TOME I
Tant que nous serons joints ensemble, Nous serons recherchés des rois, Mais si le discord désassemble Cette union grande une fois, Suisse, tu t'en iras par terre.
Tu perdras, las! ta liberté, Car qui a le Romain dompté.
Sinon son intestine guerre ?
Voilà de fort honnêtes sentiments, mais d'exécrables vers... Nous sommes.au bout du premier acte. Au deuxième, apparaît l'ombre de Granier Stoffacher, qui « sort dehors les ombres sépulcrales, » et qui en profite pour interpeller vigoureusement les Confédérés et les avertir de leur « prochain malheur, »
Avenant que Bellone allume sa fureur.
Stauflfacher invoquant Bellone est fort drôle. Il ne l'est pas moins quand, au cours de sa harangue, il narre en alexandrins l'aventure de Guillaume Tell. Avez-vous oublié, clame-t-il, les baillis d'autrefois,
Et ce tyran Grissler qui tenait asservie,
Et votre liberté, et votre propre vie.
Quand, perchant son bonnet, il vous contraignait tous.
Passant par là-devant, de fléchir les genoux?...
Souvienne-vous qu'il mit sur la tête du fils
De Tell pour but hélas! une pomme jadis,
Que l'abattre contraint d'une flèche légère,
Fut à peine de mort le misérable père :
La face lui pâlit et de crainte et de peur ;
Il ne pouvait guigner, ayant l'œil plein de pleur...
Assez, n'est-ce pas? Que ce récit soit « le premier tableau en vers français » de notre belle légende nationale, j'en tombe d'accord avec Gaullieur, mais je suis désolé de constater que Guillaume Tell ait fait ses débuts dans la poésie sous Tégide du sire de la Violette. Quelle maigre et ridicule versification 1 Et Duchêne qui s'imaginait avoir arrosé son papier de «la liqueur des neuf sœurs! » Hâtons-nous d'arracher Tell et Staufïacher aux mains de ce chimiste enrimaillé !
Le chœur, ému par les glorieux souvenirs que maltraite Duchêne, entonne un hymne en faveur de la Paix qui intervient, au troisième acte, pourchassée par Bellone, et se réfugie en Suisse. La Paix craint qu'on ne l'expulse. Un messager lui conte l'apparition de « l'ombre de Granier Stofïacher, » lui répète, en le paraphrasant, le discours du fantôme, — et c'est fini !
Pour Faire pendant à cette « tragi-comédie » et pour consoler r « ombre » de Joseph Duchône, je citerai la Pastorale^ de Simon GouLART (v. p. 299), représentée en la même occurrence. Trois bergers, Zurchin, Ursin, Gébin — Zurich, Berne, Genève — ne vivent pas en parfaite intelligence ; Aléthé et Homonie — la Vérité et la Concorde — s'ingénient à les réconcilier. Elles y parviennent. Voilà le canevas sur lequel a brodé Goulart. L'intrigue vaut à peine celle de Granier Stoffacher, Le style ? Écoutez ceci :
Gébin : Maints loups, et près et loin, ma mort avaient jurée
Et par mille moyens tâchèrent m'égorger,
Mais vous voyez encore le parc et le berger.
Au pasteur souverain la gloire en soit rendue !
Ursin tu m'as ta main secourable tendue.
Et combien que Zurchin fut un peu loin de nous,
Si sais-je que son ombre a effrayé les loups ;
Les pillards ont tenté d'entrer dans ma logette.
Mais sachant que Zurchin avait une houlette,
A mon soulagement et le voyant de loin,
Ils se sont retirés...
Aléthé : La faveur infinie
Du souverain pasteur qui trois en un conjoint.
Fasse que ce saint nœud jamais ne soit disjoint!
Hommiie : Zurchin, Ursin, Gébin, dites, je vous demande.
Voulez-vous être miens?
Les bergers : Nous le voulons ainsi ;
Aussi promettons-nous vivre et mourir ensemble...
Zurchin : Vive notre union !
Ursin : Le monde plutôt qu'elle
Atteigne le trépas!
Gébin: Qu'elle soit fraternelle!
Zurchin : Encore un coup, les mains et le cœur, et le tout.
Ursin : Les mains, les cœurs, le tout. Gébin : Partout, toujours, en tout !
La Pastorale, ditMarc-Monnier, « fait admirer V Ombre de Granier Stoffacher. » Je dirais plutôt que VOmbre de Granier Stoffacher fait admirer la Pastorale, car les vers de Goulart sont un peu moins mauvais que ceux de Duchêne. Décidément, la comédie réussit mieux que le drame à l'austère Genève. Quel abîme entre Bienvenu et les fabricants de pièces patriotiques 1
Pastorale sur V alliance perpétuelle etc., in-4, Genève, 1585.