CHAPITRE II
Lie«$ humaniNteN. — L.e^ Ëstieniie.
Renaissance des études classiques.. — I. Robert Estienne. — II. Henri Estienne : sa vie; ses travaux d'érudition; ses ouvrages français. — III. Quelques noms.
La Réforme a fait pour la restauration des études classiques autant sinon plus que la Renaissance. Ses imprimeurs et ses humanistes rivalisèrent de zèle et de science avec les grands initiateurs du retour à l'antiquité. Si l'érudition transalpine, commençant à Pétrarque et Boccace, se continuant par les Pogge, les Polilien, les Pic de
' Bévue suisse, V, 285. Zeitschrift fur schweiz/Eecht, XIII et XIV. De Montet- ' Inédit (il fut composé de 1555 à 1564) jusqu'en 1868.
la Mirandole, les Bembo, la glorieuse famille des Aide, découvre, du XI V""" au XVI'"^ siècle, les chefs-d'œuvre de la littérature grecque et latine, ou les vulgarise et les enrichit d'admirables commentaires; si rérudition germanique ne reste pas en arriére, avec des hommes delà valeur de Reuchlin et d'Érasme; si l'érudition française peut citer les noms vénérables ou fameux d'un Badius Ascensius, d'un Dolet, d'un Budé, l'érudition protestante compte, dans la seule Genève, Robert et Henri Estienne, Isaac Casaubon, Crespin, Baduel, pour ne citer que les plus illustres. La théologie emplit toutes les têtes; elle n'absorbe pas toutes les intelligences. Au surplus, les esprits d'alors sont d'une surprenante vigueur, et presque tous visent ou atteignent à l'universalité du savoir. Qu'ils soient mêlés à toutes les luttes politiques et religieuses, ou qu'ils aient le loisir de travailler paisiblement au fond de leur cabinet, les écrivains de la Réforme trouvent les uns et les autres le temps de faire le tour du monde intellectuel. Ils le font avec plus ou moins de conscience, avec plus ou moins de talent; ils le font : Calvin a été jurisconsulte, homme d'État, humaniste, pédagogue, et je ne parle ni du théologien, ni du pamphlétaire; Théodore de Béze fut tout cela, et autre chose encore.
La première place revient de droit aux membres de la famille Estienne, à ces imprimeurs et à ces humanistes qui s'égalèrent aux Aide de Venise, Rome et Bologne. Les éditions aldines — celles d'Aide Manuce du moins — se recommandent par leur perfection matérielle et littéraire, ainsi que par l'extrême modicité de leur prix; elles ont, d'autre part, mis entre les mains du public lettré presque tous les trésors de l'antiquité classique. Mais les éditions de Robert et Henri Estienne, pour être inférieures peut-être au point de vue de leur exécution, pour avoir exhumé moins de chefs-d'œuvre, sont supérieures par la science des commentaires. Les éditions aldines ne pénétraient d'ailleurs qu'assez difficilement en France, et ce sera l'immortel mérite des Estienne d'avoir propagé la passion de la lecture dans leur patrie d'origine, et d'avoir donné une singulière puissance au mouvement inauguré par les Aide.
Robert Estienne' (Robert I") naquit à Paris en 1503, ou, si l'on s'en rapporte au témoignage de son fils aîné, au mois de jan-
' Senehier, I, 345. A. Sayous, 1. c. II, 59 et s. France protestante, 2'"« éd. Bibl.
