‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos jours (volume 2)Chapitre 43 sur 76 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

322 LE SEIZIÈME 8lÈCI-£ ET LA REFORME.

Dis-moi quel apprenti te démontrait sa langue, Longuement prononçant une douce harangue A l'ouïe d'un chacun de vos maîtres ventreux, Qui crevaient de dépit et d'infamie entre eux ?

Lorsque le même Ronsard s'en prend à (lenève, la riposte n'est pas moins bien tournée. Genève est la ville courageuse et forte que des assauts répétés n'ont pu réduire. Genève tient tête au saintsiège et à l'Europe. Et puis Genève ressemble

....à une belle rose Qui n'est, sur le matin, aucunement déclose, Mais, de ses clairs rayons le soleil l'échauffant. En ses replis vermeils se divise et se fend : Lors par tout le jardin son odeur épanchée Découvre le recoin oii elle était cachée.

En effet, Genève, jadis petite ville ignorée, répand sur le monde le parfum de ses mœurs austères et de sa foi robuste. Tandis que ses persécuteurs disparaissent les uns après les autres, elle demeure. Et puis l'Église des fidèles aura son jour de triomphe, le Roi « en son âge nouveau » — ce roi est Charles IX — annonce à la patrie une ère de concorde et de prospérité. Poeta vates, dit un brocard faux comme un proverbe. Neuf ans plus tard, la Saint-Barthèlemy donnait la mesure des louables intentions de Charles IX.

Les enthousiasmes outrés sont quelque peu ridicules. Je ne prétendrai pas que les trois Réponses d'Antoine de Chandieu soient des modèles de style, de goût et de raison. La versification de Zamariel n'est point sans faiblesse. Son zèle entraîne parfois le polémiste au delà des limites qu'un auteur ne franchit pas impunément pour le succès de son œuvre. Chandieu est, de plus, bien « prêcheur. » Toutefois ses vers sont dignes d'être signalés dans une histoire littéraire. Je n'en connais pas beaucoup au XVI'"^ siècle, qui soient d'une plus libre allure, d'une facture plus ferme. Et les images gracieuses, et les métaphores énergiques, et les éloquentes tirades seront le pain quotidien du poète. Ronsard, qu'il serait peu équitable de juger sur son Discours des misères du temps, est un écrivain plus exercé que de Chandieu et je ne songe pas à mettre l'un sur la même ligne que l'autre. Mais, dans leur polémique rimée, la victoire appartient sans contredit au prédicant obscur. Serait-ce donc un mince mérite que d'avoir battu le « Pindare français » avec ses propres armes ?

Le plus grand des poètes satiriques du XVI""® siècle est Théodore Agrippa d'Aubigné, chez lequel nous avons admiré déjà la droiture de l'homme, l'intrépidité du soldat, la science de l'historien, les qualités solides et brillantes de l'écrivain. Si d'Aubigné a, chez les contemporains, des rivaux et des maîtres pour la prose, il n'en a guère pour la poésie. Ronsard et les gens de la Pléiade furent des versificateurs plus élégants et plus habiles. Lui, dans ses Tragiques dn moins — ses autres poèmes sont la plupart bien inférieurs — a vraiment le feu sacré qui brûle et dévore. Qui donc se mesurerait avec lui pour les puissants éclats de voix, la verve superbe, la rude franchise, l'admirable bravoure, l'infatigable énergie? Que d'autres soufflent gentiment dans leur flûte 1 II sonne le pas de charge. Il deviendra, comme l'a écrit M. Lenient, le Tyrtée de la guerre civile, l'apôtre à cheval de ce « Christ empistolé, » que maudissait Pierre de Ronsard.

C'est au retour d'un combat, vers 1576, nous a-t-il raconté, que « gardant le lit pour blessures, » il « dicta les premières stances de ses Tragiques', » la plus désordonnée, la plus hybride, la plus cruelle, mais, dans sa beauté sauvage, la plus remarquable des satires huguenotes. Alité, rongé par la douleur, assailli par toutes sortes de craintes, il désespère du présent et de l'avenir. Il a encouru d'injustes disgrâces, il a fait de terribles expériences. Aussi va-t-il donner au monde, « ennuyé des livres qui enseignent, » un ouvrage qui remue profondément « ce siècle où tout zèle chrétien est péri, où la différence du vrai et du mensonge est comme abolie, où les mains des ennemis de l'Église cachent le sang duquel elles sont tachées sous les présents, et leurs inhumanités sous la libéralité. » Il retracera, dans une évocation étrangement dramatique dupasse, toutes les misères, toutes les hontes, toutes les horreurs qui ont affligé ou scandalisé ses yeux. Dans un langage fougueux, heurté, sans ordre et sans art, mais étonnant d'abondance et de vie, d'Aubigné jettera ses apostrophes indignées, ses farouches imprécations, ses sanglantes invectives, et il dressera de son siècle un tableau d'une si effrayante vigueur, que la postérité ne l'oubliera jamais. A travers les embarras et les obscurités du style, les périodes qui ne finissent pas, les digressions qui fatiguent la patience, les fuites incessantes d'une pen-

