TOME I
cet effronté Castalion ne s'est-il pas permises? Et les exemples d'abonder ! Ne le voyons-nous pas « disant rongné au lieu de circoncis? » Comme l'on partage l'indignation d'Estienne, si réservé et si prude à l'ordinaire ! Les pages consacrées aux blasphèmes des gens d'Église sont aussi vives qu'on le peut souhaiter. N'est-ce pas des dictons passés en proverbes, que : « il jure comme un prélat, » ou « il jure comme un abbé ? » Mais qu'est-ce encore, auprès des « larcins et rapines » du clergé, de son « ivrognerie, » de sa « gourmandise, » et d'autres vices énumérés par le menu, avec une extrême complaisance, dans le chapitre où Estienne fulmine contre la « lubricité » des prêtres?... Je m'arrête, et l'on m'en saura gré.
Henri Estienne n'a pas achevé son ouvrage. Comme l'indique le titre : « Traité préparatifs l'apologie d'Hérodote, » notre écrivain se proposait de continuer son pamphlet. Si nous l'en croyons, il aurait dressé tout un inventaire des analogies et des différences existant entre le monde ancien et moderne. Il a perdu courage, à mi-chemin. Pourquoi? Un clou chassait l'autre. Il avait trop de projets en tête et d'œuvres en train, pour tout mener à chef. Il jetait ses idées et ses livres au hasard de l'inspiration, imprimant d'habitude au fur et à mesure qu'il écrivait, courant volontiers d'un livre à un autre, ayant d'ailleurs la surveillance et la direction d'un grand établissement qui ne marchait pas tout seul. Et puis, ses coreligionnaires de Genève ne furent pas édifiés par V Apologie d'Hérodote, qu'on désavoua. Estienne pouvait malmener le clergé romain ; c'était péché véniel que de Bèze et ses amis avaient mille raisons d'excuser. Mais il était dangereux pour Genève et préjudiciable aux intérêts de la Réforme, de pousser la raillerie jusqu'au cynisme et l'outrage au catholicisme jusqu'au mépris de la religion. « Je prie à Dieu, » disait Estienne, qui terminait son Apologie en fin de sermon, « au nom de son fils, notre Seigneur Jésus-Christ, qu'il fasse la grâce à celle que je prends pour juge (la postérité) de ne voir tels abus autrement qu'en papier, ainsi qu'on le voit ici. » Ces subterfuges littéraires ne tranquillisaient pas le Consistoire, qui tenait pour suspect le calvinisme facétieux d'Henri Estienne. Ce n'est pas sur les bords de l'Arve et au XVP® siècle, que Chamfort eût écrit cette pensée : « La journée la plus perdue est celle où l'on n'a pas ri. » Se moquer de Rome, fort bien ; la noircir, à merveille ! Encore ne fallait-il pas abuser de la plaisanterie et avoir l'air de ne rien prendre au sérieux. Estienne avait, sur l'ordre du Conseil de Genève, dû modifier à l'aide de cartons plusieurs passages trop libres de son traité.
Est-ce pour atténuer le fâcheux effet de son Apologie, qu'il publia, en 1568, sa belle traduction latine des Psaumes de David, Psalmi Davidis aliquot, métro Anacreontico et sapphico ? Peut-être. Peutêtre aussi n'avail-il plus le cœur à la gaîté. L'Europe traversait une période agitée ; une concurrence avide et déloyale compromettait le succès des efforts d'Estienne; l'ère de ses embarras financiers commençait.
La gêne, la gêne hideuse frappe à la porte.
Malgré tout, Estienne ne se décourage pas. Au contraire, l'adversité est pour lui ce que la terre était pour Anthée ; il y puise des forces nouvelles. De ces années qui marquent le déclin de la prospérité matérielle de sa maison, date le plus considérable de ses travaux, un phénomène de patience et de science : le Thésaurus linguœ grœcœ\ 11 avait compté sur cette publication magistrale pour réparer les brèches faites à sa fortune. La malechance le poursuivait. Un de ses correcteurs, nommé Scapula, qui était chargé de revoir les épreuves, profita de cette mission de confiance pour préparer un Abrégé qui compromit la vente du Thésaurus, La ruine fut le prix des fatigues et des sacrifices qu'Estienne s'était imposés. Le Thésaurus n'en est pas moins le chef-d'œuvre de l'érudition au XVP^ siècle et n'en fait pas moins de son auteur le premier helléniste du temps. Ce vaste répertoire de la langue et de la littérature grecques devint le vade mecum des savants d'alors ; il est encore apprécié par les philologues d'aujourd'hui.
Avant de m'occuper de la vieillesse d'Henri Estienne et de deux traités qui sont d'une importance majeure pour l'histoire du français, J'ai à mentionner deux écrits satiriques, l'un qu'on attribue au grand imprimeur et qui n'est pas de lui, l'autre qui me paraît lui appartenir et qu'on a réédité sous le nom de Béroalde de Verville. Le premier de ces écrits, un libelle vigoureux où la politique tient plus de place que la religion, n'est autre que le Discours merveilleux de la vie, actions et déportements de Catherine de Médicis, Roine Mère. L'auteur « désire prévenir la finale ruine que de longtemps elle (la reine) brasse contre tous les gens de bien de ce Royaume, lesquels elle n'accuse en son cœur que d'innocence, ne hait que pour leur vertu, ne poursuit à mort que pour l'intérêt qu'ils ont du bien public. » Mais ni le ton, ni le style de cette diatribe ne rappellent Henri Estienne. Tandis que l'écrivain de V Apologie d'Hérodote s'at-
' In-fol., 5 vol. Genève, 1572. La maison Didot l'a réédité naguère, en 6 vol.