vier 1499. Son père, Henri Estienne P% issu d'une noble famille de Provence, avait fondé à Paris, vers 1502, une imprimerie qui eut plus d'un siècle et demi d'une existence glorieuse et qui, pour me servir d'une expression de M. Savons, « compte ses membres comme les races royales. » Henri Estienne I" mourut très jeune, en 1520, laissant à son fils la lourde tache de maintenir et d'accroître le bon renom de presses déjà fort estimées, bien qu'elles n'eussent encore livré que des œuvres de théologie scolastique. Robert Estienne publia d'abord, avec l'aide du second mari de sa mère, Simon de Colines, une édition latine du Nouveau Testament, d'un texte plus correct que celui des éditions que l'on possédait alors et d'un usage beaucoup plus commode. En 1526, il adopta la marque bien connue : un olivier, avec cette devise tirée de l'Épître de saint Paul aux Romains : « Noli altum sapere, sed lime (ne l'élève point par orgueil, mais crains). Cette marque fut, durant les premières années, apposée sur nombre de traités ayant un but pédagogique, ceux d'Érasme, de Mélanchton, de Mathurin Cordier, qui dit d 'Estienne, dans la préface de ses Colloques : « Robert Estienne, le plus grand ami que j'eusse. »
Le jeune imprimeur épousa, en 1528, la fille d'un collègue bien connu, Josse Badins. Perrette Badins était une personne d'excellent caractère et fort instruite. La maison d'Estienne devint une sorte d'académie, où presque tous les savants du monde ont passé. La femme de Robert présidait avec une aisance et une distinction admirables à cet intérieur, où l'on travaillait si activement et où les hommes les plus remarquables de l'époque se rencontrèrent souvent.
Nommé, en 1536, typographe royal |)our les livres latins, grecs et hébreux, Robert Estienne, qui avait déjà composé son fameux Thésaurus linguœ lalinœ (1 531 ), se consacra tout entier à l'impression ou à la réimpression de la Bible (en latin, 1540, en hébreu 1542, 1546), du Nouveau Testament (en latin, 1541, 1543, 1545, en grec, 1546), des œuvres de Virgile (1540), de Cicéron (1543, 1544), de Denys d'Halicarnasse (1546, 1547), de Dion Cassius(1548), etc. Mais ses éditions de la Bible portèrent ombrage aux docteurs de la Sorbonne. 11 avait, aux yeux de ses adversaires, commis la faute impardonnable d'utiliser ses talents et ses connais-
unio., XXIir, 270. Bibl. de Vécole de Chartes, V^ sér. I, 569, 3'"« sér. III, 169. Bulletin de Vins. nat. gen., II, 181 et s. De Montet. Tous les grands recueils biographiques.
sances de philologue à enrichir les Écritures de corrections, de notes marginales justificatives. Ne s'était-i! pas laissé aller à faire de la critique théologique, empruntant, au reste, ses annotations à des commentateurs dont la science surpassait l'orthodoxie? C'en fut assez pour susciter des colères à peine contenues par l'amitié dont François I" honorait Robert Estienne. Celui-ci eut à se défendre contre les attaques d'ennemis qui n'étaient pas d'humeur facile. Dans un livre, écrit en latin et traduit par l'auteur sous le titre : Les censures des théologiens de Paris (1 552), il protesta vivement contre les suspicions et les accusations qu'on lui ménageait peu. Mais il avait dû se réfugier à Genève après la mort du roi, son protecteur. L'exil était échu en partage à cet homme si vaillant, si droit et d'une si merveilleuse érudition. Selon ses détracteurs, ses éditions de la Bible « contenaient une doctrine pire que celle de Luther. » Était-il réellement partisan de la Réforme avant son départ pour Genève ? De maladroites persécutions firent de ce laborieux et paisible humaniste un réformé militant. Il faut lire, dans les Censures, le navrant récit de ses démêlés avec la Sorbonne, les menaces, les enquêtes, les calomnies, la fureur des ennemis, le parti-pris des juges. Robert Estienne n'est pas, bien qu'il le dise, une pauvre brebis cernée par une bande de théologiens rugissants; il a griiïes et dents, il brave, il raille, il injurie avec cette verdeur, cette âpreté de parole que nous retrouverons dans les pamphlets d'Henri Estienne. « Le vieil Amilcar pouvait, a dit M. Lenient, se flatter d'avoir préparé à Rome un Annibal. »
Ayant transporté son domicile à Genève en 1550, il fonda dans celte ville une imprimerie florissante, qui fut en quelque sorte l'imprimerie officielle du protestantisme français. Il se lia très étroitement avec Calvin. Il publia presque exclusivement les écrits de ses amis et des éditions de la Bible. Admis gratuitement à la bourgeoisie de Genève en 1556, il mourut trois ans après. On a longtemps disputé sur la probité de Robert Estienne. Sous Louis XKI, le gouvernement français réclama, comme sa propriété, les matrices de ces précieux caractères grecs dont François P' avait ordonné l'exécution et qu'Estienne emporta lorsqu'il vint s'établir à Genève. On prétendait que l'imprimeur n'avait aucun droit sur ces types, mais il a été démontré par M. Renouard et M, Didot qu'Estienne avait bel et bien disposé de choses lui appartenant en propre'.
