‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos jours (volume 2)Chapitre 56 sur 76 · IV. Lebeau · texte numérisé non relu

IV. Lebeau

Il eût été plus rationnel peut-être de consacrer aux théologiens les premiers chapitres de cette partie de mon ouvrage. Quoi! le lec-

teur sort de la Réforme, et, s'il est sage de rendre à tout seigneur tout honneur, il est prudent aussi de se rappeler que

L'ennui naquit un jour de l'uniformité.

Je cherche, autant que possible, à mèlev utile dulci, et je crois que l'on n'intéresse point si l'on ne sait amuser un peu. J'ai donc choisi d'entrée, pour donner au XVII™* siècle un petit air aimable qu'il n'a pas, des œuvres d'un mérite assez léger, mais qui n'inspirent point la mélancolie; j'entends par là surtout les contes de Garon et les voyages de Tavernier.

Le premier quart du siècle nous offre une assez curieuse figure de conteur et de pamphlétaire. Louis Garon' est natif de Genève. Jacques Garon, son père, issu d'une famille de négociants lyonnais, se réfugia d'assez bonne heure dans la cité de Calvin, y établit un commerce, s'y maria trois fois, y devint, en 1 561 , membre du Conseil des Deux-Cents. Nous savons par les registres que Jacques Garon eut, de ses trois femmes, de nombreux fils et filles; un seul des enfants du « marchand » genevois devait illustrer le nom de Garon. L'auteur du Chasse-ennuy fut baptisé par Simon Goulart, le 28 novembre 1574. Il racontera plus tard qu'il a été « nourri, élevé et instruit en la religion prétendue réformée, » qu'il y a « sucé dès la mamelle toutes les opinions qui y sont enseignées » et qu'il a séjourné à Genève jusqu'à l'âge de dix-huit ans. Son abjuration ne coïncide pas avec son départ de Genève. Si nous en croyons un passage de son Adieu au monde :

J'avais jusqu'à trente ans suivi l'opinion De Calvin, la croyant la vraie religion,

il ne passa guère au catholicisme que vers 1604. Il n'en connut pas moins toutes les ardeurs du néophyte.

De sa vie, nous ignorons à peu prés tout. Il fut prote d'imprimerie à Lyon et composa force volumes qui eurent quelque succès.

Ils sont loin d'être brillants, les débuts de Louis Garon dans la carrière littéraire. Poésies de circonstance, traductions insignifiantes, tout cela ne vaut pas une mention. Ses premières pages de prose sont détestables. Peut-on rien imaginer de plus ridicule que cette

* Louis Garo7i, par M. Aug. Blondel, Genève, gr. in-8, 1888 (extrait des Mém. et doc. de la Soc. d'hist. et d'arch. de Genève, tome XXIII). Notice sur Louis Garon, etc. par M. Péricaud, Lyon, broch. in-8, 1837. Brunet.

phrase, cueillie dans une Oraison funèbre sur le déplorable trespas de Henry le Grand? C'est d'un grotesque achevé : « Mon estomac plombé de coups, mes membres exténués de langueur, ma face pâle et défaite, mes cheveux hérissés, mes bras croisés et mes habits déchirés, sont les témoins assurés de mon émoi et les fidèles trompettes de mon cœur passionné. » Des « habits » qui sont des « trompettes? » Et cet « estomac plombé de coups? » Il n'est paspermis, même dans une oraison funèbre, de vêtir sa douleur d'un tel style.