' Œuvres complètes, vol. IV. — Voir p. 269 et s., d'Aubigné prosateur.

sée que l'auteur ne maîtrise plus, éclatent de ces passages et de cesv vers qui chantent le génie. On voudrait supplier le poète de rester égal à lui-même ; bien vite, il perd le soufïle et le fil pour s'empêtrer dans un dédale inextricable d'imprécations mal rugies. Mais quand il est bien lui, en ses moments d'heureuse inspiration, quel forgeur d'images magnifiques et d'alexandrins sublimes I Certes, ses^ pages les plus merveilleuses sont celles où le cœur déborde de colère et de haine. On est alors saisi par le chef-d'œuvre, et l'on aimerait à se répandre en éloges, et il faudrait pour bien célébrer d'Aubignè créer de ces mots souverains, de ces traits inimitables qu'il lance en se jouant, et l'on se résigne à répéter les vers funèbres qu'il composa sur la mort de Jodelle, « prince des poètes tragiques : »

....mais je n'ai pu, Jodelle, Pour louer ta fureur être assez furieux.

Les Tragiques sont divisées en sept livres, qui ont « quelque convenance entre eux, » comme « des effets aux causes. » Le premier : Misères, est un « tableau piteux du royaume en général; » il est, nous apprend d'Aubignè, écrit d'un « style bas et tragique, n'excédant que fort peu les lois de la narration. » Suivent : Les Princes, « d'un style moyen mais satirique en quelque façon, » et la Chambre dorée. Ces trois livres sont certainement les perles des Tragiques, le dernier surtout. Les autres sont intitulés : les Feux, les Fers, Vengeances, Jugement. « Il y a peu d'artifice dans la disposition, » confesse d'Aubignè en sa préface. A la vérité, l'auteur se préoccupe moins de soutenir une thèse avec toutes les ressources de la dialectique, que de frapper le lecteur avec toutes celles de l'éloquence. Qu'on le blâme pour « sa passion partisane, » que lui importe !

Je renonce à faire l'analyse de chacun des livres du poème. Ilsn'ont ensemble aucun lien étroit et pourraient fort bien être tenus pour des œuvres séparées. Et puis, chacun d'entre eux est composé au hasard de la fantaisie. Quelle horrible peinture de l'état de la France que le premier livre : les Misères 1 Sous les redondances et les amplifications, quel mouvement de style et quelle débauche d'images ! Comme Catherine de Médicis, la « Jésabel, » qui n'a pas

Laissé ses trahisons en laissant son pays,

est flagellée avec une sorte de volupté rageuse ! Et que sont les « tyrans d'aujourd'hui? » Les Princes nous le diront :

Je veux à coups de traits de la vive lumière Crever l'enflé Python au creux de sa tannière; Je veux ouvrir au vent l'Averne vicieux Qui d'air empoisonné fasse noircir les cieux, Percer de ces infects les pestes et les rognes, Ouvrir les fonds hideux, les horribles charognes Des sépulcres blanchis : ceux qui verront ceci. En bouchant les naseaux fronceront le sourcil. Vous qui avez donné ce sujet à ma plume, Vous-mêmes qui avez porté sur mon enclume Ce foudre rougissant acéré de fureur :

Lisez-le, vous aurez horreur de votre horreur !

Qu'est-ce que le sujet des Princes? Henri III abâtardi, traînant dans son Louvre, parmi des courtisans efféminés, son âme et son €orps en ruines.

Je deviens roide aussi pour guerroyer le vice,

criera le poète, et il continuera :

Si quelqu'un me reprend que mes vers échauffés

Ne sont rien que de meurtre et de sang étoffés.

Qu'on n'y lit que fureur, que massacre, que rage.

Qu'horreur, malheur, poison, trahison et carnage,

Je lui réponds : Ami, ces mots que tu reprends.

Sont les vocables d'art de ce que j'entreprends ;

Les flatteurs de l'Amour ne chantent que leurs vices.

Que vocables choisis à peindre les délices.

Que miel, que ris, que jeux, amours et passe-temps,

Une heureuse folie à consumer son temps...

Ce siècle autre en ses mœurs demande un autre style.

Voilà qui sera le modèle du vers cornélien. Ce vers libre, fier, sonore, d'une concision, d'une énergie et d'une noblesse admirables, il abonde dans les Tragiques, il retentit à presque toutes les pages comme un coup de clairon dans la mêlée. Il faut un peu l'y chercher ; on le trouve à coup sûr.

