‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos jours (volume 2)Chapitre 42 sur 76 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

Combien la Genève du XVI"® siècle diffère de celle que Voltaire a malicieusement chansonnée :

Pour tout plaisir, Genève psalmodie Du roi David les antiques concerts, Croyant que Dieu se plaît aux mauvais vers.

Ces vers ne seraient exacts à aucune épo(|ue de la vie de Genève, si ce n'est peut-être au XVIP® siècle. Et encore 1 La cité de Calvin n'était pas folâtre, assurément. Mais on y riait, — d'un rire agressif, — et l'on y était gai, — d'une gaîté batailleuse. Si l'on y psalmodiait « du roi David les antiques concerts, » on y lançait de belles injures, de féroces plaisanteries à la face du clergé catholique. Des hommes qui luttent n'ont pas le temps d'être tristes.

La guerre veut des gens passionnés, le siècle est aux extrêmes. De là cette débauche de libelles, de diatribes, de pamphlets venus de l'un et de l'autre camp. On est trop échauffé, à droite et à gauche, pour se tolérer et se rapprocher. On se bat, et quand la poudre fait trêve, l'invective ne chôme pas. J'ai montré plus haut ce que les polémistes de la Réforme ont dépensé de prose ironique ou haineuse. Dans leurs vers, ils n'ont pas été plus chiches de cette verve provocante, amère, farouche, qui est d'habitude la principale richesse des écrivains à convictions intraitables. Il leur manquera la bonhomie narquoise du Moyen âge, le scepticisme spirituel de la Renaissance, les finesses et les raffinements de l'art. La violence leur tiendra lieu de goût, la pesanteur de puissance. Leurs satires sont faites moins pour piquer l'adversaire que pour l'assommer.

Les premiers riraeurs ou rimailleurs de Genève ont volontiers cultivé l'épigramme' : Jean Gacy *, Jean Desprez, Jacques Gruet. Le

' Mém. et doc. de la Soc. d^hist. et d'arch. de Genève^ XIX.

* Jean Gacy fut aumônier de S^^'-Claire, polémiste catholique, orateur populaire, et poète à l'occasion. Il composa, sans doute vers 1536, une complainte en vers intitulée : La Déploration de la cité de Genève « sur le fait des hérétiques qui l'ont tyranniquement opprimée. » Cette pièce est une vive satire dirigée contre les protestants en général et les Bernois en particulier; elle retrace les débuts de la Réforme à Genève, les vexations, les brutalités commises par les novateurs. Voici les exploits des soldats de Berne :

nom de ce dernier a seul survécu ; ses vers sont perdus, mais le martyr a sauvé le poète.

Conrad Badius' n'eut pas besoin de tendre sa tête au bourreau pour préserver sa mémoire de l'oubli. Fils de l'imprimeur Josse Badius, il naquit à Paris en 1510. Successeur de son père dés 1 535, il le surpassa par son savoir et la beauté de ses éditions. Il vint à Genève en 1 549, après s'être converti au protestantisme ; la date de sa mort est incertaine (1 562 ou 1 568).

Badius ne fut pas qu'un bon imprimeur ei un excellent humaniste. Les préfaces qu'il a mises à la plupart des livres sortis de ses presses seraient déjà dignes d'une mention particulière, comme aussi la correction du texte des éditions qu'il a publiées. Mais je ne dois étudier ici que l'écrivain. Je me borne à citer sa traduction d'un ouvrage d'Érasme Albére : VAlcoran des Cordeliers (1556), « c'est-à-dire recueil des plus notables bourdes et blasphèmes impudents de ceux qui ont osé comparer saint François à Jésus-Christ, tiré du livre des Conformités, jadis composé par frère Barthélémy de Pise, cordelier en son vivant. » Les Conformités ne méritaient pas même que l'on essayât de les ridiculiser. Nos belliqueux huguenots ne laissaient rien passer : « Quand tous les diables de l'enfer et tous les hommes aussi auraient amassé en un tout les blasphèmes et mensonges qu'ils sauraient jamais dégorger,... ils n'en sauraient plus dire qu'il n'est là contenu. » Pour l'honneur de la chrétienté, Érasme Albére, « bon serviteur de Jésus-Christ, » a fait « un extrait des abominations les plus apparentes de ce livre des Conformités, sans y changer un seul mot, et a intitulé son recueil du nom de VAlcoran, tant pour l'exé-

Grancl' multitude de temples ont poilu,

Trésors sacrés, calices ont tollu

Et profané les dignes sanctuaires,

Emblé, pillé tous les reliquiaires...