tache aux côtés plaisants de l'histoire, celui du Discours merveilleux . n'en aperçoit que les faces tragiques. Tandis que l'un s'amuse aux anecdotes, houspille le clergé, fait du zèle calviniste, l'autre reproche avant tout à Catherine de n'avoir eu qu'un but : l'anéantissement de la noblesse française. Or la noblesse française était fort indifférente à Estienne, qui n'avait, par surcroît, aucun intérêt à s'en prendre à la reine mère. Il est vraisemblable en outre qu'Henri III ne se serait pas empressé, dés son arrivée au trône, d'attirer Estienne à sa cour et ne lui aurait pas témoigné tant de sympathie, s'il avait soupçonné l'illustre écrivain d'être pour quelque chose dans le Discours merveilleux.
C'est vers 1580 que parut le second des écrits satiriques dont j'ai parlé : Le Moyen de parvenir ' . La plus ancienne édition que Ton cite de ce livre étrange ne porte pas de date, mais a été publiée vers 1610. La mention « revu et corrigé par l'auteur » qui figure sur le titre indique nécessairement une édition antérieure, que diverses raisons nous engageront à faire remonter au moins à l'an 1580. D'excellents juges, Charles Nodier, E.-H. Gaullieur et d'autres, ont eu le pressentiment que le Moyeji de parvenir était de la même plume que V Apologie d'Hérodote. Dans ses Études sur la typographie genevoise, Gaullieur soulevait la question, sans toutefois la résoudre : « Il serait fort intéressant, disait-il, de débattre si le Moyen de parvenir, ce recueil si singulier de contes de toutes les espèces, dans lesquels il est fait des allusions continuelles à Genève, à ses rues, à ses environs, à ses ministres et à ses habitants, ne doit pas être attribué à Henri Estienne. » Mais l'opinion générale, qui ne renonce pas aisément aux erreurs traditionnelles, mais deux des derniers éditeurs du Moyen, MM. Paul Lacroix et Prosper Blanchemin, ont fait au mauvais poète Béroalde de Verville, honneur de cet ouvrage qui, pour plus que rabelaisien par la matière, est d'une autre langue que le style lourd et difïus de l'inoffensif Béroalde '. Il y avait une
^ Le Moyen de parvenir, œuvre contenant la raison de ce qui a été, est et sera, avec démonstrations certaines et accessoires selon la rencontre des effets de la vertu. L'édition de 1578 (?) est perdue. On a réimprimé plusieurs fois cet ouvrage et sous divers titres : Salmigondis ou Manège du genre humain, petit in-12, Lyon, 1698; Coupe-cul de la Mélancolie ou Vénus en belle humeur, petit in-12, Parme, 1698. Paul Lacroix en a donné, sous le nom de Béroalde, une édition critique en 1841 ; de même, Prosper Blanchemin (2 vol. petit in-8, Paris, 1870). — Le Moyen de parvenir etc. étude littéraire par J.-D. Blavignac, in-12, Genève, 1872.
^ Si, d'ailleurs, la langue du Moyen est mauvaise par endroits, c'est que Béroalde a remanié l'édition de 1610 et gâté l'original.
recherche de paternité littéraire singulièrement tentante à entreprendre. M. J.-D. Blavignac, le savant archéologue genevois, n'a pas reculé devant les difficultés de la tache. Il prouva sans trop de peine qu'il était absolument impossible que Béroalde de Verville fût l'auteur du Moyen. Ne suffirait-il pas de comparer le Moyen avec les œuvres de Béroalde pour se persuader que l'on avait commis une grosse méprise? L'argumentation de M. Lacroix était, malgré son ingéniosité, si embarrassée, et, quand on y regardait de prés, si peu solide, qu'elle ne réussissait pas à convaincre les moins sceptiques. Mais à conclure en faveur d'Henri Estienne, parce qu-e l'on décide contre Béroalde, il y a un pas qui veut être franchi avec quelques précautions. M. Lacroix avait cru réfuter les conjectures de Nodier, reprises et vigoureusement appuyées par M. Blavignac. Selon lui, Henri Estienne était étranger au Moyen, pour plusieurs motifs. D'abord, Estienne, protestant déclaré, n'eût pas ridiculisé si impitoyablement les ministres du culte qu'il professait; mais M. Lacroix oublie qu'Henri était le moins ferme et le plus railleur des calvinistes, qu'il a été excommunié et mis en prison par le Consistoire de Genève. Le caractère obscène du pamphlet, poursuit M. Lacroix, n'aurait rien de commun avec la manière habituelle du grand humaniste ; mais ï Apologie d'Hérodote est-elle d'un genre moins licencieux? Enfin — je néglige les petites objections — le Moyen de parvenir relaterait des faits postérieurs à la mort d'Henri Estienne ; mais cette circonstance importe peu, car la plus ancienne édition que nous possédions est une édition remaniée, ainsi que je l'ai^dit en note. En revanche, la connaissance très exacte que l'écrivain du Moyen devait avoir de la topographie, de la vie sociale, du patois même de Genève, maintes particularités du style, certains détails sur lesquels je ne puis m'étendre, au cours de cette rapide démonstration, établissent irréfragablement, à mon sens, qu'Estienne a composé le Moyen.
