TOME I
revers. D'Auhigné, qui s'était emparé de l'île d'Oléron, y fut lait prisonnier.
Une fois en liberté, il rejoignit son maître à la Kochelle. Le prince, qui était d'une « envieuse nature » et blâmait volontiers les fautes de ses serviteurs, était plus jaloux encore de leurs mérites et vertus; il n'épargna point les affronts à d'Aubigné, qui, irrité de tant d'ingratitude, se retira dans ses terres. « Alors, écrit-il, un juste désir de vengeance l'amena à une injuste pensée, que l'afïliction et les périls n'avaient pu exciter en lui ; ce fut de prendre un congé et puis mourir en la peine d'un des services grand et signalé. » Il avait conçu le projet de s'immoler à la cause du protestantisme. Mais il comprit qu'il ne pouvait servir la religion sans servir le parti. Cette idée le conduisit à rechercher s'il était bien du côté de la vérité ou si, « peut-être en la romaine (religion), il se pourrait trouver une miette de salut. La colère le fit échapper et éclater son dessein, qui donna envie aux sieurs de Saint-Luc, de Lansac, d'Alas et autres ennemis papistes, de lui envoyer des livres. » Les théologiens catholiques l'éloignérent du catholicisme, bien que Bellarmin l'eût ébranlé.
« Au bout de six mois, ajoutent les Mémoires, les affaires du parti tombèrent en misérable état, » son maître s'avisa de le rechercher, lui étant né un bâtard; il en voulut faire un présent de réconciliation; D'Aubigné « n'en fit conte, » ou « l'en remercia, » suivant l'expressipn plus énergique de l'édition de 1 731 . Cependant la passion de la guerre le détermina bien vite à cesser ses bouderies. Il se remit en campagne, se comporta vaillamment à Courtras et accepta enfin la place de gouverneur de Maillesais. « Il était trop las de courir. » Il n'en prit pas moins part aux batailles d'Arqués et d'Ivry, aux deux sièges de Paris et à celui de Rouen. Brantôme a dit de ce fier lutteur : « Celuilà est bon pour la plume et pour le poil, car il est bon capitaine et soldat, très savant et très éloquent, et bien disant s'il en fut oncques. »
C'est le trône de France que d'Aubigné avait rêvé pour son roi. Il avait cette ferme assurance, ou plutôt ce grand espoir : Henri de Navarre demeurerait attaché au drapeau de la Réforme. Le prince était ambitieux et léger ; il préféra devenir le roi des Français à n'être que le chef des huguenots. Il abjura : « Paris vaut bien une messe. »
Le cœur d'Agrippa fut saisi d'indignation et de mépris. Mais la mort de Suzanne Lezay, la compagne tendrement aimée, vit toute la colère d'Abigné se fondre en amère douleur : « Je n'ai, dit-il, guère passé de nuits depuis trois ans sans la pleurer. » Il vécut alors
dans une demi-retraite. Malgré tout, il ne négligerait pas les affaires de la religion ; il assista notamment aux grandes assemblées politif|ues de Vendôme, de Saumur, de Loudun, de Chàtelleraut, étant « toujours du nombre des trois ou quatre qui s'affrontèrent hardiment dans les délibérations avec les commissaires députés du roi,'» remportant même, en 1600, à la conférence de Fontainebleau, sur Du Perron, alors évêque d'Évreux.
Il avait, pendant plusieurs années, cessé toutes relations avec la cour. Il y retourna, sur les instances de son ancien maître qui ne pouvait se résoudre à la perte de ce rude mais dévoué serviteur. On s'efforça de le gagner au nouvel ordre de choses. Il répondit qu'il aimerait mieux mourir ou quitter le royaume que de mériter des faveurs par la trahison de ses frères et compagnons. Quoique d'Aubigné fréquentât les « assemblées de religion, » où l'on ne travaillait pas précisément pour le roi transfuge, Henri IV lui confia diverses charges et missions. Dans une de leurs dernières entrevues, le prince accusa assez vivement Agrippa de chercher à « tout gâter. » Celuici riposta : « Sire, j'ai été nourri aux pieds de Votre Majesté, attaquée de tant d'ennemis et d'accidents qu'elle a eu besoin de serviteurs amateurs des affligés, et qui n'abandonnassent pas votre service mais redoublassent votre affection au prix que vous étiez accablé par une puissance supérieure. Supportez de nous cet apprentissage de vertu ! » Henri IV pardonnait tout à d'Aubigné ; en dépit de cette brusque sortie, « il n'y eut autre réponse que l'embrassade de Dieu. »
Peu de temps avant le crime qui mit fin à l'un des règnes les plus brillants de la monarchie française, le roi dit encore à d'Aubigné : « Je tiens ma vie temporelle et spirituelle entre les mains du saint Père, véritablement vicaire de Dieu. » Agrippa conjectura de ces paroles que la vie de son maître « était condamnée de Dieu, » et il s'en ouvrit à ses confidents. Deux mois après, le poignard de Ravaillac avait réalisé cette prédiction du yieux soldat : « Sire, comme vous n'avez encore renoncé à Dieu que des lèvres, Dieu s'est contenté qu'elles fussent percées (lors de l'attentat de Jean Châtel), mais s'il vous arrive de la renoncer un jour du cœur, alors il permettra que votre cœur soit percé. »
Durant la régence de la reine, d'Aubigné fut en butte à bien des misères. Il conçut en particulier une profonde tristesse à voir que les affaires de la religion commençaient à « prendre une grande décadence. » Les seigneurs huguenots se laissaient attirer à la cour.
« L'avarice des ministres, » dont trois furent infidèles, donna lieu à diverses intrigues, qui firent abandonner à beaucoup la cause commune pour songer à leur intérêt. Agrippa tint longtemps tête à l'orage, puis, après des périls et des fatigues sans cesse renouvelés, il trouva un refuge à Genève, le 1" septembre 1620. On le reçut à bras ouverts, le combla « d'honneurs et courtoisies. » La ville lui « fit même un festin. » Il y a un peu d'imagination dans ce récit de l'entrée d'Aubigné à Genève, où il fut bien accueilli certes, mais sans démonstrations publiques.
L'heure du repos semblait venue. Il ne convenait pas à cet enragé batailleur de se croiser les bras. Le séjour de Genève ranima même ses espérances. Ne sejette-t-il pas, à soixante-dix ans, dans des négociations qui doivent lui assurer la place de maréchal de camp à l'armée de Mansfeld? La guerre de trente ans est engagée. Mais les calvinistes de la Rochelle, qui s'étaient d'abord adressés à lui, le sacrifièrent au duc de Bouillon. Condamné à l'inaction de ce côté, il se rattrape dans Genève, dresse un plan des fortifications de la ville, dirige les premiers travaux, se défend contre les calomnies que répand à son encontre l'ambassadeur de France en Suisse, brave une sentence de mort — la quatrième — prononcée à Paris contre lui, rêve encore d'entreprises guerrières, écrit ou termine la plupart de ses ouvrages, a encore le loisir de se remarier avec cette Renée Burlamachi dont il a tracé ce portrait : c'était une personne qui « était fort aimée, tant pour probité, charité et bienfaits envers tous, que pour sa race très noble et ses biens et commodités à suffisance. » L'amour ne fut pour rien dans cette union « commencée par la voix du peuple » et conclue entre gens qui comptaient ensemble près de cent trente années. D'Aubigné aspirait enfm à la tranquillité :
Laissez dormir en paix la nuit de mon hiver !
Il mourut paisiblement le 29 avril 1630.
J'ai essayé, à la lumière des Mémoires, de marquer nettement cette puissante physionomie. Il me semble que je n'ai pas appuyé assez sur ce qu'il y avait de farouche droiture, de brutale franchise, de tendresse passionnée, de courage téméraire, de foi ardente, d'invincible fermeté, et aussi d'adresse, de talent et de science, avec des goûts d'aventurier et des mœurs de soldat, chez cet homme rare, le type le plus accompli de ces huguenots du XYI""® siècle qui, las du martyre, se réfugièrent dans l'héroïsme. S'il était nécessaire de montrer mieux que je ne l'ai fait les hautes qualités du personnage, il
faudrait d'autre part accuser davantage les ombres du tableau : une jeunesse qui ne fut point austère, une pointe de jactance et même de vanité, par-ci par-là des accès de cynisme, des haines qui ne désarmaient pas. Il m'en coûterait de ne point rappeler un passage de ses Mémoires où il se peint tout entier. Il s'agit d'un fâcheux détail de famille, qui concerne l'aîné de ses fils. Constant, le père de madame de Maintenon :
« Comme Dieu ne veut pas que ses grâces soient attachées à la chair ni au sang. Constant, fils aîné et unique d'Aubigné, fut nourri par son père avec tout le soin et la dépense qu'on eût pu employer au fils d'un prince, institué par les plus excellents précepteurs qui fussent en France, jusques à être choisis et soustraits des meilleures maisons en doublant les gages. Ce misérable, premièrement débauché à Sedan par les ivrogneries et les jeux, et puis, s'étant détraqué des lettres, s'acheva de perdre dans les jeux, dans la Hollande. » Retourné en France, Constant d'Aubigné épousa, sans le consentement de son père, « une malheureuse qu'il a depuis tuée. » Voulant le retirer de la cour, où il continuait ses débauches, d'Aubigné mit sur pied, « lors de la guerre du prince de Condé, » un régiment qu'il lui fit donner. Rien ne put arrêter les caprices ni rassasier les passions déréglées de « cet esprit perdu. » Constant se ruine au jeu si bien que, pour se procurer des ressources, il abjure sa religion. Le père tempête, le fils se soumet, feint de regretter son apostasie. D'Aubigné le prend pour son lieutenant dans Maillesais. Déplorable inspiration ! car « Maillesais fut bientôt un brelan, un b et une boutique
de faux monnayeurs. » Ce fils dénaturé en arrive à tramer la mort d'Aubigné. Il échoue, s'avilit de plus en plus. Réduit à un état misérable et ne sachant plus que devenir, il s'avisa de parler réconciliation, à quoi d'Aubigné répondit que, quand il aurait fait sa paix avec le Père céleste, le père terrestre ferait la sienne avec lui. Constant s'humilia, rentra officiellement dans l'Église réformée, écrivit même « furieusement en prose et en vers contre la papauté. » Il n'en continua pas moins son ancien genre de vie, trahit son père, qui rompit à jamais aveu ce mauvais drôle.