Que dirai plus? De vilains sacrilèges

Ont saccagé les couvents et collèges,

Et assailli les maisons virginales

Pour exercer vilaines bacchanales,

Et plus lubriques que fange ne paillards,

Plus qu'Epicure ne Sardanapalus,

Ont incité les Clarisses pudiques

D'apostater, devenir impudiques ;

Mais de leurs mains Dieu a gardé ces vierges,

En son amour ardentes comme cierges...

C'est de si pauvre poésie et de si mauvaise versification qu'il m'a paru suffisant de rappeler en note le nom et la complainte de Gacy. M. Jules Vuy a réédité la Défloration de Genève, avec une notice sur Gacy (in-8, Genève, 1882, 8 pages). ' Senehier, II, 50. France protestante, 2*"« éd. Brunet. De Montet.

cration dont il est plein que pour ce que les Chcatemites l'ont en si grande révérence, comme si c'étaient oracles et prophéties procédés du ciel : combien que le diable les ait forgés au fond de l'enfer et apportés en la puante bouche de ce moine frénétique... » Le diable a plus d'esprit que cela, et il n'est pas responsable des platitudes du cordelier, que Badins injurie d'ailleurs, comme si Barthélémy de Pisa l'avait, lui, personnellement vilipendé.

VAlcoran ne nous amusera pas plus longtemps. Les vertus de nostre maistre Nostradamus en rimes, etc. (1562) ne nous arrêteront pas davantage; ce n'est qu'un badinage sans portée, qui n'ôte rien de leur valeur aux prédictions du fameux alchimiste : le temps, mieux que les libelles, se charge de faire mentir les prophètes. Il est, en revanche, un ouvrage assez rare : les Satyres chrestiennes de la cuisine papale ' , que l'on est en droit d'attribuer à Badins et qui est, non l'un des meilleurs, mais l'un des plus virulents pamphlets rimes de la Réforme genevoise. Les Satyres sont dédiées aux « cafards : »

Emplir vous faut (quoi qu'en advienne) De ce brouet chausse et pourpoint.

Dans un avis au lecteur, le poète anonyme — qui est donc Conrad Badins — avoue qu'ayant « jeté sa vue sur certains écrits facétieux et toutefois chrétiens, » ses yeux se sont ouverts aux horreurs du catholicisme. Alors aussi, il s'est souvenu du vers d'Horace : Qu'estce qui empêche que celui qui rit dise la vérité ? Il a voulu « rire » à son tour; il a « considéré h source de tout le mal, remué tout le ménage de cet Antéchrist de pape, il s'est rué de droite colère en sa cuisine, là où il a vu ses cuisiniers, sous accoutrements trompeurs, » servir au monde la plus détestable nourriture, et il a pensé que, pour démolir la maison, il fallait « commencer par la cuisine. » C'est ce qu'il a « tâché de faire, » et très consciencieusement.

Les Satyres chrestiennes sont au nombre de huit. La première traite de « la cuisine papale en général et du bâtiment d'icelle. » Après avoir invoqué tous les fins maîtres-queux de l'antiquité, Badius pénétre dans le sanctuaire suspect où se fabriquent les mets empoisonnés distribués à la chrétienté. Il nous introduit, à sa suite, — seconde satire, — dans le « jardin » attenant à la cuisine. En ces parterres maudits, poussent tous les vices :

* Impr. par Badius, in-8, Genève, 1560. Réimpr. par les soins de M. G. Revilliod,

A bas ! il me faut charpenter, Rip, rap, arbres défectueux, Croix sur les chemins épanchées, Croix dérompues, croix hachées, Tombez, tombez, dessous ma hache !

Je tire, je brise, j'arrache....

Fuyons ce jardin fatal ! Les vers de Badius ne nous engagent pas à y demeurer, bien qu'ils aient, dans l'allure, quelque chose d'alerte et de vigoureux. La satire troisième nous met en relations avec les « officiers de la cuisine, sires et messires, » tous « les gourmets de bénéfices. » L'énumération de ces personnages peu sympathiques est démesurément longue. Parmi les plus maltraités de la bande, figurent les hôtes des couvents, mais je n'ai pas le courage de m'étendre sur les exploits de confréries qui ont toutes « le mot : gaster, pour devise. » Lisez ceci :

Cafards sont bons apothicaires.

Sans sucre, et tous bons cuisiniers, Mais qui les fait bons ? Bons deniers. Bon pain, bon vin et bonne mine...

0 estomacs fastigieux !

0 ventres très ingénieux A trouver nouvelles délices, A lécher plats, humer calices.

Pour abreuver les consciences !

Tousse valent, au reste, petits et grands, vicaires et cardinaux, — « ces beaux et rouges perroquets. » Dans sa quatrième satire, Badius revient aux ennemis les plus passionnément injuriés :

Lecteur, écoute un autre vice.