Il est temps de s'occuper du Moyen lui-même. Depuis longtemps, Henri Estienne était mal vu par le Consistoire de Genève; il avait l'esprit tourné au sarcasme ; il critiquait à tort et à travers, les gens d'Église comme les autres; il était aussi un protestant peu fervent. Son Apologie d'Hérodote avait failli soulever un conllit. Les Deux dialogues — dont je parlerai tout à l'heure — lui avaient, bien qu'anodins, valu une condamnation. Dans le courant du mois de mai 1580, cet « homme profane et du tout incorrigible » est bel et bien excommunié et incarcéré. De quoi l'accusait-on ? D'avoir manqué à M. de Bèze, et surtout d'avoir « imprimé un livre plein de choses scandaleu-
ses. » Dans un précédent procès-verbal du Consistoire (1 2 mai 1 580), on lui re|)rochait vertement « plusieurs livres scandaleux et hors d'édification, » on l'exhortait à ne plus « s'adonner à imprimer de telles folies. » Le Moyen de parvenir ne serait-il pas ce « livre plein de choses scandaleuses, » où Théodore de Béze est fort mahuené et où le calvinisme genevois est ridiculisé sans pitié? Ne serait-il pas singulier que les Deux dialogues, si peu compromettants, eussent fait tant de tapage, quand on avait fini par fermer les yeux sur V Apologie ?
Le Moyen de parvenir aurait amusé Rabelais, s'il eût déplu à Calvin, qui détestait les gens « s'insinuant par petits brocards et farceries » et dont la « fin est néanmoins d'abolir toute révérence de Dieu. » Le joyeux curé de Meudon eût salué un disciple dans l'écrivain un peu prolixe, mais alerte et spirituel, qui riait si fort et raillait si bien. Non que le Moyen soit un chef-d'œuvre. La conception du livre n'est rien moins que géniale. Imaginez une réunion, où trois cent quatre-vingt-six interlocuteurs prennent la parole. Tout ce monde a été convoqué par dame Sagesse chez le Bonhomme, qui représente le peuple ; la séance est présidée par Bonne-Intention. On discute et l'on raconte; c'est là toute l'intrigue; mais la sauce fait avaler le morceau. Les personnages qui entrent en scène sont, la plupart, des contemporains dont l'auteur a dû taire les noms ou qu'il afïuble de pseudonymes. Les sujets de leurs discours sont légion. Tout ce déploiement de plaisante érudition, d'anecdotes facétieuses ou grotesques, de satire violente ou seulement bouffonne, tout cela tend à établir qu'à Rome ou à Genève, qu'en terre catholique ou protestante, l'humanité était une assez vilaine collection d'individus vers la fin du XVI"'^ siècle. On dirait une Apologie d'Hérodote, amplifiée et moins amére. « Avez-voiis envie de parvenir? Lisez ce volume, de son vrai biais. Il est fait comme ces peintures qui montrent d'un et puis d'un autre... Je joue au colin-maillard; je prends ce que je trouve. » Certes, l'auteur « prend ce qu'il trouve, » mais, bien qu'il n'existe aucune cohésion apparente entre les diverses parties du livre, la tendance générale n'est point douteuse : le monde est mauvais, et les prêtres se garderont bien de le rendre meilleur. On ne me demandera pas de suivre pas à pas les trois cent quatre-vingt-six discoureurs du Moyen. Je leur emprunterai quelques récits, quelques réflexions caractéristiques.
Commençons par une historiette, qui nous familiarisera tout de suite avec le ton adopté par Estienne. Voici l'aventure, délicieusement écrite, d'un ministre neuchâtelois, révoqué pour cause d'adultère et devenu marchand forain :
« iM. Jacques de la Tour (le ci-devant ministre) se trouva à la foire de Fontenay avec beaucoup de marchandises et, entre autres, grande quantité de lanternes. Nous y fûmes avec bonne et joyeuse troupe de gentilshommes du pays. Me promenant, j'aperçus le marchand, et le considérai fort, pour ce qu'il m'était avis que je l'avais vu autre part. Je le dis aux autres, qui de même en pensaient comme moi. Ainsi que nous doutions, et le trouvions de bonne façon pour un lanternier, et que déjà nous nous étions entredit qu'il ressemblait à un ministre déposé, il s'aperçut que nous le regardions. Alors s'approchant, Le Fouilloux lui demanda : — Mon maître, mon ami, n'êtes-vous pas parent de ce ministre qui fut déposé à l'autre synode ? — Adoncques, sans s'émouvoir, il dit : — C'est moi qui suis celui que vous dites. — Et pourquoi et comment est-il advenu qu'aujourd'hui vous êtes marchand de lanternes? — Oh ! Oh ! dit-il, et pourquoi non ? Je vous les ai autrefois prêchées, maintenant je les vends. » N'est-ce pas joliment tourné, avec autant de gaîté que d'esprit ? Le Moyen abonde en passages pleins de malice. Le fiel n'y coule que par-ci par-là. Henri Estienne a donné cours à sa verve moqueuse. Il est, dans ce livre singulier, un Boccace un peu lourd, un Rabelais un peu débraillé. La question d'art lui est assez indifférente. Il extravague, éparpillant bons mots et lestes anecdotes. A-t-il enseigné « le moyen de parvenir? » J'en doute fort. Le lecteur lui devra plus de belle humeur que d'utiles leçons. Son Moyen est bien mêlé pour ressembler, même de loin, à un traité. Cependant, ses boutades irrévérencieuses à l'adresse du clergé catholique et protestant, ses traits lancés d'une main sûre aux têtes de partis, son scepticisme universel, feront plus de tort aux opinions consacrées, aux hommes en vue, que la plus éloquente des démonstrations. Il aura de son siècle cette opinion qu'un personnage de Molière avait de lui-même :
Tout le monde me prend pour un homme de bien, Mais la vérité pure est que je ne vaux rien.
