LIVRE IV
Genève est devenue l'àme et le cerveau du monde protestant. Les théologiens qu'elle forme ou qu'elle attire ne se comptent plus. Elle donne l'essor à un mouvement littéraire fort remarquable. Elle triomphe par la science. Presque tout l'effort intellectuel de la Réforme française part de cette petite ville qui, au début du siècle, n'était qu'une façon de bourg habité par une population ignorante, batailleuse et de moeurs faciles.
Si Neuchâtel et Lausanne rivalisent — modestement — avec elle pour la théologie et les lettres, Genève est le grand refuge des savants. Non seulement les Hotman, les Scaliger viennent y chercher un abri contre les persécutions, mais nombreux sont les érudits nés ou reçus citoyens genevois. L'Académie, fondée par Calvin en 1559, est naturellement Valma mater. C'est à elle qu'arrivent, c'est d'elle que sortent, et ces jurisconsultes, et ces humanistes qui seront à la tête du mouvement scientifique en Europe : Godefroy et Doneau d'une part, Baduel et Casaubon de l'autre côté. Il ne manquera souvent qu'une chose à tous ces savants pour être de premier ordre : un peu de liberté ou un peu d'audace. Scientia sine justitia calliditaspotius quant sapientia, disait Théodore de Bèze : sans la vertu, le savoir est habileté plutôt que sagesse. Qu'est-ce, à Genève, que cette « vertu, » sans laquelle le savoir est si peu de chose? C'est le respect absolu de l'autorité civile, Tobéissance passive à l'autorité religieuse, l'indépendance de l'esprit sacrifiée. Le catholicisme ne fut, sur ce point, pas beaucoup plus étroit que la Réforme. C'est ce que Senebier constate à propos de Simonius : « On voulait toujours subjuguer les esprits par la violence, comme on plie un arbre en le garrottant, sans penser que ce moyen n'a jamais fait que des parjures