Ces couvents du monde retraits Sont de ce manoir les retraits, Et cuvier à huer les linges De ces singesses et ces singes Abdminablçment puants...

Nous voilà transportés en pleine « lessive papale. » Sauvons-nous! Les vers sont décidément trop mauvais. Arrivons, en faisant un petit saut, à la description d'un « banquet papal, » qui occupe deux chapitres 1 « Monsieur le pape » est en train de « dîner avec les amis de son ventre. » Badius recourt ici à son genre habituel : il représente les prêtres faisant toutes leurs « vertes simagrées, » accomplissant toutes les cérémonies du culte, tous les devoirs de leur charge, et il compare toutes les branches de l'activité du clergé à autant de mets d'un festin pantagruélique :

Alléluias, éléisons

Sont aloyaux de venaisons,

Entre deux plats chauds enchâssés...

Fressures, hachis saupiquants

Sont exorcismes...

Toujours burlesque et grossière, souvent inintelligible, la Muse mal peignée de Badins ne tarit pas de lourdes sottises et d'injures. Il faut une certaine dose de patience pour ne point se lasser de ce fatras. Quelle folle dépense de colère et d'indignation pour si piteux résultat ! La haine n'est point spirituelle, quand elle n'est pas au service d'une bonne tête et d'une plume exercée. Elle bredouille, s'égare, ressasse, comme une vieille mégère. Et le candide Badius qui s'imaginait « ruiner cuisine et maison » avec ses Satyres chrestimnes! Maison et cuisine ne sont pas même ébranlées. Elles ont subi d'autres assauts que ceux d'un versificateur médiocre. En vérité, il y a fort peu de chose à louer dans ce pamphlet. Je ne parle pas du fonds de ce libelle. Le style est pesant, diffus, incorrect. Et quelle prolixité! Et que de gros sel! « Macédoine poétique, » a dit M. Lenient. « Macédoine, » oui, « poétique, » non.

Marc-Monnier a traité de « farce ignoble » une autre diatribe calviniste du XV!*"® siècle : La Comédie du pape malade \ et il ne voulait pas admettre, en dépit des bibliographes, qu'elle fût de Théodore de Bèze. Il avait raison sur un point : la « farce ignoble » est de Badius, mais elle me paraît être supérieure de beaucoup aux Satyres chrestiennes.

La Comédie du pape malade et tirant à sa fin est composée sans distinction d'actes ni de scènes ; ce n'est donc pas, comme son titre le ferait croire, une pièce destinée à être jouée. Elle est soi-disant « traduite du vulgaire arabique en bon romand, » par Thrasibule Phénice. L'auteur s'est appliqué à peindre « au vif les entreprises et machinations que le pape a faites avec Satan, pour maintenir son siège apostolique et empêcher le cours de l'Évangile. » Cette satire est écrite avec une verve endiablée. L'invective y pleut à verse. On est abasourdi d'une telle dextérité dans le maniement du dictionnaire poissard. C'est de la rage quintessenciée.

« Or doncques, dit Thrasibule Phénice (que nous appellerons

* In-8 (sans nom de lieu), 1561. Réimpr. par M. G. Revilliod, in-8, Genève, 1859. Voir Bévue suisse, XIV, 171 et s. (article de M. E.-H. Gaullieur sur la poésie satirique dans la Suisse romande, aux XVI">^ et XVIl'"^ siècles), et France protestante, 2™« éd. I, col. 685 (sur la question de savoir qui est l'auteur de ce libelle).

désormais Badius, tout court), ceux qui sont encore scrupuleux et qui trouvent ces répréhensions satiriques trop aigres et violentes, apprennent que les douces et aimables remontrances dont on a usé si souvent et de si longtemps n'ont rien servi, et que le mal est tellement crû qu'il n'est plus question de médicaments lénitifs, mais de cautères et incisions ; encore est-il bien à craindre que le. tout ne pourrisse, tant le mal est enraciné. Que s'il y en a qui s'en offensent, j'espère qu'il ne déplaira pas à la plupart, au moins à ceux qui ayant jadis été empoisonnés du hanap d'abomination de cette paillarde (Rome) ont été guéris par le souverain Médecin. » Dans son prologue, le poète s'écrie :

Sus, sus donc, Huguenots, que l'on vous voie en place, Pour voir si vous avez si maigre et triste face Qu'on bruit, et si complots créés pour vous détruire Quand il en est saison vous empêchent de rire... Riez donc votre saoul, de ce ris sobre et saint !...

Est-ce bien un rire « sobre et saint » que celui du Pape malade^ Quand, dans le cours du même prologue, l'auteur affirme (|ue le souverain pontife, « cet Antéchrist, » a fait de ses temples des tavernes

Pour y loger pourceaux, j'entends moines et prêtres,

nous ne voyons pas qu'il y ait là de la raillerie « sobre et sainte. » Ne chicanons point! Un gros mot est si petite affaire au XVP^ siècle.

