‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos jours (volume 2)Chapitre 46 sur 76 · CHAPITRE III La poésie lyrique · texte numérisé non relu

CHAPITRE III La poésie lyrique

I. La poésie lyrique au XVI"»* siècle. — II. Thomas Malin^fre. — III. Antoine Saunieiv — IV. Eustorg de Beaulieu. — V. Mathurin Cordier et ses Remonstrances. — VI. Pierre Enoch; J. Jacomot ; P. Trédehan. — VII. Joseph Duchêne. — VIII. Biaise Hox'y. — IX. Simon Goulart. — X. D'Aubigné, poète lyrique : son Printemps; sa Création.

La différence entre les genres de j)oésie est si peu marquée, les^ poètes de la Réforme savent si peu se concentrer et se borner, lespréoccupations de la lutte pour la foi sont si vives et si tyranniques, le besoin de frapper sur l'ennemi est si pressant et si général, que le pur lyrisme n'a presque pas fleuri dans la Suisse romande du XVI™® siècle. A part la traduction des Psaumes de Théodore de Béze (v. p. 168), quelques cantiques, quelques odes, chansons ou sonnets chrétiens, les œuvres lyriques sont fort clairsemées. J'en suis réduit à placer ici les poètes et les poésies dont je n'aurais pu m 'occuper aux précédents chapitres ; je n'ai plus qu'à ramasser et servir quelques miettes tombées d'une table qui n'est point riche.

La doctrine de l'art pour l'art ne serait jamais sortie d'une cervelle protestante. Si je n'avais peur de faire un jeu de mots, j'écrirais que la devise de la Réforme a été : l'art pour l'acte. Nos ancêtres n'ont été qu'effleurés du soufffe artistique de la Renaissance; Marot lui-même les laissa bien loin derrière lui. Le bel effort de Ronsard et de la Pléiade n'aura pas son contre-coup à Genève. Ronsard et sesamis ont des loisirs. O'ieJ huguenot aurait le temps de rimer en amour de la poésie? Pour la forme, les versificateurs protestants en restent presque tous à Marot, dont ils n'ont pas la facilité, ni la grâce»

Nous avons conservé de Thomas Malingre (v. p. 334), outre de nombreux petits poèmes, une longue Épître^ envoyée à Clément Marot

^ Réimpr. in-8, Bâle, 1846.

6t « en laquelle est demandée la cause de son département de France. » Elle fut composée à Yverdon, en 1 542. Marot avait dû prendre le chemin de l'exil, comme tant d'autres de ses coreligionnaires. Malingre -s'amusa, selon l'avis « de l'imprimeur au liseur, » par « familière manière d'interroger, » à consoler et « poursuivre doctement à rendre ferme feu Clément Marot en son exil. » Réfugié à Genève, vieilli avant l'âge , Marot était condamné à vivre ses dernières années sur terre étrangère; l'épître de Malingre ne fut sans doute qu'un pauvre soulagement à ses infortunes, d'autant qu'elle était bien insipide. Je renonce à faire l'analyse de cette pièce ; je n'en signale que la partie où Malingre dresse la liste des grands hommes et sages ministres qui sont à Genève :

Tu as Calvin, ce prêcheur très aimable, Consolateur des pauvres consciences, Homme qui sait de toutes les sciences....

Et puis, nous avons Jean Lecomte, Chapponneau, la « précieuse perle, » Balbus « qui n'est bègue à parler, » que sais-je encore ?

VÉpUre, si médiocre fût-elle, n'en attira pas moins à Malingre un dizain très flatteur dont je transcris le début, la suite exigeant trop de commentaires pour être comprise :

Je ne suis pas tout seul qui s'émerveille De ton savoir, bonté, croix et constance Et des sermons où grandement traveille, Mais aussi sont les plus sages de France.

Serait-ce malice? Marot vante peut-être les sermons de Malingre pour n'avoir pas à parler des vers. Nous possédons encore une courte réponse à VÉpUre du pasteur d'Yverdon :

L'Epître et l'épigramme M'ont plu en les lisant, Et sont pleins de la flamme D'Apollon clair-luisant... '

Marot est bien gentil pour Malingre, mais bien dur pour Apollon ei sa flamme.

Thomas Malingre a mieux fait que VÉpUre à Marot. Il y a (juelques jolies choses dans les opuscules suivants parus à Neuchâtel en 4 533 : Chansons nouvelles démonstrants plusieurs erreurs et faus-

' Ces deux petites choses de Marot ne figurent pas dans les éditions de ses ceuvres.

setés, un livret de seize pages ; Belles et bonnes chansons que les chresliens peuvent chanter en grande affection de cœur, ces chansons « belles et bonnes » étant au nombre de dix-neuf; et enfin JSoèh nouveaux\ qui, pareils à tous les Noëls, mais arrangés à la mode calviniste, sont des récits versifiés de la nativité du Christ. Il est vraisemblable que toutes ces poésies, dont plusieurs furent poursuivies et supprimées dés qu'elles eurent pénétré en France, ont été publiées grâce aux conseils et sous les auspices de Farel. Quelquesunes d'entre elles ont passé dans les Chansonniers huguenots. Je citerai l'une ou l'autre.

La Chanson de l'Oraison dominicale fut longtemps populaire :

Recueillez-vous, gentils pasteurs, Chantez mélodieusement; Femmes, enfants et serviteurs Ferez chanter pareillement ; Notez la façon et comment

Vous chanterez; En St-Mathieu expressément, Il est écrit ; ainsi direz. :

Notre Père qui es aux cieux, Santifié soit ton saint nom Et ton royaume précieux....

Cette paraphrase de l'Oraison dominicale n'est, ni ne pouvait être de la poésie. Les strophes de V Espérance en Dieu ^oni plus libres et plus belles :

En toi, mon Dieu, j'ai mis mon espérance , Ne me confonds pas éternellement !

Tous ceux qui ont en toi leur confiance Confus ne sont, mais ils sont sûrement En toi mon Dieu....

Comme le cerf en un étang se lance Quand est chassé des veneurs et des chiens, Semblablement quand mon âme est en transe, A toi je cours et parfois me soutiens. En toi mon Dieu.

' Tous ces recueils se trouvent à la bibliothèque de Zurich — en exemplaire unique — avec la Maladie de Chestienté. Voir Chansonnier huguenot du X VI""^ siècle, publ. par H. Bordier, Paris, in-12, 1870. M. Bordier tient — à tort — Malingre, qui fut pasteur d'Yverdon, comme je l'ai dit, « pour un des protes de l'imprimerie de Wingle. » Suivant M. Bordier, Malingre serait encore l'auteur (en 2 volumes, l'un de 269, l'autre de 68 pages), du Recueil de plusieurs chansons spirituelles tant vieilles que nouvelles, etc. paru, sans lieu d'impression, en 1555 ; voir Chansonnier huguenot, l.c. préface (p. 26), ainsi que p. 417 et s. et 443.

On aime à parcourir l'un des Noëls nouveaux de Malingre ; le morceau serait d'une très heureuse inspiration, s'il n'était gâté par de déplaisantes allusions aux affaires du temps :

Ame doucette, éveille-toi !

Chante Noël joyeusement.

D'un cœur gaillard, sans nul émoi, Et contemple dévotement

Le doux agneau,

Et chante Nau !

Non seulement de bouche et voix.

Chante le Noël que tu vois.

Malingre n'a pas laissé d'œuvre égale à sa chanson dédiée au roi Henri H; écrite vers 1547, elle est l'écho des illusions que les protestants se faisaient encore sur la mansuétude du successeur de François I" :

...Veux-tu que ton sceptre prospère

Et, d'un ordre préfix.

Aille coulant des mains du père

Entre les mains. du fils ?...

Veux-tu que Dieu ton droit soutienne

Et vienne à ton secours, Fais qu'en toute la terre tienne

Sa parole ait cours !...

Cette langue si ferme, cette pensée si noble, ces graves et généreux sentiments nous confirmeraient, s'il en était besoin, dans l'idée que Thomas Malingre est l'un des bons poètes de la première moitié du XV!"** siècle. L'ode à Henri II est, entre autres, une page de poésie française qui se peut comparer aux meilleures pièces de Marot, dans le genre sérieux.