La Réforme a ravivé, presque ressuscité le sentiment paternel. Tous ces efforts d'Agrippa pour ramener à la vertu son fils indigne ne sont-ils pas admirables? C'est que le nouveau culte équivaut à une restauration de la famille. Vous connaissez le père ; allez à l'époux, vous le trouverez si aimant, si attendri, que vous en serez frappé. Quels accents lorsque d'Aubigné parle de Suzanne de Lezay !
Le calvinisme délivrait à la femme ses lettres de noblesse, et les femmes de la Réforme les avaient conquises dans les persécutions et le martyre.
Il est temps de passer aux ouvrages en prose d'Agrippa d'Aubigné ; je m'occuperai plus loin de ses poésies satiriques et lyriques. Pour l'instant, il me suffira d'étudier en lui le conteur, le moraliste, le pamphlétaire, l'historien, dont quelques-uns des livres sont d'une importance capitale pour les annales politiques et littéraires de la France.
Je mentionnerai en première ligne ses Mémoires, intitulés ainsi : 5a vie à ses enfants, ou Histoire secrète de Théodore Agrippa d' Aubigné, écrite par lui-même'. J'y ai fait de trop larges emprunts, dans les pages consacrées à la vie d'Agrippa, pour qu'il soit nécessaire de m'étendre davantage sur cette vive et brillante narration. D'après Senebier, « on douterait beaucoup de l'authenticité » des Mémoires. Ces doutes, qui pouvaient paraître fondés avant les éditions de MM. Lalanne et Réaumeet de Caussade, sont levés désormais. Les mémoires constituent une autobiographie d'Aubigné, « un discours de sa vie en sa privante paternelle, lequel ne l'a point contraint de cacher ce qui en V Histoire universelle eût été de mauvais goût. » L'autobiographie est incomplète sur plusieurs points, peu modeste parfois, mais pleine de sincérité et d'entrain. Le style souple et nerveux, d'une syntaxe et d'un vocabulaire souvent fantaisistes, le récit clair et rapide, l'abondance des renseignements en font un document précieux, autant pour l'étude du caractère d'Aubigné que pour l'histoire même de la France à la tin du XVP"^ siècle.
Que dire de ses Lettres \ abordant tous les sujets avec une verve et une crànerie sans pareilles! Dans sa correspondance, que je qualifierai de diplomatique et qui porte essentiellement sur les dernières années de sa vie, il se montre bien tel qu'il est, aventurier et partisan toujours en veine de guerroyer pour la bonne cause. Ne s'agit-il pas, comme il l'écrit aux seigneurs de Berne, « d'arrêter l'insolence de l'Antéchrist? » Ses lettres d'afï'aires, extraites de la collection Tronchin, ressemblent à des fragments détachés de ses Mémoires. Le ton est le même ; c'est du gascon avec une teinte de gravité genevoise, quelque chose de franc, de hardi, de brutal, avec un peu
^ Piibl. par Le Duchat avec les Avantures du baron de Fœneste, petit in-8, Cologne, 1729. Nouv. éd. Amsterdam, 2 vol. iii-12. 1731. Édité par Ludovic Lalanne, in- 12, Paris, 1854. Œuvres complètes, 1. c.
'^ Œuvres complètes, \.
de hâblerie et beaucoup de religion. Quels cris de colère et de douleur dans la réponse qu'il fait à son malheureux fils « d'âme traîtresse et de corps lépreux! » Que d'informations piquantes et de mots savoureux semés à pleines mains ! Quelle liberté d'allure et quelle hauteur! Ses lettres, qui traitent « de points de théologie,,» ses lettres de piété sont plus belliqueuses encore qu'édifiantes; il discute, il attaque, il renverse, abandonnant aux prêcheurs de métier les actions de grâces et les savantes démonstrations.
Mais il faut parler d'autre chose, si je veux étudier en d'Aubigné moins l'homme que le littérateur. Eussions-nous seulement parcouru les Tragiques, que nous ne serions nullement surpris de découvrir en lui le plus acerbe et le plus déterminé pamphlétaire de la Réforme. Nous allons le voir déjà, dans ses Aventures du baron de Fœneste, dans sa Confession de Sancy, railleur narquois, spirituel, n)ordant r.u féroce.
Je m'arrêterai d'abord aux Avantures du baron de Fœneste '^ un roman burlesque en quatre livres. « Lassé de discours graves et tragiques, conte l'auteur en sa préface, il s'est voulu récréer à la description de son siècle, en ramassant quelques bourdes vraies. » A qui s'adressent ces « bourdes vraies? » Sans doute au duc d'Épernon. Cet ancien mignon d'Henri IJI avait eu souvent maille à partir avec d'Aubigné, et l'on ne s'étonnera point de le rencontrer sous le masque du baron de Fgeneste, «baron de Gascogne, baron en l'air qui a pour Seigneurie Fœneste, signifiant en grec : paraître, jeune éventé, demi-courtisan, demi-soldat. » L'adversaire de Fgeneste sera « un vieil gentilhomme nommé Enay, qui en même langue signifie : homme consommé aux lettres, aux expériences de la cour et de la guerre. »
L'histoire commence en ces termes : Le baron, « qui revient de la guerre d'Annix, prend des relais à Niort. » Il s'égare en compagnie de ses trois laquais. Mais il a la bonne fortune de tomber sur le « bonhomme Enay, vêtu d'une robe de bure et sans souliers a cric. » Le dialogue s'engage entre ces deux personnages. « Fœneste : Bon jor, lou mien. Enay. Et à vous, Monsieur. F. Dou benezbousensi? E. Je ne viens pas de loin; je me pourméne autour de ce clos. F. Comment diavle, clos, il y a un quart d'ure que je fus envarracé le long de ces murailles, et bous ne le nommez pas un parc. » Nous connaissons les deux interlocuteurs, leur langage, le ton du livre. Fgeneste, Gascon gasconnant, hâbleur, vantard, ridi-
1 Au désert, in-4", 1630. Œuvres complètes, II, 379 et s. Voir note ad Sa vie à ses enfants, p. 278.
cule, espèce de Mascarille né avant Molière, sera le type de cette noblesse frivole, ignorante et coironipue, telle que l'a faite Tintluence de Catherine de Médicis. Bien que d'Aubigné pousse le portrait de Faeneste jusqu'à la charge, le baron n'est pas un monstre; c'est un petit sire vain et vide, fanfaron de débauche, mais encore plus étourdi et dissipé qu'immoral et vil. Enay, au contraire, sera un huguenot sensé et malicieux, qui se moquera de l'autre à plaisir et lui donnera gaîment des leçons de sagesse. Le Gascon parlera un français dont les mots seront mutilés ou défigurés par la prononciation de son pays, au point que plusieurs passages du Baron de Fœneste sont à peu près inintelligibles. Son partenaire parlera le bon français de France. Il faudrait pouvoir suivre le dialogue d'un bout à l'autre, expliquer les piquantes allusions qui amusèrent les contemporains et sont presque toutes lettre morte pour nous, relever les anecdotes curieuses qui foisonnent dans cet étrange pamphlet. Je dois renoncer à ce travail, qui ne serait rien moins qu'ennuyeux.
D'entrée, Faeneste « couche de dix ou douze querelles. » L'excellent Enay a l'air surpris : « Voilà bien des affaires, miis puisque vous me les contez ainsi privement, vous ne trouverez pas mauvais que je vous demande pourquoi vous vous donnez tant de peines. » La réponse de Faîneste est caractéristique. « Fœneste : Pour paraître. E7iay : Comment paraît-on aujourd'hui à la Cour? F. Premièrement, faut être bien vêtu à la mode de trois ou quatre Messurs qui ont l'aulourité ; il faut un perpunt de quatre ou cinq tafetas l'un sur l'autre, des chausses comme celles que bous boyez, dans lesquelles, tant frise qu'écarlate, ye bous puis assurer de huit aunes d'étotïe pour le mens. E. Est-il possible que ce gros lodier qui vous monte autour des reins ne vous fasse point sentir de gravelle? F. Qu'appelez-vous loudier? Bous autres abez d'étranges moûts pour francismantiser aux bilayes. » Voyez donc le pauvre F;:eneste, qui se figure beau parleur et qui accuse Enay de « francismantiser. » On discutera « dépense des bottes, et des roses, panaches et perruques. » Fseneste narrera tout au long, dans son jargon pittoresque, son arrivée à la cour, ses ambitions, ses « quatre guerres, » ses duels. Une discussion s'engagera, entre la poire et le fromage, sur la « religion, » ce qui veut dire la Réforme. Le Gascon concédera qu'il est de « vrabes hommes » dans le parti calviniste.