La pièce est une <^ comédie » allégorique. Les personnages sont : Prêtrise, le Pape, Moinerie, Satan, l'Outrecuidé, Philante, son valet, l'Ambitieux, l'Affamé, l'Hypocrite, le Zélateur, Vérité et l'Église.

De quoi retourne-t-il ? La santé du Saint-Père est décidément bien mauvaise ; il « est mûr pour la tombe et pour l'enfer. » Dès le début, le dialogue suivant s'établit :

Prêtrise : Père très saint, appuyez-vous

Sur mon épaule; allez tout doux, De peur d'émouvoir votre rhume.

Le Pape : Mon foie est dur comme une enclume, J'ai tant la râtelle opilée !

Une kyrielle pilée, Avecques un Fidelimn Et de V Intesperantium, Un peu de poudre d'Oremws, Et autant de Te Bogamus, Servirait bien de cataplasme.

Moinerie : Père, je ne crains que le spasme, Et si ne fais que tressaillir Que ne veniez à défaillir :

Ce qu'advenant, me voilà morte, Ou misérable en toute sorte.

Le Pape : Non, non, ma fille...

Mais voici, Satan s'est avisé de faire visite à « Monsieur le pape, » — comme « au meilleur de ses amis. » Sa Sainteté l'accueille fort bien et entre dans la voie des confidences. Elle « s'en va mourir. » Elle a eu « d'étranges visions. » L'ange de « ce Jésus » lui est apparu et, « d'une horrible voix, » il a tonné contre « l'infâme Papauté. » Le corps du pontife est en moindre péril encore que son âme et son salut éternel. Satan est là, heureusement. Allons 1 dit-il au moribond, que tremblez- vous? Ces huguenots, ce « tas de chétifs tépelus » vous effraient peut-être? Macte virtute, Pater! Courage!

Non, non, je veux que l'on me tonde.

Aussi ras qu'un enfant de chœur, Si vous n'en demeurez vainqueur...

Belzébuth et Lucifer

Vous feront escorte en tous lieux, Fût-ce d'aller contre les cieux.

Le patient éprouve bien quelque scrupule à se jeter dans les bras du diable. Mais Satan est si aimable, si engageant, si irrésistible ! Dame, on prend le médecin qu'on trouve... Tout à coup, le pape se sent mal, et nous assistons à une scène grotesque écrite en vers ignobles...

Je saute quelques pages. Ce que je citerai n'est point décent, mais on peut le lire sans haut-le-cœur. Le pape voudrait expectorer :

Moinerie : Poussez, jetez hors cette ordure. Cela vous servira de cure !

Prêtrise est épouvantée, car cette « ordure v) ressemble à chair humaine. Satan explique :

Satan : Et pourquoi trouves-tu étrange

Que quelqu'un rende ce qu'il mange?

Il a tant mangé d'orphelins En guise de bons poupelins.

Et bu le sang de mainte veuve Que je m'ébahis qu'il n'en crève...

Ce sont fraudes, extorsions,

Erreurs, abominations.

Violences et cruautés,

Trahisons et déloyautés.

Ce sont décrets, pardons et bulles.

Cardinaux, et chapeaux, et mules.

Abbés, évêques, crosses et mitres,

Moines, nounains, couvents, chapitres...

Le Pape : Ouah ! ouah !

Prêtrise : Rendez tout, sans rien retenir.

Le Pape : Ah! il ne peut plus rien venir J'ai là dedans je ne sais quoi....

Satan : Reposez-vous donc un petit.

Pour recouvrer votre appétit !

La maladie du pape est grave. La cause n'en est autre que le triomphe de la Réforme. Il est donc urgent de tuer l'hérésie pour guérir Sa Sainteté. Le diable s'emploiera naturellement à détruire ces « huguenots cauts et fins. » Dans ce but, il appellera auprès de son illustre client les docteurs les plus ardents de l'Église, l'Outrecuidé, le Zélateur et les autres (qui représentent des écrivains ou orateurs catholiques d'alors, de Villegagnon, Olivier Maillard). Les acolytes de Satan, qui sont d'ailleurs couverts de tous les péchés d'Israël, réussiraient à sauver le Saint-Père, si Vérité ne survenait et ne mettait en fuite les ennemis de Dieu. Là-dessus, l'Église entonne un cantique de victoire :

0 Dieu, haïsseur de mensonge.

Tant sont grands tes jugements, Nous étions comme brebis Traînés à la boucherie.

Nous n'oyons rien que tuerie.

En proie et pillage mis.

Mais d'un clin d'œil seulement.