^ Bull, de la Soc. de Vhist. du prot. franc. IV, 441.
Le nom de Robert Estienne ne périra point, grâce à son Thésaurus linguœ latinw, une œuvre extraordinaire pour le temps et qui apportait h la science philologiqne un instrument de progrés d'une valeur inappréciable. Ce lexique fut le fruit de deux années d'un opiniâtre labeur. Estienne y travaillait de jour et de nuit, sans antre secours que celui d'un ami, J. Thierry de Beauvais. Les savants, à la coopération desquels il avait fait appel, s'étaient récusés, Jugeant l'entreprise au-dessus des forces humaines. Lui, « négligeant sa personne et ses affaires, fournissant chaque jour du travail à deux presses, » ne succomba pas sous la lourde charge qu'il s'était imposée. A trente ans, en \ 53 1 , il avait fait pour l'étude du latin plus qu'aucun de ses devanciers. Et son fils ne devait pas resler en arriére; le Trésor de la langue grecque d'Henri Estienne suivit d'assez prés le Thésaurus de Robert, — de cet homme à qui, selon de Thou, « le monde chrétien doit j)lus que jamais la patrie n'a dû aux plus vaillants capitaines qui ont reculé ses frontières. »
Mais la figure d'HENRi EstieniNe' est autrement intéressante que celle de son père, pour l'histoire des lettres françaises dans notre pays. Henri Estienne (Henri II), qu'on surnommait, vers 1580, le « Pantagruel de Genève, » fut un helléniste aussi éminent que Budé, un écrivain que Rabelais eût certainement proclamé le premier de ses disciples, et l'un des défenseurs les plus vigoureux de notre langue contre l'invasion malfaisante de l'italianisme. Il semble que sa valeur littéraire n'ait pas encore été reconnue comme elle mérite de l'être, et que Ton passe trop légèrement sur celui qu'Ampère qualifiait « l'un des prosateurs les plus spirituels du XVP"^ siècle. » On a surtout vu en lui « le plus profond de nos philologues, » comme l'appelait Villemain ; on n'a pas dit assez qu'il fut l'un des plus distingués parmi les auteurs « qui dénouèrent notre langue. » Qui sait si l'écrivain n'est pas, chez lui, l'égal de l'humaniste ? En tout cas, il doit être placé au rang de ceux qui ont rendu le plus de services, sinon donné le plus de chefs-d'œuvre à notre idiome.
' Senebier, II, 357. A. Sayoïis, 1. c. II, 68 et s. Essai sur la vie et les ouvrages d'Henri Estienne, par L. Fougère, Paris, 1804. France protestante, 2"'« éd. Lenient, \. c. I, 99 et s. Bill, de Vécole des chartes, l«"« sér. I, 462, 571. Bulletin de VInst. nat. gen. IL 185 et s. De Montet. Tous les grands recueils biographiques.