Dans le livre second, nous assisterons, au début, à un entretien sur « les grâces latines et leur construction. » Toute la naïve et sotte jactance de Fseneste se donne libre carrière. Lisez plutôt ! « Fœneste :
Et beata viscera Mariœ quœ portaverunt (Mer ni Patris filium. Boilà comment je dis mes grâces, moi. Enay : Je crois que vous les entendez bien puisque vous les dites. F. Oui-dà, j'ai été de la première au coulége de Guyenne, et de la Philosophie à Poitiers... Il me soubient un your au ju de paume de Saint Yacques, à des comédiens qui jouaient, ye me mis à interpréter l'Italien à un vrabe raze qui s'appelait Scaliger; ye lis vien rire Messurs de la Santé Marthe... » C'est le bonhomme Enay qu'il va faire rire, car Fa3neste est un piètre latiniste. Mais d'Aubigné se contente d'effleurer les sujets. Des « grâces latines, » nous sautons brusquement à une conversation absurde sur « l'Église mvisible, les reliques et bonne intention, » sur la « question du baptême, » la « dispute du Limbe, » Fieneste toujours présomptueux autant qu'ignare, Enay toujours railleur et sagace.
Nous parvenons sans lassitude à la fin des quatre livres, le quatrième, écrit vers 1630, étant le moins agréable. Les Avantures du baron de Fœneste nous offrent, en caricature, un tableau très animé et très plaisant, des mœurs de la. noblesse française au temps d'Henri III. Les contes graveleux, les théories audacieuses, n'y sont point rares; c'est de la satire de soldat. Aussi le Petit Conseil de Genève s'émut-il de ces plaisanteries licencieuses et de ces propos hardis que d'Aubigné cherchait à excuser en les mettant dans la bouche de Faeneste et d'autres personnages odieux ou grotesques. Le dernier livre des Avantures fut supprimé, l'imprimeur condamné à 100 écus d'amende, l'auteur vertement admonesté.
Je rattacherai au Baron de Fœneste une diatribe plus mordante, qui pourrait former un chapitre de cet ouvrage. Il s'agit de la Confession catholique du sieur de Sancy ^ « et déclaration des causes, tant d'État que de Religion, qui l'ont mu à se remettre au giron de l'Église romaine. » La Confession est, d'après Senebier, « le chefd'œuvre de d'Aubigné. » Si les Avantures sont du genre dédaigneux et enjoué, c'est du genre véhément que sera le libelle où le poète des Tragiques fustigera de la belle manière les courtisans ambitieux et légers, sans convictions et sans vertus, qui se vendent au plus offrant. Quelle terrible exécution que celle de ce misérable Sancy, auquel d'Aubigné prête tous les vices et qu'il accuse de toutes les infamies! Sancy était un ennemi personnel d'Agrippa; il avait été choyé jadis par Henri IV; il changea de religion trois fois. Si la ran-
' L'édition d'Amsterdam, in-4, 1593, indiquée par plusieurs biographes est imaginaire; la Confession n'a été éditée qu'en 16G0. Œuvres complètes, II, 235 et s.
Cime a dicté à d'Aubigné le choix de son triste héros, il faut avouer qu'elle l'inspirait bien, car on ne peut imaginer un individu plus repoussant que ce plat courtisan et ce renégat de métier.
Le premier livre de la Confession est un exposé, fait par Sancy lui-même, de toutes les doctrines de l'Église romaine : autorité de l'Église et de son chef, traditions, intercession des saints et des saintes, purgatoire, justification des œuvres et œuvres de superrogation, miracles et voyages, reliques et dévotions, vœux, diverses manières de prêcher les hommes, transsubstantiation. Comme le confessé est au fond un sceptique, on pense bien que le catholicisme sera expliqué sans vénération. Les dessous honteux, les abus, les hypocrisies, seront étalés sans scrupules par cet apostat dont le but unique est de vaguement justifier ses apostasies. Les anecdotes scandaleuses croiseront les scandaleuses maximes. Sancy s'amuse de ses conversions plutôt encore qu'il ne songe à les faire accepter. Qu'il rie ou discute, il reste absolument méprisable. Je découpe ces passages dans le chapitre intitulé : De l'impudence des Huguenots :
« Tout Prince qui voudra régner sans qu'on le barbouille par l'équité et sans être contrôlé de la Parole de Dieu, il faut qu'il extermine les Huguenots, car ils sont gens qui, pour la gloire de Dieu, foulent aux pieds toute gloire des princes. Il est vrai que ceux de ce temps sont un peu plus respectueux. Chacun a lu ce que des premiers troubles ils ont fait courir contre la feue Reine, Mère du Roi, l'accusant de paillardise avec Monsieur le Cardinal, bien que ce fût le moindre de ses crimes (voici bien un de ces traits féroces dont le pamphlétaire est coutumier)... En ce temps-là, ils firent des vers contre le Cardinal sur un bénéfice de ventre que lui moyenna le Prince Portian. Mais St-Nicaize, bâtard du dit Cardinal, en empoissona bravement le dit Prince. Ces paillards firent imprudemment courir par toute la France les Nouvelles du tableau, où le Cardinal, la Reine d'Ecosse sa nièce, et autres personnes étaient embrassés d'un étrange artifice, et tous ces contes imprimés, deux mois après les grandes batailles et justices de la St-Barthélemy... On ne saurait croire combien peu de respect ils portaient à la Reine et aux Conseillers d'État qui l'accompagnaient. M. de Pibrac avait usé deux paires de topiques, pour construire une oraison, laquelle il adressa aux Députés des Huguenots en présence de la Reine. Toute l'assistance fut rangée : la Reine se frottait d'un mouchoir, le Duc de Montpensier pleurait, Richelieu soupirait, l'abbé de Gardaigne ne montrait que le blanc des yeux. Quand ce
fut au dixi, la Reine demanda : — Eh bien ! mes amis, que pouvezvous dire à cela? Au lieu de répondre une autre harangue bien laite, voici la réponse du boiteux la Meausse : — Madame, si Monsieur que voilà a bien étudié, est-ce à dire que nous mourions pourtant ? Le même boiteux, passant par la chambre des filles, ouït Atrye qui disait : — Faut-il que nous soyons confinés en cette maudite Gascogne, pour trois ou quatre épées rouillées des Députés? — Mademoiselle (ce répotid le boiteux), elles ne sont pas si souvent fourbies que vos... La pauvre Atrye se plaignit de l'effronterie des Huguenots, y ajoutant la réponse du comte de La Rochefoucauld, à qui, comme elle demanda de ses reliques, qu'il avait dérobées à St-Martin de Tours, le Comte répondit : — Oui, m'amie, je t'en donnerai qui feront miracle, si elles... » Voilà le ton du libelle. En somme, et sous couleur de dauber sur les protestants, Sancy fait la critique la plus acerbe du parti et des doctrines catholiques ; il conclut : « peut-être que Dieu me pardonnera si je puis, à l'exemple de de ce bon compagnon, donner des coups de pied au Crucifix, en signe de repentance. »
Je ne vois pas, en dépit de Senebier, que l'on puisse qualifier de chef-d'œuvre la Confession. D'Aubigné y a peut-être mis plus d'ordre que dans le Baron de Fœneste ; la verve comique y est plus intense, mais les longueurs, les violences et les grossièretés gâtent, ici comme ailleurs, le vigoureux bon sens et la superbe ironie de l'écrivain.
On n'est pas encore fixé à cette heure sur l'origine d'une méchante et orduriére satire : Le divorce satyrique ' « ou les amours de la Reine Marguerite. » Nombre de bibliographes et de critiques l'ont attribuée à d'Aubigné, et tout paraît leur donner raison : l'inimitié d'Agrippa contre la reine de Navarre, l'arrangement et le style du livre. Par exemple, je me garderai bien de m'attarder sur cette production graveleuse, où la frivole Marguerite est littéralement traînée dans la boue : « Tout est indifférent à ses voluptés et ne lui chaut d'âge, de grandeur, ni d'extraction, pourvu qu'elle saoule et satisfasse à ses appétits et n'en a jusqu'ici, depuis l'âge de onze ans, dédit à personne... »
Laissons-là d'Aubigné pamphlétaire ! Le politique et l'historien sont fort intéressants, non que l'un soit toujours sage, l'autre toujour véridique, mais il sont pleins de fantaisie, d'élan et de passion.
* Œuvres complètes^ II, 653 et s.
Les éditeurs des Œuvres complètes ont exhumé trois ouvrages assez importants ' : Traité sur les guerres civiles, Du debvoir des Roy s et des subjects, La Caducée ou l'ange de la paix. Dans celle de ces œuvres qui est consacrée au « devoir des rois et des sujets, » je signale cette proposition, qui n'est pas neuve chez les auteurs réformés : « Voici le corollaire de nos résolutions, tirées de ce que nous avons dit : le Prince qui rompt la foi à son peuple rompt celle de son peuple. Les moyens de lui faire tenir cette foi sont ceux même qu'il a établis. Les cautions qu'il a mises en vos mains doivent être fermes comme l'État. »
Le morceau de résistance, dans cette partie de mon étude, est V Histoire unii^erselle\ qui est plutôt les Mémoires d'Aubigné, homme public et surtout homme de guerre, qu'un traité d'histoire consciencieux et savant. Dirai-je que l'écrivain n'a consulté que sa fantaisie ? Non, assurément. Mais son Histoire universelle, quoique pleine de faits et appuyée sur des documents, n'est pas d'un homme du métier. On sent même que d'Aubigné a forcé son génie, en s'appliquant à composer ce gros ouvrage. Il est trop persoimel, et, si j'ose m'exprimer ainsi, trop en l'air, pour faire un bon historien. Il se met trop en avant, il est trop la magna pars des événements qu'il raconte. Son livre n'en a pas moins une grande valeur, même littéraire. .
« Ayant, dit l'auteur dans sa préface, assez longtemps appréhendé la pesanteur de l'histoire, et redouté ce labeur pour les rigoureuses lois qui lui sont imposées, après avoir considéré à combien de sortes d'esprits doit satisfaire celui qui expose son talent sur un échafaud si élevé, où il a pour spectateur l'Univers, autant de juges que de lecteurs..., n'étant possible de plaire à tous à la fois, j'ai estimé qu'il fallait se régler aux meilleurs et attendre pour juges équanimes de ma louange ceux qui l'ont méritée pour eux. Et si quelqu'un reproche à mon Histoire qu'elle n'a pas le langage assez courtisan, elle répondra ce que fit la Sostrate de Plante, à laquelle son mari alléguant pour vice qu'elle n'était pas assez complaisante et cajoleuse : — Je suis, dit-elle, matrone et femme de bien; ce que vous demandez est le propre des filles de joie. » Nous sommes avertis, et en fier langage.
