‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos jours (volume 2)Chapitre 44 sur 76 · CHAPITRE II La poésie clraiiiatique · texte numérisé non relu

CHAPITRE II La poésie clraiiiatique

l. Le théâtre à Genève aux approches de la Réforme. — II. Le goût du théâtre au XYI"»* siècle dans la Suisse romande. — III. Thomas Malingre : sa Moralité de la maladie de la chrétienté. — IV. Le Sacrifice d\Ahrahara de Théodore de Bèze. — Louis Desmazures. — VI. Jacques Bienvenu : sa Comédie du monde malade. — VIL Joseph Duchêne et VOmbre de Granier Stoffacher. — VIII. Simon Goulart et sa Pastorale.

Le théâtre au moyen âge sera, en même temps qu'une succursale de l'église, une tribune d'où l'on attaquera les institutions et les hommes de la religion ou de la politique, jusqu'à l'heure où des édits répressifs et les goûts changeants du public donneront le coup de grâce à la littérature scénique. Une ordonnance de I 548 interdit en France la représentation des mystères. Les tréteaux sont démolis, le drame national est mort.

Ronsard et la Pléiade appartiennent tout entiers à l'antiquité. Le bagage littéraire de leurs devanciers ne leur inspire que pitié dédaigneuse ou méprisante indifférence. Pour combler le vide causé par la disparition des mystères, ils vont rimer, d'après Sénèque, de graves et plates tragédies qu'on jouera dans les collèges ou dans les cours d'Iiôtel. Dés l'an 1600 et jusqu'à Corneille, la scène française est comme monopolisée par Alexandre Hardy, le plus fécond, le plus ingénieux, mais le moins scrupuleux et le moins choisi des dramaturges.

Au XVP*' siècle, le théâtre de la Suisse romande est moins misérable que celui de France ; deux ou trois de nos pièces du cru sont œuvres fort présentables. Avant la Réforme, on joue mystères et farces. En l'an de grâce 1523, les Genevois se délectent à l'ouïe d'une sotie qui a couru le monde et qu'ils ont adaptée à leur façon. C'est de la Mère Folie ' qu'il retourne :

Sur mon âme, quoi qu'on die, Encore me fait-il bon voir ; Enfants, je suis mère Folie, Qui, pour passer mélancolie, Viens vous voir vêtue de noir.

J'ai matière de désespoir :

Je suis veuve de fort longtemps, C'est, comme vous devez savoir.

De votre père Bontemps.

La Mère Folie, en vêtements de deuil, monte sur l'échafaud et prodigue les allusions aux récents malheurs de Genève. Mais voici que d'Italie arrive un messager. C'est le Printemps. Il est porteur d'une lettre du mari de Mère Folie : Bontemps n'est pas mort, il reviendra. En effet, le duc de Savoie, qui avait épousé la charmante Béatrice de Portugal, se disposait à visiter Genève. Quelle joie la Mère Folie n'éprouve-t-elle pas à reconnaître l'écriture de Bontemps ! Elle convie tous ses enfants à monter et s'asseoir auprès d'elle ; ils sont nombreux. Le plus savant de la bande est chargé de lire répître, qui commence par rappeler la mort de Berthelier (28 août 1519) :

Je vous laissai y a quatre ans...

Maintenant, si êtes unis,

Si justice ne craint point force,

^ Mém. et doc. de la Soc. d'hist. et d'arch. de Genève, I, 135 et s. Genève et ses poètes, 124 et s.

Si d'un bon prince êtes fournis, Si libertés sont clemeuré(e)s, Ecrivez-moi et vous m'aurez.

La réponse est une page d'histoire. Bontemps est fort désiré ; depuis son départ, la ville est plongée dans la tristesse : défense de jouer des moralités, défense de toucher aux cartes, défense même de tousser. Mais :

Si nous pouvons Bontemps ravoir, Demain, nous poserons le noir.

La situation s'améliore, au surplus. Le prince est « assez bon; » les honnêtes gens vivent en paix ; l'espérance renaît; des jours meilleurs sont promis à Genève.

Muni de cette réponse, le Printemps regagne l'Italie. Et le peuple de lui crier : « Revenez vite et ramenez-nous Bontemps ! » Vous pensez bien que la Mère Folie est aux anges. On représenterait quelque « histoire, » si l'on pouvait. Hélas ! les costumes manquent. En attendant que Bontemps soit de la fête, on boira joyeusement.

Une seconde sotie, qui est une suite de la précédente, fut jouée l'année d'après. Le duc et la duchesse refusèrent de prendre leur place au spectacle, « parce qu'on disait que c'étaient Huguenots qui jouent. » La Mère Folie est morte. Le père Bontemps se plaît décidément en Italie. Les enfants Sots n'ont plus que leur grand' mère, qui ne consent point à les nourrir.

Elle leur conseille de demander au « sage Monde » du pain et de l'ouvrage. Le Monde accueille les enfants Sots, leur donne du travail» Mais il est d'humeur maussade et rien ne le satisfait. Les messes du prêtre sont trop courtes ou trop longues, les robes que lui prépare le couturier sont trop petites. Ni le bonnetier, ni l'orfèvre, ni le savetier, ni le cuisinier ne réussissent à contenter ce maître difficile. Il faut que le Monde soit malade pour être à ce point désagréable. On mande un médecin. La consultation est intéressante :

— Bonsoir, Monde. — Monsieur, bonsoir.

— Comment vous va ? Çà, montrez voir Votre main; vous êtes au-dessus.

Qu'est-ce qui vous fait mal le plus ?

— La tête. Je suis tant lassé.

Tant troublé et tant harassé De ces folies qu'on a dit,

Que j'en tombe tout plat au lit.

— Quelles folies ? — Qu'il viendrait Un déluge et que l'on verrait

lie feu en l'air par ci par là.

— Et tu te troubles pour cela ?

Monde, tu ne te troubles pas De voir ces larrons attrapards Vendre et acheter bénéfices,

Les enfants aux bras des nourrices, Etre abbés, évêques, prieurs...

Tuer les gens pour leur plaisir, Jouer le leur, l'autrui saisir, Donner aux flatteurs audience, Faire la guerre à toute outrance Pour un rien contre les chrétiens?...

— Ce sont les propos du pays De Luther, réputé si faux.

— Parlez maintenant des défauts.

Vous serez à Luther transmis...

Mais c'est la Réforme qui parle — en 1 524 — par la bouche du médecin I Et cette critique, peu voilée, du catholicisme est tolérée! Les temps sont proches, dirait-on en langage biblique.

Le médecin s'éloigne après avoir recommandé au Monde de bien manger et boire. Le malade suivra ces conseils. On applaudit.

Une autre pièce : Au bour de four avait été représentée, en 1 523, à l'occasion de la « joyeuse entrée » que firent syndics et citoyens de Genève à Béatrice de Portugal, duchesse de Savoie. Des compliments sans fin furent adressés à la noble dame. On joua ensuite Au bour de four, une petite chose sans importance.