Henri Estienne chassait de race. Né à Paris en 1 532, nous le trouvons, âgé de huit ans à peine, jouant dans une re|)résentation de la Médée d'Euripide. 11 avait entendu de ses camarades, plus âgés que lui, réciter les belles tirades de la tragédie grecque ; Tharmonie enchanteresse de cette poésie l'avait frappé. Il n'avait encore que de vagues notions de grec, mais séduit par cette langue mélodieuse, il demanda instamment de tenir un des rôles de la pièce. Quelques mois après, il pouvait déclamer Médée d'un bout à l'autre. Jamais intelligence plus vive, plus prime-sautiére, plus originale ne s'épanouit plus rapidement. Sous la direction de professeurs tels qu'Adrien Turnébe, il sut bientôt plus de grec qu'homme de France. Le latin, qu'il comprit dés l'enfance, — car, comme il l'a* écrit, « tout le monde dans la maison parlait latin » — n'eut, de très bonne heure, plus de mystères pour lui. Ce gamin était un philologue à quatorze ans. Mais Henri ne se jugeait pas suffisamment riche de science à posséder la langue de Pindare et d'Horace. Esprit avide de connaître, volonté ardente, tempérament ambitieux et passionné, il abordait tous les domaines, prétendait aller au fond de toutes choses. Ne s'avisa-t-il pas, entre autres, de se lancer dans l'astrologie judiciaire? Son maître d'alchimie lui conta des sornettes et les lui fit payer très cher.
Il n'avait pas quinze ans quand il vint prendre part aux travaux de son père, en qualité de correcteur. Ne croyez pas que cette besogne fût indigne de lui! Des savants l'avaient acceptée, fiers qu'ils étaient de cette espèce de stage chez un érudit aussi éminent que Robert Estienne. Il entreprit, en 1549, son premier voyage, qui devait être le prélude de tant d'autres. On l'envoyait en Italie pour achever son éducation et aussi pour découvrir quelque coin non encore exploré de l'antiquité classique. Il visita Rome, Naples, Florence, Venise, où il travailla quelque temps chez les Aide. Il consulta une foule de manuscrits et, s'il ne rapporta pas de grandes œuvres inédites, il collectionna, surtout pour le grec, d'innombrables corrections et variantes. En outre, il apprit l'italien à merveille, ce dont nous pourrions nous convaincre à la lecture de la plupart de ses ouvrages, s'il n'avait eu soin de nous en prévenir, avec une pointe de vanité qui lui est familière. J'extrais de son traité de la Précellence du langage françois les lignes suivantes : « Car à ceux qui me diront qu'il faudrait avoir mangé beaucoup du pain d'Italie, premier que pouvoir disputer si avant de son langage, et que ce serait le vrai moyen d'en avoir telle connaissance que requiert mon entreprise, je répondrai
qu'ayant donné trois ans de ma jeunesse à l'Italie, j'ai eu non moins le loisir que la commodité d'apprendre son langage. Et ajouterai une chose dont j'ai de bons témoins, que le savoir parler aussi naïvement que si j'eusse été du pays, fut ce qui me sauva la vie à Naples... »
A son retour, la situation de l'imprimerie était fort précaire. François I" avait cessé de vivre. Estienne n'en poursuit pas moins ses voyages d'exploration scientifique. Il parcourt en 1550 l'Angleterre, puis la Flandre et le Brabant, où il s'initie en quelques mois à la langue et à la littérature espagnoles, grâce à son extrême facilité et à son étonnante mémoire. Lorsqu'il revint à Paris, il trouva son père en train de s'expatrier et le suivit à Genève.
Il publia, en 1554, ses Anacrcontis Teii odœ, qu'il avait découvertes en Italie. L'édition qu'il en donna et qu'il accompagna d'une excellente traduction en vers latins, fut un succès pour le jeune humaniste ; elle exerça, du même coup, une influence salutaire sur la Pléiade. Le poète de Téos est la grâce et la gaîté, la grâce naturelle et la gaîté sincère. Il était urgent qu'une réaction se fit jour contre les préciosités et le pédantisme de l'école de Ronsard. Le « Pindare français, » ses disciples, et plus particulièrement Remy Belleau, subirent le charme de cette naïve et riante poésie.