' Œuvres complètes, II, 3 et s.
^ 3 vol. in-fol. Maillé, 1616, 1618, 1620. Histoire universelle par Agrippa d'Aubigné, édition publiée sous les auspices de la Société de l'histoire de France, par M. A. de Ruble. I, 1553-1559, in-8, Paris, 1886.
D'Aubigné poursuit : « Je commence mon œuvre à la naissance de Henri quatrième, justement surnommé le Grand; il n'est dédié à aucun qu'à la postérité. Mon dessein s'étend autant que ma vie et mon pouvoir. Je ne m'excuserai point par crainte ni par espérance, plus empêché à châtier l'excès de ma liberté qu'à me guérir du flatteur. Nourri aux pieds de mon Roi, desquels je faisais mon chevet en toutes les saisons de ses travaux, quelque temps élevé en son sein et sans compagnon en privante, et lors plein des franchises et sévérités de mon village, quelquefois éloigné de sa faveur et de sa Cour, et lors si ferme en mes fidélités, que même au temps de ma disgrâce il m'a fié les plus dangereux secrets, j'ai reçu de lui autant de biens qu'il m'en fallait pour durer, et non pour m'élever; et, quand je me suis vu croisé par mes inférieurs, et par ceux mêmes qui sous mon nom étaient entrés à son service, je me suis payé en disant : Eux et moi avons bien servi, eux à la fantaisie du Maître et moi à la mienne, qui me sert de contentement. » Quelle hauteur et quelle noblesse d'accent ! Quelle prose tout ensemble éclatante et solide!
V Histoire universelle est contenue en trois tomes, divisés euxm)smes en cinq livres allant de 1 553 à 1601 . La France occupe la très grande place dans l'ouvrage. A la fin de chacun des livres, l'auteur dresse un rapide tableau de l'histoire du monde, dans quatre chapitres uniformément intitulés : De VOrient, Du Midi, De rOccident, Du Septentrion. On a prétendu que VHistoire universelle était une œuvre manquée, lourde, diffuse, emphatique et, par surcroît, inexacte. Il est certain, a-t-on dit, que l'auteur n'est pas absolument maître de son sujet, qu'il cède à sa vieille habitude de philosopher à propos de tout, qu'il n'a pas le coup d'œil de l'historien, qu'il appuie sur les menus détails avec autant d'insistance que sur les faits essentiels, qu'il écrit souvent sans art, — en deux mots, qu'il est ennuyeux et peu sûr. Il m'est difficile d'accepter ce jugement d'une excessive sévérité. J'ai parcouru les annales d'Aubigné, et elles m'ont vivement intéressé. D'autre part, si son Histoire n'est pas exempte d'erreurs et si elle n'est pas impartiale en tous points, il faut reconnaître que d'Aubigné fait effort pour nous donner la vraie physionomie des événements et des hommes. Toutes les pages consacrées au récit d'opérations militaires sont, bien que touffues et décidément trop longues, des mines de précieux renseignements, fournis par une plume compétente. Et que de tableaux pittoresques et de pittoresques réflexions, encadrés dans ces copieuses descriptions de batailles! Que de mots à l'emporte-piéce, qui rappellent le brillant et farouche pam-
plhlétaire I La partie politique nous offre une peinture très vivante « d'un temps calaniiteux, plein d'ambitieux desseins, de fidélités et infidélités remarquables, de vertus relevées et d'infâmes lâchetés. » D'Aubigné s'y révèle homme d'un sens profond et d'une rare sagacité ; il a cette « promptitude aussi et cette vivacité miraculeuses » qu'il admirait dans son maître Henri IV; il voit tout de suite, et bien. Il y a, dans son Histoire, quelques passages immortels, citées dans presque toutes les chrestomathies et les traités de littérature française. Qui ne se souvient de l'entretien nocturne, dans lequel l'amirale de Coligny décide son mari à partir en guerre pour sauver la religion?
« C'est à grand regret, Monsieur, que je trouble votre quiétude ; mais étant les membres du Christ déchirés comme ils sont, et nous de ce corps, quelle partie peut demeurer insensible?... Nous sommes ici couchés en délices, et les corps de nos frères, chair de notre chair et os de nos os, sont les uns dans les cachots, les autres par les champs, à la merci des chiens et des corbeaux. Ce lit m'est un tombeau, puisqu'ils n'ont point de tombeaux... » Sans doute, on peut reprocher à d'Aubigné d'arranger après coup un entretien qui eut lieu dans le secret de la chambre nuptiale. Le morceau est admirable, et si je ne le transcris pas en entier, c'est qu'on le trouve partout.
J'ai effleuré la question du style de VHistoire universelle. Vinet a comparé la langue d'Aubigné à celle de Saint-Simon. Il faut convenir que si le partisan huguenot a l'énergie et la puissance, il n'a ni la souplesse, ni les habiletés infinies du grand seigneur. Il n'est beau, — il est alors presque sublime ou sublime tout à fait, — il n'est beau que par endroits. Je suis un peu empêché de choisir une citation de quelque étendue. Voici cependant le récit de la Saint- Barthélémy, qui passe pour l'une des bonnes pages de l'œuvre : « Dès le soir, le duc de Guise (principal chef de l'entreprise) appela à soi quelques capitaines français et suisses, leur dit : — Voici l'heure que, par la volonté du Roi, il se faut venger de la race ennemie de Dieu; la bête est dans les toiles, il ne faut pas qu'elle se sauve; voici l'honneur et le profit à bon marché et le moyen de faire plus sans péril, que tant de sang répandu par les nôtres n'a pu exécuter. Cela dit, il loge ses capitaines aux deux côtés du Louvre, avec charge de n'en laisser sortir aucun serviteur des Princes de Bourbon. Pour Cosseins, on lui augmente et rafraîchit ses hommes, avec la même charge pour la maison qu'il gardait... A minuit, la Reine (qui craignait au Roi quelque mutation) descend en la chambre de son fils, où se trouvèrent les Ducs de Guise et de Nevers, Birague, Tavan-
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nés et le Comte de Retz, tous menés là par Monsieur. Ayant trouvé en soi quelque doute, la Reine, entre autres propos pour l'encourager, y apporta ces paroles : — Vaut-il pas mieux déchirer ces membres pourris que le sein de l'Église, épouse de Notre Seigneur? Elle acheva par un trait pris aux sermons de l'évêque de Bitote, en le citant. Le Roi se résout et elle avance le tocsin du palais, en faisant iïonner une heure et demie devant celui de Saint-Germain-l'Auxerrois. Les rues étaient déjà pleines de gens armés, par le bruit desquels les Réformés, que le roi avait fait loger prés du Louvre, voulaient y accourir; mais, après qu'on eut répondu à leurs demandes que c'étaient des préparatifs pour un tournoi, quelqu'un voulant passer outre fut blessé par un Gascon des gardes; et, à ce point, le premier tocsin entendu, il fallut laisser courir le Duc de Guise et le Chevalier d'Angoulême, qui, toute la nuit, avaient mis l'ordre partout, prennent le duc d'Aumale et viennent au logis de l'Amiral, qui, oyant le bruit, s'imagina que c'était une émeute contre le roi même ; mais il changea d'opinion, quand Cosseins s'étant fait ouvrir par celui qui avait les clefs le poignarda à la vue des Suisses, desquels l'un fut tué... L'Amiral était debout avec son ministre Merlin, les chirurgiens et peu de domestiques, auxquels il parla sans trouble de visage : — C'est ma mort de laquelle je n'eus jamais peur, puisque c'est en Dieu; il ne me faut plus de secours humain ; pour Dieu, mes amis, sauvez-vous I Cependant qu'ils y essaient, les portes rompues, Besme entre en la chambre, l'épée nue au poing; il trouve l'Amiral, sa robe de nuit sur lui, à qui il demande : — Es-tu l'amiral? Réponse fut : — Jeune homme, respecte ma vieillesse I au moins si je mourais de la mort d'un chevalier et non de ce goujat. Tant y a que, sur ces paroles, Besme lui passe l'épée au travers du corps et, en la retirant, lui met le visage en deux... »
Est-ce assez concis et assez animé? Les « traits de style étonnants » dont a parlé Vinet se montrent presque à chaque phrase. J'accorde après cela qu*il ^ ait des chapitres où régne le plus pur galimatias, où toutes les phrases crient le tour de force manqué et pénible, où l'obscurité et la pesanteur de la langue vont de pair avec la manie raisonneuse de l'écrivain.
Je tiens encore à faire observer que V Histoire universelle n'est pas, autant qu'on le pourrait croire, l'œuvre d'un esprit passionné. Quoique d'Aubigné ne rende pas à ses adversaires toute la justice qui leur est due et qu'il excuse aisément les fautes de ses amis, il sait, en l'occurrence, louer ceux-là et blâmer ceux-ci. Il a, en particulier,
tracé des portraits fort ressemblants et même sympathiques de l'un ou de l'autre des plus déterminés champions du parti catholique. De Guise, de Mayenne, Henri III lui-même, « qui avait de grandes parties de roi, » sont peints par un historien grave et désintéressé.
