvre, il s'arrête au milieu du pont de la Saône, « criant à Dieu qu'il l'assistât en son agonie. » Un secours inespéré le détourna du suicide. De retour chez son tuteur, il déclara formellement à ce dernier qu'il entendait embrasser la carrière des armes. On n'imagina pas de meilleur moyen de refroidir ce cerveau brûlé que d'incarcérer d'Aubigné et de le garder à vue jusqu'à la reprise des troisièmes guerres civiles (1 568). Pour l'empêcher de s'évader, « on emportait ses habits tous les soirs. » Il réussit néanmoins à s'échapper. « Il dévala par la fenêtre, par le moyen de ses linceuls, en chemise, à pieds nus, sauta deux murailles à l'une desquelles il faillit à tomber dans un puits. » Ce fut en cet équipage « d'homme tout blanc » qu'il joignit une troupe de huguenots. On l'habilla et il écrivit, au bas de la cédule qu'il fît pour reconnaître cette avance en nature, qu'il ne reprocherait de sa vie « à la guerre qu'elle l'avait dépouillé, n'en pouvant sortir en plus piteux état qu'il n'y était ' entré. »

Et le voilà courant le pays, résistant aux exhortations de ceux qui voulaient l'arracher à la profession de son choix, bravant l'apprentissage de ce dur métier de soldat, mal vêtu, mal monté, lancé dans la guerre d'embuscades et d'escarmouches, se signalant dans plusieurs rencontres, conquérant ses grades à force de témérité, surprenant la ville de Pons, tout ensemble vaillant lutteur et capitaine heureux ! Lorsque la paix fut signée et après être rentré en possession de l'héritage paternel qu'un tiers avait usurpé, il se reposa de ses fatigues en tombant amoureux de Mademoiselle de Talcy, Diane Salviati. Il songea au mariage. Mademoiselle de Talcy était catholique ; l'obstacle n'eût pas été insurmontable, sans la pauvreté d'Aubigné. On le lui fit comprendre. Il s'empressa de retourner au château de son père, d'emporter tous les papiers qu'il y put découvrir; il s'en vint les soumettre à M. de Talcy. L'un de ces papiers établissait à l'évidence que le chancelier de L'Hôpital avait adhéré à la conjuration d'Amboise. M. de Talcy dit à d'Aubigné qu'il « se faisait fort de lui faire donner dix mille écus, » soit par le chancelier, soit par

ceux qui auraient intérêt à posséder la pièce compromettante. Agrippa hésita un instant, puis il jeta le document au feu. Vaincu par ce beau trait d'honnêteté, M. de Talcy eût consenti à donner la main de sa fille ; mais le roman devait finir par une rupture. Cette liaison avec Diane Salviati échauffa la verve lyrique de notre héros, qui composa les vers appelés depuis : Le printemps d'Aubigné\

Agrippa, qui avait échappé par miracle au massacre de la Saint- Barthélémy, entra secrètement, en 1573, dés le lendemain de la paix de la Rochelle, au service du roi de Navarre, alors prisonnier à la cour et « éclairé de trop prés. » Afin de ne pas éveiller les soupçons, il fit mine de se ranger du côté des catholiques. Il remplit son rôle en acteur consommé, sut gagner l'affection du duc de Guise et rapprocher ce prince du futur Henri IV. C'est vers cette époque qu'il commit sa tragédie de Circé\ « que la reine mère ne voulut pas exécuter pour la dépense ; » Circé fut jouée plus tard, « aux noces du duc de Joyeuse. »