D'Aubigné a vécu à la cour. Il en connaît les ridicules et les turpitudes. Il en était sorti, pour aller à son devoir ; il y rentre, le fouet en main :

Flatteurs, je vous en veux, je commence par vous A déployer les traits de mon juste courroux... Vipereaux, vous tuez qui vous donne la vie.

Tout ce qu'il sait d'injures violentes, tout ce qu'il peut imaginer d'outrages méprisants, il le crache au visage des « prêcheurs merce-

naires, » des « hypocrites effrontés, » de tous les ilagorneurs sans vergogne et sans vertu qui ont le panégyrique d'autant plus facile que « le Roi devient infect. » On est surpris, abasourdi, renversé par ce torrent de fiel qui coule et roule sans fin. Jamais la satire n'eut à son service un vocabulaire plus riche, une verve plus opulente. Il n'y a là ni finesse, ni savante raillerie, ni mesure; on dirait d'un Titan en colère qui hur!e de tous ses poumons.

Quand d'Aubigné insulte le roi, « qui n'est plus roi, mais monstrueuse bête, » quand il invective contre le « Conseil sacré qui la France dévore, » quand il s'acharne sur les « mignons, » sa voix prend un accent plus terrible encore.

La Chambre dorée renferme une virulente exécution des parlements, entre autres, de ce parlement de Paris, rempli de créatures de la cour et prêt à toutes les viles besognes. Le poète nous fait assister aux débats qui se tiennent dans sa « chambre dorée. » Voici :

....A gauche, avait séance une vieille harpie Qui, entre ses genoux, grommelait accroupie, Contait et recontait, approchait de ses yeux, Noirs, petits, enfoncés, les dons plus précieux Qu'elle recache aux plis de sa robe rompue, Les os en mille endroits repoussant sa chair nue... A son côté, triomphe une peste plus belle, La jeune Ambition, folle et vaine cervelle, A qui les yeux flambants, enflés, sortent du front, Impudent, enlevé, superbe, fier et rond, Aux sourcils rehaussés : la prudente et rusée Se pare d'un manteau de toile d'or frisée, Alors qu'elle trafique et pratique les yeux Des dames, des galants et des luxurieux... On connaît bien encor cette tête sans front, Pointue en pyramide, et cet œil creux et rond. Ce nez tortu, plissé, qui sans cesse marmotte. Rit à tous en faisant de ses doigts la marotte...

L'Ambition, l'Ire, l'Ivrognerie, l'Hypocrisie, tous les vices sont assis au premier rang dans cet odieux tribunal, la Justice leur « servant de marchepied. » D'Aubigné apostrophe ensuite les juges :

Eh bien! vous, conseillers...

Dites vrai, c'est à Dieu que comptes vous rendez : Rendez-vous la justice, ou si vous la vendez? Plutôt, âmes sans loi, parjures, déloyales. Vos balances, qui sont balances inégales. Pervertissent la terre et versent aux humains Violence et ruine, ouvrage de vos mains. Vos mères ont conçu en l'impure matrice. Puis avorté de vous tout d'un coup et du vice ;

Le mensonge qui fut votre lait au berceau

Vous nourrit en jeunesse et abèche au tombeau....

A ce troupeau, Seigneur, qui l'oreille se bouche,

Brise leurs grosses dents en leur puante bouche;

Prends ta verge de fer, fracasse de tes fléaux

La mâchoire puante à ces fiers lionceaux,

Que, comme l'eau se fond, ces orgueilleux se fondent ;

Au camp, leurs ennemis sans peine les confondent ;

S'ils bandent l'arc, que l'arc avant tirer soit las.

Que leurs traits sans frapper s'envolent en éclats !...

Ainsi faut que le juste après ses peines voie

Déployer du grand Dieu les salaires en joie,

Et que, baignant ses pieds dans le sang des pervers.

Il le jette dans l'air en éclatant ces vers.

Le bras de l'Éternel, aussi doux que robuste,

Fait du mal au méchant et fait du bien au juste.

Et en terre ici-bas exerce jugement.

En attendant le jour de peur et tremblement.