Cet heureux début valut à Estienne une belle notoriété dans le monde des lettrés et des savants. Il n'était pas d'humeur à sommeiller sur des lauriers, même bien conquis. Son père lui ayant avancé quelque argent en I 557, et un riche banquier d'Augsbourg, Ulrich Fugger, ayant fait le reste, Henri Estienne fonda une imprimerie qu'il inaugura par la publication successive de cinq éditions grecques d'auteurs la plupart inédits. Une production aussi abondante n'était possible qu'au prix d'un labeur obstiné. « Voici, mandait-il à l'un de ses amis auquel il adressait un exemplaire de son Thucydide, voici le fruit des sueurs qu'une application opiniâtre a fait couler de mon front, au cœur de l'hiver et au milieu des sombres nuits que troublait le souffle de l'aquilon. » Ni Robert, ni Henri Estienne ne connurent le repos. Il leur fallait les vastes entreprises sous lesquelles d'autres eussent succombé.
Le 7 septembre 1559, l'année même de la mort d'Henri II et du pape Paul IV, Robert Estienne rendait le dernier soupir entre les bras de son fils. Henri avait désormais la charge d'une imprimerie, dont il semblait difficile de ne pas compromettre le renom ; il soutint la célébrité de la maison et il y ajouta. Ses éditions n'atteignent pas à la perfection typographique de celles de Robert Estienne, mais elles sont bien supérieures par leur nombre et leur importance.
L'activité surliuniaine dont il faisait preuve ne laissa pas d'être [)réjiidicial)!e à sa santé. Un malaise assez grave le détourna de ses travaux d'humaniste. Il éprouva même une sorte de dégoût pour les éludes qu'il avait tant aimées. Cependant, comme il ne pouvait chercher de distractions que dans le travail, il dirigea son esprit vers d'autres sujets. C'est à cette diversion que nous devons le premier de ses ouvrages composés en français : le Traité de la conformité du langage françois avec le grec\ L'helléniste, le fantaisiste et le patriote ont coopéré à cette œuvre, qui, à n'en consulter que le titre, est de pure philologie. La thèse d'Estienne est la suivante : Le grec est la langue des dieux, et celui des idiomes modernes qui s'en écartera le moins sera nécessairement le plus parfait ; or le français est celui qui offre le plus d'analogie avec la langue de la Grèce, donc le français occupe le premier rang. A la vérité, il n'approfondira pas. Il papillonnera gentiment autour de la question, sans jamais la serrer de très près. Il se livre à un amusement, se bat pour un paradoxe. Son traité n'est-il pas une gageure? N'est-ce pas un peu se moquer de ses contemporains que d'affirmer que le français s'éloigne davantage du latin que du grec? Toute l'histoire de notre langue ne proteste-t-elle pas contre une pareille hérésie? Oui, sans doute. Bien qu'Estienne s'en défende, bien qu'il fasse, pour rendre sa thèse à peu prés acceptable, des prodiges d'ingéniosité et des merveilles de science, il ne réussit pas à nous inspirer confiance. Nous craignons qu'il ne se joue de notre candeur. Peut-être aussi sa passion du grec l'a-t-elle dominé au point de lui suggérer que ses fantaisies philologiques étaient de la science. L'amour du grec opère d'étranges bouleversements dans la tête des savants : un Italien, Monosini (1604), un Hollandais, Reiz (1730), se sont appliqués à leur tour à établir la conformité de leurs langues nationales avec le grec. Voilà bien des prétentions exclusives l'une de l'autre î
Le Traité de la conformité comprend trois livres plus piquants assurément que solides. Celui qui roule sur les étymologies est de beaucoup le plus faible, comme il s'entend. Estienne est peu au fait des origines de notre langue. Il méconnaît l'influence décisive du latin; il soupçonne à peine celle des idiomes germaniques. Combien plus heureux il est, et plus éloquent, lorsqu'il énumère les idiotismes communs aux deux langues! Il marque, avec une rare sagacité, les analogies de syntaxe et de grammaire. Et il en trouverait bien d'au-
• In-8, Genève, 1565. Rééd. Paris, 1853, in-8.
1res « dans le vieil François, en l'éplucliant. » Les rapports signalés par Estienne sont en général plus apparents que réels. Encore une fois, son Traité est une brillante gageure, un jeu d'érudit facétieux ou enthousiaste.