Je dois, en passant, dire un mot d'ANTOiNE Saunier', l'organisateur des collèges de Lausanne et Genève, qui fut admis en 1537 à la bourgeoisie de cette dernière ville, où il mourut dans l'obscurité. Il a composé une ode biblique, intitulée : Chanson des dix commandements de Dieu " , et qui a trouvé place dans tous les anciens Chan-

• Chansonnier huguenot. 1. c. Gindroz, 1. c. 31. France protestante. De Montet

* Impr. pour la première fois en 1532.

sonniers de la Réforme. Elle compte onze strophes; je n'en détache qu'une seule :

De convoiter, gardez-vous, mes amis, Femme d'autrui, fille, ni chambrière ; Notre Seigneur ce mandement a mis Pour nous tenir en charité entière.

Nul ne voudrait qu'on lui fît déplaisir. Mais au rebours tout service et plaisir.

En toute affaire,

Fais à ton frère

Ce qu'à toi faire Tu voulais par dilection.

Sans lui méfaire

Ni lui déplaire,

Mais lui complaire :

C'est la loi de perfection.

N'insistons pas et lisons en prose les dix commandements ! Mais n'oublions point que ces pauvres petits vers, mal tournés et mal rimes, ont édifié et soutenu dans leur foi plusieurs générations de chrétiens!

Le véritable « chansonnier » de la Réforme, j'entends celui qui a contribué le plus à populariser en France et en Suisse le couplet alerte ou la strophe onctueuse, n'est autre qu'un défroqué, aventurier de lettres métamorphosé un beau jour en calviniste militant : EusTORG DE Beaulieu\ Né cu Limousin, vers le commencement du XVr^ siècle, Beaulieu publie, en 1529, un petit poème : Gestes des solliciteurs. Nous le rencontrons à Lectoure, puis à Tulle, où il est organiste. La misère le fît entrer dans les ordres ; il ne put obtenir de cure et, le dépit aidant, il se convertit au protestantisme. Réfugié en Suisse, il habite successivement Bâle, Berne et Genève; il meurt à Bâle en 1552.

Eustorg de Beaulieu n'a pas commis que des chants d'église. Auteur de. poésies licencieuses, datant d'avant sa conversion, il ne réussit pas complètement à effacer ses péchés de jeunesse, et ses

* Eustorg de Beaulieu, par G. Becker, Paris, 1880. Chansonnier huguenot, 1. c. Senehier, II, 49. France protestante, 2°»^ éd. Plaquettes gontandaises (contenant entre autres la vie de Beaulieu, par G. Colletet, d'après le manuscrit autographe de la Bibliothèque du Louvre), par Th. Tamisey de Larroque, Paris et Bordeaux, 1878. Corresp. des réformateurs, VI, 287.

Blasons anathomiques des parties du corps féminin (Lyon, 1537) restent le plus connu de ses ouvrages. Quoi qu'il en soit, il s'efforça, comme tout diable passé au rang d'ermite, de défendre la nouvelle doctrine avec un zélé dont l'ardeur allait jusqu'à l'intempérance.

On a prétendu que Beaulieu s'était vanté d'avoir composé les cent soixante chansons, paroles et musique, de la Chrestienne Réjouissance \ En réalité, s'il revendique la paternité du texte même du volume, il déclare n'avoir écrit que la musique de trente-neuf chansons. Mais qu'importe! Les poêles de la Réforme n'étaient d'ailleurs nullement en peine de fabriquer notes et vers. II:? s'appropriaient les airs profanes jouissant d'une certaine vogue, substituaient aux couplets très lestes des chansons populaires des stances solennelles de cantiques. De « Ma chère dame ayez de moi merci, » Beaulieu faisait, par exemple :

Mon Créateur ayez de moi merci...

L'original sauvait et portait au loin l'imitation. Quand Marot gazouille :

Adieu, amours, adieu, gentil corsage.

Adieu, ce teint, adieu, ces riants yeux,

nn rimeur protestant gémit :

Adieu la chair, adieu, mondain servage, Adieu vous dis, monde pernicieux !

Eustorg est un maître en ce genre de sainte parodie ; mais il n'en est pas l'inventeur, puisqu'à la fin du XIII"^ siècle, Jacques de Cambrai transformait en chants de la vierge les vers amoureux de Thibaut de Champagne et de Raoul de Soissons. Quand il se borne à puiser dans son propre fonds, il n'est guère qu'un habile versificateur. Examinons de plus prés sa Chrestienne Réjouissance ! Dans sa préface, l'auteur se lamente à propos d'un tas « de chansons déshonnêtes » que l'on crie dans les tavernes ou par les rues et qui sont « cause de grands et horribles maux. » Ce sont « d'innumérables paroles folles, chansons d'amour lubriques, de jalousie et de plus de cent millions d'autres inventions. » Les esprits frivoles disent bien « qu'il faut

• Bâle, 1546.

passer le temps à quelque chose et que combien qu'on chante qu'on n'y pense pas à mal, que David même de son temps chantait bien et jouait des instruments. » Beaulieu proteste au nom du roi David et de la morale : « Tout ce que David composait, chantait ou jouait sur les instruments tendait totalement à la gloire de Dieu, et ce que ces chanteurs et folâtreurs font de notre temps en maints lieux ne tâche aucunement qu'à la pompe, décoration et avancement du Royaume de Satan, du Pape, son vicaire général, et de plusieurs Princes et autres gens voluptueux de ce monde. » Beaulieu confesse qu'il a, lui aussi, « trop souvent usé de réjouissances mondaines, » mais, en signe de repentance, il s'est « occupé à renverser et réduire à la louange de Dieu tant et tant de chansons charnelles qu'il lui a pu souvenir avoir chanté jadis au régne de Satan... lesquelles chansons je vous offre. » La compensation paraîtra modeste à beaucoup, car la Chrestienne Réjouissance atteste davantage les bonnes intentions que le talent. Nous sommes cependant renseignés sur le procédé de Beaulieu. Habituellement, le poète se contentera de remplacer les mots grivois ou simplement profanes de couplets légers par des expressions tirées des sermonnaires. En un tour de lyre, une chansonnette deviendra cantique. Ce n'est là, évidemment, que de la basse littérature. Mais Beaulieu ne fut pas qu'un simple cuisinier de vers, accommodant à la sauce calviniste les refrains licencieux qui couraient le monde. Il y a des pages originales dans la Chrestienne Réjouissance. Combien? Je l'ignore.

La Chanson de l'amour de Dieu est imitée des joyeux flonflons de : « Puisqu'en amours... »

Puisqu'en amours a si beau passe-temps, Je veux aimer Dieu, mon Souverain Sire...

Une Chanson du mariage commençant par ces mots : « Quand vous voulez faire une amie... » est devenue, sous la plume de Beaulieu :

Quand vous voudrez prendre une amie...

Sachez aussi s'elle est garnie

De crainte envers notre Seigneur...

Quels tristes versiculets ! La cruelle vengeance que le luth sacré exerce contre le luth profane ! Mais la plus grotesque de ces adaptations est bien celle rirnée d'après une chanson à boire : « Sus, debout, buvons d'autant!... » Que va donc imaginer Beaulieu? Ceci *

Sus, debout, ne musons tant !

Fasse vent, pluie ou froidure, Prêchons la vérité pure !...

Il est quelques chansons bien venues parmi celles qu'il n'a point •écrites sur modèle. J'indique le premier vers de l'une ou l'autre :

En fait d'amours, tu aimeras ton Dieu... Auprès de Dieu maintenant je demeure...

J'ai trop chanté l'abominable messe...

Édification et polémique sont le double but de ces piécettes auxquelles la musique prêtait ses ailes et qui prenaient leur vol à traversées pays de langue française. On sent bien que Beaulieu est un versificateur bien plus qu'un poète. Le ton est sec en général, l'inspiration courte. La satire lui réussit mieux que le chant religieux. Et encore ses tirades contre le pape, les prêtres et les moines n'appellent-elles guère la citation. Un échantillon suffira ; je le cueille dans la Prophétie des abus des prêtres,, moines et rasés :

0 gras tondus.