D'Aubigné a laissé bien d'autres ouvrages. Son mérite, que ses contemporains avaient apprécié à sa valeur, subit longtemps une éclipse complète. Dans la cinquième édition (1740) du Dictionnaire historique et critique de Bayle, je ne trouve, après le nom d'Aubigné, que deux lignes de points et une note qu'il importe de signaler : « J'ai lu dans le Mercure galant de janvier 1 705 que Jean (sic) d'Aubigné fut favori et chancelier de Jeanne d'Albret... Dans le Mercure galant du mois de Février, on a corrigé la faute touchant le nom de baptême de d'Aubigné. On a dit qu'il se nommait Agrippa et non Jean. On a dit aussi que son Histoire universelle est en trois volumes...» Ayez été un grand poète, un pamphlétaire puissant, un remarquable historien ! A un siècle de distance, « on dit » que vous vous nommez Agrippa, non point Jean, — et c'est à peu près tout. Il était réservé à notre époque, si curieuse, et si heureuse dans nombre de ses restitutions, de remettre d'Aubigné à son rang. Sainte-Beuve y a contribué plus que tout autre en ressuscitant pour ainsi dire ce « type accompli de la noblesse ou plutôt de la gentilhommerie protestante, brave, opiniâtre, raisonneuse et lettrée, guerroyant de l'épée et de la parole, avec un surcroît de point d'honneur et un certain air de bravade chevaleresque et même gasconne qui est à lui. »
Donnons ici un mot de souvenir à la seconde femme de d'Aubigné, Renée Burlamachi (1568 à 1641), dont nous avons des Mémoires inédits et quelques Lettres publiées dans les Mémoires ' de La, Baumelle pour servir à l'histoire de Madame de Maintenon.
Jean Crespin ' ne fut pas un héros de la trempe d'Aubigné, mais il a écrit l'histoire des illustres ou des humbles martyrs de la Réforme. Il est originaire d'Arras. Après de fortes études juridiques faites à Louvain et à Paris, il passa secrétaire de l'un des plus fameux et, à
» Tome VI.
^ Senebier^ II, 46. France protestante, 2"»« éd. De Montet, Bull, de la Soc. de l'hist. du prot. franc. XXVII, 360, XXIX, 193, XXXVII, 266.
coup sûr, du plus remuant des légistes du seizième siècle, ce Charles Dumoulin, dont les œuvres furent mises à l'index, et qui rêvait une codification générale pour toute la France coutumière. Plus tard, avocat au Parlement de Paris, il fut le témoin d'une exécution qui laissa une impression profonde dans son esprit. C'était en 1540. Un jeune luthérien, compagnon orfèvre en train de faire son tour de France, avait commis l'imprudence de parler de ses convictions dans son entourage. Dénoncé, le pauvre garçon fut condamné à être brûlé vif. Le jour du supplice, une foule immense, au milieu de laquelle se trouvait Jean Grespin, stationnait sur la place Maubert où le bûcher était dressé. Le martyr allait joyeusement à la mort. Les flammes s'élevèrent, l'enveloppèrent; lui, toujours calme, les mains jointes, les yeux au ciel, pria jusqu'au dernier souffle. « J'étais, dit Crespin, au nombre de ceux qui furent spectateurs de sa mort et issue très heureuse, laquelle confirma plusieurs qui avaient commencement et quelque sentiment de la vérité, de laquelle vérité le Seigneur rendait devant mes yeux, en la personne de Claude (la victime), un vrai et vif témoignage. Ce fut une chose admirable de voir la constance et le maintien de ce jeune homme, qui endura la mort d'un cœur allègre. » Il n'est pas téméraire de supposer que Jean Crespin, déjà sympathique à la Réforme, entrevit son chemin de Damas à la lueur du bûcher de Claude. Ce que nous savons de certain, c'est qu'il fut banni par sentence du 3 avril A 545 et vint àGenève, en 1 548, accompagné de son ami Théodore deBèze.
Il obtint la bourgeoisie de Genève en 1 555, fonda dans cette ville une imprimerie qui prospéra et rivalisa bientôt avec celle de Robert Estienne pour la beauté et le fini des éditions. Comme il était un savant plus encore qu'un typographe, il enrichissait de notes précieuses ou d'importantes préfaces les livres qui sortaient de ses presses. La peste l'emporta en 1572 ; son gendre, Eustache Vignon, lui succéda.
Les hommes du XYI""^ siècle n'ont pas qu'une corde à leur arc. Jean Crespin, humaniste distingué, bon versificateur, a publié de remarquables éditions d'Homère, de Théocrite, et une traduction en vers d'un pamphlet de Naogeorgus : Le marchand converti, que j'étudierai au chapitre de la poésie satirique. Nous avons même de lui deux ouvrages de droit, ainsi son Tractatus de apostatis. Je cite en passant un traité intitulé : L'État de l'Église, qu'on a eu le tort de lui attribuer; il est de Jean de Hainault\ Et puis, j'arrive, sans
' Il suffit d'ouvrir le volume pour voir que la préface seule est de Jean Crespin. TOME I. 19
autre préambule, à son Livre des Martyrs, depuis Jean Huss jusqu'en 455i\ un «livre merveilleux, selon Miclielel, et qui met dans Tombre tous les livres du temps, car celui-ci n'est pas une simple parole, c'est un acte d'un bout à l'autre, et un acte sublime. »
Cet ouvrage a formé, durant un siècle ou deux, avec la Bible et le psautier, toute la bibliothèque des familles huguenotes. C'est là qu'on apprenait à bien mourir. La contagion de l'héroïsme atteignait jusqu'aux enfants, et l'on reprochait aux persécutés de braver le fer et le feu, « pour être mis en ce beau livre des martyrs de Genève. »
Le Livre des martyrs fut composé en latin, et, comme l'indique la préface, « la version française fut faite par Simon Goulart sur le latin de Crespin. » Nous connaissons (v. p. 186) une œuvre similaire d'Antoine de Chandieu. Mais, tandis que les récits de Chandieu sont oubliés et ne paraissent pas avoir exercé d'influence appréciable, les annales de Jean Crespin furent, pendant toutes les luttes de la Réforme, une leçon vivante d'abnégation et de courage. Que dis-je? Elles furent la sainte et tragique épopée du protestantisme, et chacun se prit à désirer d'y inscrire son nom, et chacun voulut y mériter sa page. Crespin n'écrivait-il pas : « Vous avez ici de merveilleux miroirs et de toutes sortes d'exemples de tous états, sexes, âges et nations... Allons donc tous et montons à la montagne, regardant ce triomphe magnifique que Dieu a préparé à tous vaillants combattants! » Oui, « montons à la montagne, » c'est-à-dire courons au martyre !
Dans les transports de leur foi, les huguenots songeaient aux glorieux trépas immortalisés dans le martyrologe, et ils montaient à l'échafaud, et ils escaladaient les degrés du bûcher. Les prisons, les chambres de torture, l'ablation de la langue, les odieuses mutilations, l'atroce barbarie des bourreaux, le supplice final, on affrontait tout pour confesser sa foi et honorer son Dieu. Nobles et manants, hommes et femmes, adolescents et vieillards, tous ou presque tous mouraient comme les chrétiens des premiers siècles. Pour quelques
L'épître dédicatoire adressée à « mes très honorés et très magnifiques seigneurs >• de Berne, est signée de Jeaii de Hainault, qui est l'auteur du livre. Ce Jean de Hainault a été pasteur à Saumur ; son épître (3™^ éd. de 1568), est datée de « Saconnex le grand, >^ 20 août 1567. Brunet est inexact; voir France protestante, 2"^ éd. article Crespin, et l''^ éd. article Hainault.
^ Petit in-8, Genève, 1554. Réédité très souvent, cet ouvrage est devenu l'énorme in-folio de 1619. Voir pour la bibliographie du livre des martyrs, le Buh de la Soc. de Vhist. du prot. franc. YI, 134 et s., XXIX, 269.
défaillances, que de superbes et triomphants sacrifices f Michelle de Caignoncle, à une pauvresse qui lui dit : « Mademoiselle, vous ne me donnez plus l'aumône, » répond ^ en ôtant ses souliers : « Tenez je n'en ai plus que faire. » Anne d'Audebert s'écrie, comme on la lie d'une corde pour la mener au lieu où elle devait périr par les llammes : « Mon Dieu ! la belle ceinture que mon époux me baille ! par un samedi, je fus fiancée pour mes premières noces, mais, en ces secondes noces, je serai mariée, ce samedi, à mon époux Jésus- Christ. » Pierre Chenet, que nous retrouverons, souriait en assistant aux apprêts des bourreaux : « Que je suis heureux i que je suis heureux! » Pierre Milet, que l'on presse d'abjurer et auquel on assure qu'en échange il sera étranglé avant d'être brûlé : « Non, dit-il, j'aime mieux souffrir une heure et m'en aller en paradis ; » se tournant vers l'exécuteur, il ajoute : « Passons outre et allons à Dieu ! » Les uns chantent un psaume avant d'exhaler le dernier soupir, les autres proclament leur inébranlable croyance, les autres s'agenouillent et attendent, dans l'extase. Lorsque des étudiants, Danville, Rebeziès, sont traînés au supplice, le. président Saint-André ne peut retenir cette exclamation : « Qu'est-ce que veut dire aujourd'hui cette jeunesse qu'ainsi elle se veuille faire brûler à crédit? »
Il semble que tous soient altérés de martyre. Quelle généreuse émulation, quel zèle pour la mort! Des cendres et du sang des victimes jaillira la vérité. Pas un échafaud qui ne soit un exemple, pas un bûcher qui ne soit un acte de foi. Et le Livre des martyrs est bien le « livre merveilleux » de Michelet; il a, pour me servir de l'heureuse expression de M. Lelièvre, « défrayé d'héroïsme le peuple réformé de France, » pendant les longues et cruelles épreuves de la persécution.