Les « prêcheurs » récoltent tout particulièrement ses lazzis. Il ne cesse de leur donner chiquenaudes et coups de poing. Ce n'est pas là le fait d'un cœur compatissant, ni même d'un esprit équitable. Elle était rude, la vie, pour la plupart de ces ministres qui avaient souffert la persécution et côtoyé le martyre. Il y a de l'injustice à ne relever que leurs travers, à n'appuyer que sur les vices de quelques-uns. L'œuvre de régénération morale entreprise par la Réforme n'est-elle donc rien ? Ne s'est-on pas rapproché du but, si on ne l'a pas atteint?
Je reprends mes citations. Ce bout de sermon, placé dans la bouche d'un prédicateur de Strasbourg, n'est-il pas exquis de méchanceté :
« Quand vous dansez, il semble que vous voulez jeter votre tête aux cieux et vos jambes au diable ; dansez modestement. Quand vous buvez, vous gargouillez comme pourceaux ; hé ! pauvres gens, enivrez-vous, mais que ce soit sobrement ; jurez pieusement ; maudissez flatteusement ; battez mignardement, et paillardez chastement; donnez-vous au diable avec honneur, et réjouissez-vous de tous sujets, sans en abuser. » Ce fragment est drôle, mais la plaisanterie est bien gratuite, car les calvinistes n'avaient en général pas l'habitude des compromis avec les mœurs. On les reprendrait plutôt sur l'excès de leur zèle et de leurs exigences. N'est-ce pas, en effet, ce qui ressort d'un autre passage du Moyen ? « Les habitants de Versoix, rapporte l'auteur, avaient un ministre qui sans cesse leur reprochait leur ignorance et indécence de mœurs ; et si souvent leur tint ces propos, qu'il leur devint fâcheux ; tellement que, la Visitation étant, ils demandèrent un autre pasteur et ce, avec grande insistance, disant que celui-là leur était insupportable. ^>
Plaçons, en regard d'un sermon protestant, le sermon du curé du Besançois : « Je vous prêcherai aujourd'hui, mais nous n'en avons pas le loisir. Toutefois, je vous dirai un bout de sermon, que nous diviserons en trois parties. La première, je l'entends et vous ne l'entendez pas. La seconde, vous l'entendez et je ne l'entends pas. La troisième, ni vous ni moi ne l'entendons. La première, que j'entends et que vous n'entendez pas, c'est que vous fassiez rebâtir le presbytère. La seconde que vous entendez et que je n'entends pas, c'est que vous entendez que je chasse ma chambrière, et je ne l'entends pas. La troisième, c'est que ni vous ni moi n'entendons l'Evangile d'aujourd'hui (c'est-à-dire le texte du jour) ; par quoi, n'en disons mot. Adieu ! »
Il sera peut-être intéressant de voir comment le prince des « prêcheurs, » Théodore de Béze, s'excuse, au dire d'Estienne, d'avoir publié ses fameux Juvenilia ; nous pourrons ensuite fermer le volume. L'écrivain du Moyen de parvenir adjoint à de Béze, Aenéas Sylvius qui avait, lui aussi, quelques poésies légères sur la conscience. Sylvius confesse, en termes fort dégagés, qu'il était un franc luron « et relevé de gentillesse » quand il commit ses « galanteries, » qu'il condamne au reste et désavoue. « Et moi, dit de Béze, je n'ai que faire de m'en excuser, je suis gentilhomme, à ce que je dis, et comme
je l'ai toujours témoigné quand les notaires m'ont demandé ou écrit mes qualités. Eh bien ! j'ai été galant en jeunesse... mais depuis que je fus réformé, je retranchai toutes mes foliettes joyeuses, et tout ainsi qu'un bienheureux Josué, je fis une belle circoncision de mes œuvres juvéniles faites à la catholique. » Ceci est une allusion à l'édition expurgée desJuvenilia,
Nous nous garderons bien de prendre au sérieux le Moyen de parvenir, M. Blavignac s'abuse quand il y trouve « un tableau, peut-être un peu chargé, du milieu moral de la Genève réformée pendant la période où le calvinisme était arrivé au paroxysme de sa puissance et de son influence. » C'est bien plutôt un recueil de farces et un écrit de polémiste peu scrupuleux. Quelle est la part de la vérité dans cette longue satire? Elle est assez mince. Il n'est pas une page qui ne doive être acceptée sous bénéfice d'inventaire. Les panégyristes et les ennemis de la Réforme ont été aveuglés j)ar un parti-pris d'admiration ou de dénigrement. Mais l'enthousiasme a toujours moins menti que la haine. La calomnie a des ressources extraordinaires, dont rien n'approche. Pour moi, je regarde le Moyen de parvenir comme un monument curieux., non point de l'histoire, mais de la littérature au temps de la Réforme. Je suis rebuté par une fatigante prolixité, par de grosses négligences de style, par l'invasion de provincialismes disgracieux, par une profusion d'anecdotes grivoises, par la rage de médisance. Après trois cents pages, je m'arrête, je crie grâce... Et pourtant, je rouvre le livre, j'arrive à la fin, un peu mécontent de moi, un brin honteux de goûter cette débauche de raillerie, mais persuadé que j'ai vécu en la compagnie d'un robuste écrivain, qui a de l'imagination, de l'esprit, de l'adresse, s'il lui manque la distinction et la mesure. La connaissance du Moyen de parvenir e?>i, à coup sûr, indispensable à tous ceux qui désireront faire une étude approfondie des lettres et des mœurs pendant la seconde moitié du XVr^ siècle. Elle ne nuira point, elle n'a pas nui à ceux qui voudront tirer ou qui ont extrait du Moyen de folles saillies, de joyeux contés que l'on nous donnera ou que l'on- nous a présentés déjà comme inédits. Le Moyen de parvenir est une sorte de Cymbalum Mundi, écrit par un des Périers moins subtil et moins serré.