Mal avez été secourus.

Longtemps y'a.

Vos grands abus On les verra.

Ce piteux refrain accompagne des couplets qui valent celui-ci :

Votre orgueil sera puni Et la bête de son nid

Déjuchera ; L'Evangile qu'haïssez, Quand aurez fait plus qu'assez.

Demeurera.

Notre homme ne s'élève jamais plus haut.

Mathurin Cordier ' se présente à nous comme l'un des plus distingués parmi cette robuste phalange d'esprits qui abordaient les sujets

' Senebier, I, 338. France protestante, 2'"® éd. De Montet. La jeunesse de Calvin de Lefranc, pass. De Montet. Bull, de la Soc. de rhist. du prot. franc., XVII, 449.

les plus divers avec une égale bravoure. Je puis l'étudier immédiatement après Beaulieu, auquel il ne ressemble d'ailleurs que sur un point : il a composé nombre de « cantiques spirituels, » plus graves, plus éloquents, sinon plus littéraires, que ceux de l'ex-organiste de Tulle. Son œuvre est autrement importante que celle d'Eustorg de Beaulieu, car il a touché à toutes les sciences, et son érudition était bien armée en toutes matières. Certains de ses livres sont encore estimés à l'heure qu'il est, surtout en Angleterre.

Cordier est l'un des vétérans de la Réforme française. Né en 1 479, probablement en Normandie, il fut régent du collège de La Marche à Paris. Il eut pour élève Jean Calvin, qui devait lui dédier l'un de ses Commentaires sur les épitres de saint Paul. Il embrassa le protestantisme en 1530. Maître de grammaire à Nevers, puis à Bordeaux, il vint se fixer à Genève en 1 538. Expulsé, en compagnie de Calvin, par les « libertins, » il fut accueilli chaleureusement par les Neuchâtelois qui s'empressèrent d'employer ses services. Il retourna cependant à Genève en 1 543 ; on le chargea de « gouverner l'école. » Quelques années après, il remplit à Lausanne les fonctions de moderator scholœ. Mais son amitié pour Calvin l'attirait à Genève, où il reprit bientôt son modeste poste de régent de la cinquième classe. Ce brave homme mourut sur la brèche, en 1564, à quatre-vingtcinq ans. Il s'était consacré de toute son âme à l'éducation des petits^, refusant d'entrer dans l'enseignement supérieur.

Le régent du collège de Genève s'est beaucoup occupé de pédagogie pratique. Je rappelle quelques-uns de ses ouvrages : Sentences extraites, à l'usage des enfants, hors de l Écriture sainte (1561), Miroir de la jeunesse pour la former aux bonnes mœurs et civilité de la vie (1559), De corrupti sermonis apud Gallos emendatione et latine loquendi ratione (1 531 ), qui eut de nombreuses éditions, etc.

Mais son traité le plus renommé est ce volume des Colloques, qui, d'abord écrits en latin, puis traduits en français, devaient être à la fois des exercices de piété et de beau langage. « Ces miens Colloques, dit Mathurin Cordier dans sa préface, sont tels que (si je ne me trompe) ils pourront beaucoup aider aux bons enfants pour parvenir à ce que j'ai toujours principalement désiré et que j'ai mis peine qu'ils soient exercés : c'est à savoir pour conjoindre la piété et bonnes mœurs avec l'élégance des lettres. »

Divisés en quatre livres, les Colloques sont de naïfs dialogues sur les thèmes les plus variés. Ils sont très moraux, très ingénieux, très simples aussi, composés qu'ils furent « en faveur des enfants qui vont

à récole. » Nos livres de lecture modernes sont infiniment plus méthodiques et plus savants. Sont-ils bien supérieurs, par les résultats qu'ils donnent, à ces Colloques dont le succès fut très grand pendant un siècle ou deux ?

Je parlerais volontiers de cette œuvre, si je n'avais affaire essentiellement à Mathurin Gordier poète. Je mentionne en première ligne ses Cantiques spirituels (1557), « pleins de toute bonne doctrine et consolation ; » ils renferment vingt-six morceaux avec la musique à chanter. Mais je ne n'analyserai ici que les Remoustrances et exhortations au roi et aux grands de son royaume, un livre si rare et, à certains égards, si original qu'il convient d'en traiter avec ((uelque détail.

Les Remonstrances sont divisées en plusieurs chapitres qui sont autant d' « exhortations » au roi, aux princes, aux États, aux fidèles. Mathurin Cordier commence par invoquer sur le roi la bénédiction de Dieu. Que Dieu, dit-il,

T'inspire une bonne nature, T'instruise en justice et droiture Pour savoir les peuples guider Qu'il t'a commis pour les garder !

Les trente et un quatrains de la pièce roulent sur cette idée que le roi doit « s'instruire du Seigneur, » s'il veut être un souverain utile et aimé. « S'instruire du Seigneur? » A quelle école? Le poète soupçonne à peine qu'il existe une raison d'État, lorsqu'il enjoint, avec une belle véhémence, au monarque français de

Chasser l'abus et méchant train De ce faux antéchrist romain.

Voilà de bons conseils — protestants !

Il ne suffit pas à Mathurin Cordier d'adresser des « remontrances » au roi ; il se tourne du côté des princes, auxquels il sert sa seconde exhortation, démesurément longue. L'auteur débute par une humble confession de foi littéraire : il est « lourd et malhabile. » Il poursuit :

Vous avez assez de poètes, De cafards et de faux prophètes, Qui bravement vous parleront Mais enfin vous abuseront.

De Dieu la Parole authentique

Ne requiert point grand' rhétorique...

Est-ce bien sûr? Maître Mathurin, vous déployez vous-même « grand' rhétorif|ue » pour expliquer les Écritures à votre façon, et si votre « grand' rhétorique » n'est pas meilleure, c'est tant pis pour votre cause. Que de strophes ne vous faut-il pas avant que vous parveniez au but de votre « exhortation! » Enfin, vous précisez :

Jusques à quand, ô nobles Princes !

Souffrirez-vous que les provinces Du roi servent à l'Antéchrist, Vous qui portez le nom de Christ ?

Nous aimerions plus brève et plus incisive la démonstration que vous allez tenter des erreurs et des hontes du catholicisme. Votre kyrielle de quatrains agressifs nous ennuie. Cela n'en finit pas, et cela est prosaïque, et cela ressemble à de médiocres couplets improvisés. Après avoir assez aligné de rimes, et quand il s'agit de conclure, votre style devient plus énergique, plus éloquent, plus passionné ; votre raisonnement se fait plus pressant et frappe davantage. N'oubliez pas, criez-vous aux princes, que la moitié du royaume a bravé tous les périls pour se détacher de TAntéchrist ! Sachez que les protestants sont la fleur des gens de France, que si le pays a soufïert des discordes et des guerres, la faute en est toute aux papistes !

Quant est de nous chacun s'accorde A vivre avec tous en concorde; Nous ne cherchons troubler aucun, Mais plaisir faire à un chacun...

Nous prions pour nos adversaires, Nos persécuteurs et contraires :

Que Dieu les veuille illuminer Et à salut les amener !

Quelle candeur et, malgré tout, quelle sincérité I Cordier est une belle âme. Les pamphlets calvinistes ne sont pas des pamphlets, mais des « prières, » et ces paisibles huguenots ne songent qu'à triompher par la douceur. Est-il bien exact de représenter les réformés dans cette attitude de martyrs implorant les grâces divines sur la tête de leurs bourreaux ? Ils avaient une langue qui se savait remuer, une épée qui ne chômait point. Mais ils ne faisaient que se défendre et nous ne leur en voulons pas trop.

Le poète adresse des « remontrances » toutes pareilles aux « magistrats ayant charge de la justice, » au « peuple de France, » aux « États en général, » aux « ministres de la parole de Dieu »

qu'il n'incite pas précisénient à « vivre avec tous en concorde. » Quoi! si Cordier nous donne les calvinistes pour des agneaux, il engage tout au moins ces agneaux à montrer les dents :

Repoussez de vos héritages Tous ces loups et bêtes sauvages, Qui de brebis portent la peau Pour dévorer votre troupeau!... Veillez-y donc en diligence Et que chacun d'entre vous pense De si bien les escarmoucher, Que plus ils n'osent approcher!