L'œuvre de Crespin n'est pas qu'une Vie des saints protestante. Elle fut composée sur documents authentiques la plupart, et qui en font une véritable histoire, intéressante à la fois pour la Réforme de la France et de toute l'Europe aux XV"" et XVP" siècles. MM. Haag ont pu écrire sans exagération que les récits de Crespin « sont confirmés pleinement, non seulement par les historiens protestants, comme Bèze, La Popelinière, les Mémoires de Charles IX, d'Aubigné, mais par de Thou, et, ce qui est une preuve plus convaincante encore de leur sincérité, par toutes les pièces manuscrites que nous et d'autres avons retrouvées dans les bibliothèques. » La Paye avait dit déjà que Crespin travailla avec le plus grand soin et une extrême bonne foi.
J'ai sous les yeux l'édition in-folio de 1619; elle contient environ 900 pages sur deux colonnes. Dans une sorte d'épître dédicatoire « à l'Église de notre Seigneur, » Jean Crespin s'exprime en ces termes : « Si j'avais à faire à quelque Roi ou Prince terrien, j'userais de préface qui recommanderait ce que je lui présenterais; mais envers vous, ô bienheureuse épouse du Seigneur, qui avez nourri ceux qui vous sont ofîerts dans ce recueil, il n'est jà besoin d'autre recommandation sinon qu'en vous nommant la Mère, vous les receviez comme vôtres... Ce ne sont pas (ces martyrs) des os, ni des cheveux, ni membres de leurs corps, ni quelques haillons ou pièces de leurs habillements, ni fables de légendes dorées, pour les recommander et en faire des reliquaires à l'usage de notre partie adverse et de la Synagogue maudite, mais ce sont eux-mêmes parlant en leurs écrits, consolant et enseignant ceux qui restent encore en cette course. Vous y verrez des triomphes qui surpassent tous les plus magnifiques que le monde a su oncques décerner à ceux qui rapportaient pleine victoire des ennemis. Il n'est pas question de couronnes de laurier, ni de chariots et arcs, mais d'une façon nouvelle de vaincre. » Certes, c'est une « façon nouvelle de vaincre » que celle des martyrs; c'est par le sacrifice que l'on vainct, c'est dans la mort que l'on triomphe :
On dit que le Phénix vie en mort va reprendre, Si qu'un même bûcher est sa vie et sa mort. Bourreaux, brûlez les saints ! vain sera votre effort, Ceux-là que vous brûlez renaissent de leur cendre !
Ces vers, qui suivent immédiatement la dédicace à l'Église, précèdent eux-mêmes un sonnet sur la « constance des fidèles, » et un long avis rimé de « l'imprimeur au lecteur. » L'avis latin est de Crespin ; la traduction qui en a été faite « pour ce que plusieurs ne savent langue latine » est de S. G. S. (Simon Goulart, Senlisien). Viennent une préface montrant « la conformité des persécutions et des martyrs de ces derniers temps à ceux de la primitive Éghse, » une « disposition des douze livres et arguments de cette histoire, » un nouvel avis de « l'imprimeur au lecteur chrétien, » et enfin le martyrologe lui-même.
Parcourai-je avec vous le Livre des martyrs? Non. J'en ai signalé le but et marqué l'influence. Il suffira, pour être complet, de reproduire ici l'un quelconque des récits de Crespin. Je choisis le dramatique épisode du supplice de Pierre Chenet :
« C'était un pauvre vigneron, natif de Ville-Parisi, lieu qui est distant de Paris environ cinq lieues, sur le chemin de Meaux; et faisait là sa résidence, gagnant sa vie au labeur des vignes. Soa âge venait à soixante ans ou plus, et dés longtemps avait été reçu à la communion du vrai Dieu et y avait tellement profité qu'il savait tout son Nouveau Testament sur le doigt. » On l'emprisonne sur la dénonciation d'un moine; il est interrogé et, sans autre procédure, condamné à « la mort du feu. » Gomment va-t-il « manifester notre Seigneur Jésus-Christ, » ce « petit bonhomme autant ardent de zélé que rien plus? » Lisez cette page : « La charge de l'exécution fut donnée à un bourreau de la Cour, le plus cruel et le plus barbare qu'on vit oncques. Il lui mit un bâillon si étroit qu'il était tout difforme, et ne cessait de le battre de coups de poing, voyant qu'il ne voulait écouter un prêtre qui voulait lui faire baiser une croix, lequel aussi aidait au bourreau, l'outrageant de coups de pied. Ce bourreau s'en allait disant qu'il le traiterait plus cruellement que jamais homuie ne fut, et n'épargnerait toutes les cruautés qui furent jamais en bourreau. Étant arrivé auprès de. la potence, il ne prit pas la peine de descendre ce pauvre homme, mais le jeta du haut du tombereau en bas, la tête devant, et le tint un long temps en l'air jusqu'à ce qu'il fût expiré. Cependant, contre toute cette cruauté, il combattait d'une constance merveilleuse : — Et que je suis heureux ! que je suis heureux ! que je suis heureux ! et avait toujours la vue tendue au ciel. Tout ce peuple infidèle criait que c'était le plus obstiné, le plus méchant qui se fut jamais vu ; donnant bien à entendre à ceux qui savent que c'est de constance que celle de ce martyr était non pareille. » 0 subhme héroïsme des humbles et des simples, plus admirable encore que celui des grands et des savants I 0 puissante et féconde semence de martyre! Sur le sol où se disperse la cendre des bûchers, où coule à flots le sang des victimes, où les échafauds et les gibets se dressent, des légions se lèveront à l'appel de Dieu.
La mort des fidèles vivifia l'Église, qui conçut une haine plus ardente de l'oppresseur, un amour plus fort de la vérité. « Étant éteinte leur doctrine, dit Crespin, elle revit encore pour gagner les cœurs les plus endurcis et abattre toute opinion contraire. »
Et maintenant, ferai-je de la critique littéraire à propos du Livre des Martyrs? Je salue cette œuvre et je m'incline devant ces héros.
Moins intéressants mais plus vastes furent les travaux du traducteur de Crespin : Simon Goulart', l'un des plus laborieux — ■ Bayle dit : « l'un des plus infatigables, » — écrivains de son temps; Senebier l'appellera « une bibliothèque vivante. » Il a touché à tous les sujets, abordé toutes les sciences. Il avait l'esprit plus nourri qu'original, plus de connaissances que d'imagination. L'histoire occupe, dans l'ensemble de ses ouvrages, une place qui n'est pas petite, et c'est pourquoi je donnerai sa biographie ici-même, plutôt que de la renvoyer au chapitre où je traiterai des poètes (voir aussi p. 196).
Simon Goulart est de Senlis ; il se nomme volontiers Simon Goulart, Senlisien, et signe fréquemment de ces initiales : S. G. S. Il vit le jour en 1543. L'étude du droit, qu'il avait d'abord entreprise, le rebuta bien vite. La théologie l'attirait, et sa conversion dut l'engager à changer de vocation. Il se fixa, dés 1566, à Genève. H avait des talents et des vertus ; le poste de pasteur de Chancy lui échut en partage peu de temps après son arrivée en la Rome protestante. En 1571, la ville le réclama; il fut chargé de desservir la paroisse de Saint-Gervais. Les autorités eurent tant de satisfaction avec lui qu'on lui accorda gratuitement le droit de bourgeoisie.
C'était, suivant Scaliger, « un gentil personnage qui a tout appris de soi-même » et qui fait des « prêches bien clairs. » Il fut demandé plus d'une fois par les Églises de France et se prêta de bonne grâce à ces appels flatteurs. Mais, comprenant que tous ces déplacements nuisaient à ses travaux littéraires, il obtint bientôt de pouvoir rentrer à Genève et d'y rester. Anvers, Lausanne le réclamèrent vainement ; le Consistoire refusa. Goulart et Genève paraissaient très satisfaits l'un de l'autre, lorsque surgit (en 1593) un assez grave dissentiment. Le Senlisien blâme publiquement — en chaire — un arrêt de Messieurs les conseillers. Bien plus, les registres constatent « qu'il s'avança très mal à propos à parler de choses qui concernent les États » et (jue ces imprudences de langage pourraient coûter cher à la ville. Son crime ? Il n'avait pas craint de traiter de courtisane Gabrielle d'Estrées, la maîtresse d'Henri IV, et la Seigneurie ne se piquait point d'austérité quand il s'agissait des mœurs irrégulières d'un prince. Condamné, pour avoir dit la vérité, à huit jours de
^ Senebier II, 71. France protestante. De Montet.
prison et à une censure sévère en plein Consistoire, il donna, sa démission qu'on lui fit retirer. Mais il était aigri, et à bon droit. Vraiment, les pouvoirs publics laissaient à désirer, et Théodore de Béze lui-même se joignit à Simon Goulart quand ce dernier requit une seconde fois son congé « pour le train qu'il voyait en la justice. » On réussit encore à le calmer. Trois ans après, nouveau conllit... Si Goulart était un homme fort aimable et point querelleur, le Conseil était composé de gens aux allures tyranniques et qui se refusaient à rien réformer dans le gouvernement. Les ministres, Goulart en tête, supplièrent sans succès MM. les conseillers de déférer aux vœux légitimes et de travailler pour le bien du peuple. MM. les conseillers firent la sourde oreille.
Président de la Compagnie des pasteurs, en 1607, après la mort de son ami de Béze, Simon Goulart voit sa santé décliner lentement. Il s'éteint en 1628.