J'ai suivi jusqu'ici l'ordre chronologique dans mon examen des œuvres françaises d'Henri Estienne. Je n'ai pas de raison de procéder autrement, puisque aussi bien les traités qu'il me reste k parcourir se rattachent tous au même objet. Estienne va nous apparaître comme l'un des plus habiles défenseurs de notre langue contre les
influences étrangères, et l'un de ses plus éloquents et de ses plus savants apologistes. Les deux ouvrages qu'il publiera coup sur coup composeront, avec la Conformité, un tableau, sinon complet du moins très riche, des origines, des transformations et des beautés du français. Le premier en date est intitulé : Deux dialogues du nouveau lajigage françois italianizé\ Estienne accuse violemment l'Italie, qui infectait la France de son mauvais goût. Il était loin, le temps où Joachim du Bellay s'écriait joyeusement : « Sonne-moi ces beaux sonnets, non moins docte que plaisante invention italienne! » Un quart de siècle s'était écoulé à peine, et le génie français risquait d'immoler ses grandes qualités de franchise, de clarté, de vigueur, aux « singularités courtisanesques » des favoris de la reine-mère et d'Henri III. Au lieu de la langue alerte et nerveuse de Rabelais, on ne parlait à la cour qu'un jargon italianisé, aux tours prétentieux, au vocabulaire ridicule. Il était de bon ton de montrer que l'on avait guerroyé au delà des Alpes, et l'on n'imaginait rien de mieux, pour établir sa supériorité, que d'employer une façon d'idiome transalpin absolument burlesque. L'amour-propre national devait se révolter devant cette ingérence corruptrice de l'étranger dans ce qu'un peuple a de plus cher : sa langue et ses mœurs. Henri Estienne rédigea la protestation spirituelle de la France contre le sot engouement du jour. Et avec quelle énergie, et avec quel bon sens, et avec quelle malice, nous le verrons tout à l'heure.
Dans ses Dialogues, il met en scène deux interlocuteurs, Celtophile, l'ami du français, Philausone, le courtisan épris des « nouveautés. » Au cours du second entretien, surgira un autre personnage, Philalithie, qui remplira le rôle d'arbitre et naturellement condamnera les fantaisies de Philausone.
Celtophile converse en vieux français de France; l'autre lui répond en un si étrange langage, que l'on finit par ne plus se comprendre. Voyez !
« Celtophile : Bonjour, Monsieur Philausone, je suis fort joyeux de cette rencontre, car j'avais délibéré de vous aller prier d'un plaisir. Philausone : Bonjour à votre seigneurie. Monsieur Celtophile. Puisqu'elle s'allègre tant de m'avoir rencontré, je jouirai d'une allégresse réciproque de m'être imbattu en ce lieu ; mais il plaira à votre seigneurie piller patience, si je lui dis qu'elle a usé en mon droit d'une façon de langage qui n'a point bon garbe. Celtophile : Et la vôtre
» In-8, 1578.
aussi prendra patience, si je lui dis que je n'entends point son jargon (|uand elle me parle de bon garbe. Philausone : Aimeriez-vous mieux (|ue je vous dise : bon galbe ? car le vulgaire des courtisans parle ainsi; mais vous qui avez si longtemps demeuré à Venise... vous savez que ce mot : garbo, se dit de ce qui a bonne grâce. » Et cela continue, Philausone abusant des vocables de contrebande : strade, pour rue, paU, pour dîner, forestier, pour étranger, gojfe, pour lourd, etc., tant et si bien que Celtophile, stupéfait et indigné, ripostera : « Pouvez-vous bien vous garder de rire quand oyez ces gentilshommes barbarisant si vilainement, lorsqu'ils pensent mieux pindariser? » Sans doute, Celtophile a raison. Peut-être est-il trop conservateur. Les langues ne sont pas condamnées à l'immobilité. Pourquoi ne prendraient-elles pas leur bien où elles le trouvent? Si la verte satire d'Estienne fut heureuse, en somme, elle aurait pu faire quelque mal en retranchant du français d'alors nombre de termes et de locutions qui sont arrivées gaillardement jusqu'à nous. Forfanterie, 'poltron, bouffon, charlatan, et maintes expressions que M. Sayous a relevées, ne défigurent pas notre langue, bien qu'elles nous viennent d'Italie. Il faut dire qu'Estienne ne se pique pas d'intransigeance ; il accueillera, par exemple, charlatan et bouffon, — puisqu'il convient de prendre le mot au peuple qui a la chose.
A côté des discussions philologiques de Celtophile et de Philausone, Estienne, qui est passé maître en l'art des digressions aimables, suit l'invasion. italienne dans le domaine de la mode, des usages, et il marque les nouveautés saugrenues, les bizarreries grotesques. Tout cela est semé de détails piquants, d'anecdotes amusantes, de comparaisons originales. Il y aura un passage sur les « athéistes, » ici ; là, une grosse plaisanterie sur les courtisans qui ressemblent aux porcs, « parce que les uns et les autres sont vêtus de soie. » De cette œuvre d'apparence légère, se dégage une forte leçon, qui a profité. Notre idiome était menacé d'une pléthore d'italianisme. Estienne l'en a guéri, moins qu'il ne l'eût désiré, mais suffisamment à notre goût. Grâce à lui, l'Italie nous a fait une visite de bonne amitié et laissé quehjues précieux cadeaux ; nous préférons, chez nous, les hôtes aux concjuérants. Mais qui sait si nous n'eussions pas été conquis, à défaut de ces francs esprits gaulois qui, devançant ou suivant Henri Estienne, ont dénoncé et conjuré le péril?