Mordez, mes agneaux! Mathurin Cordier, au risque de se contredire, prêche la croisade des huguenots contre les catholiques.

En écrirai-je davantage sur la poésie de Mathurin Cordier? Lyrique, elle manque d'élévation; satirique, elle pèche par la vulgarité. La forme même n'est jamais que passable. Le régent de la cinquième classe du collège de Genève fut un pédagogue excellent, un poète quelconque. Ses Colloques nous intéressent encore ; ses Bemonstrances ne sont plus qu'une rareté bibliographique.

Je n'ai pu mettre la main sur les œuvres de Pierre Enoch' (f 1590), fils d'un humaniste distingué, Louis Enoch. Selon MM. Haag, « il cultiva, non sans beaucoup de succès, la poésie française. » Je me résigne à citer seulement les titres de ses trois recueils : Opuscules poétiques (1 572) ; La Céocyre, contenant cent cinquante et une pièces de vers, sonnets, odes, chansons, élégies, consacrées toutes à vanter les charmes de Céocyre et à pleurer de malheureuses amours; enfin, \es Tableaux de la vie et de la mort, une collection de cinq cents quatrains sur les misères de la nature humaine.

D'un autre poète genevois, Jean Jacomot (f 1609 ou 1615), je ne mentionnerai que les Musœ neocomenses, qui furent accueillies avec beaucoup de faveur par les lettrés. Scaliger avait conçu pour Jacomot une si vive admiration qu'il le traitait de « grand poète. » Tous les écrits de cet auteur sont en latin.

Puisque j'en suis au latin, je signalerai tout au moins un traduc-

* Senebier, II, 127. France iirotestantc (2">'" édit.).

teiir de VEnéide, sur lequel je n'ai trouvé qu'indications fort vagues. Il s'agit de P. Trédehan, que le doyen Bridel nomme « Trédeban » et qu'il dit natif de Lausanne. Bridel ajoute que Trédehan mit quelques-chants de y Enéide « en assez mauvais vers français. » Le manuscrit de la traduction du deuxième « livre » du poème virgilien est conservé à la Bibliothèque de Berne. Il renferme une dédicace à LL. EE. et il est daté de Lausanne (24 novembre 1562). Franchement, Virgile n'a pas de chance avec Trédehan. Qu'est devenue la belle musique du cygne de Mantoue? Les premiers vers de la traduction vous feront déjà crier au sacrilège :

Un chacun d'eux se tut, et désireux d'entendre

Tenaient la bouche close : en ce lieu se va prendre

Ainsi le père Enée au lit haut à parler :

« Tu me commandes, Reine, ici renouveler

« L'indicible douleur comme les Grecs en proie

« Mirent totalement les victimes de Troie... »

Le tragique épisode de Laocoon devient ceci :

Mais voici, deux serpents...

Droit à Laocoon d'une certaine suite

Traînant vont s'adresser, et ces serpents retors

Vont premier de ses fils cerner les petits corps,

Et tous deux de la chair misérable se paissent.

Au père même après, tout soudain ils s'adressent...

Mais ne permettons pas que l'infortuné Laocoon subisse, après celui des serpents, le supplice des vers! On s'est bien gardé jusqu'ici de publier le manuscrit de Trédehan ; son travail est de ceux auxquels convient l'ombre discrète de l'inédit. Si j'en ai parlé, c'est que je tenais à ne pas encourir le reproche d'avoir simplement copié BrideL J'ai lu Trédehan, non sans ennui. Quoi! la conscience et le plaisir ne vont pas toujours le même chemin.

VU

Joseph Duchêne, sire de la Violette, est une vieille connaissance (v. p. 352). Auteur dramatique et disciple d'Esculape, Duchêne n'a pas cru que ces deux titres pussent suffire à sa gloire. Il a voulu se donner le luxe d'un nouvel avatar : il s'est fait poète lyrique. Parlerai-je de sa Marocosmie ou de la folie, vanité etinconslunce du monde (1 583), « en cent octonaires, avec deux chants lyriques de l'amour céleste et du souverain bien? » On sait la matière, on devine le ton de cet

ouvrage qui ne renouvellera pas un sujet épuisé. Les Larmes et chants funèbres ', « sur les tombeaux de deux très illustres et très puissants princes du Saint-Empire, et de trois rares fleurs de notre France et perles gracieuses de notre temps » n'appellent point de longs commentaires.

Le premier des chants funèbres, « en forme de bergerie, ,» pleure « Monseigneur Christian, Électeur du Saint-Empire, duc de Saxe, » etc. C'est bien une « bergerie, » une pastorale lugubre. Quand je dis lugubre, j'entends parler du thème, non de la versification, qui est celle d'un épithalame :

Jà par deux fois neuf fois, le clair flambeau du jour De l'écharpe étoilée a fait l'oblique tour, Depuis las! que fuyant de la France l'orage, Errant seul à part moi, solitaire et sauvage, Loin de mon cher pays, je conte mes regrets Aux antres, aux rochers, aux monts et aux forêts.

Ce début prétentieux me remet en mémoire que Duchône fut l'ami de Dubartas : il a gardé, de sa liaison avec l'auteur de la Semaine, une assez forte teinte de pédantisme :

Or, au mois que Phœbus également balancé Et les jours et les nuits passant par la Balance, Quand la belle Pomone enrichit les vergers De mille fleurs au gré des champêtres bergers...

Tout cela, les monts, les antres, Phœbus, Pomone, les « champêtres » bergers, pour nous apprendre que « rien ne vit immortel au monde périssable, » que les rois trépassent comme les vilains, que Christian a, lui aussi, rencontré la mort, et que c'est un grand malheur !

Les sépulcres n'inspirent pas Duchêne, bien que ce poète soit en même temps un médecin. Je passe sur les quatre « chants funèbres » qui complètent le volume.

Le sire de la Violette a commis un vaste poème, qui eut beaucoup de succès: Le grand miroir du monde'. Duchêne n'est point modeste ; il n'a rien moins entrepris que de décrire les « merveilles de l'univers. » Le Grand miroir est, si l'on peut dire, une épopée descriptive ; l'auteur a eu l'attention délicate de le faire précéder de

' In-4, Genève, 1592.

^ In-4, Lyon, 1584. Nouv. éd. 1593, augmentée par l'auteur, commentée par Simon Goulart.

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six sonnets dans lesquels Pierre de Brosse, Simon Gouiarl et d'autres ont exalté cette œuvre extraordinaire ; l'un de comparer Duchêne à Dubartas ; l'autre de renchérir et d'affîrmer que le Grand miroir va « éterniser les ans » du poète. Nous serons, je le crains, moins enthousiastes.

Un mot d'abord sur le plan de l'ouvrage. Duchêne s'était promis de ne point s'en tenir à un volume. Au Grand miroif, qui compte six chants et plus de six mille alexandrins, devait s'ajouter une suite, qui n'est heureusement pas arrivée jusqu'à nous. Après avoir placé son travail sous la protection du « Créateur et Conservateur de toutes choses, » Duchêne s'ingénie à prouver qu'il n'existe qu'un seul Dieu, éternel et tout-puissant. 11 s'applique à démontrer que l'univers est bien émané de Dieu, et il réfute les philosophes qui ont cherché à établir « qu'il a été créé de rien. » Il en vient à s'occuper des anges, de « leur ordre, noms et dénombrement; » il explique, avec détails, les causes et les conséquences de la chute des « anges réprouvés. » Au quatrième livre, il « entre en considération » sur la plus noble des créations divines : le monde céleste. Il descend au « monde élémentaire, » commence par les agents et principes de toutes choses. La Métaphysique d'Aristote lui servira de modèle...

L'univers ! Il faudrait un génie pour en décrire les merveilles ; Duchêne n'est qu'un chimiste rimant à temps perdu.