Nous possédons le texte d'une « allégorie, » composée et donnée en l'honneur du renouvellement « du serment de la bourgeoisie contractée entre LL. EE. des deux villes de Berne et Fribourg et ceux de Genève. » Les personnages de la pièce sont : quatre éperviers, une poule, trois poussins. La comédie des A. A. A liés ^ (jeu de mots pour exprimer: les Trois alliés) ne manque pas d'originalité. Les éperviers se lamentent de la pauvre chair à laquelle ils sont condamnés. La poule et les poussins, qui ont l'ouïe délicate, se sauvent prestement. Les « éperviers » sont les ennemis de Genève. Ils ne savent qu'entreprendre pour faire bonne chère. Le mieux serait sans doute de « briser et tordre » le serment de combourgeoisie.

Car c'est le refuge et séjour De la poule et de ses poussins.

^ Mém. et doc. de la Soc. d'hist. et d'arch. de Genève, II, 21 et s. Genève et ses poètes, 124 et s.

On ira donc chercher la poule « en sa maison, » on la sommera de sortir. Mais la poule, en sûreté dans son poulailler, derrière les « murailles du serment, » se gardera bien de prêter l'oreille aux traîtres. Les éperviers s'envolent; l'allégorie est terminée par un rondeau et une ballade, qui peuvent se résumer en ces vers :

Par ces montagnes de Savoie, Bien font éperviers leur grimace; Dieu nous garde d'eux et leur race !

On le voit, la Réforme et la révolte sont dans l'air. La liberté inspire d'assez mauvais poètes; ce n'est pas moins la liberté qu'on promène sur les tréteaux genevois.

Mystères et moralités disparaîtront bientôt. Le théâtre n'est plus compatible avec les mœurs austères, introduites à Genève par Calvin ; il est mal vu et sera mal pourvu. En 1546, Calvin, poussé par des amis plus calvinistes que lui, dissuade le Conseil de laisser représenter une moralité, fort anodine cependant : Les Actes des apôtres. Les magistrats furent, en l'occurrence, plus tolérants que les pasteurs: ils autorisèrent la pièce. Ces messieurs de l'Église purent se fâcher tout à leur aise et le terrible Cop eut beau fulminer, du haut de la chaire, contre les « effrontés » qui s'avisaient de monter sur les planches. Tandis que le farouche prédicant était emprisonné pour ses intempestives violences de langage, le peuple accourait en foule au spectacle. Les Actes des apôtres furent joués devant un public énorme, en présence de Viret lui-même et du Conseil qui ne dédaignait pas une trêve à la discipline de Calvin. Le théâtre ne fut pas excommunié à Genève, grâce à l'influence de Théodore de Bèze; il prospéra même un certain temps.

Dans les autres parties de la Suisse romande, la Réforme est aussi l'ennemie du théâtre. Néanmoins, Pierrefleur rapporte, qu'en 1 549 , la Chrestienté qui estait malade fut représentée à Beaulmes ; V Histoire de Daniel et son fils, ainsi que le Mariage de Sarah, émerveillèrent les gens de Romainmotier. La chronique fribourgeoise de Fryo ' nous fournit maints détails piquants sur la passion de nos ancêtres pour

^ Conservateur suisse, IX, 317, X, 61, 64, XIII, 358. Voir aussi l'article de E.-H. Gaullieur cité plus loin.

les jeux scéniques. Nous voyons aussi, dans les extraits du Manuel de Lausanne, par Ruchat, que le jeudi 13 septembre 1565, « des étudiants et écoliers jouèrent l'histoire de Suzanne, en grec, en latin, en français et en allemand, en présence du Conseil, sur la place de la Palud. » Dans les pays demeurés catholiques, le peuple aime le spectacle. Le mystère de la Passion attire, en 1575, une foule considérable à Fribourg, qui conserve un goût très prononcé pour le théâtre; le mystère des Rois y est encore donné en 1797. Le Valais ne reste pas en arriére ; dans la première moitié du XVir^ siècle, les pièces de Gaspard Bérodi feront la joie de Saint-Maurice et des environs. A Porrentruy, de 1550 à 1665, les recteurs d'école organisent de grandes solennités, au cours desquelles sont représentés des mystères, des soties, qui attirent l'Évêque, la Cour, les étrangers en passage dans la capitale de l'Évêché, sans parler des magistrats et des bourgeois'.

Mais, dans les contrées où la Réforme a prévalu, le théâtre populaire est à peu près absorbé, dès 1540, par ce que j'appellerai le drame savant. L'idiome vulgaire est sacrifié au latin. Mélanchton avait composé une tragédie latine : Eve. Birch à Bâie, Ziegler et Lorrich dans la cité des bords de la Limmat, écrivent ces dramala sacra, édités à Bâle, en deux volumes (1 547). Par malheur, ces spectacles ne sont accessibles qu'à une élite. Or, le protestantisme a besoin de se recruter autre part que dans les classes instruites de la population ; sa propagande doit s'adresser à tous, particulièrement aux humbles, à ceux qui n'ont étudié ni Sénéque, ni Térence. Il faudra que l'auditoire ne soit pas restreint au public des réjouissances académiques. Quoi de plus naturel alors que de revenir à la langue nationale, de faire du théâtre en français ?

Je parcourrai quelques-unes des œuvres les plus remarquables du théâtre romand, à partir de 1530. L'un des moins connus, mais le plus habile des dramaturges de l'époque, est Thomas Malingre *, qui

' Actes de la Soc. jurassienne d'Émul. XXIV, 44.

^ Musée neuchâtelois, XXVI, 101 et s. (étude de M. H.-A. Junod, qui a eu la complaisance de me communiquer sa copie de la Moralité de Malingre; il n'existe plus à ma connaissance qu'un exemplaire de cet ouvrage, à la Bibliothèque de Zurich; voir Brunet). Préface du Catéchisme de Calvin, écrite par M. Th. Dufour {Genève, 1877). Correspondance des Réformateurs, spécialement, IV, 46, note. His-

détruira cette légende échafaudée par le doyen Bridel « que la poésie française ne date parmi nous que du massacre de la Saint-Bartliélemy. »

Malingre naquit vers la fin du XV™® siècle, d'une famille noble de Morvilliers-Saint-Saturnin. Nous ne savons rien de son enfance ni de sa jeunesse. Il prêche à Blois, en 1527. Il est pasteur dans le Jura bernois, à Court, en 1 531 , et il se distingue par ses excès de zèle. LL. EE. sont contraintes de lui faire des remontrances, qui né le corrigeront point. Intolérant, brouillon, emporté, il sera traité de bestiola par Calvin. Nous le trouvons à Neuchâtel dès 1 533. En 1 536, il est appelé au poste d'Yverdon, qu'il dessert durant de longues années. Il décéda, en 1572, chez son fils, Daniel Malingre, pasteur à Vuarens.

Outre les pièces de théâtre, dont je parlerai tout à l'heure, Thomas Malingre a écrit : des Chansons « que les chrétiens peuvent chanter en grande affection de cœur, pour et afin de soulager leurs espérances et de leur donner repos en Dieu ; » vingt-quatre Noëls nouveaux ; quelques chansons d'un genre plus léger que les premières ; enfin une Épître en vers à Clément Marot. Pour l'instant, je ne m'occuperai que de ses œuvres dramatiques.