En attendant que Garon se décide à écrire une œuvre, il traduit de l'italien des ouvrages de dévotion. Il ne faut rien moins que la goutte pour faire de Garon autre chose qu'un littérateur de dixième ordre. Un beau jour, la maladie le cloue dans son fauteuil, et il éprouve le besoin de se délasser, et il va chercher un peu de gaîté dans les conteurs anciens et modernes, et nous avons le Chasse-ennuy ' ou Vhonneste entretien des bonnes compagnies, recueil de facéties empruntées ici et là ou inventées par un esprit éveillé. Garon a fait, nous dit-il, « une salade composée de plusieurs sortes d'herbes ; » il invite le lecteur « à y apporter du sel et de l'huile » pour rendre le tout moins fade. Le lecteur pourra ménager l'assaisonnement, car il y a plus que du « sel et de l'huile » dans le livre de Garon. Le Chasseennuy est une mine très riche d'anecdotes grasses ou piquantes, de mots bons ou mauvais, — un Moyen de parvenir sans philosophie. Garon veut provoquer le rire ; il n'a pas d'autres prétentions. Toute l'humanité défilera sous nos yeux, les papes et les cardinaux, Tépiscopat et le bas clergé, les empereurs et les rois, les potentats et les gens de petite noblesse, les hommes de loi et les médecins, jusqu'aux plébéiens et à ceux de moindre « étofïe. » Chacun aura son couplet malicieux ou mordant : « Il n'y a aucune sorte de condition de personne qui n'y soient appelée, et le tout avec les pointes plus subtiles que j'aie pu rencontrer, tant en lecture de quelques livres grecs, latins, français, espagnols, allemands et autres langues, que de ce que j'en ai pu apprendre de vive voix, et d'en avoir ouï moi-même de mes propres oreilles, comme je peux sans flatter y en avoir beaucoup tissu. » Bref, Garon alignera d'étranges aventures, d'invraisemblables récits, le tout agrémenté de « pointes subtiles, » qui seront parfois spirituelles, plus souvent licencieuses, toujours amusantes.

' Lyon, 2 vol. iu-12, 1628 à 1631. Cet ouvrage a été réimprimé plusieurs fois, mais en partie seulement ; il est très rare.

Comme il s'entend, les calvinistes sont raillés de préférence. Je retrouve dans le Chasse-ennuy une historiette assez connue. La voici, contée par Garon :

« Béze prêchant un jour à Saint-Pierre de Genève, se trouva une belette dans son sein, qu'il y portait presque d'ordinaire, qui se glissa subtilement au long de son bras. Advint qu'entrant en quelque matière qui le mit en action et presque en colère, en frappant des mains sur sa chaire pour mieux exprimer sa passion, la pauvre belette se trouva à la maie heure trop proche de son poignet, dont «lie fut mise à mort. Comme il fut de retour à la maison, il dit à sa Candide : — Ma mie, il m'est arrivé un grand accident. — Et quel, mon ami ? — C'est que j'ai tué ma belette en prêchant. — Je ne sais, répliqua Candide, pourquoi vous aimez tant les bêtes. — Ah ! (répondit Béze) si je ne les aimais, je ne vous aimerais pas. »

Ceci est fort anodin. D'habitude l'attaque est plus vive, surtout quand il s'agit de dénigrer quelque hérétique.

Les moines, les évêques, les cardinaux, les papes eux-mêmes ne sont pas traités avec douceur. Nous entendrons Raphaël déclarer à des cardinaux qui lui reprochaient d'avoir prêté à saint Paul et saint Pierre des visages trop rouges : « Cette rougeur provient de la honte qu'ils ont de voir l'Église gouvernée par des hommes tels que vous. » Mais de tous les contes — il y en a plus de mille, — les plus drôles, les plus joyeux et les plus gaillards sont ceux qui roulent sur les nouveaux mariés, sur les scènes de ménage, sur les farces d'écoliers. Cueillons encore, dans le Chasse-ennuy, cette jolie page. Un riche bourgeois a rencontré un paysan auquel il demande en quelle saison l'on se « réjouit » le plus au village. Et le dialogue suivant s'engage :

« Nous passons mieux le temps, répondit le villageois, quand les châtaignes sont mûres, voire tout l'hiver; car, le soir, après souper, nous nous amusons à les peler auprès du feu et boire quelque bon coup, et après allons nous coucher. — Vous êtes donc, dit le bourgeois, du naturel des pourceaux, qui s'endorment quand ils sont saouls. — Le villageois repartit : Dites-moi donc, Monsieur, en quel temps passez-vous mieux le temps? — Nous autres, réplique le bourgeois, avons plus de contentement au printemps, et surtout durant le mois de Mai, parce que la saison est douce; on ouït le gazouillement des oiseaux, les campagnes sèches et arides se tapissent de verdure, les prés s'émaillent de fleurs, les arbres fleurissent et sont verdoyants, bref toutes choses animées entrent en amour. — Par ma foi, dit notre croquant, vous êtes parent de mon âne, car,

au même mois, il se réjouit plus que de coutume et ne fait autre que braire. »