Senebierne s'est pas contenté d'affirmer que notre écrivain était une « bibliothèque vivante ; » il ajoute que Goulart lisait avec une rapidité prodigieuse et une sûreté incroyable, que son érudition était très vaste sur chaque objet et s'étendait à tout. Les contemporains ne tarissent pas d'éloges sur le compte du Senlisien. D'Aubigné a dit avec un accent d'enthousiasme tempéré d'un brin de malice : « Il eût été digne d'écrire l'histoire, si sa profession lui eût permis d'écrire sans juger. » A celte heure, nous nous plaisons encore à reconnaître la prodigieuse activité de Goulart, la solidité de son savoir, la parfaite lucidité de son esprit. L'hommage que nous lui rendons est purement platonique ; ses innombrables ouvrages n'ont plus de clientèle. Et puis, il fut avant tout un compilateur habile. Ne faisons pas û cependant de ses mérites comme littérateur, historien et philosophe 1 Aimons avant tout l'écrivain ! Goûtons, dans sa prose, le naturel et la simplicité du style, la sincérité, la clarté, la bonhomie, la concision! Sa langue nette et franche, un peu grise, toujours honnête, repose singulièrement le lecteur qui sort des rudes pamphlets de Calvin, des diatribes narquoises de Bonivard, des satires rabelaisiennes d'Aubigné.
Je ne veux considérer ici que l'historien dont le bagage est immense, mais plus lourd que précieux. Simon Goulart fut le traducteur-juré de la Réforme. Il a prêté son français à tous les hommes du siècle qui écrivirent en latin ou en grec, et même en allemand ou en espagnol. Il a traduit et continué le Livre des Martyrs de Crespin ; il a traduit, remanié, complété la Chronique et histoire universelle y
dressée premièrement par J. Carion, puis augmentée par Ph. Mélanchton et G. Peucer ; » il a traduit la Franco-Gallia de Hotman. Que n'a-t-il pas traduit ? Et ses compilations ? Voici le Recueil des choses mémorables advenues dans la Ligue', une collection de documents très importants, connue sous le nom de Mémoires de la Ligue ; voici les Mémoires de V Estai de France sous Charles IX\ une autre collection, non inoins riche en pièces rares et de prix ; voici VHistoire de Portugal \ en vingt livres, « les douze premiers traduits du latin de Jérôme Osorius, évêque de Sylve en Algarve, les huit suivants pris de Lopez de Castagnède et d'autres historiens, » un livre très estimé et qui a conservé quelque valeur. Je m'arrêterai un instant au Thrésor d'histoires admirables et mémorables de notre temps', un ouvrage « qui sent l'hiver du temps et de ma vie, » écrit l'auteur à son frère Jean, auquel il dit encore : « Déliez mon triage, et si vous y trouvez quelque brin de bonne odeur, récréez vos esprits. »
Le Thrésor, qui ressemble à l'ouvrage de Valère-iMaxime, renferme une quantité d'anecdotes sérieuses ou plaisantes, de faits historiques ou légendaires, le tout servi sans autre ordre que l'ordre alphabétique. Vous y lirez le récit « d'une aiguille fortuitement avalée, cause de mémorables accidents, » de « morts étranges, » comme celle du pape Léon X « mort de joie quand on lui apporta nouvelles que les Français avaient été chassés d'Italie, » à moins qu'il n'ait été empoisonné « comme il y en a plusieurs qui le crurent. » Vous y serez renseigné sur la « morsure d'un chien enragé, » sur des « imposteurs punis ou exterminés, » tel ce faux Démétrius dont les aventures sont contées longuement, mais avec moins de charme et de sûreté, cela va de soi, que dans l'excellent ouvrage de Prosper Mérimée, vous y verrez des « hermaphrodites, » un « homme marin, » un « homme terrestremarin » qui, « ayant quitté durant toute sa vie la société des autres hommes, conversait au détroit de Messine presque toujours avec les poissons ; » vous connaîtrez les « libéralités merveilleuses, » ou plutôt folles, du roi d'Espagne envers le cardinal Ximénès ; Goulart vous dira ensuite les « villes ruinées, » les naissances « remarquables, » les « tumultes anabaptistiques, » les « présages admirables, »
^ Genève 1587 à 1590, 3 vol. in-8. Réimpr. souvent, entre autres par l'abbé Goujet (Paris, 1678, 6 vol. in-4), avec des notes et commentaires, sous le titre : Mémoires des Ligues.
' 3 vol. in-8, 1576.
■' In-fol. Genève, 1581.
-* 2 vol. in-12, Paris, 1600, et les 3'»« et 4"»« volumes, in-12, Cologne, 1614.
que sais-je ? Le Thrésor est, en somme, im gros almanach, très amusant, pleins de choses curieuses ou cocasses en ses deux mille pages de fin texte. Quelques récits historiques sont dignes d'une mention spéciale. Je cite : celui des « exploits admirables et mémorables de plusieurs braves chefs de guerre des chrétiens pour garantir l'Europe de la tyrannie exécrable des Turcs. » Que ces adjectifs redondants n'effraient personne ! Le récit de Goulart est très sobre, assez complet ; il embrasse un laps de temps de plus d'un siècle et demi (1440 à 1600).
J'ai hâte de passer à une œuvre originale de Simon Goulart. Elle est fort courte; le laconisme n'en est pas l'unique mérite. Titre : Briefrécit^ « de ce qui advint à Genève, le dimanche matin, douzième jour de décembre 1602; » sujet : l'Escalade.
« Un peu avant minuit, conte Goulart, les troupes de Savoie, sous la conduite d'Albigny, vice-duc, ayant été ramassées dextrement et secrètement peu de jours auparavant, se trouvèrent près de cette ville... Sans être découverts, ils firent passer les plus déterminés, au nombre d'environ 200 bien armés, par-dessus les claies avec trois échelles qu'ils plantèrent contre la muraille, et étant montés quoiement, ils entrèrent à la file en bon nombre. Étant entrés, ils découvrent une ronde qu'ils laissent passer sans être découverts d'icelle; c'était deux heures et demi, la nuit était fort obscure. Une seconde ronde passe, tôt après, qui, découvrant quelque chose, s'approche pour savoir ce que c'est ; ils renversent par terre celui qui criait : Qui va là ? Le porte-lanterne échappa et commença à crier. » Mais ses appels n'empêchent point les Savoyards de pénétrer dans la ville. « Étant presque tous entrés, poursuit Goulart, ils commencèrent à faire leur exécution, mais Dieu commença aussi à travailler pour nous. Ils enfoncent d'abord une porte chez Péaget (un bourgeois) et tuent un sien serviteur qui accourait contre eux; mais, comme ils prétendaient forcer la porte de devant, ils entendirent que l'on sonnait le tocsin bien rudement et qu'à la porte de la Monnaie on accourait pour les repousser : ce qu'ayant été fait, quoiqu'avec une grand'peine, le coup de Dieu fut premièrement sur le pétardier (qui devait faire sauter la Porte neuve)... Ces brigands entendant que leur pétardier était tué et que, conséquemment, leur secours promis par d'Albigny manquait et que les nôtres se renforçaient de mieux en mieux, commencèrent à regagner la muraille; les uns se jetèrent
^ Publ. par M. Tlï. Dufour, Genève, 1880.
du haut à bas sans corde ni échelle, les autres se coulaient comme ils pouvaient, et d'autres pensant descendre par leurs échelles les rompirent à la foule... » Simon Goulart termine sa narration par cette phrase à la fols belliqueuse et prudente : « Si j'eusse été armé d'un corselet et d'un casque, je me fusse allé fourrer à la mêlée, mais je redoutais, dans ce combat nocturne, autant les amis que les ennemis. » Il y avait de la réserve dans sa vaillance; il s'abstint, ce qui est d'un sage plutôt que d'un héros. Au reste, il était sexagénaire.
Le Brief récit est vivement mené, sans pathos et sans longueurs. Il donne, bien qu'Improvisé, l'exacte mesure de Goulart, comme prosateur. Notre homme a, dans une lettre envoyée quelques jours après l'Escalade, fait une édition abrégée de sa relation ; il s'y plaint de ce que les Savoyards l'ont troublé dans ses travaux, « car il dort une partie du jour pour veiller la nuit, ou sur sa couche auprès du feu avec un livre à la main, pour la quitter et courir çà et là, avec la hallebarde au poing. »
Goulart est un écrivain, certes. Il a, dans son style, cette gracieuse simplicité, cet aimable naturel, cette naïveté et cet abandon, toutes qualités que l'on chercherait sans résultat dans les traités de la plupart des réformateurs. Graves théologiens et polémistes féroces n'ont jamais été touchés par ce rayon de belle humeur qui éclaire la prose de Simon Goulart, bonne âme et plume facile. Un malheur a gâté l'œuvre du Senlisien; ce malheur fut la prolixité, ou la fécondité. A tant brasser de besogne, on doit la faire mal, semble-t-ll. Eh bien ! Goulart a tant de science, un talent si souple, le travail si aisé, que ses livres ne se ressentent pas trop de la hâte avec laquelle Ils furent composés.
Théologie, chronique, histoire, tout à peu près nous vient de Genève ou de Lausanne. Au XVI™^ siècle, Neuchâtel n'aura guère que des écrivains de troisième ordre, si j'excepte Farel el deux poètes : Malingre et Biaise Hory. Fribourg possédera quelques orateurs, d:eux ou trois controversistes que j'ai nommés au passage, et nous donnera en outre deux historiens de mérite.
SÉBASTIEN Werro ' (ué en 1555) fut l'un de ces prêtres distingués
^ Notice sur la vie et les écrits de Séb. Werro, par R. Werro, Fribourg, 1841. Étrennes frib. IIP année, p. 180. Émulation I, n°« 18 et 19.
dont le caractère et le savoir font honneur au clergé catholique du temps. Il occupa diverses fonctions importantes. Curé de Fribourg, prévôt de Saint-Nicolas, vicaire général et administrateur du diocèse, à partir de 1598, toutes ces charges ne purent étouITer en lui des goûts littéraires très prononcés. Il avait entrepris, en 1581, un voyage en Palestine, dont il fit une relation latine et allemande. On n'ignore pas qu'il a contribué à la réforme du calendrier julien, qu'il a publié un gros traité d'astronomie, de physique et d'histoire naturelle (Physicorum libri X), qu'il a écrit, sans parler d'un ouvrage considérable (De religione) encore inédit, un commentaire du Cantique des cantiques et qu'il a laissé quelques ouvrages d'édification en langue allemande.