Malingre nous a laissé une Moralité de la Maladie de chrétienté ' , qui compte un peu plus de deux mille vers. Les personnages de la pièce sont : Foi, « vêtue d'une belle robe blanche, » Espérance, « vêtue d'une robe de violet, » Charité, « vêtue d'écaiiate, » Bon Œuvre, « vêtu en marchand honnête, » Chrétienté, « en honnête dame, » l'Aveugle, « en son pauvre état » et le Valet « pareillement, » Hypocrisie, « vêtue en nonnain, » Péché, « par devant vêtu en robe mondaine et derrière en habit de diable, » le Médecin, « en habit propre, » Inspiration, « en habit angélique, » le Docteur et l'Apothicaire, « en leur état. » C'est donc pure comédie allégorique.

Le Docteur commence :

Ce jeu moral les trois vertus contient, C'est à savoir la foi qui tout soutient, Avec laquelle est conjointe espérance, Et charité qui de la foi provient...

Peuple auditeur de la moralité, A bien faire par elle es incité

toire d'Yverdon, par Crottet, 277. Lenient, 1. c. 267. et s. — Je n'hésite, pas plus que M. Herminjard, à considérer comme un seul et même personnage Thomas et Mathieu Malingre; notre poète a pris indifféremment l'un et l'autre nom. ' Paris, 1634, par Pierre de Wingle; voir Brunet.

Et avisé de délaisser tout vice, Et tout orgueil, et toute iniquité...

Et tous péchés de par Dieu défendus.

L'Hypocrisie viendra bien se mettre au travers de ces sages conseils et « fera suivre charnalité » au monde ; en fin de compte, « elle aura mort. » Arrivent la Foi, puis Chrétienté, celle-ci accompagnée elle-même d'Espérance, de Charité et de Bon Œuvre. La Foi s'élève contre les « pharisiens, » conjure le peuple de fuir leurs « sentences obliques » et de regarder uniquement au Christ. Qui a la foi « vainct le diable. » Espérance et Charité célèbrent aussi leurs propres vertus, avec plus de chaleur que de style. Bon Œuvre ne se juge ni moins utile ni moins méritant. Chrétienté prie ensuite le Docteur de consulter un livre et d'exposer quelque « bon mot. » Ainsi mis en demeure, le Docteur s'exécute dans un long discours ; il conseille de « veiller aux oraisons, » de « faire honneur aux seigneurs souverains, » de se comporter comme des « saints, » de « bien garder tout le décalogue, » de « n'adorer qu'un seul Dieu. » Hypocrisie, qui a tout entendu, n'est pas réduite au silence par ce « grand prêcheur de paraboles : »

Je sais tout par cœur mes logiques Et mes fallaces sophistiques; Pour bien tromper il n'est que moi.

Péché redresse la tête. Tous deux se ligueront contre Chrétienté, qui manifeste le désir « d'aller jouer un peu aux champs. » Le moment est propice pour intriguer. Hypocrisie suit la promeneuse, s'insinue adroitement auprès d'elle, la circonvient par toutes sortes d'habiletés et, sans avoir l'air d'y toucher, lui démontre qu'il faut « avoir un confesseur » et le reste. Chrétienté est troublée. Elle « s'en va méditer, » ne sachant trop ce « qu'il lui en adviendra. »

Comme l'on peut s'en convaincre, la pièce de Malingre est bien une moralité. Les préoccupations dramatiques sont à l'arrière-plan ; l'essentiel est non d'agir mais de discourir. La trame jusqu'ici est quelconque ; elle ne se corsera guère.

A peine Chrétienté a-t-elle tourné le dos, que se présentent l'Aveugle et le Valet; ils débitent leurs plaintes. Elle rentre de sa promenade, de son « ébat, » à l'heure où les deux malheureux ont cessé de gémir. Elle est «comme à demi tuée. » Les suggestions d'Hypocrisie la poursuivent. Péché l'invite à ne se point tourmenter; la chose

principale n'est-elle donc pas de « rafraîchir nos gorgettes? » Chrétienté répond :

Vos paroles sont tant doucettes Que mon mal m'y font oublier.

Là-dessus, Péché prie sa « nnignonnette » de l'attendre uti brin ; il court lui préparer une « salade nette, » qui la réconfortera. Cette salade ne sera que le plus subtil et le plus dangereux des poisons ; Chrétienté en va être « ensorcelée. »

D'autres personnages paraissent sur la scène. Voici le Médecin, — le médecin céleste, qui voit Chrétienté en péril et enjoint à Inspiration de voler au secours de l'infortunée. Il n'est que temps ; Péché a terminé sa « salade. » Quel brouet ! quel « ord tripotage I » ricane le séducteur ; il y a là de quoi « empoisonner tout le monde. » Le dialogue suivant s'établit :

Péché : Mangez donc pour vous rafraîchir !

Chrétienté : Le plat est beau, cher et honnête ; Les herbes sont belles à l'œil; J'en vais manger...

Inspiration : Pauvre femme, que feras-tu?

Quand ce morceau tu morderas A toi la mort accorderas.

N'en mange pas si tu es sage !

Péché : Vous mettez travers le visage :

Allez ailleurs faire caquet.

Voulez-vous troubler le banquet?...

Inspiration : Ah! n'en faites, n'en mangez point!... Si vous en mangez, vous mourrez ; Si vous la laissez, vous vivrez ; Elisez la vie ou la mort !

Chrétienté : Mais vous me déconseillez fort ; Quel mal m'en peut-il advenir?...

L'herbe est belle à l'œil, tendre au doigt, Par ainsi, inférer on doit Qu'elle a bon goût, et savoureux; Puis, mon cœur en est amoureux.

Pourtant, certes, je mangerai.

Elle en mangera, elle n'en mangera pas ; elle en mangera. Nouvelle Eve, Chrétienté a succombé à la tentation. Soudain, quel cri d'angoisse et de douleur ! Le poison a produit son terrible effet :

Le cœur près l'estomac me bat:

Mon chef fend, mon fiel bout en ire :

Je ne demande que débat :

Le cœur près l'estomac me bat.

Mes mains entre elles font combat, Les cheveux de mon chef je tire; Le cœur près l'estomac me bat, Mon chef fend, mon iiel bout en ire.