Si je me suis arrêté à Garon, c'est qu'il a été, pendant prés de deux siècles, relégué dans un complet oubli ; c'est aussi qu'il n'a droit de cité dans les lettres romandes que depuis la découverte que M. Blonde! a faite de son origine. Je ne puis, comme son dernier biographe, le « placer parmi les meilleurs conteurs qui précédèrent La Fontaine. » Garon a de l'humour et même de l'esprit, qui sont proprement l'humour et l'esprit des autres, car presque tout son Chasse-ennuy est de seconde main. S'il ne dépare point les anecdotes qu'il a compilées, si quelquefois il les arrange adroitement, il est, en général, un écrivain peu gracieux et peu littéraire. Il a plus de naturel et d'abandon que de style, plus de lecture que d'imagination.

Je ne dirai rien de sa Sage folie (Lyon, 1 628), traduction en vers — avec maintes additions originales et citations de Ronsard et autres poètes — d'un livre d'Antoine Marie Spelta, historiographe du roi d'Espagne.

Un Anversois, marchand de cartes géographiques, eut, en 1605,. un fds qui devait être l'un des plus grands voyageurs du siècle. Jean Baptiste Tavernier ' prit-il dans la boutique paternelle son goût de la vie aventureuse et son amour des lointains pays? Il nous a conté lui-même, dans la préface de ses Six voyages, « qu'à l'âge de vingtdeux ans, il avait vu les plus belles régions de l'Europe, la France, l'Angleterre, les Pays-Bas, l'Allemagne, la Suisse, la Pologne, la Hongrie et l'Italie, » et « qu'il parlait raisonnablement les langues qui sont le plus nécessaires. » Jusqu'en 1636, il guerroya et vagabonda de droite et de gauche. Dans le courant de cette dernière année, on lui proposa d'accompagner MM. de Chappes et de Saint- Liebau dans leur voyage en Palestine. Il ne demandait pas autre chose. xMais la Palestine elle-même l'attirait peu. Arrivé à Gonstantinople, il se sépare de ses compagnons de route. Il a « un autre voyage dans l'esprit, » il « veut voir la Perse. » Après onze mois d'attente, il se joint à « une belle et nombreuse caravane » qui se rendait à Ispahan. « Mon premier voyage d'Asie fut, dit-il, suivi de

' A, Sayous, 1. c. I, 205. France protestante. Dictionnaire de Bayîe. Mercure galant de 1690. De Montet.

cinq autres, dans lesquels j'ai eu le temps de bien connaître la qualité des pays et le génie des peuples. J'ai poussé les trois derniers jusques au delà du Gange et à l'île de Java, et, pendant l'espace de quarante ans, j'ai fait plus de soixante mille lieues par terre, n'étant revenu qu'une fois d'Asie en Europe par l'Océan. Ainsi j'ai vu avec loisir, dans mes six voyages et par différents chemins, toute la Turquie, toute la Perse et toutes les Indes, et particulièrement las fameuses mines de diamant où aucun homme de l'Europe n'avait été avant moi. »

On a reproché à Tavernier d'avoir couru le monde en négociant plutôt qu'en voyageur. La critique est assez originale ; je ne vois pas qu'il soit défendu de faire tout ensemble du commerce et de la géographie. N'exigeons point de nos semblables une trop forte dose de désintéressement, et soyons-leur reconnaissants quand ils ne sont pas tout à fait égoïstes! Tavernier rapporta de chacune de ses expéditions des étoffes et des pierreries qu'il revendit en Europe avec de gros bénéfices. En 1669, Louis XIV lui accorda des lettres de noblesse. Muni d'un beau titre, possesseur d'une fortune considérable, Jean Baptiste Tavernier, créé baron d'Aubonne, vint se reposer de ses fatigues dans le pays de Vaud. Il avait acquis la baronnie d'Aubonne pour 43000 écus blancs, et c'est dans ses propriétés, en face du Léman et des Alpes, qu'il aimait à vivre, en dictant ses souvenirs et en menant un train de prince. Des revers l'atteignirent. Ses dépenses excessives, les infidélités d'un neveu auquel il avait confié son commerce, l'obligèrent, en 1685, à revendre ses biens. Quoique octogénaire, Tavernier n'était pas homme à se laisser abattre par l'adversité. En 1689, l'électeur de Brandebourg le nomma directeur d'une nouvelle compagnie à fonder dans les Indes. Le vieillard se préparait à partir pour l'Orient, quand la mort le surprit, à Copenhague, chez son ami Henri Moor.