L'auteur des Dialogues ne crut pas avoir fait assez pour le salut du français. Il s'était, vers la fin de son livre, engagé à « montrer que l'excellence de notre langage est si grande, qu'il doit, non pas
seulement n'être point postposé à l'italien, mais lui être préféré, n'en déplaise à toute l'Italie. » Estienne tint parole l'année suivante, en nous donnant son chef-d'œuvre : Im Précellence du language françois\ Les Dialogues avaient reçu l'approbation royale. C'était le meilleur des encouragements, et le vaillant champion du « langage françois » conçut immédiatement le plan d'un vaste traité, dont sa Précellence ne devait être que l'introduction. Hélas 1 le pauvre Estienne formait bien des projets, qu'il ne put jamais exécuter qu'à moitié. Son Thésaurus l'avait ruiné ou à peu prés; son imprimerie lui demandait beaucoup de son temps; il allait inaugurer l'interminable série de ces interminables voyages d'affaires, dans lesquels son gendre, Isaac Casaubon, nous le montre « errant à travers toute l'Allemagne, sans pouvoir se fixer nulle part, toujours aspirant au repos, et toujours incapable de le supporter. » Son activité se disperse; son caractère s'aigrit; les difficultés de toute sorte l'assaillent. Avant de nous arrêter à la fin lamentable de cette glorieuse existence, parcourons encore ce livre de la Précellence qui, pour n'être qu'une ébauche, est une ébauche d'Henri Estienne, c'est-à-dire quelque chose de solide et de lumineux!
La thèse des Dialogues est reprise dans une forme plus dogmatique, mais non moins attachante. Estienne combat l'italianisme, il exalte le génie et surtout l'idiome national. Il n'ignore point que « notre langage a deux compétiteurs, l'italien et l'espagnol. » Cependant il ne se met en campagne que contre le premier ; du second, il fait peu de cas, vu qu'il « l'estime être beaucoup inférieur. » La Précellence est dédiée au roi.
Que l'on coupe et détruise, s'écrie Estienne, les plantes parasites qui s'enroulent autour de cet arbre vigoureux et sain, qui est la langue nationale! Que l'on se garde de corrompre un idiome « excellent entre les excellents! » Arriére les désastreuses imitations de l'Espagne et de l'Italie! Parlons français! Estienne avait, dans ses Dialogues, manié l'arme du ridicule avec un rare bonheur. Sans renoncer à cette arme, il appela la science à son secours. Il résoudra par a -)- b, mais avec plus de sel que ne le ferait un mathématicien, le problème suivant : « à savoir lequel des deux (du français et de l'italien) est le plus grave, lequel est le plus gentil et de meilleure grâce, lequel est le plus riche. » Or, Estienne est de force à prouver tout ce qu'il lui plaira, et, la thèse s'y prêtant, il établira, comme en se
^ In-8, Paris, 1572. Rééd. par M. L. Feugère, in-12, Paris, 1850.
jouant, la « précellence » de sa langue. Pour justifier le français du reproche qu'il manque de « gravité, » notre philologue ne sera pas en souci. Les exemples foisonnent sous sa plume. Mots, locutions, syntaxe, prononciation, tout dans le français est ensemble plus concis et plus viril. Il compare la prose et les vers de l'un et de l'autre idiome. Toujours il réussit à se persuader, sinon à persuader le lecteur, que le français est aussi « nerveux » que l'italien est mol, que celui-là est aussi bref que celui-ci est verbeux. Je laisse de coté la question de la « gravité » de notre langue; c'est la partie faible du Hvre, et celle d'ailleurs qui est le moins développée.
« Venant à la gentillesse et bonne grâce, avertirai les lecteurs qu'en ceci, ils se donnent bien garde de l'apparence pour fonder quelque jugement en icelle. Car ceux que j'ai à combattre mettront incontinent en avant, que toutes les terminaisons de leurs mots sont en voyelles et diront (ce qui semble vrai de prime face) qu'elles ont plus de gentillesse que les nôtres, dont une partie est en consonnantes. Mais je répondrai que si la gentillesse du langage doit être mesurée (comme il est certain qu'elle doit) par le contentement et la délectation de l'oreille délicate, ils se trouveront bien loin de leur compte, vu qu'il n'y a chose où la variété soit plus requise qu'en ce qui doit donner plaisir à ce sentiment. Or je les prierai de me dire si cinq terminaisons (comme il n'y a que cinq voyelles) retournant tout à coup l'une après l'autre, au lieu de nous donner ce plaisir, ne nous doivent pas ennuyer, comme ce que le latin appelle crambe repetita (chou réchauffé, redite fastidieuse). » D'abord nos rimes sont infiniment plus variées que les leurs ; quant à la prose, l'oreille est « bien à plaindre, » lorsqu'on <^ lui fait ouïr un grand nombre de paroles d'un même son étant bien prés l'une de l'autre, » et « ce lui est bien le grand hélas, » lorsqu'elle « est assaillie d'une suite de trente ou quarante mots qui sont ainsi semblables. » Estienne ajoute : « S'ils font semblant de n'entendre ce que je veux dire, voici de quoi : Signor mio, io dico da vero ch'io non ho dismentigato et mai non dismentigaro Vohligo... » Suit une longue phrase italienne, où la même voyelle est répétée cent fois. De « quelle patience faut-il que soient armées les pauvres oreilles tant martelées par la répétition d'une même lettre? » En français, nous dirions « avec une grande variété de terminaisons : Monsieur, je vous assure que je n'ai oublié et n'oublierai jamais l'obligation... » Et ceci ne « donne point de peine aux oreilles. » Au reste, « quand ces messieurs nous ont bien soûlés de leurs o, ils ont moyen de nous faire aussi grande largesse de leurs a. »
Passant à un autre ordre d'idées, Henri Estienne écrit : « J'alléguerai que la nôtre (notre langue) n'a rien qui rende sa prononciation déplaisante aux oreilles ; de quoi la leur ne saurait se vanter. » Là-dessus, une avalanche d'exemples ; il est avéré désormais que la prononciation italienne est « dépravée. /> Et nos diminutifs, quelle grâce exquise n'ont-ils pas? Où les Italiens prendraient-ils ces « petites mignardises ? » Qu'auraient-ils à mettre en parallèle avec ces vers de Remy Belleau :
Le gentil rossignolet, Doucelet...