En ta fureur et ton ire.

Tu leur as montré comment.

Tu les pouvais déconfire.

L'art de la composition, les qualités du style frappent davantage dans le Pape malade que dans les Satyres chrestiennes. Le pamphlet n'est pas très fin à l'ordinaire; il est même souvent d'une révoltante grossièreté. Le dialogue est vif cependant, la pièce conduite avec adresse. Les champions du catholicisme recrutés par Lucifer sont gentiment persiflés, quand ils ne sont pas odieusement outragés. L'œuvre n'est point banale ; j'en louerai surtout la bonne langue agile et claire.

L'auteur du Livre des martyrs, Jean Crespin (v. p. 288), a traduit du latin (de Naogeorgus) une sorte de poème dialogué, « en lequel la vraie et fausse religion, au parangon l'une de l'autre, sont en vif représentées, pour entendre quel est leur vertu et effort au combat de la conscience, et quelle doit être leur issue au dernier jugement de Dieu. » Ce poème a nom : Le Marchand converti, « tragédie excellente. » La lyre de Crespin est un peu mieux accordée que celle de Badius ; elle ne rend pas encore des sons très purs.

Le Marchand converti est une « tragédie » ou mieux un pamphlet en cinq actes. Personnages : Lyochares, le Marchand, la Conscience du marchand, le Serviteur, Gain, Satan, le Curé, le Médecin, Christ, Paul, Pierre, Luc, le Prince, l'Évêque, le Cordelier, Michel et la troupe, c'est-à-dire le chœur. Crespin nous prévient que « l'Esprit de Dieu a défendu toute scurrilité et plaisanterie, comme chose mal convenable à gens qui font profession de craindre Dieu, » mais il invoquera les circonstances atténuantes en faveur de son ouvrage, qui n'a pas la gravité d'un sermon. En tout cas, nous ne risquons pas de tomber sur une de ces diatribes féroces que ses coreligionnaires n'ont point épargnées aux catholiques. Le Marchand converti sera une façon de comédie morale.

Lyochares ouvre les feux par un discours dans lequel il nous apprend qu'il est le messager de la Mort. Après s'être étendu complaisamment sur les attributs de la puissance qu'il sert, il va frapper à la porte du Marchand. Il rencontre la Conscience du Marchand et lie conversation. La Conscience est perplexe, car son maître s'est écarté du droit chemin. Elle l'a vingt fois admonesté, sans succès, hélas ! Lyochares s'engage à lui procurer une belle victoire sur les mauvaises passions du trafiquant endurci.

Arrive le Marchand, qui donne en ces termes des instructions à son serviteur :

Prise deux fois la marchandise Plus qu'elle ne vaut ; c'est la guise De décevoir la simple gent, Et pour mieux attraper argent; Si aperçois quelque lourdaud, Qui ne soit pas rusé ni caut

^ In-8, Genève, 1558. Réimpr. in-12, 1561, 1582; in-16, 1591.

A connaître la marchandise, Aborde-le : car sa bêtise, Si opportune, te fera Que ta bourse s'en enflera...

Lyochares, qui est aux écoutes, demande à entrer. On le repousse. Il insiste, s'introduit, se démasque : « Je suis le héraut de la Mort. »

Le Marchand s'excuse, s'humilie, se lamente, implore. La frayeur le rend malade. Désormais, la Conscience pourra régner dans la maison. Mais le guignon veut que des médecins surviennent. La Conscience supplie Lyochares de l'assister ; celui-ci juge peu dangereux les disciples d'Esculape; il s'éloigne, mais il reviendra s'il est nécessaire.

La « tragédie » de Crespin, est bien anodine jusqu'ici. Au deuxième acte, les médecins se prononcent sur le cas du Marchand ; le diagnostic est désespérant. La Conscience saisit ce moment psychologique pour faire de vifs reproches au patient, qui se défend comme il peut :

Le Marchand : J'ai jeûné toutes les semaines.

La Conscience : Ce sont traditions humaines.

Le Marchand : Je me suis de chair abstenu.

La Conscience : En quel livre est-il contenu ?

Le Marchand : J'ai fait tant de biens au couvent.

La Conscience : Le pauvre en a jeûné souvent.

Le Marchand : J'ai conté tant de patenôtres.

La Conscience : Ainsi n'ont prié les apôtres....

Il a fallu du temps à cet honnête Naogeorgus, traduit par Crespin, pour découvrir ses batteries. La Conscience est pressante, tance son Marchand de la bonne manière. L'infortuné doit reconnaître qu'il « n'a pas gardé un point de la Loi. » Il est en train de se repentir, quand Satan apparaît. Que faire?. Le Marchand prie qu'on appelle un curé. Le prêtre arrive en hâte. C'est un optimiste, le curé. Que le moribond se confesse et tout s'arrangera. La liste des méfaits est grosse, mais le pécheur a tant d'oeuvres pies à son actif !