Cet ouvrage a été publié un an après la mort de la première femme d'Estienne, Marguerite Pillot. Il avait passé neuf années «en la douce et heureuse com|)agnie » de cette charmante amie qu'il a longtemps pleurée et qui unissait aux talents de la ménagère une culture très remarquable. S'il la pleura, il la chanta aussi en vers attendris que nous possédons. Chanter ses douleurs, n'est-ce pas vouloir s'en consoler? En mai 1565, huit mois après l'événement fatal, Henri Estienne se remariait à Barbe de Wille, personne fort sensée, fort instruite, affable avec cela, enjouée même, — le modèle de l'épouse et de la mère. Il la perdit en 1 58 1 , répandit sur elle beaucoup de larmes, et composa beaucoup de stances désolées. Quoiqu'il fût d'humeur voyageuse, il ressentait plus que tout autre le besoin des liens de la famille. Nous le voyons contracter une nouvelle et troisième union après cinq ans de viduité. Ses trois femmes lui avaient donné quatorze enfants, qui moururent presque tous en bas âge.
Laissons l'homme un instant pour revenir à l'écrivain 1 Dans la préface de son édition latine d'Hérodote (1566), Henri Estienne s'était vivement élevé contre la tradition qui ne voyait dans l'historien grec qu'un conteur de grossières absurdités et de farces invraisemblables. Sous le prétexte qu'on se disposait à traduire sa préface, il reprit en français la même thèse dans un livre qui fit grand bruit : L'Apologie d' Hérodote'. Il entendait réfuter d'avance ses contradicteurs probables. Mais il s'y prit d'une façon qui trahit le pamphlétaire plutôt que l'humaniste. S'ingéniera-t-il à établir qu'Hérodote fut le moins crédule ou le plus consciencieux des écrivains ? Pas le moins du monde. Ou s'il s'emploie à cette périlleuse démonstration, il faut avouer que son but est moins de réhabiliter son auteur que de fustiger les contt3mporains. Voici comment il raisonne. Quoi ! s'écrie-t-il, vous accusez le bonhomme Hérodote d'avoir présenté comme vrais des récits ridicules ou monstrueux? Songez-y bien ! Ces faits que vous qualifiez de ridicules, ces événements que vous taxez de monstrueux, ne se produisent-ils pas chaque jour, sous vos yeux? Ce ((ui peut se voir de notre temps, n'a-t-il pu se passer au siècle
' Titre exact : Introduction au traité de la conformité des merceilles anciennes arec les modernes, ou Traité préparatif à V Apologie d^ Hérodote, in-8, Genève, 1566. Réimpr. avec introd. et notes par P. Ristelhuï)er, 2 vol. in-8, Paris, 1879.
d'Hérodote? Nos haines folles, nos vils désordres, nos déplorables scandales, seraient-ils faux parce qu'ils rendent un écrasant témoignage de notre perversité? Pas plus qu'Hérodote, nous ne vivons au milieu d'un peuple de saints. La corruption du monde est vieille, — et « il n'y a nul doute que si, du temps d'Hérodote, il y avait bien peu de foi entre les hommes, voire entre les frères, voire aux enfants envers leurs père et mère, moins y en avait-il du temps d'Ovide, encore moins en a eu le dernier siècle, et toutefois le nôtre en a encore beaucoup moins. » La matière est inépuisable ; Henri Estienne, qui est volontiers bavard, va s'en donner à cœur joie de frapper sur les vices de son époque.
La justice était « borgne auparavant ; elle est maintenant aveugle. » La charité était jadis « bien refroidie; » elle est « gelée » aujourd'hui. Les « pompes et les dissolutions en habits, » les « propos et gestes lascifs, » tous les travers et les hontes n'allaient autrefois « qu'à pied, et le pas seulement; » à cette heure, ils « vont en poste. » Et il en est ainsi de toutes choses mauvaises, bien que les avertissements n'aient point fait défaut, bien que la voix de Dieu ait parlé plus haut que jamais. Henri Estienne part de là pour tracer un tableau, évidemment chargé mais vivant, des turpitudes de la société et surtout de l'Église. Preuves en mains, il signale les actes de cruauté inouïe, les manifestations d'une licence effrénée dans les mœurs, la vénalité de la justice, le triomphe brutal de la force sur le droit, les larcins et les homicides impunis, toutes les iniquités et toutes les horreurs d'un siècle qui ne fut pas précisément un retour à l'âge d'or. Le clergé régulier et séculier, la papauté surtout, sont l'objet des plus violentes attaques :
Pour nombrer les vertus d'un moine, Il faut qu'il soit ord et gourmand, Paresseux, paillard, mal idoine, Fol, lourd, ivrogne et peu savant.