Si le Grand miroir était seulement scientifique et biblique, il nous fatiguerait sans doute ; il ne nous étonnerait pas. Mais les réminiscences classiques de la Pléiade, le jargon homérique de Dubartas ont déteint sur Duchêne ; mais Aristote occupe, dans le Grand miroir, autant de place que les Écritures ; mais on y parle des dieux de l'Olympe avec une abondance de lyrisme que le Dieu des chrétiens ne provoque point, et tout cela est bien drôle, sinon très original. Le « cruel Mars, » Mercure, « à l'éloquente parole, » Neptune, Vulcain, Vénus, les Muses, les nymphes, les héros, défilent sans cesse, en des énumérations prodigieuses et saugrenues. Et, tout à coup, au milieu de son cortège mythologique, Duchêne, qui méprise profondément les transitions, a le talent de nous montrer « son Henri, le débonnaire roi, » il exhorte les Français à terminer leurs querelles et à s'unir contre les — Turcs ! Ces manières sautillantes, en un grave poème, ce mélange de sacré et de profane, de faits préhistoriques et contemporains, agacent à la longue, mais ils amusent parfois. Nous croyons qu'on nous chantera la Création ; il y a quelque chose de piquant et d'inattendu à voir se dresser devant nous

IjG porc mégalien, les oiseaux stymphalides, Le dragon qui gardait le fruit des Hespérides.

Et que de naïvetés insondables, de surprenantes niaiseries, de fantaisies presque délicieuses tant elles sont abracadabrantes ! L'adorable dissertation que font quelques centaines de vers sur « l'antipathie et sympathie des poissons : »

La langouste a si fort la poulpe à contre-cœur Que, même en l'approchant, elle roidit de peur !..

Duchêne s'extasie sur la « loyauté » de certains poissons, sur leur « sincère amour, » leur « grande charité » et il nous les propose en exemple. L'excellent Simon Goulart commente ces balourdises avec le respect d'un humaniste étudiant VÉnéide I

Je m'égaie encore d'un discours sur la « propriété des pierres, » d'un autre discours sur « l'amour et la haine entre les planètes... » Mais vous n'y prenez pas autant de plaisir que moi. Je serai clément. Pour vous dédommager de cette littérature baroque, je cite un passage, qui n'est pas du premier venu, sur la « céleste Sion. » Que si vous me reprochez de sauter des planètes à Jérusalem, je vous répondrai que Duchêne ne voyage pas autrement :

0 céleste Sion, permanente cité, 0 délectable Eden, plein de félicité, Sainte Jérusalem, combien plaisante et belle, Combien sûre est aussi ta demeure éternelle ! Pour durer à jamais sont tes beaux fondements, Bâtis sur des rochers de fermes diamants; Tes murailles, tes tours, sont dessus élevées De jaspe émeraudin et tes rues pavées D'opales et saphirs; tes portiques sont faits D'escarboucles luisants, de rubis tes palais... On n'y craint des Titans, monstrueux Encélades, Des Briarées fiers les chaudes escalades...

Nous retombons du sublime dans le fatras, où nous resterons.

En somme, je ne conseille à personne de regarder de trop près le Grand miroir du monde. L'auteur a l'air d'un écolier bourré de connaissances mal digérées et qui les dépense au hasard, sans ordre, avec une complaisance qui trahit le pédant, une prodigalité qui révèle le bavard. On sort de son livre avec de l'ahurissement et de la lassitude. Quelques rencontres heureuses, quehjues jolis vers, ne peuvent excuser cette orgie d'alexandrins. Le verbiage n'est pas du

lyrisme et il n'est point permis, même à propos de la Création, de nous ramener au chaos en vers de douze syllabes. On a pu dire d î Duchêne que, de toutes les pilules de sa composition, ses poèmes étaient les plus difficiles à avaler.

Mil

La Suisse romande n'a produit, au XVI'"'' siècle, qu'un seul poète exclusivement et sincèrement lyrique : Blaise Hory ' . Le digne homme ne fut guère de son temps. Laissant les autres batailler, il se contente de planter ses choux. Il est de la race de ces aimables égoïstes qui ne font point de mal, s'ils ne font pas grand bien, et qui n'iront pas immoler toutes les douceurs de la vie à la recherche ou à la défense de la vérité. Il est d'ailleurs un lettré de talent et de goût, et son humeur égale, et son indifférence un peu narquoise, et la bonté paresseuse quoique très réelle de son âme, lui prêtent — simple effet de contraste peut-être — je ne sais quoi d'original et de sympathique, au milieu de la société militante et passionnée de l'époque. S'il n'est pas douteux que, dans sa jeunesse, il ait comme un autre pris part aux disputes théologiques, il n'a point persévéré et, dès l'âge mûr, il n'est plus qu'un pasteur de village et un amoureux de rimes.

Biaise Hory, fils de Guillaume, lieutenant au gouvernement de Neu.'hâtel, naquit vers Io28. Un mystère, qui n'a rien de tragique, plane sur son existence jusqu'en \ 564. Nous n'ignorons pas cependant qu'il étudia la théologie à Strasbourg et qu'en 1 554, il épousa mademoiselle Louise Grandjean. Dix ans après son mariage, il fut appelé à la cure de Gléresse, un hameau bernois situé sur la frontière qui sépare les pays de langue allemande et de langue française. C'est dans ce modeste presbytère qu'il vécut et qu'il devait mourir. Sa paroisse ne réclamait pas une activité de tous les instants, son cœur ne le portait point aux excès de zèle ; il remplit correctement ses fonctions officielles, et le poète se chargea d'amuser le pasteur qui était en péril d'oisiveté, c'est-à-dire d'ennui. Ayant fabriqué des vers latins, qui sont purs jeux de rhétoricien habile, il se mit à composer des vers français ; la période de tâtonnements fut longue et lents furent les progrés. Ses débuts sérieux datent de 1 572 — il avait 44 ans — et c'est à peine si, en I 580, il est un versificateur passable.

^ Poésies neuchâtéloises de Biaise Hory, pasteur à Gléresse au seizième siècle^ publ. par Fréd. de Rougemont, Xeuchâtel 1841. Bévue suisse, XII, G56 et s. Biographies neuchâtéloises.

Que pouvait-il bien chanter? Sa vie était l'uniformité même : quelques visites pastorales, quelques inspections d'école, un sermon tous les dimanches, et les semaines et les mois s'envolaient d'une aile peu pressée. Les relations nouées avec deux ou trois collègues des environs lui valaient quelques moments agréables. Jl retouchait les vers de Guillaume Jaquet, pasteur de Dombresson. Il voyait Vinsler, pasteur à Bienne, un excellent humaniste. Il se lia beaucoup avec Jacomot (v. p. 367) durant le séjour de ce dernier à Neuchàtel. Et puis, sa réputation naissante aidant, on vint à lui. Le banneret Tribolet Hardy lui adresse une épître « en beaux vers écrite. » L'abbé de Bellelay l'invite à le surprendre un jour dans son couvent. La poésie, qui lui apporte ces consolations, le brouille d'autre part avec l'ami Jaquet. Dans son ménage, tout marche à souhait ; Hory perd sa femme, pour se remarier aussitôt après. Retombé dans le veuvage, il se met en quête d'une troisième compagne « selon son cœur. » Il a eu huit enfants... La vieillesse arrive, et la mort, en 1 595.