Hypocrisie s'apprête à lui donner le coup de grâce : « Faites chanter une messe, lui dit-elle, faites aussi une neuvaine ! » Là est le salut. Mais le Docteur a entendu les lamentations de Chrétienté ; il connaît le véritable remède, qui est de « courir à Jésus-Christ. » Hypocrisie contrecarre le Docteur. Bon Œuvre aligne de sages lieux communs. Chrétienté ne se calme pas. Affolée, elle parle tantôt de consulter un devin, tantôt de partir pour Rome où « elle donnera de l'or au pape. » Bien plus, elle devient méchante et rageuse. Ne chasse-t-elle pas l'Aveugle et le Valet qui lui demandent l'aumône? Inspiration, qui a perdu la tête, se décide à recourir au Médecin céleste. Lui n'abandonnera pas la victime d'Hypocrisie et de Péché. Il fera sortir toute la « matière puante, » de ce corps ravagé et souillé par le poison. La panacée? C'est la « grâce justifiante. »

Inspiration, dame craintive, a peur que Chrétienté ne refuse la sainte médecine :

Elle n'en prendra non plus qu'un veau,

dit-elle en son jargon inspiré. Qu'à cela ne tienne, réplique le médecin ; on « la lui entonnera dedans. »

Suit un intermède : Aveugle et son Valet occupent la scène. Celuilà disserte volontiers, cite les Écritures ; celui-ci ne songe qu'à son estomac. Après une pause, Chrétienté reparaît, plus morte que vive :

11 me faut un maillet trouver, Pour m'assommer quant au surplus.

Inspiration et Péché s'empressent autour de la malade. On s'arrache le cadavre probable. Enfin, Inspiration parvient à faire boire par force à Chrétienté « quelque douce liqueur en une fiole. » Incontinent, les douleurs s'apaisent, le repentir commence. La convalescente — les remèdes d'Inspiration opèrent vite — désire voir le Médecin, qui arrive sur-le-champ. Il examine l'état de Chrétienté, tâte le pouls, regarde même « en l'urine » et y regarde plus que de raison : il y a empoisonnement. Nous nous en doutions un peu, puis-

qu'on nous le chante dés le début de la moralité. Ce qu'il est intéressant de noter, dans cette pièce écrite par un protestant, c'est la persistance de l'art catholique, le mélange d'éléments sacrés et profanes, l'invasion de détails vulgaires ou grotesques dans les sujets les plus graves. N'étaient la polémique huguenote et la langue, on se croirait au XIV'"^ ou au XV'"® siècle.

Quel est le mal qui rongeait Chrétienté? C'est l'orgueil. Et d'où vient l'orgueil. De « péché et de sa poison. » Oui, si l'Église est corrompue, si les prêtres sont détestables, si les juges font de Thémis une courtisane, si les moines sont « lubriques et scandaleux, » si les gendarmes sont des voleurs, si le pape est un gredin, si les bourgeois et marchands sont malhonnêtes — je résume et je suis Malingre — si les laboureurs et « censiers » grugent leurs maîtres, si les ermites sont pleins de « crapulation, » si tant de fautes, de hontes, de crimes, se commettent, « c'est par péché et sa poison. » Or Péché figure l'Église romaine.

Tout ceci n'est pas raillerie bénigne. Qu'est-ce auprès de ce qui viendra? Prenez cette tirade, que j'abrège et que j'expurge :

...Le riche a tout, les pauvres rien.

Aucuns, sous la couleur et titre De l'évangile et de Pépître, Reçoivent de gros bénéfices, Des dignités et des offices Procédant du bourbier romain, Nonobstant qu'il leur soit certain Que tels biens sont très mal acquis...

Ils font la cour au fort, au riche, Et les pauvres sont mis dehors...

...Ces démoniacles Vendent le Dieu des tabernacles...

Il y a quelques pages de ce style. A côté de l'Église qui avilit la Chrétienté, vous avez la noblesse qui la pille, « détruisant à grands tas les pauvres gens laborieux. » Toutes les institutions religieuses, civiles et militaires ne tendent qu'à une chose : l'écrasement des humbles qui travaillent et soufTrent. Mais, la source première de tout le mal, il faut encore la chercher dans l'Église et sa « sophistique doctrine. » Malingre est si indigné qu'il se répète, accumulant et réitérant les accusations et les invectives.

On concevra que Chrétienté n'est pas facile à guérir. Quel corps misérable et pourri 1 Tous les membres, tous les organes sont gangrenés. La liqueur de la « grâce » ne suffira point. Alors?

Le Médecin : La Parole lui porterez

Et par la foi la purgerez.

Bon Œuvre : Seigneur, je ferai tous vos dits Et m'en irai vers Bon Savoir; Mais il faut tout premier savoir En quel lieu demeure en la ville.

Le Médecin : En la rue de Sainte Bible,

C'est à l'enseigne de la Croix.

Bon Savoir se hâte de préparer les médicaments. Chrétienté de les prendre. Hypocrisie et Péché sont confondus : ils se retirent en maugréant; ils porteront leurs doléances au « pape de Rome : »

A mauvais rats, il faut de mauvais chats,

leur crie Charité, que l'on jugeait moins agressive. La moralité s'achève en cantique, naturellement.

Est-ce la pièce de Thomas Malingre que l'on jouait en 1549, à Beaulmes, sous le nom, indiqué par Pierrefleur, de : La Chrestienté qui esloit ma/ade? Probablement. Cette œuvre aurait eu son heure de popularité. N'en soyons pas étonnés ! Ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'une comédie aussi lestement écrite soit restée enfouie, des siècles durant, dans les recoins les moins explorés de quelque bibliothèque. Je veux bien que la forme même de la Maladie de Chrétienté ne soit pas originale. Mais quand elle ne serait pas l'un des premiers essais dramatiques de la littérature protestante — elle date de 1 533, — quand elle ressemblerait à cent autres moralités, elle n'en serait pas moins un ouvrage d'une réelle valeur, et je ne m'explique pas comment M. Lenient a pu l'exécuter en quelques lignes: « elle n'a rien de très divertissant. » M. Junod s'est, au contraire, fort diverti à la lecture des vers de Malingre, et j'ai fait comme lui. Si nous excusons les répétitions et les longueurs, si nous passons l'éponge sur les gros mots et les trivialités à la mode au XYI""^ siècle — c'est, hélas ! de toutes les modes la plus constante, — si nous nous demandons ce que la Muse française avait produit en 1533, nous serons frappés par les incontestables beautés d'une versification facile et même élégante, par la clarté et la correction relativement rares de la langue. Malingre est l'un des rimeurs les plus experts de son temps. Est-il un poète? C'est une autre affaire. Mais ne pensera-t-on pas que le vers de Malingre donne une véritable saveur à ces attaques passionnées contre le catholicisme, que la prose serait bien terne à côté de ces huitains parfois si énergiques dans leur précision, si alertes, si francs ?

Le Sacrifice d'Abraham' de Théodore de Bèze n'est qu'une imitation, assez libre, de VIsaaci immolatio de Jérôme Ziegler. Et puis, ce sujet avait tenté bien d'autres auteurs, avant le XVP® siéôle.

De Béze est installé à Lausanne, professeur à l'Académie. Il n'a guère que trente ans ; sa conversion est récente ; ses Poemata, péchés de jeunesse. Font fait connaître moins comme un théologien austère que comme un joyeux compagnon. Il a une revanche de sérieux à prendre ; il la prendra. Comment? En composant une tragédie sacrée, « nécessaire à tout chrétien pour trouver consolation, au temps de tribulation et d'adversité. » Il est, en latin, suivant le témoignage de Montaigne, « un des bons artisans du métier de poésie. » Son Sacrifice d'Abraham nous le révélera poète français, — un poète mort jeune, car sa traduction des Psaumes ne sera plus que l'œuvre d'un grave rimeur.