Le yiarchand : J'ai offert aux prêtres argent... J'ai jeûné, j'ai fait abstinence ; J'ai fait aussi grand'conscience De manger chair le vendredi.

Le Curé : Retiens cela que je te dis :

C'est le chemin de Paradis.

Le Marchand énumère ensuite toutes ses libéralités en faveur de

l'Église. La Conscience estime que c'est là pauvres moyens de salut ; le Curé la rabroue. Durant toute cette scène, Satan a signalé sa présence dans le voisinage ; le curé s'apprête à le déloger :

D'eau bénite, arrose à foison.

Tous les coins de cette maison !...

Satan ne bouge de sa place.

A bout de ressources et de patience, le Curé se dispose à reculer devant l'ennemi. Le Marchand se désole. Tant pis !

Il n'y a homme sur la terre Plus ord que toi et plus infect, Car autrement Satan eût fait, Quelque chose pour l'eau bénite.

Les trois derniers actes nous apprennent que Christ mande à Paul d'arracher aux mains de Satan celui que l'Église vient d'abandonner au diable. Paul accomplira ce message. Le xMarchand sera sauvé, mais non pas sans honte pour le catholicisme. Voici que le poème moral se change en satire ; Christ envoie en enfer un cordelier, un évêque, un prince papiste, tous personnages de la pièce. Le Marchand converti...

Tout finit par des cantiques.

Si j'ai parlé longuement de cette médiocre « tragédie excellente, » c'est qu'elle est fort peu connue et que les exemplaires en sont très rares. Le Marchand converti n'est pas un chef-d'œuvre, loin de là ; il n'est pas le premier libelle venu. Bien que la trame de la pièce soit aussi peu originale que possible, le poète est assez habile. Le lecteur est sollicité par un écrivain fùté, qui commence en douceur, gradue ses effets, amène, sans avoir l'air d'y toucher, un dénouement aussi édifiant pour le fidèle qu'écrasant pour l'Église romaine. Ce réquisitoire modéré a peut-être atteint son but; les satires grossières de Badins auront sans doute manqué le leur. Naogeorgus n'ignore point que la meilleure manière d'avoir raison est d'avoir gentiment raison. Il paraît bonasse; il est insinuant.

Crespin a traduit de son mieux le latin de Naogeorgus. Son style n'est pas brillant; il n'a ni élégance, ni variété, ni couleur ; il plaît par le naturel et la clarté.

Ah ! les opinions traditionnelles, les jugements tout faits ! Que cela est commode ! Que cela peut être faux ! A-t-on assez dédaigneusement traité les pauvres théologiens protestants qui eurent, en 1563, l'audace de répondre aux calomnies rimées de Ronsard par des alexandrins qui valaient ceux du chef de la Pléiade ? Critiques et biographes se sont indignés de voir que de simples calvinistes osaient disputer en vers avec le prince des poètes. Ces calvinistes se nommaient: Antoine de Chandieu, Florent Chrestien, Jacques Grévin. Et il faut que Sainte-Beuve, en particulier, ne les ait point lus, pour qu'il ait pu les exécuter en deux mots secs et méprisants : aliteurs de libelles, rien de plus !

Je n'écris que l'histoire littéraire de la Suisse romande ; je dois donc examiner celles-là seulement des satires anti-ronsardiennes qui furent composées par Antoine de Chandieu (v. p. 185).

Ronsard avait lancé (1 562) son Discours sur les misères du temps. Il dédiait à la reine-mére ce discours, qui était une injuste diatribe contre les protestants et un maigre morceau de poésie. Le gentilhomme vendômois s'en prenait

A ces nouveaux chrétiens qui la France ont pillée, Volée, assassinée, à force dépouillée.

Il attaque Théodore de Béze, le blâme de « remplir la terre toute d'armes » et le rend responsable de toutes les afflictions de la patrie. Il avoue cependant que Rome a toléré trop d'abus et que lui-même, Ronsard, a goûté jadis

Du miel empoisonné de votr-e doux breuvage ; Mais quelque bon démon m'ayant ouï crier, Avant que l'avaler, me l'ôta du gosier...

En 1 563, parurent trois Réponses aux Calomnies « contenues au discours et suite du discours sur la misère du temps ^ » etc., la première par A. Zamariel, les deux autres par B. de Mont-Dieu. On sait que « Zamariel » fut, avec « Sadeel, » le pseudonyme préféré

^ Orléans, 1563. Bull de la Soc. de Vhist. du prot franc. XXXVII, 576 et s., où ces trois « réponses, » très rares aujourd'hui, ont été analysées d'une façon très complète par M. Ch. Read.

d'Antoine de Chandieii. Mais B. de iMont-Dieu et Zamariel sont une seule et même personne. La parfaite concordance de ton et de style entre les trois « réponses, » d'autres indices encore, viennent à l'appui de cette affirmation.