Son grand travail est une sorte d'abrégé de l'histoire générale, qui parut à Fribourg, en 1599, sous le titre : Chronicon Ecdesiœ et monarchiarum a condito niundo ; cet abrégé va jusqu'à la fin du WI*"^ siècle et remonte aux origines de l'humanité.
A côté de Werro, il faut mentionner l'un de ses contemporains, et le plus illustre : François Guillimann \ né à Fribourg durant la seconde moitié du seizième siècle. Quoique ses parents fussent assez pauvres, ils réussirent à donner une bonne éducation à leur enfant. Ses talents pour l'histoire et pour les langues ne tardèrent pas à se révéler; il apprit, outre le latin et le grec, l'allemand, l'italien et l'espagnol.
Guillimann fut, en 1589, attaché, en qualité de « proviseur » de l'école latine, au chapitre de Soleure, et remplit ces fonctions au contentement général. Il n'avait pas embrassé l'état ecclésiastique, bien que la tradition en ait fait un prêtre. Il se maria même à Soleure et eut deux enfants.
En date du 25 mars 1595, le Conseil de Soleure prenait la décision suivante : « Informés que l'instituteur François Guillimann intrigue en secret et a laissé échapper des paroles outrageantes pour le roi de France, ordonnons qu'il soit destitué, rayé du livre des bourgeois et expulsé de la ville. » Guillimann avait eu le tort de ne point cacher ses sympathies pour les Ligueurs, alors que le Conseil tenait pour Henri IV.
L'ambassadeur d'Espagne fit son secrétaire de cette intéressante victime. Le poste qu'il occu|)a laissait des loisirs à Guillimann. Notre
' Biographie de François Guillimann, par A. Daguet. Fribourg 1843. Biographie universelle.
Fribourgeois se mit à la poésie et publia même deux recueils de |)oésies religieuses : Odarum sive hymnorum natalitiorum libri duo, qui parurent à Porrentruy en 1595, et des « chants apostoliques. »
La fortune sourit à Guillimann : il se lie avec les religieux d'Einsiedeln qui lui ouvrent leur bibliothèque. C'est alors qu'il conçoit le projet de doter la Suisse d'une véritable histoire, plus complète et plus catholique que celles de Simler et de Stumpf, deux protestants. En 1 589 déjà, un imprimeur de Fribourg lance la première partie du travail de Guillimann : De rébus Helvetiorum sive Àntiquitatum libri V, un in-quarto de 457 pages. La manière de l'écrivain fribourgeois rappelle celle de Sallusle; c'est bref, précis, un peu sec, volontiers sentencieux. Guilliiïïann a puisé aux sources mêmes, il écarte les légendes. Son latin est excellent. Les Antiquités eurent du succès — en Allemagne. En Suisse, peu. Guillimann avait eu assez de courage et de bonne foi pour immoler le merveilleux à la vérité historique. Il repoussa, par exemple, la tradition en vertu de laquelle Soleure avait Abraham pour fondateur; tous les Soleurois crièrent au sacrilège. Il expliqua la naissance de la Confédération suisse, d'une façon qui déplut à tout le monde : les cantons avaient obtenu l'indépendance en usurpant, sous l'empereur Frédéric II, les droits du clergé. Ces opinions valurent mille déboires à Guillimann qui — pour n'en citer qu'un — fut, un jour, assailli par la jeunesse d'un village zurichois et plongé dans la fontaine communale. Notre patriotisme a été chatouilleux de tout temps.
Cet accueil ne devait point engager l'historien à poursuivre ses recherches et à écrire la seconde partie de son ouvrage : Helvetia. Il mande à un ami : « N'attends plus de moi mon Helvetia!.,. Ils (les Suisses) ont trop mal reçu mes Antiquités. Mon manuscrit m'a servi presque tout entier au plus vil usage. Et ce livre, comme tu t'en convaincras facilement, si lu as quelques heures à perdre, loin de ternir la liberté des Confédérés, tournait exclusivement à leur gloire. » Désormais, la Suisse n'a plus d'attrait pour Guillimann qui cherchera d'autres séjours et « d'autres occupations où il trouvera, avec un doux repos, plus de reconnaissance et de protection. » Il aspire à devenir l'historiographe de l'empereur d'Autriche, Rodolphe II. Pour aider à l'accomplissement de ses vœux, il se décide à faire une élude toute particulière des comtes de Habsbourg. La Habsburgiaca sive de vera et antiqua origine domus Austriœ, etc., tirée à cent cinquante exemplaires, aux frais du roi d'Espagne Philippe III, parut en 1605 avec une dédicace en l'honneur de Tempe-
reur Rodolphe, « preneur de villes et gagneur de batailles. » On est toujours très flatté des compliments qu'on mérite le moins; Rodolphe fut touché au bon endroit, et bien qu'il n'eût ni pris beaucoup de villes ni gagné beaucoup de batailles, il alloua, par un rescrit impérial du 13 mai 1608, une pension de 400 florins à son habile admirateur qui fut, peu de temps après, nommé professeur de" belleslettres et d'histoire à Fribourg en Brisgau. Guillimann put renoncer au secrétariat de l'ambassade d'Espagne, une charge qui avait été la plus heureuse des sinécures.
Il vivra désormais en Autriche, et pour l'Autriche, quoique tout ne fût point couleur de rose sous le ciel étranger. Les professeurs allemands étaient, alors déjà, réputés pour leur jalousie autant que pour leur science. Guillimann, qui n'était pas d'humeur très accommodante, eut à subir de fort désagréables assauts. Il travailla, durant cette période, à ses Principes Ausoniœ, qui ne furent édités qu'après sa mort, par son continuateur, le professeur VVindeck.
Les dernières années de Guillimann sont tristes. Lui, si gai, si bon vivant, qui écrivait à propos d'une agape quelconque : « jamais on ne m'a vu si sobre, c'est-à-dire si aviné; » lui qui chantait le venerabile vinwn et le buvait encore mieux ; lui qui avait passé au rang d'historiographe d'un empereur, acheva sa carrière dans les angoisses déprimantes de la pauvreté. On ne lui payait plus sa pension ; un labeur trop suivi avait ruiné sa santé. Il mourut, dans le désespoir et la misère, le 1 4 octobre 1612.
L'auteur des Antiquités helvétiques est certainement un esprit éminent, d'une rare indépendance et d'une sagacité peu commune. Il était une de ces intelligences positives et réfléchies qui enlèvent un peu de poésie à l'histoire, mais lui donnent de la vérité. En d'autres termes, c'était un critique. Il lui répugnait de bâtir avec des matériaux et sur le plan d 'autrui. Il entendait faire un triage dans les traditions et les récits, écarter sans pitié les mensonges, pieux ou non, que ses devanciers avaient érigés en articles de foi. Il est le premier qui ait sérieusement douté de l'existence de Guillaume Tell. Il s'exprime ainsi, dans une lettre à son ami Goldast (1606) : « Mes Antiquités sont conformes à la légende populaire; mais si je te voulais parler sincèrement, je dirais qu'à mes yeux cette histoire est une pure fable. » Et il énumére tous les arguments essentiels que les sceptiques ont invoqués depuis. M. Daguet a eu raison de considérer Guillimann comme l'un « des écrivains les plus estimables » de notre pays; estimable, il l'est par le caractère autant que par le talent.
Vïll
Pour en finir avec les historiens, je dois signaler au moins l'un des bons chronologistes du temps : Mathieu Brouart, plus connu sous le nom de Béroalde\ Né à Saint-Denis, vers 1 520, il mourut bourgeois de Genève en 1576. Outre divers manuscrits que possède la bibliothèque de cette dernière ville, Béroalde a laissé une Chronologia^ , qui est une supputatio temporum ab initio mundi. Il appuie tout son système sur les données de la Bible et nie, entre autres, avec une audacieuse tranquillité, les rois de Perse que les Écritures n'ont ni mentionnés ni classés. Scaliger a déjà remarqué que, sans le secours des auteurs profanes, on n'aurait pas réussi à débrouiller la chronologie de la Bible.
Ce qui sauvera Béroalde de l'oubli, c'est qu'il fut le maître d'Agrippa d'Aubigné, qui en parle avec beaucoup de sympathie dans ses Mémoires.
Je veux, pour être complet, rappeler des noms qui eussent fait bonne figure entre Bonivard et d'Aubigné ou Crespin : Théodore de Bèze, Antoine de Chandieu, La Faye; les notices que j'ai consacrées ci-devant à ces écrivains me dispensent d'insister. J'aurais pu, d'autre part, allonger la liste de nos historiens, si je n'étais demeuré fidèle à mon système de ne point piller, à notre profit, la littérature française. Ainsi, je ne citerai que pour mémoire Pierre Mathieu (1563 à 1621) qui serait, d'après quelques auteurs, bourgeois de Porrentruy. Homme de cour, Mathieu a passé presque toute sa vie en France; il fut historiographe d'Henri IV et de Louis XIII; il s'est distingué comme auteur dramatique, moraliste et poète.
On aura sans doute acquis la très ferme conviction que le XVI"® siècle n'appartient pas, en Suisse, qu'à la théologie. L'histoire nationale et générale y a eu des représentants, les uns illustres, les autres au moins dignes d'un souvenir. Et, ce qui nous touche de plus près,
* Senebier, I, 3S8. France protestante, 2'"« éd. De Montet. Sa vie à ses enfants, par A. d'Aubigné, pass.
* 1576; rééd. in-8, Bâle, 1577.
si la plupart des dogmatistes et des controversistes sont des immigrés, nombre de nos chroniqueurs sont des Genevois ou des Vaudois authentiques. La source de notre littérature indigène est la chronique, et c'est pourquoi j'ai développé, à l'excès peut-être, le premier chapitre de ce livre.