C'est bien une pièce de théâtre que le Sacrifice d' Abraham, qui fut écrit en 1550, pour être joué dans une solennité académique ; les élèves de l'auteur représentèrent le Sacrifice à Lausanne avec grand succès ; on le donna plus tard dans nombre de villes en France. En réalité, la tragédie de Théodore de Bèze n'est, pour employer une heureuse expression de Sayous, qu'une « exhortation déguisée. » L'élément dramatique n'en est toutefois pas absent ; Pasquier trouva même la scène de l'immolation « si bien retirée au vif qu'elle lui lit, en la lisant, tomber les larmes des yeux. » Mais cette œuvre a toute la naïveté des anciens mystères et souffre de toute la prolixité d'une prédication en vers. De Bèze a simplement voulu démontrer que, tel Abraham est prêt à sacrifier son fils, tel le chrétien doit être prêt à sacrifier sa vie et celle des êtres les plus aimés à l'avancement du règne de Dieu. Sa tragédie est un acte, avant tout. Cette constatation est tout à la fois un éloge et une critique. Le poète veillera tout d'abord à bien défendre sa cause ; si la littérature y a son compte, par surcroît, tant mieux; si la pièce boite et se traîne, tant j)is!

Les personnages sont : Abraham, Sara, Isaac, l'Ange, Satan et la « Troupe des bergers d'Abraham, divisée en deux parties. » Le patriarche sort de sa demeure et conte comment il a délaissé son

' Tragédie française du Sacrifice d^ Abraham, publiée d'abord sans date, réimprimée à Paris, par Henri Estienne 1552. Il en existe un grand nombre d'éditions; la dernière date de 1852.

pays, sur l'ordre de Dieu. Sara, qui le rejoint, remercie le ciel de lui avoir donné

Cet heureux nom do mère en sa vieillesse.

Ils célèbrent ensemble « du Seigneur l'excellence. » Le diable apparaît, — en « habit de moine, » s'entend :

Je viens, je vais, jour et nuit je travaille

Et m'est avis, en quelque part que j'aille.

Que je ne perds ma peine aucunement.

Règne le Dieu en son haut firmament.

Mais, pour le moins, la terre est toute à moi...

Tous ces paillards, ces gourmands, ces ivrognes.

Qu'on voit reluire avec leurs rouges trognes.

Portant saphirs et rubis des plus Ans,

Sont mes suppôts, sont mes vrais chérubins...

11 y en a long sur ce thème. Satan nous dévoile enfin ses projets: il veut « assaillir Abraham, » qui lui résiste.

Abraham qui, durant le monologue de Satan, est rentré dans sa maison avec Sara, revient sur la scène où il rencontre l'ange. Celuici lui demande d'immoler Isaac. Le père ne regimbe que faiblement. La nouvelle lui « semble fâcheuse, » rien de plus. Il est plus embarrassé qu'attristé, dirait-on. « Par quel bout dois-je commencer? » demande-t-il avec une effrayante tranquillité d'âme. Au même instant, arrive Isaac, suivi des beigers d'Abraham. Ceux-ci le quittent sur ces mots, qui feront sourire :

Isaac, demeurez ici :

Autrement Monsieur votre père.

Ou bien Madame votre mère En pourraient être mal contents...

Aussi faut-il en tous endroits Qu'un fils honnête et bien appris.

Quelque cas qu'il ait entrepris, A père et à mère obéisse.

Ce subterfuge de l'intervention du chœur pour préparer Isaac atteste plus de candeur que d'habileté. Mais Abraham s'est ouvert à Sara du désir manifesté par l'Éternel. Et ici se place le dialogue suivant, que Marc-Monnier taxe de « cornélien : »

Abraham : Quand Dieu nous enjoint une chose. S'il commande, il faut obéir.

Sara : ...Nous avons cet enfant seulet,

Qui est encore tout faiblet, Duquel gît toute l'assurance De notre si grande espérance.

Abraham : Mais en Dieu...

Sara : Mais laissez-moi dire.

Abraham: Dieu se peut-il jamais dédire?...

Sara : Mais Dieu veut-il qu'on le hasarde ?

Abraham : Hasardé n'est point que Dieu garde.

Sara : Je me doute de quelque cas.

Abraham : Quant à moi, je n'en doute pas.

Sara : C'est quelque entreprise secrète.

Abraham : Mais telle qu'elle est, Dieu l'a faite.

Sara : Au moins si vous saviez où c'est.

Abraham : Bientôt le saurai, si Dieu plaît.

Sara : Il n'ira jamais jusque là.

Abraham : Dieu pourvoira à tout cela.

Sara : Mais les chemins sont dangereux.

Abraham : Qui meurt suivant Dieu est heureux.

Épouse soumise, mais tendre mère, Sara présente timidement ses objections. Son attitude doucement résignée contraste avec le fanatisme d'Abraham. Celui-ci n'est pas un paisible pasteur, c'est un sectaire. Sara finit par céder, animée du secret espoir que Dieu aura miséricorde.

Isaac, qui n'appréhende rien, la supplie de ne point pleurer, de ne pas s'inquiéter : il sera tantôt de retour. Abraham l'eminéne. Avant la fin de l'acte, Satan nous annonce qu'il « va courir après » Abraham, pour le « combattre de phis prés. »

Le père et l'enfant ont marché trois jours. L'autel est dressé. Isaac, surpris, interroge :

Voilà du bois, du feu et un couteau, Mais je ne vois ni mouton ni agneau Que vous puissiez sacrifier ici.

Abraham hésite. L'amour paternel pourrait bien avoir le dessus, d'autant que le diable,, présent sur la scène, quoique invisible pour le patriarche, encourage ce dernier à désobéir. Toute cette partie du drame est supérieurement traitée :

Qu'un autre soit de mon fils meurtrier! Hélas ! Seigneur, faut-il que cette main

Vienne à donner ce coup tant inhumain ? Las ! que ferai-je à la mère dolente, Si elle entend cette mort violente?

Satan de ricaner : « Le voilà bas, si Dieu ne le relève. » Cependant le père est vaincu. « Arrière, chair, arrière, affections 1 » crie Abraham après une longue lutte. Et Satan d'entrer en fureur, — Satan qui a le rôle de la justice et de l'humanité, bien que le poète ne s'en doute guère.

Le temps presse. Il faut se résoudre à tout dévoiler à la victime. Isaac essaie d'abord de fléchir son père, réclame « pitié pour sa jeunesse. » Et quand il voit que ses supplications restent vaines, il pousse cette plainte, qui est sublime dans sa concision : « Hélas! ma pauvre mère ! » Abraham ne peut encore se décider à passer des paroles à l'acte. C'est alors que l'enfant se redresse :

Or donc, mon père, il faut, comme je voi, Il faut mourir. Las! mon Dieu, aide-moi! Mon Dieu, mon Dieu, renforce-moi le cœur, Rends-moi, mon Dieu, sur moi-même vainqueur ! Liez, frappez, brûlez, je suis tout prêt D'endurer tout, mon Dieu, puisqu'il te plaît... Quant à ma mère, hélas ! elle est absente ; Veuille, mon Dieu, par ta faveur présente, La préserver et garder tellement, Qu'elle ne soit troublée aucunement !... Je suis tout prêt, mon père, me voilà.

