‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos jours (volume 2)Chapitre 41 sur 76 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

La poésie satirique '.

I. Caractères généraux de la poésie protestante. — IL Les poètes satiriques. — IIL Conrad Badius : Satyres chrestiennes de la cuisine papale; la Comédie du pape malade. — IV. Jean Crespiu : le Marchand converti. — V. Antoine de Chandieu et ses débats avec Ronsard. — VI. Les Tragiques d'Agrippa d'Aubigné.

Sainte-Beuve a écrit : « Durant cette grande renaissance des lettres (il s'agit du XVP^ siècle), les esprits studieux embrassaient tout ; la vocation de créer n'était pas distincte du besoin de savoir, et, de ce vaste champ de conquêtes, au milieu de cette communauté de connaissances, on ne songeait pas encore à l'apanage du talent. On faisait des vers, comme on faisait de la médecine, de la jurisprudence, de la théologie où de l'histoire, et tout lettré d'alors pourrait, à la rigueur, être rangé parmi les poètes. » Eh oui ! toutes les armes sont bonnes pour le bon combat. Quand la prose ne suffit plus, on a recours à la Muse. La versification n'occupe point la place d'honneur; elle va aux petites besognes, elle s'empare volontiers des petits livres où l'espace manque pour discuter sérieusement. Elle sera fort goûtée des pamphlétaires ; elle séduira quelques âmes paisibles égarées en ce siècle de lutte et qui, à l'exemple de Biaise Hory, chanteront leur « tourterelle ; » elle sera la servante des traducteurs de psaumes ou des rimeurs de cantiques ; elle apparaîtra quelquefois encore sur les tréteaux. Mais il y aurait de

* La satire en France au XFI™« siècle par C. Lenient, 2 vol. in-12, Paris, 1878.

l'exagération à prétendre qu'il y eut beaucoup de poésie chez les nombreux poètes de la Réforme. La plupart n'avaient le loisir ni de muser, ni de polir amoureusement leurs vers. Au surplus, les préoccupations ne sont pas à la littérature. On écrit comme on peut, à la hâte, puisqu'il s'agit moins en somme de laisser des œuvres que de donner des coups. Qui donc penserait à faire du style ?

En France, le besoin de combattre est moins tyrannique chez les lettrés. Vous y trouverez des gens qui ont moins le souci de disputer que celui d'instruire, de plaire, ou même d'amuser. Rabelais et Montaigne, Ronsard et la Pléiade ne ressemblent guère aux « prêcheurs. » Ils tiennent davantage à être hommes d'esprit que d'action. Il ne faut pas être surpris si, à part deux ou trois privilégiés, qui eurent du génie, Calvin, d'Aubigné, Henri Estienne, les écrivains de la Suisse romande sont moins artistes que les Français. Ceux-ci ne sont point indifférents à l'art pur ; ceux-là ne font que remuer ou brasser des idées. C'est en poésie surtout que la différence est sensible. Presque tous nos poètes ne sont que poètes d'occasion. Ils n'ont pas de métier, comme nous dirions aujourd'hui. En outre, la moitié d'entre eux est mieux préparée à mettre sur pieds un hexamètre dans la langue de Virgile, qu'un alexandrin dans celle de Marot. Enfin, ils demeurent à peu près tous étrangers au mouvement qu'inaugurera (1549) la Défense et illustration de la langue française de Joachin Du Bellay.

« Français, s'écrie Du Bellay, marchez courageusement vers cette superbe cité romaine, et, des serves dépouilles d'icelle, comme vous avez fait plus d'une fois, ornez vos temples et autels ! » Genève sera bien une pépinière d'humanistes, qui connaîtront parfaitement la «superbe cité romaine, » qui en admireront les chefs-d'œuvre et les populariseront. Mais ils aimeront Tantiquité pour elle-même et n'auront cure de lui demander les éléments indispensables à une refonte de l'idiome national ; si les langues grecque et latine influent sur leur français, ce ne sera point affaire de volonté, effet de théorie. En poésie tout spécialement, ils en restent aux « enrouées cornemuses » qui indignaient Du Bellay, ils ne convoitent pas « le luth bien résonnant » dont les poètes ronsardiens pinçaient les cordes sonores. Ils s'adressent de préférence, non aux délicats, mais à la foule. Dans leurs satires entre autres, ils se moquent de l'art ; artillerie légère de la Réforme, ils battent en brèche les abus et les superstitions, et, pourvu que tout croule, la qualité de la munition leur importe fort peu.

Page 1