Tavernier, nous dit Bayle, «n'avait guère appris ni à parler ni à écrire en français. » Ce n'est donc pas lui qui a dressé les relations de ses nombreux voyages. Comme il avait le moyen de se payer même de la gk)ire littéraire, il loua la plume de deux personnages plus lettrés qu'il ne l'était : du ministre Chappuzeau et, plus tard, du sieur La Chapelle, secrétaire de M. de Lamoignon. Chappuzeau ne s'est pas félicité d'avoir été employé par Tavernier ; ses confessions sur ce point sont assez piquantes' : « A son retour en 1668,

' Défense du sieur Chappuzeau contre une satire intitulée VEsprit de M. Arnaud (par Jurieu), p. 7.

se voyant beaucoup de bien, il (Tavernier) s'avisa d'acheter la baronnie d'Aubonne au canton de Berne; il vint à Genève pour ce sujet et logea quelque temps chez moi. L'amitié fut alors renouée, mais à une condition très onéreuse, qui était de donner quelque forme à son cahos, comme vous nommez très bien les mémoires confus de ses six voyages, qu'il avait tirés en partie d'un certain Père Raphaël qui vivait depuis quelque temps à Ispahan... Si vous saviez combien j'ai été mortifié, pour ne pas dire martyrisé, pendant plus d'un an qu'a duré ce misérable travail, par l'esprit brusque du mari et l'esprit ridicule de la femme, vous n'auriez sans doute pas assez de cruauté pour m 'insulter sur une chose que je n'ai faite qu'à mon corps défendant, avec une horrible répugnance et sans aucun fruit. » Pourquoi cette « horrible répugnance » rétrospective? Tavernier avait mal parlé des Hollandais dans ses récits; Chappuzeau, qui avait à se ménager leurs faveurs, protestait de son innocence et mettait tout à la charge de Tavernier. « Vous savez d'ailleurs, Monsieur, poursuit-il, que lorsqu'il fallut venir au chapitre de la conduite des Hollandais en Asie, les amis à qui Monsieur Tavernier communiquait ses mémoires, qu'il tirait pour la plupart de sa tête, et qu'il me dictait en son patois sans avoir rien d'écrit que ce qu'il avait eu du capucin, le dissuadèrent autant qu'ils purent de toucher cette corde ; j'en fis de même, et ni eux ni moi n'ayant pu venir à bout d'un homme que vous avez bien dépeint, je lui déclarai nettement qu'il pouvait chercher un autre que moi pour coucher sur le papier un pareil discours. » Il ne faut pas prendre à la lettre les explications intéressées de Chappuzeau. Que Tavernier fût un piètre styliste, on le croira sans difficulté, mais qu'il n'eût d'autres notes écrites que celles du fameux « capucin, » pas un lecteur des Six voyages ne l'admettra. Les récits de Tavernier ont, aujourd'hui encore, une très sérieuse valeur pour le géographe. Le profane les parcourt avec le plus vif plaisir. On comprend que Monsieur de Lamoignon et Monsieur de Baville aient aimé à entendre le baron d'Aubonne « habler de ses voyages, » et que Louis XIV ait manifesté le désir d'en posséder une relation écrite. Chappuzeau a tort d'amoindrir volontairement la part qu'il a eue dans la rédaction des mémoires de Tavernier ; c'est là ce qui a le mieux sauvé son nom de l'oubli.