Confus de tant de vaillance, Satan s'enfuit. Abraham embrasse son fils. L'horrible dénouement approche. Quelles angoisses pour le pérel L'enfant a l'héroïsme et la passion du martyre, — comme un de ces huguenots immortalisés par Jean Crespin. Abraham laisse le couteau tomber de ses mains; Isaac lui dit : « Otez toutes ces peurs! M'empêcherez-vous d'aller à Dieu? »

Abraham a levé le bras; Isaac tend sa gorge... L'Ange intervient. Le drame s'achève sur un épilogue exhortatoire.

Il y a, dans le Sacrifice d'Abraham, deux passages au moins qui sont admirables de puissance tragique et dans lesquels le vers, à l'ordinaire un peu gauche, est lui-même plus expressif dans sa sobriété; en outre, les personnages y sont pris sur le vif. Vraiment de Bèze a, par endroits, le style et le sens du théâtre. Il sait amener les situations et les développer; si le diable, comparse obligé des pièces bibhques, pouvait rester dans la coulisse et se taire, si les cantiques et les chœurs étaient allégés de moitié et ressemblaient

moins à de la prose rimée, le Sacrifice d'Abraham serait aujourd'hui encore supportable sur la scène. Tel quel, il renferme quelques-unes des meilleures pages de la poésie protestante au^vr* siècle, et cela rend indulgent à bien des péchés contre le goût et la logique.

Je n'ai pu me procurer les œuvres d'un autre dramaturge, auquel l'exemple de Théodore de Bèze a malheureusement inspiré une trilogie sacrée, que l'on s'accorde à trouver fort indigeste. Louis DesmazuREs' (de son nom de guerre : Masurius) est né à Tournay en 1525; ancien secrétaire du cardinal de Lorraine, il a vécu assez longtemps à Genève et à Lausanne. Sa traduction de V Enéide (1560), que nul ne lirait plus sans ennui, lui avait valu quelque réputation. Joachim Du Bellay, qui savait flatter, affirme que Desmazures exprimait admirablement

Avecques le pinceau de sa docte écriture, La grâce, la façon, le port et la stature De celui qui d'Enée a décrit le voyage.

Notre rimeur est surtout connu par son jeu de mots sur Rabelais, dont il avait été le commensal et l'ami :

Rabelsesus eras piacidù modo, jam quia fundens Verba furis, Rahie tu mihi lasus eris.

Si Rabelais, qui le tenait en haute estime, n'était mort peu après ce mauvais calembour, il est probable que Desmazures n'eût point figuré, dans un chapitre de Pantagruel, au rang des bons poètes de l'époque.

Les Œuvres poétiques (1 555) de Desmazures sont sans valeur. Sa trilogie, déjà mentionnée, est assez plate, mais je dois l'analyser rapidement. Elle se compose de : David combattant, David triomphant et David fugitif \ « tragédies saintes. » Ces trois pièces, dont on devine le sujet, sont mal bâties et pauvrement écrites. Desmazures emploie généralement le vers de dix syllabes ; il entremêle le dialogue de chœurs et de cantiques. Les personnages parlent plus qu'ils n'agissent. Mais — ceci est à noter — ils se gardent de toutes

^ France protestante. Bévue suisse, XI, 140 (article de M. E.-H. Gaullieur). 2 In-12, Paris, 1562; petit in-8, Genève, 156b.

allusions aux événements contemporains et paraissent ignorer qu'ils vivent dans un siècle de controverse. Desmazures a l'heureuse inspiration de ne pas transformer le roi David en prédicant huguenot. Nous lui devons de la gratitude; que n'a-t-il su nous contraindre à lui devoir des éloges ?

Dans David combattant, nous assistons à la lutte de Goliath contre le champion d'Israël; le géant tombe, son adversaire lui coupe la tête et emporte le sanglant trophée. Voyant cela, les Philistins se débandent, et un acteur arrive sur la scène pour informer l'auditoire que

...les Philistins courent plus que le pas; Ils ont peur d'Israël et ne reviendront pas.

Dans David triomphant, nous tombons en pleines réjouissances publiques. On chante et danse pour fêter la victoire du futur psalmiste, — ce qui permet à l'auteur de nous régaler de |)saumes qui alternent avec les exercices chorégraphiques... Laissons cela ! Je ne ferai que citer les autres œuvres dramatiques de Desmazures : Josias, traduit de l'italien, Jephlé, traduit de l'allemand, et Adonis, « vrai tableau ou patron de l'état de choses présentes. »

Et dire que l'on a pris Jacques Bienvenu ' pour un pseudonyme de Desmazures! Bienvenu a existé, Bienvenu est un poète nerveux sinon délicat, Bienvenu n'a pas mérité d'être confondu avec l'auteur de David. Senebier, si indulgent d'habitude, n'a pas été tendre envers lui : « On sait seulement que Jacques Bienvenu a fait une comédie, qui est une satire dégoûtante des sciences et de la médecine. » Pour la gloire de Bienvenu, nous en savons plus long que Senebier sur le compte de cet écrivain irrévérencieux, mais habile. Nous ne possédons toutefois que fort peu de renseignements biographiques. Bienvenu fut l'ami de Bonivard qui, dans son testament de 1558, « donne et lègue à noble Jacques Bienvenu, citoyen de cette cité, les livres que j'ai composés, appelés copies écrites à la main; item en tout le reste de mes biens meubles, » etc. Il joua un rôle politique comme membre du Conseil des Deux-Cents, puis comme auditeur. Il mourut en 1 579.

^ Genève et ses poètes, 126 et s. Bévue suisse, XI, 211. Mém. et doc. de la Soc. d%ist. et d'arch. de Genève, IV, 209.

Bien (j-u'extrèmeinent rares, ses œuvres sont mieux connues que sa vie. Je ne rappelle que pour mémoire sa Réponse au livre d'Artus Désiré, intitulé : Les grandes Chroniques et annales de Passepartout; ce libelle doit avoir disparu. La Bibliothèque de Genève conserve précieusement un exemplaire — unique, je crois — des quatre écrits suivants de Bienvenu : 1'' Comédie du monde malade et mal pansé * ; 2"" Harenga habita in Monasterio Cluniensi ; 3'' Décoration de la fameuse abbaye des Frères de Morges et i" Comédie du voyage de Frère Fecisti en Provence. Cette dernière pièce nous conduit, à la suite du frère Fecisti, chez Nostradamus, « pour savoir certaines nouvelles des clefs du paradis et de l'enfer, que le pape avait perdues. » Elle est une diatribe calviniste assez mordante ; elle ne nous arrêtera pas. Bienvenu a traduit, en outre, le Triomphe de Jésus-Christ, de Jean Foxus, « comédie apocalyptique en six actes. »

La Comédie du monde malade et mal pansé n'est autre que la « satire dégoûtante » qui indigna Senebier. Elle n'en obtint pas moins un succès très vif au XV!""^ siècle et nous lui découvrirons des mérites littéraires très sérieux. Qu'elle ne soit pas d'une parfaite décence, que les passages croustilleux y foisonnent, je ne le nierai point. Je confesserai même qu'elle valut beaucoup d'ennemis à Bienvenu; il suffirait, pour s'en convaincre, de lire un factum virulent dirigé contre le poète et imprimé à la suite de la Comédie du monde malade,

« Récitée » le 2 mai 1568, lors du renouvellement du traité d'alliance entre Berne et Genève, la Comédie du monde malade fît les délices des magistrats de l'une et de l'autre de ces villes. L'enthousiasme paraît avoir été si général, que Bienvenu reçut l'autorisation d'imprimer son œuvre, — une autorisation qui est, en l'espèce, synonyme de triomphe.