et avec tant d'autres mignons chefs-d'œuvre de la Pléiade ? Enfin, Estienne insiste à nouveau sur un autre avantage du français, « un don sans lequel toutes sortes de bonnes grâces ont peu de grâce, c'est le don de la brièveté. » Nombre de ses preuves sont contestables, maints arguments n'ont pas toute la solidité désirable. Le plaidoyer est étincelant de verve, étonnant d'érudition.
L'inventaire des richesses du français sera dressé par un homme habile, qui n'oubliera rien. Aussi la troisième partie de la Précellence sera-t-elle la plus étendue ; elle accaparera les deux tiers de l'ouvrage. « Riche, dit Estienne, n'est pas qui n'a que ce qui lui est nécessaire, mais faut qu'il ait aussi des choses dont il n'a point besoin et desquelles il pourrait bien se passer. » Or le français a le nécessaire, « à rechange, » et le superflu. Une nouvelle avalanche d'exemples vient confirmer cette proposition. Il serait curieux d'étudier dans le détail cette copieuse dissertation, qui est proprement une histoire, plus encore qu'un inventaire, des trésors de notre langue. Je préfère ne pas traiter la question à l'effleurer. En résumé, le français possède un vocabulaire extrêmement varié, il pourra l'augmenter à souhait, il est fait pour tout exprimer et de cent manières, il se prête merveilleusement à former des proverbes, il aura des vers métriques quand on voudra. Que n'est-il pas, ce français « excellent par-dessus les excellents ? »
Estienne se plaît, dans sa Précellence, à faire grand état de nos innombrables proverbes, sentences ou maximes. Il a écrit, sur cette matière, le début d'un traité spécial : Les prémices ou le /*'*'* livre des proverbes épigrammatisez ou des épigrammes proverbialisez et rangez en lieux communs (1594). Pour composer cette œuvre, Estienne a surtout puisé dans nos vieux romans, qu'il connaissait mieux qu'homme de France. Mais son livre, rédigé en grande hâte, se distingue par l'abondance plus que par le choix.
Tant de travail, de science et d'esprit n'avaient point enriciii Henri Estienne. « Pauvre homme n'a point d'amis, » dit mi des proverbes qu'il a recueillis dans sa Précellence. Son caractère, devenu fort ombrageux, allait décourager des affections que son indigence n'eût pas ébranlées. Vers la fin de sa vie, il est le Juif errant de l'érudition ; il vagabonde d'une ville à l'autre, toujours âpre à la besogne, mais à moitié brisé par l'adversité. Il meurt en 1592, sur un lit de l'hôpital de Lyon. Ah ! que l'on trouve justes ' les dures paroles qu'arrachait à Chamfort le souvenir de ces Estienne qui « traînèrent une vieillesse misérable, » après avoir « rendu les plus grands services aux lettres! » Henri, lui, dut faire, à ses derniers moments, appel à la charité publique. Il n'eut pas même de tombeau. Mais qu'importe! Comme l'a dit M. Feugére, on peut lui appliquer ces mots de Thucydide : « La terre entière est le tombeau des hommes illustres. »
Avec ses aventures et ses malheurs, avec ses caprices et ses étrangetés, mais avec sa science prodigieuse et son génie, Henri Estienne reste l'une des figures les plus originales comme les plus remarquables de son temps. Érudit, sa réputation est encore intacte de nos jours ; son Thésaurus est toujours apprécié, tandis que celui de son père n'est plus guère qu'un vieux livre. Écrivain, sa renommée ne peut que s'accroître ; il eut tort de tout improviser, mais ils n'encombrent pas l'histoire ceux qui ont, du premier jet, su faire jaillir tant et de si vive lumière. Son esprit est admirablement français par la spontanéité, la clarté, le charme. Rien de moins pédant, rien de plus alerte. Il n'est pas seulement, ainsi que l'a dit S. de Sacy « le vrai bourgeois savant et moqueur du seizième siècle. » Il eut assez de talent pour aborder tous les genres, avec un succès qui est l'apanage des plus illustres. S'il n'a pas d'égal comme humaniste, il a peu de rivaux comme littérateur. Sa prose souple, abondante, pittoresque, bien qu'un peu négligée et féconde en provincialismes, le place immédiatement après Rabelais et Montaigne. Et quels ne furent pas ses mérites pour l'épuration de notre langue ? Lequel de ses contemporains peut revendiquer une part
^ Dans ses JEphémérides, Isaac Casaubon, gendre d'Estienne, cherche bien à excuser la famille de l'abandon dans lequel on laissa le vieux savant : « Il est mort à Lyon, loin de sa maison, comme quelqu'un qui n'aurait pas eu de foyer, lui qui avait un établissement considérable à Genève... Chose déplorable et d'autant plus que le défunt n'était absent de chez lui par aucune nécessité. » Cette explication intéressée ne concorde pas avec les faits.