A la cour, on le remarquait fort pour sa gentillesse et son esprit. Ses bons mots et vives reparties avaient grand succès, bien que la langue d'Aubigné fût singulièrement acérée. Je transcris, à titre d'exemple, l'anecdote que voici : « Un jour, étant assis seul sur un banc, Bourdeilles, Beaulieu et Ténie, trois filles de la reine, qui toutes trois faisaient cent quarante ans, le sentant nouveau, contrôlaient ses habillements, et une des trois lui ayant demandé effrontément : — Que regardez-vous là, Monsieur? cela en parlant nasard, lui répond de même : — Les antiquités de la Cour, Mesdames. Ces filles, plus honteuses, lui allèrent demander son amitié, et leur offensive et défensive. » Des plaisanteries de ce calibre étaient certes d'un courtisan bien audacieux. L'audace est parfois la vertu souveraine. D'Aubigné ne fut point inquiété pour ses saillies irrévérencieuses. On lui pardonna même de n'être pas un catholique très fervent. Un jour qu'Henri III lui avait demandé s'il faisait ses Pâques, Agrippa prétendit qu'il les avait faites un vendredi, « ne sachant pas qu'il n*y avait que ce pauvre jour dans toute l'année où il ne se disait point de messe et où l'on ne communiait point. » Le duc de Guise observa que d'Aubigné vivait en fort mauvais termes avec le catéchisme, ce qui mit toute la compagnie en joie. La reine mère cependant surveilla notre homme de plus près.

^ Je reparlerai de cette œuvre au chapitre consacré ci-après à la poésie lyrique. Elle est demeurée inédite jusqu'à la publication des Œuvres complètes. ' Cette pièce est perdue.

Le roi de Navarre s'enfuit. Agrippa le suivit; il possédait toute la confiance de son maître, quand les fredaines du galant Henri occasionnèrent quelque brouille entre eux. Ce fut alors, conte d'Aubigné, que commencèrent les amours du prince « pour la jeune Lignonville qui, tant qu'elle fut fille, résista vertueusement. Le roi voulut y employer Aubigné, ayant posé pour chose sûre que rien ne lui était impossible. Celui-ci, assez vicieux en grandes choses et qui peut-être n'eût refusé ce service par caprice à un sien compagnon, se banda tellement contre le nom et l'effet de m , que les caresses démesurées de son Maître ou les infîmes supplications, jusqu'à joindre les mains devant lui à genoux, ne le purent émouvoir. » D'Aubigné n'est donc pas un parangon d'austérité, en cette saison de sa vie. C'est pure fantaisie, s'il refuse de s'associer aux entreprises amoureuses du roi. Il nous apparaît même un tantinet hâbleur, cet homme « auquel rien n'est impossible. » Dans la suite, de mêmes sujets de querelle s'élèveront entre les deux amis, mais d'Aubigné aura une attitude plus mâle et plus honnête devant le roi folâtre. Il avait néanmoins suffi de ces remontrances et de quelques autres détestables raisons d'être mécontent, pour qu'Henri de Navarre exilât l'un de ses plus fidèles serviteurs. Le ressentiment royal alla plus loin ; à en croire d'Aubigné, on trama sa mort et il n'évita que par son adresse et son courage les pièges qu'on lui tendit.

Dans ces circonstances, il ne faut point être étonné si d'Aubigné repousse d'abord les tentatives de rapprochement faites par le Vertgalant. Enfin le remords qu'Henri de Navarre témoigna de sa conduite, les preuves de sympathie qu'il donna sans compter à son loyal et brave compagnon, triomphèrent d'un juste courroux. Agrippa revint à la cour. Il fut reçu par le roi « avec caresses et promesses expiatoires. » La reine l'accueillit « en grande familiarité, » espérant de lui « ce qu'elle n'y trouvait pas, » c'est-à-dire des services qui eussent fort ressemblé à ceux que le mari avait demandés vainement à d'Aubigné.

Durant ses dernières campagnes. Agrippa s'était follement épris de Suzanne de Lezay, qu'il épousa en 1 583, après avoir essuyé bien des traverses dans son amour. A cette époque, il avait, au reste, besoin de consolations. Il était sous le coup d'une nouvelle disgrâce. La reine de Navarre ne pouvait le souffrir, et ce que femme veut, Dieu le veut. Henri le congédia publiquement, mais lui dit en particulier de ne point partir et de se tenir caché pendant le jour. Rentré en faveur, il n'eut que le temps de courir à l'armée où il se distingua par son intrépidité. Une série de petits succès aboutit à un

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