La pièce est précédée de deux morceaux en vers. Le premier, fort adroitement tourné, est un dialogue entre cinq personnages allégoriques : Volonté divine, Vérité, Paix, Mensonge et Guerre. J'en transcris la fîn. Après de nombreuses passes oratoires, où les interlocuteurs font étalage de leur puissance et de leurs hautes origines, Volonté divine se jette entre les discourants :

Holà! holà! c'est par trop combattu :

J'ai tout ouï ce qu'avez débattu.

Oyez la voix de Volonté divine, Oyez sans plus ce qu'elle en détermine !

' Rééd. par M. Th. Dufour, Genève, 1882.

Toi donc, Mensonge, et toi. Guerre, exécrables. Osez-vous bien ces lieux tant vénérables Contaminer de votre orde présence?...

Vive mon Dieu auquel je suis unie !

Vous sentirez ma main appesantie Sur votre tête, en une sorte telle.

Qu'on y verra une marque éternelle.

Suit un cantique, composé, ainsi que ce dialogue, en l'honneur de « la sainte alliance perpétuelle des deux très nobles et très chrétiennes villes franches Berne et Genève. » Ce cantique est une interminable rhapsodie patriotique et religieuse ; la beauté des sentiments ne rachète point l'indigence de la versification. Passons à la Comédie elle-même ! Aussi bien le poète y est plus à l'aise que dans les actions de grâces, qui ne vont pas à son talent. Bienvenu est un esprit caustique et fin, mais ménager de sa verve. Il ne court pas la poste, se promène, philosophe un peu, raille beaucoup, arrive au but tant bien que mal. Il n'a pas, du reste, le fanatisme de la satire, il préfère frapper aux vitres que de les casser.

Les personnages de la comédie sont : Le Temps qui court, le Monde, Maître AUboron, Vérité, et une collection de « fols : » Bridoye, « juge aveugle et maître fol, » Messire Jean de la Marmite, « vieux fol » (prêtre), Monsieur le Brave, « glorieux fol » (gentillâtre), Sire Claude de la Boutique, « jeune fol » (marchand), et Piquebœuf, « fol niais » (paysan). Temps qui court entre en scène et annonce que le Monde est bien malade; tous ses membres, ses « états, » se liguent contre lui. Nous le trouvons lui-même « gisant par terre ; » il geint :

J'ai tant de maux que c'est compassion.

Mais nul ne s'en soucie, nul n'y cherche remède, nul n'y apporte secours. L'infortuné serait bien à plaindre si un bon vent ne lui amenait Maître Aliboron, l'homme qui a tout vu, tout approfondi, tout pratiqué, le type de

Ces sots savants plus sots que des sots ignorants.

Maître Aliboron est l'incarnation du pédantisme contemporain et, comme le pédantisme, variable dans ses formes, est de son essence éternel, le portrait qu'en dessine Bienvenu risque de ne pas vieillir. Il offre ses services et donne des conseils au Monde :

Le Monde : Mais j'ai si grand mal à la cuisse, Aux reins, en l'épine du dos, Voire jusque dedans les os Des bras et jambes qui me portent...

AUhoron : J'entends, vous êtes bien pressé Et abattu de maladie.

Le Monde : Vous pouvez voir, sans qu'on le die. Qu'aller ne puis chercher secours.

AUhoron : Encore y a-t-il bon recours :

Qui ne peut aller, on le porte...

Il faut trouver un tombereau.

Ce merveilleux « docteur en grimoire » n'a rien imaginé de mieux pour guérir le Monde que de partir en quête d'un tombereau, qu'il ramènera, par exemple, « lui dût-il coûter pinte et fagot. » Durant son absence, arrive Bridoye, « sonnant de sa vielle, menant les autres fols après soi, qui s'entretiennent par la main. » Et Bridoye chante ces couplets alertes :

Un fol les autres promène.

Et les mène.

Comme il veut à son plaisir.

Tous ensemble s'accompa(i)gnent

Et se Daignent En leur sot et fol désir.

Je suis celui qui commande

A la bande Des autres fols comme moi.

Et selon ma fantaisie

Et frénésie, Je leur impose ma loi.

Je les fais pleurer et rire.

Lire, écrire; Je leur montre leur leçon; D'autres fois, je leur gringotte

Une note A la nouvelle façon.

Voilà comme, sans lanterne.

Je gouverne Mes gens gaillards de cerveau, Comme en la danse des bêtes,

Aux grand'fêtes.

Chaque âne conduit un veau.

A part le versiculet trop long que j'ai souligné dans la deuxième

Strophe, la chanson est vrainient exquise, digne d'un habile sertisseur de rimes.

Bridoye fait asseoir ses « fols, » le prêtre, le gentillàtre, le marchand, le paysan, et se met en devoir de leur donner une leçon. Chacun d'entre eux traduira une phrase latine, bien que Messire Jean « aime mieux une fressure de veau dedans son chauderon, » que sire Claude préfère s'enivrer, et les autres à l'avenant. Les traductions fantaisistes de la classe Bridoye amusèrent énormément Messieurs de Berne et de Genève; nous serions plus difficiles. Messire Jean demande une heure pour accoucher de ce chef-d'œuvre :

« Pastor populi curam gregis fideliter habeto : curam, un curé, habeto, fort habile, fideliter, fit des lanternes, populi, pour pouvoir lire, pastor, sa patenôtre, gregis, à la grecque. »

Claude ne sera pas moins étonnant d'exactitude. Quant à Piquebœuf, il sera tout, aussi fort que les autres, puisqu'il traduira labori par « la bouteille, » ce qui lui donne occasion de hurler :

Or buvons donc pour la pareille!

Voilà qui m'en fait souvenir; Ce sera pour mieux retenir Notre leçon à telle enseigne.

Cet intermède, que les magistrats bernois et genevois jugèrent très spirituel, nous semble baroque tout au plus. Comme le dit Marc- Monnier, il rappelle nos facéties de collège : Numéro deus impaire gaudet, — le nombre deux se réjouit d'être impair.