Chandieu avait alors vingt-neuf ans. Il occupait un rang distingué dans le clergé réformé de France. Jeune, ardent, poète à ses heures, il se mit en devoir de relever rudement les accusations de Ronsard. Vraiment, l'entreprise réussit à souhait, bien que hardie. Les Réponses sont plus (]ue dignes du Discours ; moins savantes et moins précieuses de forme, elles ont plus d'éloquence et de gravité.

La première des trois satires débute ainsi :

Race du Souverain que les hauts cieux chérissent Et d'un trésor caché dorent et enrichissent, Pour faire retentir par vos sons mesurés Le grand nom du grand Dieu que saint vous adorez... Vous, poètes sacrés, de qui le vers chanté N'a pour son argument que vertu et bonté, N'oyez-vous pas gronder les vers pleins de blasphème Qu'un profane sonneur parmi la France sème ?

Le « sonneur, » le faiseur de sonnets, c'est Ronsard, quia « vendu sa plume à l'erreur, » et qui ment, et qui insulte, et qui change ainsi sa gloire en opprobre. N'a-t-il pas le front de reprocher aux calvinistes de transgresser les lois, de susciter des guerres, d'être des cyniques et des « athées? » Athées, eux, les féaux serviteurs de Dieu, les vaillants martyrs de la foi ? Il y a des athées, certes :

Athée est qui, mentant, maintient la papauté. De laquelle il se moque et voit la fausseté. Athée est qui n'attend une seconde vie... Qui contre tous les bons ses outrages dégorge, Crachant contre le ciel le bourbier de sa gorge. Hélas! Ronsard, je crains, qu'étant bien éprouvé. Tu sois finalement entre ceux-ci trouvé, Juste punition de ton audace folle, Qui a tant méprisé la divine Parole...

Car tout ainsi qu'on voit une nef vagabonde. Sur le dos irrité de la furieuse onde,... N'avoir jamais repos sinon quand l'ancre mord, Ainsi notre foi flotte, incertaine et craintive, Jusqu'à ce qu'au vrai port de la Bible elle arrive, De la Bible, Ronsard, en quoi n'entendant rien Tu tranches néanmoins du théologien Et vomis, courroucé, le fiel qui te domine.

Il y a du souffle dans cette tirade, qui n'est pas d'un versificateur

maladroit. La comparaison, pour n'être pas absolument neuve, est renouvelée fort à propos et d'une manière très heureuse. L'alexandrin coule abondant et bien rythmé. La pensée s'exprime avec autant de netteté que de vigueur. Que l'on mette en parallèle une page de Ronsard et une page d'Antoine de Chandieu f Je serais inquiet pour la renommée du prince des poètes.

Grâce à cette prédilection qu'eurent nos ancêtres pour l'allégorie, pour les personnages abstraits, nous voyons intervenir dans le débat dame Théologie, qui n'est tendre ni pour « l'ignare Sorbonne, » ni pour le « Courtier des Épicuriens. » Elle renverse gaillardement les erreurs et les mensonges ; elle apostrophe sans ménagement les apologistes complaisants ou serviles des fausses croyances ; elle flétrit les libertins qui cherchent à racheter les péchés d'une vie dissolue par de mauvais poèmes.

Chandieu termine sa réponse en disant que Ronsard est bien puni de son Discours. N'est-il pas « métamorphosé en prêtre » — il avait accepté la cure d'Évailles, — et n'a-t-il point perdu une couronne rare

Que reçue il avait de la main de Pindare,

pour la remplacer par une autre couronne

En rasant ses cheveux au milieu du sommet ?

Le poète a renié sa Muse, qui Ta payé de retour. Il aimerait à chanter de nouveau. Il n'a plus de voix qu'au lutrin. Le presbytère d'Évailles est une grasse sinécure bien plus encore qu'il n'est une cure; Ronsard s'y amuse, s'y enrichit et s'y enterre.

Tout n'est pas d'une extrême finesse dans ces railleries. Qu'importe ! elles vont droit au but, blessant l'orgueil maladif de Ronsard, qui appellera Chandieu

....ministre misérable, Pauvre sot prédicant, à qui l'ambition Dresse au cœur une roue et se fait Ixion.