Estienne calomnie ou médit à tort et à travers, mais pour que sa thèse paraisse irréfutable, il s'acharne surtout à montrer que les classes les moins vertueuses sont celles qui devraient avoir le plus de vertu. Il s'appuie essentiellement sur des passages qu'il a empruntés aux prédicateurs populaires des deux derniers siècles. Et il entasse des Pélion d'anecdotes sur des Ossa de citations. Et quand il a scruté toutes les conditions, parcouru tous les degrés de l'existence humaine, il conclut que nous n'avons rien à envier aux anciens pour l'igno-
rance, la grossièreté et toutes les « méchancetés plus étranges que jamais. » Dirons-nous que cette diatribe n'est qu'une fantaisie noire de pessimiste ? Hélas ! non. Si nous. savons lire, faire un triage dans ce fouillis d'histoires authentiques et de contes bleus, d'audacieuses ou piquantes vérités, de gaies ou basses polissonneries, nous aurons une vue assez nette de la société française de la Renaissance. Nous devrons une quantité de renseignements curieux et d'aperçus originaux à l'indiscrétion d'Estienne. La verve comique, moins soutenue, moins étourdissante que celle de Rabelais, moins distinguée que celle d'Érasme, nous surprendra par sa fougue désordonnée et par sa puissante fécondité; il y a là des grivoiseries et des paradoxes à défrayer plusieurs générations de rieurs et de sceptiques.
Il ne sera pas superflu de montrer, dans V Apologie, un Henri Estienne qui veut rester bien en cour calviniste. N'est-il pas étrange de l'entendre parler ainsi : il y a, dit-il, « deux sortes de blasphémateurs, les uns sont du tout athéistes (qui s'appellent aujourd'hui déistes, malgré qu'on ait, par une figure qui se nomme antiphrase), et ceux-ci n'en disent que ce qu'ils en pensent; les autres, nonobstant des remords de conscience qu'ils sentent, veulent contrefaire les athéistes, et au lieu que quelques athéistes confessent être bien marris qu'ils ne peuvent croire qu'il y a un Dieu, ceux-ci au contraire se fâchent de ce qu'ils ne peuvent s'ôter de la fantaisie qu'il n'y en ait un... Qui ne sait que notre siècle a fait revivre un Lucain en un François Rabelais, en matière d'écrits brocardant toute sorte de religion? Qui ne sait quel contempteur et moqueur de Dieu a été Bonaventure des Périers, et quels témoignages il en a rendu par ses livres? Savons-nous pas que le but de ceux-ci et de leurs compagnons a été, en faisant semblant de ne tendre qu'à chasser la mélancolie des esprits et leur donner du passe-temps, et en s'insinuant par plusieurs risées et brocards qu'ils jettent contre l'ignorance de nos prédécesseurs (laquelle a fait qu'ils se sont laissé mener par le nez aux cagots abuseurs), venir après à jeter aussi bien des pierres en notre jardin comme on dit en commun proverbe, c'est-à-dire donner des coups de bec à la vraie religion? » Il flétrit en passant ce « méchant Lucrèce. » Il range même parmi les « blasphémateurs » Sébastien Castalion, à raison « de la façon dont il a usé à traduire la Bible, » car « on voit évidemment que cet homme s'est appliqué à chercher les mots de gueux, ou pour le moins tels qu'ils fissent amuser les lecteurs à rire, » en place de se servir « des plus graves mots et manières de parler, pour appliquer à un tel sujet. » Quelles licences,