M. de Rougemont, l'éditeur d'Hory, n'a pas été tendre pour le poète de Gléresse : « Il ne nous a parlé nulle part ni des angoisses de l'âme qui, dans sa pauvreté, pleure sur son éloignement de Dieu et ses péchés, ni des vicissitudes de la vie spirituelle... Il était poète et chrétien, et ce qui fait à la fois la beauté et l'essence du christianisme est resté pour lui couvert d'un voile épais... » Cette appréciation est bien sévère. La plupart des pièces d'Hory nous le montrent extrêmement pieux, d'une piété aussi orthodoxe qu'on la peut désirer. Certes, la profondeur philosophique lui est inconnue et ce n'est pas un précurseur de Pascal que ce bourgeois paisible et rassis. Hory n'en est pas moins un chrétien, qui se résigne — facilement — devant les épreuves, qui est reconnaissant des bienfaits, qui croit aveuglément. Sa foi ne transportera pas des montagnes ; ses yeux ne chercheront pas d'horizons nouveaux. Il n'a pas le sens de l'Infini, et son idéal traîne sur tous les chemins. Prenons Hory et l'aimons tel qu'il est! Il n'est pas insignifiant. Et quand nous rencontrons, entre Farel et de Bèze, un bonhomme tout simple et tout naïf, soyons heureux de la rencontre! Nous avons assisté à des disputes, à des assauts, à des batailles. On nous ofl"re un bout de causette, au coin du feu. Asseyonsnous gaîment, et tendons l'oreille !

Les Poésies de Biaise Hory sont divisées en « chansons » et en « épîtres. » Les « chansons, » rimées souvent à la diable, célèbrent les événements, petits et grands, qui surviennent dans la famille du

poète ou dans celle de quelque ami : baptêmes, mariages, décès. Pres([ue tous les morceaux antérieurs à 1580 sont d'une déplorable faiblesse ; le vieil écolier en poésie tâtonne et ânonne. La parfaite honnêteté des sentiments n'atténue point l'impression désastreuse que l'on éprouve à lire ces pénibles et lamentables essais. Biaise Hory a le courage d'écrire ceci à propos d'un enfant né à sa « bellesœur Estienne : »

Or sus, qu'en toute joie Je loue le Seigneur, Qui tant de biens m'octroie Et est mon mainteneur.

C'est mon maintien ;

Je m'appelle Estienne, Chrétienne,

La tille (l'un chrétien.

Quel charabia ! Sa « belle-sœur » Judith ne l'a pas inspiré davantage. Les belles-sœurs ne disent rien à sa Muse. Mais je découvre une « chanson » bien étrange. Est-ce de la candeur? Est-ce seulement grotesque? Titre : Sur le trépas de feu ma très chère femme Louise Grandjean, et le mariage de Jeanne Perregaux, ma très aimée épouse. Ce titre est tout un poème. Savez-vous qu'elle est pleine d'imprévu, mais grosse de révélations sur le caractère d'Hory, cette idée de notre pasteur de glisser, dans la même pièce, une complainte sur le trépas de sa première femme et un épithalame en l'honneur de la seconde ? Évidemment, le « prêcheur » de Gléresse aima sans fureur. Il est devenu veuf; c'est fort déplaisant. Il se remarie un an après; c'est fort naturel :

Le trépas de ma dame

Me causa grand tourment.

L'ayant vu rendre l'âme,

Connus certainement,

Le monde en vérité

N'être que vanité. •

Mon cœur plaignant sans cesse

Disait passionné :

Las ! ma chère maîtresse,

Tu m'as abandonné;

Oh ! que je fusse aussi

Auprès de toi transi !

Voilà qui est bien attendrissant! Un peu de patience, et nous serons consolés. Biaise Horv avec nous :

Seigneur, par ton adresse, Mon cœur fut inspiré Choisir telle maîtresse Qu'il avait désiré.

Richement m'a rendu.

Si que j'ai peu perdu...

Viens çà, amour pudique !

Par ton ardente ardeur...

Le bon pasteur s'échauffe et, comme il n'a pas précisément le ton de l'homélie, je n'aurai pas la cruauté d'appuyer sur les écarts lyriques de ce récidiviste de l'hyménée. Si je ne soupçonnais chez le prédicant de Gléresse un fonds inépuisable d'égoïsme ingénu, je tiendrais cette pièce pour quelque fantaisie macabre. Il ne voit aucun mal à verser un pleur sur Louise, tout en pinçant le bras de Jeanne. Ce qui nous réconcilie un tantinet avec Hory, c'est les belles stances qu'il a chantées sur le trépas de Jeanne Perregaux :

En ma tristesse dolente,

Je lamente^ Tu me vois, Dieu tout-puissant, Privé de ma tourterelle ;

Je l'appelle.

Incessamment gémissant,

0 ma tant gracieusette

Brebiette, Faite selon mon dessein !

Tu buvais dedans ma tasse,

Et puis, lasse, Tu reposais en mon sein.

Lorsque moins m'y attendoie,

P'ut ma joie Tournée en plaintes et pleurs; Et tant mon malheur me fâche,

Que relâche Je ne trouve en mes douleurs...

...Certes la vie de l'homme

S'en va comme La belle fleur qui fleurit, Puis, étant du chaud hâlée,

Ou gelée De froidure, tôt périt.

Et, s'adressant à Dieu

A mes maux donne allégeance,

L'assurance De son salut et son mieux ; Plus ne l'ébranlé l'orage,

Au rivage Serein et calme des cieux!

Cet accent de mélancolique et franche poésie est vraiment émouvant. La forme même n'est point banale. Hélas! le morceau est bien longuet ; je n'en ai choisi que la fleur à votre intention.

Je ne ferai que mentionner trois pages de prose rimée sur « la mort d'Henri II, » une médiocre « complainte de la France » dirigée contre Charles IX, et r« histoire des sages du pays de Perse » qui est une réédition, en mauvais vers, du récit des mages. Il y a du souffle et presque de l'énergie dans une ode sur le trépas d'Henri III; les prêtres y sont fustigés de main de huguenot. En résumé, les « chansons » d'Hory n'apparaissent, sauf celle dont j'ai cité plusieurs strophes, que comme des passe-temps d'amateur peu doué. Une seule fois, le cœur a parlé, et nous avons eu de la poésie.

Que valent les « épîlres? » Elles ont, dans le tour, quelque chose de facile et de dégagé. Il leur arrive de ne point manquer d'esprit, et du plus vif, sinon du plus fin. Biaise Hory serait-il donc un être plus compliqué, à tout le moins plus divers, qu'il ne semble d'abord? Ce naïf peut être un moqueur; ce chrétien sait s'afl"ranchir de la charité et du style évangéliques. La machine humaine, même la plus primitive, a bien des rouages.

Je rappelle, au passage, une épître à propos de la peste qui sévit en 1 567 ; une « congratulation » très emphatique au nouveau propriétaire du Schlossberg, château voisin de Gléresse. Mais les pièces de résistance de la seconde partie de l'œuvre d'Hory ont trait aux démêlés qui s'élevèrent entre le poète et quelques rimailleurs de la contrée. Au maître d'école d'Auvernier, qui avait composé un « commencement d'invective contre la reine mère, » Biaise recommande de « fuir obscurité » et de polir ses élucubrations.

Ceci n'est encore qu'un avertissement amical. Un « rimeur présomptueux » s'étant avisé de faire l'oraison funèbre du.banneret Jean Tribolet, le pasteur de Gléresse jette toutes ses épigrammes à la tête du malheureux qui

S'efforce de voler avant qu'avoir des ailes... Viens ça, ami rimeur, qui que tu puisses être ! Il faut être apprenti avant que d'être maître...

Tu plais à quelques-uns. Sais-tu raison pourquoi ? Celui qui n'a qu'un œil entre aveugles est roi...

La poésie fut, je l'ai dit, roccasion d'une brouille entre Hory et son collègue Guillaume Jaquet, Celui-ci était du genus irrilahile vatum, qui comprend tous les poètes sans talent et quelques autres; il communiqua ses œuvres, qu'il avait le projet de publier, à son ami Biaise Hory. Le manuscrit fut retourné à Dombresson, accompagné de cette peu encourageante réponse :

Déjà Phœbé, posant le voile de son deuil,

Vingt fois nous a montré son visage vermeil

Dès que toi, me cuidant être un autre Pétrarque,

Voulus que de tes vers je fusse l'Aristarque...

Notre siècle produit un million d'esprits

Subtils, qui se riront de nous et nos écrits...

Le refrain de leur chant sera : « tout n'y vaut rien ! »

Couve donc en ton sein, honteux, je te supplie,

Ton nourrisson non mûr et non ne le publie !