La deuxième Réponse est plus solennelle. De Chandieu y exhorte la reine à passer, avec son fils, au protestantisme, l'unique remède aux innombrables maux dont souffre le royaume. Le roi lui-même gagnerait à ne pas trop s'éloigner de l'idéal du monarque chrétien :

....Qu'il redresse partout Le service de Dieu de l'un à l'autre bout Et donne liberté à nous, captifs fidèles, Ayant compassion de leurs justes querelles!

Chandieii termine par cette prière pour la conversion de ses adversaires :

Quoique par tous moyens ils cherchent nos dommages,

Plutôt, Dieu pitoyable, amollis leurs courages.

Afin qu'avecques nous, se voulant repentir.

De ta grâce et faveur se puissent ressentir !

Mais à ceux dont le cœur demeure incorrigible,

Elance le regard de ta face terrible ;

Que le feu de ton ire et le ver non-mourant

Sans fin aillent leur foie et leur cœur dévorant ;

Et s'ils t'ont dédaigné pour leur aide et refuge.

Fais que, n'étant leur père, ils te sentent leur juge !

Ceci n'est point d'une charité très évangélique. Nous souhaiterions Chandieu plus clément. Il n'est pas donné à toutes les victimes de bénir leurs persécuteurs. Quelques-unes regimbent et nous ne leur tenons pas rigueur de leurs révoltes. Nous sommes tout prêts à les admirer, quand elles parlent avec la noble franchise et l'autorité de Zamariel ou de Mont-Dieu,

La plus longue des trois Réponses est la dernière. Elle vise plus particulièrement à réfuter la Suite du discours des misères du temps. Elle déplore les infortunes qui s'abattent sur la France, elle stigmatise les bourreaux qui usurpent les prérogatives du roi, pour calomnier, piller, égorger les huguenots. Les huguenots? Braves gens dont on veut faire des factieux, les plus dévoués et les meilleurs sujets :

....Nous sommes Français, Reconnaissant le roi comme seigneur et père Et chérissant la France ainsi que notre mère.

S'ils ont eu recours aux armes, c'est qu'on les y a forcés. Que désiraient-ils? De pouvoir aimer leur Dieu et servir leur prince. On les a traités ainsi que des bêtes fauves. Ils se sont retournés contre Tagresseur. Est-ce un crime ? Et comme on abuse de la crédulité du roi et de son peuple, en les représentant les instigateurs de tous les troubles qui ont désolé le pays ! Ronsard n'a-t-il pas eu l'impudence de faire de Théodore de Bèze un foudre de guerre ? Ah ! Ronsard est intéressé à peindre la Réforme sous les plus sombres couleurs. Qu'adviendrait-il de ses pensions et bénéfices, si elle triomphait?

Il n'y aurait pas de place dans le protestantisme pour le gros et joyeux prébendaire. « Si la papauté renversait soudain, » il y perdrait beaucoup,

Car il est grassement par elle entretenu.

Et Chandieu retourne à de Béze, qu'il entend venger des calomnies de Ronsard. Et il défend, et il exalte le réformateur. Et il compare l'infatigable apôtre de la foi, l'écrivain remarquable, l'homme grave, avec le poète sceptique et bon vivant.

Au risque de m'étendre à l'excès sur les Réponses de Chandieu, je ne puis résister à l'envie de reproduire ce passage :

Si tu voulais, Ronsard, bien user clu conseil Que Du Bellay, rompant le cours de ton sommeil, Te donna quelquefois, ainsi que tu témoignes... Plus tu vas approchant des faubourgs de vieillesse, Plus tu perds de ton lot acquis en ta jeunesse. Ceux qui t'ont « des Français le Pindare » appelé. T'appellent maintenant « un prêtre écervelé »... Plus le cygne vieillit, plus doux sont les accords Dont il fait résonner du Méandre les bords; Mais, plus tu vis au monde et plus ta Muse lasse Ennuie l'auditeur d'une voix lente et basse. Tu ferais mieux pour toi t'en aller à l'écart. Murmurer tes discours sans mesure et sans art, Que de les publier et de toi les distraire Pour servir de cornets chez un apothicaire.

« Dirait-on pas un vers de Molière ou de Boileau ? » remarque M. Charles Read, à propos de ce dernier alexandrin.

Quand Ronsard invective contre Calvin, quand il l'accuse de rester à Genève « bien et sûrement » et d'envoyer aux coups

....ceux qui, vu leur jeune âge.

Veulent faire l'essai de leur apprentissage,

Chandieu réplique avec une véhémence, qui n'est pas sans grandeur :

Quels sont les apprentis qu'à Poissy tu as vus? Et, dis-le moi, Ronsard, étaient-ils dépourvus D'adresse, à disputer? à parler, d'éloquence? De grâce, à discourir ? à juger, de prudence ? Dis-moi quel apprenti de Bèze t'a semblé, Quand au son de sa voix le Colloque a tremblé ?

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