Maître Aliboron est de retour avec son tombereau. Il y loge le Monde, « commence à le mener une fois avant, une fois arrière, » et se juge « bien industrieux. »

Songez I Quelle gloire que de traîner le Monde sur une charrette, et comme cet admirable remède va guérir le malade 1 Aliboron est très fier de son invention. Toutefois, il se doute bien du peu d'effet qu'aura le traitement par le tombereau. Dès qu'il rencontre l'école Bridoye, il s'empresse de la consulter. Bridoye, qui est aveugle, est interrogé le premier. On lui fait observer que, pour examiner un patient, sa cécité...

J'y vois mieux Que toi quand j'ai mis mes lunettes.

Les autres « fols » entourent le Monde. La scène est d'un comique irrésistible. Je cite :

Le Brave : Monde, nous sommes ici quatre

Bien fort empressés pour débattre Du mal qui te tourmente tant, Et venons vers toi quant et quant.

Pour connaître ta maladie.

Le Monde : Que voulez-vous que je vous die? Y mette la main qui voudra.

Messire Jean de la Marmite prescrit « trois onces du jus du Concile de Trente, » à quoi le Monde répond que la médecine est trop « violente. » Le Brave lui recommande un « cataplasme large et beau du plus infernal athéisme. » Ces ordonnances ne font point l'affaire du Monde, qui souhaiterait moins de paroles et plus de fioles et pilules. Les Esculapes improvisés s'approchent de lui et, — vous allez voir. On le dévalise gentiment :

Messire Jean :

Hé ! pauvre homme que vous avez

Grand'chaleur au corps !

Sire Claude :

Comme il sue !

Le Brave :

Cette grosse robe le tue.

Pique-Bœuf :

Ce pourpoint le tient trop étroit.

Sire Claude :

Cet anneau lui serre le doigt

Si fort qu'il en a la gravelle.

Messire Jean :

Ce bonnet lui prend la cervelle.

Alibormi :

Ces souliers lui donnent la toux.

Le Brave :

Que fais-tu, toi?

AUhm'on :

Comme vous,

Je m'aide à dépouiller le Monde.

Le Brave :

Est-ce ton métier?

Aliboron :

Je me fonde

En tous les sept arts libéraux.

Bridoye ajuste ses besicles, glapit « qu'il en veut aussi avoir. » Le Monde ne comprend pas :

Hélas ! où est-ce qu'on me boute ?

Tous mes habits qu'on m'ôte ainsi !

Je suis quasi de froid transi; Encor me met-on en chemise.

On lui affirme qu'il a une « fièvre grise, » qu'il est nécessaire de combattre la chaleur; on devra même le tondre. Les « fols » lui taillent barbe et chevelure, et de cette toison rembourrent leurs chausses. Bridoye d'opiner gravement : « Je gage qu'il est allégé. »

Ils le hissent sur son tombereau, puis se disposent à déguerpir, chargés de ses dépouilles. Mais la Vérité leur barre le chemin. Bridoye a beau lui dire : « Dame, nous ne vous cherchons pas, » elle les tance rudement :

Vérité : Toi, prêtre, qui le monde abuses,

Et toi, faux juge corrompu.

Toi, marchand tout rempli de ruses, Toi, gentillâtre au front rompu, Et toi, laboureur qui n'as pu Simplement vivre ton train bas, Vous avez tous le sens perdu.

MessireJean : Dame, nous ne vous cherchons pas.

Vérité : Toi, Monde remplit de malice.

Par maître Aliboron conduit, Qui est plein de gloire et de vice.

Vois-tu point que Dieu te poursuit?

Si tu ne veux être détruit, Réformer faut tout tes états, Car par eux tout malheur te suit.

Le Monde : Dame, nous ne vous cherchons pas.

Tous, le Monde même, se refusent à entendre la Vérité, « qui fait pendre les gens, » suivant Aliboron. Ce dernier emmène le tombereau, le Monde dessus, les « fols » derrière. Et c'est tout? Non. Le Temps qui court remonte en scène et adresse un compliment aux seigneurs des deux villes.

La Comédie du Monde malade est une pièce allégorique, comme tant d'autres. Elle a, plus que d'autres, pour la sauver de l'oubli, un style qui est souvent agréable et quelques épisodes d'un excellent comique. Elle est mieux composée aussi que la plupart des œuvres du même genre. Bienvenu a droit, ainsi que Malingre, à être tiré de l'obscurité ; tous deux sont des écrivains, sinon des poètes.

Il faudrait de la bonne volonté, et beaucoup, pour qualifier de poète un Gascon frotté de calvinisme : Joseph Duchêne ' , sire de la Violette, baron de Morancé et d'Isérable. Cet homme, qui eut plus de titres que de talent, naquit en Armagnac (1546). Il étudia la médecine, embrassa la Réforme et vint s'établir à Genève, où il

' Bévue stcisse, XI, 143. Genève et ses poètes, 135. Conservateur suisse, V, 365. France protestante, 2™« éd. De Montet.

reçut gratuitement la bourgeoisie en 1584. Il entra au Conseil des Deux-Cents, remplit quelques missions diplomatiques, fut appelé, en 1 594, aux fonctions de médecin du roi Henri IV, qui le renvoya plus tard en Suisse comme chargé d'affaires. Il mourut à Paris, en

Auteur de plusieurs ouvrages, renommés jadis, de chimie et de médecine, il lui prit fantaisie de rimer de lourds poèmes que j'étudierai sommairement au chapitre suivant; il se crut même capable de faire du théâtre. C'est peut-être du patriotisme mal placé que de servir au lecteur rOm6re de Granier Stoffacher \ « tragi-comédie, » que cette bonne âme de doyen Bridel jugeait « un drame très original. » Le « Granier Stoffacher, » de Duchêne n'est autre chose que l'un des Suisses du Griitli : Werner Stauffacher. Il n'est pas inutile de le dire, car il n'est personne qui reconnaisse la mâle figure du héros sous cette « ombre de Granier Stoffacher, » que Duchêne invoque on ne sait trop pourquoi et à laquelle il prête le langage d'un pédant du XVP^« siècle.

Dans sa dédicace, le poète-médecin offre à un noble étranger « cette petite fleur de notre jardin spirituel. » Il a la modestie de poursuivre en ces termes : « En la cueillant, je l'ai trouvée comme flétrie, pour avoir été mal arrosée de la liqueur des neuf sœurs. » Le morceau est en trois actes ; le sujet tient en quatre lignes : Les Genevois n'étant pas rassurés du côté de la Savoie, solennisérent à nouveau, en 1584, le serment d'alliance avec la Suisse réformée. De grandes fêtes furent données aux délégués de Zurich et Berne. Joseph Duchêne voulut contribuer à l'éclat de ces réjouissances : il accoucha de sa tragédie qui avait pour but de célébrer l'heureux événement. Au premier acte, Bellone — nous sommes en pleine allégorie mythologique — est courroucée de voir la paix garantie pour un temps; elle « enrage, elle meurt, elle est, troublée. » Un chœur de soldats suisses lui répond longuement, en ces couplets délicieux :

Toujours le front de nos montagnes N'est pas de neige enfariné; Toujours le fond de nos campagnes De fleurs ne se voit couronné; Toujours un même temps ne dure ; Après le chaud vient la froideur ; Après notre heur quelque malheur Nous doit talonner à mesure.

' In-4, 1584.

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