plus considérable dans cette œuvre de préservation nationale, entreprise contre l'invasion de pernicieuses influences ? Lequel fut combattant plus vaillant et mieux armé ? Comme pamphlétaire, il est au premier rang. Qui donc eut plus de malice et plus d'humour, ou plus d'amére ironie et de rude franchise ? Tout n'est pas à louer dans ses satires, qui pèchent souvent par la violence et l'injustice. Mais quelle verve et qne de ressources ! S'il avait su se condenser, et se revoir i S'il avait pu s'arrêter et se fixer ! Il s'était donné au démon du travail, et sa main ne suffisait pas à sa tête sans cesse en mal de projets. Il s'est dispersé, à l'exemple de presque tous les écrivains d'alors ; il a laissé plus d'ébauches que de monuments. Comme l'a dit M. Lenient : « les heures précieuses du recueillement, dont le génie même ne saurait se passer, lui furent toujours inconnues. » L'équilibre, la mesure, ont manqué à sa vie et à ses œuvres.
Je ne discuterai pas ses opinions religieuses. Il était homme de franc collier ; la discipline calviniste ne pouvait lui convenir. Il avait essayé de s'y plier plus ou moins dans son Apologie d'Hérodote, où il dénonçait la conspiration des incrédules, Bonaventure des Périers et Rabelais en tête. On ne le persécuta pas moins comme impie. Il se vengea cruellement ; ce n'est pas chrétien, c'est humain. N'excusons pas, mais soyons indulgents ! Il doit être beaucoup pardonné à ceux que l'on a fait beaucoup souffrir. Et puis, nous ne sommes pas tous bâtis de même sorte. Certaines intelligences s'élèvent par la foi, d'autres par le doute. Supprimez les contrastes en ce monde, la vie n'est plus qu'une espèce de mort.
Outre les imprimeurs fameux, les humanistes hors pair dont je me suis occupé déjà, les Badius, les Crespin, les deux Estienne, les Cordier, les Casaubon, il est quelques noms à citer encore. L'un des frères du « Pantagruel de Genève, » François Estienne ' veut être au moins mentionné. Il était né à Paris, en 1 540. Emmené à Genève par son père, il y fonda, avec Jean et Etienne Anastase, qui avaient épousé ses deux sœurs, une imprimerie qu'il dirigea de
' France protestante, 2°»^ éd. De Montet.
1562 à 1582. On lui doit, comme imprimeur, une élégante édition in-8" de la Bible (1566, 1567), le Traité de VÉglise de Duplessis- Mornay, et quelques traductions ; il mit en français (1581) l'écrit d'Hubert Languet : Vindiciœ contra tyrannos. Il quitta Genève en 1 582 et s'établit en Normandie.
Un des plus savants latinistes du XVI"* siècle est Claude Baduel \ qui fut plus spécialement, comme Jean Sturm à Strasbourg, Mathurin Cordier dans la Suisse romande, l'un des initiateurs de notre éducation classique. Il avait d'abord professé la philosophie à T Université de Paris. Il vint à Genève, après avoir embrassé la Réforme. On l'appela, vers 1557, aux fonctions de pasteur d'une église de campagne. En 1560, il obtint à l'Académie de Genève, la chaire qu'il avait illustrée à Paris. Mais il mourut l'année suivante.
Un érudit d'origine italienne, Simonius * n'a fait que passer à Genève, où il fut professeur de philosophie et de médecine, de 1 565 à 1568. Comme le rapporte Senebier « quelques idées particulières sur la religion le firent enfermer. » Il s'empressa de tourner le dos à l'Académie, où « l'on voulait ordonner à son esprit les pensées qu'il devait avoir. »
François PoRTUs % né à Candie, élevé chez la duchesse de Ferrare, s'établit à Genève en 1561, reçut la bourgeoisie en 1562 et fut nommé, dans le courant de la même année, à la chaire de grec. Il a laissé quelques ouvrages estimables, tous écrits en latin, des commentaires sur Pindare, Xénophon, Thucydide, un traité sur l'origine de la tragédie, une adaptation des Psaumes de David en vers grecs.
Dans la Suisse catholique, Christophe Myl^us ' (Millet), d'Estavayer, composa, en latin, vers 1550, plusieurs œuvres philosophiques et didactiques, des traités sur la manière d'écrire l'histoire, une vie de Cicéron, une dissertation sur la langue celtique.
Je pourrais allonger sans peine cette liste de savants. Mais je sortirais de mon sujet. D'ailleurs ces noms ne sont-ils pas un témoignage suffisamment éloquent de la culture des lettres et des sciences dans notre pays ? Et je ne me suis pas même arrêté à des hommes qui ont brillé dans la carrière scientifique, en dehors de la jurispru-
' Senebier, I, 342. France protestante, 2™« éd. Claude Baduel et la réforme des études au XVI"'^ siècle, par J. Gaufrés, in-8, Paris, 1880.
* Senebier, II, 107.
' Senebier, II, 24.
♦ Emulation (de Fribourg), I, n» 18.