Ces conseils ne se pardonnent point. Jaquet s'emporta, remercia Hory par des « rimes injurieuses. » L'infortuné Jaquet avait plus de vanité que d'inspiration. Et quoiqu'il eût beaucoup d'enfants — dixhuit ! — et qu'une nombreuse progéniture soit, à en croire la sagesse des nations, un grand élément de bonheur, il n'était pas un homme heureux. Aigri par la misère, outré du peu de cas que l'on faisait de ses vers, il écrivit de méchants couplets, qui ne nous sont point parvenus, contre 1' « Aristarque » de Gléresse. Ces couplets lui attirèrent une verte riposte :

Quelle mouche A piqué mon baudet qui si fort s'escarmoucheV...

J'ai peur d'avoir insisté trop sur les Poésies de Biaise Hory. Mais l'écrivain n'est pas à dédaigner. S'il paie son tribut au mauvais goût du siècle, si sa versification nous ramène au temps de Marot, si, dans la plupart de ses morceaux, il est lourd et diffus, il a, par-ci par-là, de la grâce et de l'émotion, et, assez souvent, du pittoresque, une langue imagée, de la verve et de l'esprit. Son œuvre est bien mêlée, quoique mince. On y trouve quelques jolies pages, qui font oublier le reste.

Il sied de ne pas refuser une petite place, parmi nos lyriques, à Simon Goulart (v. p. 355). Il est l'auteur de nombreuses pièces de vers éparpillées de droite et de gauche, entre autres, de « sonnets chrétiens. » Tout cela est plus important par la quantité que par la (jualité. On a vu qu'il a pris la peine de commenter le Grand miroir du monde de Duchêne. On a de lui, également, des « annotations sommaires et explications » sur la Semaine de Dubartas; c'est consciencieux, mais pesant et prolixe.

Il est temps de finir, — car j'étudie à part d'Aubigné lyrique. La poésie de la Suisse romande au XVI™*' siècle est plus abondante que véritablement riche. Elle est, au point de vue de la forme, bien en arrière sur la poésie française. Elle ne sait rien de plus, en prosodie, que Marot ne savait. Elle est cependant plus intéressante qu'on ne se le figure d'habitude, et, bien qu'elle soit en général plutôt un moyen de propagande qu'une manifestation littéraire, elle a donné quelques œuvres estimables, mis en relief quelques hommes distingués. Ni Malingre, ni Bienvenu, ni Chandieu, — et que dire d'Aubigné, dont les Tragiques sont un pamphlet souvent admirable? — ne doivent être tenus pour des poètes sans valeur.

Il faut mettre à part les poèmes lyriques d'AcRiPPA d'Aubigné \ Jusqu'à l'édition des Œuvres coynplèles de MM. Réaume et de Caussade, d'Aubigné poète n'était guère pour nous que l'auteur des Tragiques, On savait que des milliers de ses vers s'étaient perdus. On regrettait surtout ceux de son Printemps, qui devaient nous révéler, dans l'audacieux pamphlétaire et le hardi compagnon, un habile sertisseur de rimes amoureuses, un Ronsard moins châtié et moins gracieux, mais plus franc et plus mâle. MM. Réaume et de Caussade nous ont restitué deux volumes pour un : Le Printemps d'Aubigné en trois livres, La Création en quinze chants, sans parler de deux livres d'épigrammes et de nombre de pièces détachées qu'il est difficile de classer.

Qu'est-ce que le Printemps d'Aubigné ' ? Un long cri d'amour,

' Voir p. 269 et 323.

* Œuvres complètes, vol. III, p. 1 à 205,

joyeux ou triste, railleur ou passionné, mais d'une inspiration débordante et d'une infinie variété d'accents. C'est le souffle puissant et libre de la vingtième année qui anime cet extraordinaire poème ; l'âme et le corps sont pleins d'une sève folle qui coule, s'agite, bouillonne, deux cents pages durant :

Lecteur, pour m'excuser, qu'est-ce Que je pourrai dire ? Rien.

Si j'allègue ma jeunesse, Tu diras : Je le vois bien.

Comme on le devine, il n'y a pas dans le Printemps que de la tendresse gaie ou plaintive. Notre d'Aubigné ne peut s'enfermer dans un sujet ; son imagination et ses caprices l'emportent où il leur plaît. Ce n'est pas un génie serein et superbe, toujours égal et dont les ouvrages soient de beaux chefs-d'œuvre par l'admirable proportion de leurs diverses parties et la souveraine harmonie de l'ensemble. Ils ont quelque chose de heurté, de toufïu, de désordonné, — un air d'étonnante et de luxuriante improvisation. Digressions inutiles, fantaisies absurdes, débauches de mauvais goût, voilà les défauts du genre; les qualités en seront une facilité merveilleuse, une savoureuse originalité, une rare vigueur. D'ailleurs, il n'en saurait être différemment :

Combattu des vents et des flots, Voyant tous les jours ma mort prête, Et aboyé d'une tempête D'ennemis, d'aguets, de complots.

Me réveillant à tous propos, •

Mes pistolets dessous ma tête, L'amour me fait faire (le) poète Et les vers cherchent le repos.

Pardonne-moi, chère maîtresse.

Si mes vers sentent la détresse.

Le 'soldat, la peine et l'émoi :

Car depuis qu'en aimant je souffre, Il faut qu'ils sentent comme moi La poudre, la mèche et le soufre.

Certes, ils « sentent la poudre, » ces vers de soldat amoureux. Ils n'ont la plupart ni la beauté correcte, ni la douceur naïve, ni le charmant abandon, ni la galanterie encore décente d'un sonnet de Ron-

sard ou d'un rondel de Belleau. Si d'Aubigné soupire parfois comme le dernier des Iroubadoui's, si parfois il fait des grâces comme le plus poli des courtisans, il est en général un amant impérieux, qui entre chez sa dame par la fenêtre et en cassant les vitres :

Guerre ouverte et non point tant de subtilités : C'est aux faibles de cœur qu'il faut un avantage. Pourquoi me caches-tu le ciel de ton visage De ce traître satin, larron de tes beautés?

Tu caches tout, hormis les deux vives clartés Qui m'ont percé le cœur, ébloui le courage, Tu caches tout, hormis ce qui me fait dommage. Ces deux brigands, tyrans de tant de libertés ;

Belle, cache les rais de ta divine vue.

Du reste, si tu veux, chemine toute nue,

Que je voie ton front, et ta bouche, et ta main !

Amour, que de beautés, que de lys, que de roses ! Mais pourquoi retiens-tu tes pommettes encloses? Je t'ai montré mon cœur, au moins montre ton sein !

Il n'est point exigeant, n'est-ce pas? C'est qu'il n'est pas d'un tempérament à « n'être qu'ami » et à se « morfondre à la lune. » Ses désirs sont « d'Amour la dévorante braise. » Il sait et dit ce qu'il veut. La pudique réserve, les sages refus, ne sont pas de saison avec lui.

Je ne me suis occupé encore que de VHécatombe à Diane', une centaine de sonnets qui composent le premier livre du Printemps. Les Stances du deuxième livre sont d'une inspiration beaucoup moins personnelle et d'une lecture plus pénible. Les sonnets étaient de la poésie ; ceci me paraît n'être que de la rhétorique. D'Aubigné gémit, gourmande, tempête comme un amant mal élevé. Il ne voit que trahison, n'éprouve que désespoir, ne rêve que de mort :

Plus altière que l'air, que les cieux et les ange^, Plus cruelle que tout ce que je puis nommer, Tigres, ours et lions, serpents, monstres étranges. Tu vis en me tuant et je meurs pour aimer.

A peine quelques notes émues et fraîches dans ce concert d'âpres lamentations. En revanche, de lourdes dissertations sur l'essence de

' Diane Salviati (v. p. 272).

l'amour et d'interminables séries de métaphores sur « les rages de son feu : »

Je suis l'Etna brûlant en ma flammé profonde,

Tu es le Nil heureux qui épanches ton onde

Sur la terre qui meurt de la soif de tes eaux;

Noie les feux, mignonne, embraseurs de mon âme,

Ou me laisse brûler ton Nil dedans ma flamme,

Que je noie en tes pleurs, ou sèche en mes flambeaux.