Les voilà voués à l'exécration des hommes et à la vengeance de Dieu, les prévaricateurs, les libidineux, les bourreaux, qui souillent de leur présence le temple de la justice! Et maintenant, faisons la part de l'emphase, de l'obscurité, du style apocalyptique et de la passion, critiquons la monotonie des procédés, l'abus d'une théologie mystique, le retour aux formes surannées du poème allégorique, en serons-nous moins saisis par le diable au corps, moins étourdis par les retentissantes fanfares du poète? C'est difïus souvent, et pesant, et disgracieux, mais c'est mâle et grand. Si Ton pouvait s'attarder, que d'ingénieuses descriptions, que d'admirables épithétes, que de hardies conceptions, que de trouvailles en un mot n'aurait-on pas à signaler dans cette œuvre extraordinaire ? Quant à la versification, d'Aubigné n'y prend garde ; il a des incorrections et des libertés sans nombre; il est à peine de l'école de Ronsard; sa muse bégaie parfois au lieu de chanter, ou elle parle comme la liturgie, en lourd'es phrases solennelles et longues, ou elle professe un beau dédain de la prosodie et de la syntaxe. Si d'Aubigné atteint les sommets de l'art, c'est par le génie, non par le talent. Ses Tragiques ne ressemblent pas au matin plein de soleil, mais à la nuit déchirée de mille éclairs. Le Juvénal huguenot a ce que nos contemporains appelleraient le don de l' « outrance ; » c'est un « outrancier. »

Les quatre derniers livres des Tragiques ne nous apportent rien de très nouveau. Il semble que l'inspiration du poète ait faibli, se soit obscurcie. Les morceaux de fiére allure y sont plus rares ; il y a plus de fatras encore. Cependant le d'Aubigné des beaux jours reparaît à ses heures. Lisez ce magnifique débnt du livre quatrième :

Voici marcher de rang par la porte sacrée L'enseigne d'Israël dans le ciel arborée ; Les vainqueurs de Sion...

Lisez, dans Je. même livre, d'énergiques traductions en vers du martyrologe :

Du Bourg près de la mort, sans qu'un visage blême L'habillât en vaincu, se dévêtit soi-même La robe, en s'écriant : « Cessez vos brûlements. Cessez, ô sénateurs I tirez de mes tourments Ce profit, le dernier, de changer de courage En repentance à Dieu. » Puis, tournant son visage Au peuple, il dit : « Amis, meurtrier ne suis point; C'est pour Dieu l'immortel que je meurs en ce point. » Puis, comme on l'élevait, attendant que son âme Laissât son corps heureux au licol, à la flamme : « Mon Dieu, vrai Juge et Père, au milieu du trépas. Je ne t'ai point laissé, ne m'abandonne pas ! Ïout-Puissant de ta force assiste ma faiblesse ; Ne me laisse, Seigneur, de peur que je te laisse ! ^ 0 Français, ô Flamands (car je ne fais de vous Qu'un peuple, qu'un humeur, peuple bénin et doux). De vos braves témoins nos histoires sont pleines ! Anvers, Cambrai, Tournay, Mons et Valenciennes, Pourrais-je déployer vos morts, vos brûlements, Vos tenailles en feu, vos vifs enterrements ?...

Lisez enfin le cantique sur lequel s'achève le poème :

....Mes sens n'ont plus de sens, l'esprit de moi s'envole. Le cœur ravi se tait, ma bouche est sans parole : Tout meurt, l'âme s'enfuit et, reprenant son lieu. Extatique se pâme au giron de son Dieu.

D'Aubigné est de la famille, non des bons mais des grands poètes. Il est le père de Corneille et l'ancêtre de Victor Hugo. Ceux-ci auront comme lui les hautes envolées et les chutes profondes, la souveraine éloquence et le jargon déclamatoire, mais leurs défauts seront déjà moins choquants et moins excessifs; ils l'emporteront de beaucoup sur lui par la langue qui a, chez d'Aubigné, des gaucheries et des vulgarités sans nom.

Le dernier volume des Œuvres complètes renferme encore tout un lot de « pièces épigrammatiques, » sur les thèmes les plus divers. Quelles pensées VInconstance de la femme suggérera-t-elle à d'Aubigné ?

Qui va plus tôt que la fumée, Si ce n'est la flamme allumée?

Plutôt que la flamme ? le vent.

Plutôt que le vent? c'est la femme.

Quoi plus ? Rien, elle va devant Le vent, la fumée et la flamme.

Je note cinq strophes assez plates à l'adresse des « dégénérés Suisses, » et ce huitain :

Vous trouvez donc étrange et nouveau qu'en Espagne

La sacrée Hermandad, — c'est l'Inquisition —

Ait mis entre ses mains la juridiction

Des chevaux qu'on dérobe et passe la montagne?

Je voudrais que ce fût le pire de nos maux :

Nous voyons bien ailleurs la guerre aux mains des femmes,

L'honneur des valeureux es mains des plus infâmes,

Et que les ânes sont les juges des chevaux.

Je renonce à parler des « pièces épigrammatiqiies. » Décidément, le brave d'Aubigné n'est ni très spirituel, ni surtout très fin. Ses plaisanteries sont de gros calibre. Il sait mieux rugir que rire.

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