Arrivons sans plus tarder aux Odes du troisième livre ! D'Aubigné se meut à l'aise dans ces petites pièces écrites presque toutes en vers de huit syllabes. Sans doute, il maudit toujours l'inconstance et la froideur de sa maîtresse ; il est souvent d'une grossièreté inouïe dans ses imprécations, et son vocabulaire est d'une verdeur qu'eût enviée Rabelais. Licencieux et pis que cela, il l'est en maints endroits. Mais les odes sont, par la légèreté, le brio, bien supérieures aux « stances. » Je n'ose guère en citer qu'une, d'un bout à l'autre, et encore. Elle est intitulée : Invective d'impatience d'amour :

Astres paresseux, dormez-vous?

Hâtez vos ambles, vieilles heures.

Que je ne pique vos demeures Des aiguillons de mon courroux.

Courez au secours de l'amant, Tournez le sable ou au moins l'urne.

Vous volez la nuit et le jour Quand la Mort est par vous servie ; Vous serviez à regret ma vie, N'ayant point d'ailes pour l'Amour.

Rien n'est au brave combattant Si fâcheux qu'une longue trêve, Il n'y eut jamais nuit si brève, Jamais un jour ne dura tant ! Volants impatients Amours, Phébus vous appelle en justice.

Car il dit que c'est son office D'abréger ou croître les jours.

Mais qu'est-ce qui peut retarder Des cieux la course mesurée ?

Cachez la beauté désirée.

Tout s'amuse à la regarder...

Avec la meilleure volonté du monde, je ne puis me décider à tout transcrire. Nos ancêtres avaient, en littérature, des libertés dont nous rougissons. Ils avaient même la faculté d'achever par de très édifiantes actions de grâces des poèmes fort lestes.

D'Auliigné n'a pas fini de geindre sur

Les courtes nuits et les longs jours,

qu'il entonne un alléluia dans ce ton :

Dieu des armées, ô combien à gré me sont Tes sacrés pavillons, comme le cœur me fond, Tout mon sens me tressant quand tu me fais venir De ton temple le souvenir...

Tout le d'Aubigné des jeunes années est là : un beau, rude et déterminé luron, qui mène la vie aventureuse et point austère du soldat, et se rappelle de temps à autre qu'il est au service du « Dieu des armées. »

Dans les pièces que MM. Réaume et de Caussade ont recueillies sous le titre de Poésies diverses, je pourrais signaler d'exquises élégies, de délicieuses chansons et quelques sonnets bien venus.

Parmi les Poésies religieuses, que les derniers éditeurs d'Aubigné ont trouvées dans l'édition de 1630 de ses Petites œuvres mêlées, il faut admirer des cantiques et des prières d'une élévation et d'une ferveur sans pareilles. Mais il n'est rien qui puisse être mis en parallèle avec V Hiver du sieur d'Aubigné, ou du moins avec celui des morceaux de VHiver où le poète chante sa vieillesse et la fuite des ^ désirs lascifs, » qu'il compare à des hirondelles :

Mes volages humeurs, plus stériles que belles, S'en vont, et je leur dis : vous sentez, hirondelles. S'éloigner la chaleur et le froid arriver ; Allez nicher ailleurs, pour ne fâcher, impures, Ma couche de babil et ma table d'ordures : Laissez dormir en paix la nuit de mon hiver...

Mon chef blanchit dessous les neiges entassées.

Le soleil qui me luit les échauffe glacées,

Mais ne les peut dissoudre au plus court de ces mois.

Fondez, neiges, venez dessus mon cœur descendre,

Qu'encores il ne puisse allumer de ma cendre

Du brasier, comme il fit des flammes d'autrefois...

Voici moins de plaisirs, mais voici moins de peines : Le rossignol se tait, se taisent les sirènes; Nous ne voyons cueillir ni les fruits ni les fleurs; L'espérance n'est plus bien souvent tromperesse ; L'hiver jouit de tout, bienheureuse vieillesse, La saison de l'usage et non plus des labeurs.

Mais la mort n'est pas loin; cette mort est suivie

D'un vivre sans mourir, lin d'une fausse vie,

Vie de notre vie et mort de notre mort.

Qui hait la sûreté pour aimer le naufrage,

Qui a jamais été si friand de voyage,

Que la longueur en soit plus douce que le port V

Que c'est bien là le chant paisible et résigné de celui qui a beaucoup vécu, beaucoup péché, beaucoup souffert! D'Aubigné n'évoque pas, comme dans ses mémoires, avec un petit air de vanité gasconne, ses prouesses au combat et sa franchise au conseil. Il se souvient âe<> heures folles de son Printemps, il les déplore peut-être; à coup sûr, il ne les désire plus. Il est vieux, fatigué, brisé. Il aspire à l'éternité :

Le beau jour est la fin des épaisses ténèbres, Et la vie est fin de la mort.

Laissons-le s'endormir en paix ! Bien des fautes lui seront pardonnées à lui qui a tant aimé et si vaillamment lutté pour sa foi. Il ne nous demande pas de le prendre pour un saint en même temps que pour un héros. Il se confesse en toute sincérité, et la sincérité appelle toujours l'indulgence.

Que sera la Création? lin poème de près de quatre mille vers, dans le genre et le ton de la Semaine de Dubartas, sans l'excessive recherche des néologismes, l'abus des tournures grecques et latines, l'amoncellement des épithétes étranges ou baroques, mais avec autant de pathos, aussi peu de mesure et moins de composition. La Genèse n'a pas réussi aux poètes français du XVP'® siècle. Ils peuvent s'écrier :

Divine Muse, viens répandre dessus moi Tes grâces et faveurs, et me donnes de quoi Exalter par mes vers et par ces miens cantiques De ce grand Dieu des Dieux les actes magnifiques, —

la Muse fait la sourde oreille ou n'écoute qu'en rechignant. Elle ne se prête pas volontiers à ces lourdes machines descriptives que les rimeurs inventent avec toutes les peines du monde et qui ne marchent point. A quoi bon défigurer la Bible et l'allonger? Il faut savoir la rendre plus intéressante que l'original, ou savoir la respecter. Que

' Œuvres complètes, III, 327-444.

signifient ces interminables dissertations lyriques sur « l'éternité et puissance de Dieu, » sur la « création de l'homme et dignité d'icelui ? » Prétendez-vous donc que nous lisions avec une admiration recueillie tout un chant de quatre cents vers sur « les poissons et leur naturel? » Que nous dit un autre chant, de dimensions égales, sur les « bêtes à quatre pieds et les reptiles? » Est-ce se montrer irrévérencieux que de traiter de fatras tout cet étalage de galimatias sacré? Doit-on, pour quelques alexandrins heureux, être forcé d'avaler, sans reprendre haleine, quinze chants d'une Création quelconque? Allez vous passionner pour des cocasseries de la puissance de celle-ci ! Après une énumération vraiment homérique des os du pied humain, cet impitoyable d'Aubigné poursuit :

Le reste de ces os dans le pied contenus N'ont particuliers noms, combien qu'ils soient connus. Même les doigts du pied lesquels sont cinq en somme Du membre auquel ils sont d'icelui on les nomme : Et comme l'entretien du membre soit au sang, Pour celui de la jambe une veine y descend...

Mon Dieu, c'est du pur Joseph Duchêne, et ces passages abondent, sont légion dans le pesant poème d'Agrippa d'Aubigné. Il y a des pages entières sur les « ventricules, » sur la « stnicture de Tœil, » sur le « foie, » qui,

Comme un maître d'hôtel de quelque grand'maison, Sait dispenser les biens d'icelle par raison, Et selon qu'il connaît que porte l'ordinaire, Ainsi envers le corps le foie le sait faire.

Ma patience est à bout, et celle du lecteur. Il est presque douloureux de voir un esprit aussi robuste que d'Aubigné s'égarer dans ces niaiseries et faire un cours d'anatomie, de zoologie ou de botanique — vous trouverez tout un chant sur les « fleurs, » hélas ! — sous couleur de nous raconter la Création. Moi, je préfère la Genèse, les Tragiques, et même le Printemps,

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