Tavernier fut violemment attaqué, et de tous côtés, par les jésuites, par Jurieu, qui prétendait venger les Hollandais calomniés, par un sieur Hyde qui, dans son traité : De religione veterum Persarum, accusait le grand voyageur de plagiat. On « s'est étonné, dit Bayle,

qu'il n'ait point payé quelque auteur » qui répondît à tous ces adversaires. En tout cas, il n'avait aucune chance de faire taire l'intraitable Jurieu, ni d'obtenir justice contre ce très influent personnage. Il pouvait laisser les autres l'injurier tout à leur aise.

Mais il est temps de jeter un regard sur les Six voyages \ Le premier volume nous promène en Turquie et en Perse; il nous offre des renseignements abondants sur les diverses routes (juL mènent d'Europe en Asie, sur les caravansérails et les caravanes, sur les contrées traversées et les villes, le tout agrémenté d'anecdotes, de traits de mœurs, de réflexions sur les usages des peuples visités. Comme Tavernier n'est point d'une modestie outrée, qu'il se tient de préférence sur le devant de la scène, ses récits ont la franche saveur de ce qui est très personnel et très vécu. Au surphis, il observe bien et il voit juste. Toute la relation de son séjour en Perse, chez ces gens, «. qui sont les plus raffinés de tous les peuples de l'Asie, » nous révèle en Tavernier un esprit très ouvert et très perspicace, en même temps qu'adroit et souple. Sa « description politi(jue et historique de la Perse » est moins neuve, et il est vraisemblable qu'il ne l'a pas tirée de son propre fonds. Avec le tome second, nous sortons enfin de la Perse et nous suivons l'intrépide explorateur dans ses pérégrinations d'Ispahan aux Indes. Il s'arrête dans « l'empire du Grand-Mogol, » dont il nous explique l'histoire avec force détails. Il est en excellents termes avec le Grand-Mogol, qui le reçoit admirablement et lui « montre même tous ses joyaux. » Mais le monarque asiatique est un curieux sire; il se nomme « Aureng-geb, » et comme il a « usurpé le trône sur son père et ses frères, il s'est imposé luimême une rude pénitence et ne mange d'aucune chose qui ait eu vie, » ne se nourrissant que « de légumes et confitures. » Le végétarien par remords devient, à ce régime si «maigre et décharné, » qu'il ne persévère pas longtemps. Tavernier, qui a fréquenté la cour, nous dévoile tous les petits secrets de l'aristocratie inogolienne. Il nous dit, entre autres, sur les princesses, filles et sœurs du roi : « Quand ces princesses sont mariées avec des grands de la cour, elles se rendent maîtresses de leurs maris, et s'ils ne vivent pas à leur fantaisie et qu'ils ne fassent pas ce qu'elles souhaitent, comme elles approchent le roi quand il leur plaît, elles lui font accroire ce qu'elles veulent au désavantage de leurs maris, et le plus souvent les font priver de

' Six voyages en Turquie, en Perse et aux Indes, vol. I et II (rédigés par Chappuzeau), in-4, Paris, 1676, vol. III (rédigé par La Chapelle), Paris, in-4, 1679. Réinipr. plusieurs fois (1679, 1724, 1810) et traduit en plusieurs langues.

leurs charges. » Les soldats du Grand-Mogol n'ont point fait impression sur Tavernier; les « mousquetaires sont timides et maladroits à tirer, » la « cavalerie ne vaut pas mieux. » Le peuple est fort misérable. Les fakirs, qui vivent d'aumônes sous prétexte qu'ils ont renoncé au monde, sont « tous de grands fripons... » Le conteur expose tout cela, pêle-mêle, mais avec bonhomie et non sans malice parfois. La fin du second volume nous conduit des Indes à Batavia et nous ramène de là en Hollande.

Le tome troisième nous transporte dans le « royaume de Tonkin. » Il est précédé d'une emphatique dédicace au roi : « Que vos voyageurs auront de joie d'aller publier vos exploits chez ces potentats de l'Orient, qui avant que d'avoir ouï parler de Votre Majesté, ne croyaient rien au-dessus d'eux ! Quel plaisir pour un Français de voir l'étonnement de ces princes au récit des actions prodigieuses de Votre Majesté et de leur aller confirmer par de nouveaux témoignages, des miracles qui ont besoin de plus d'un témoin pour être crus! Animé de cette seule pensée, il me semble, Sire, que je ne sens déjà plus en moi les faiblesses de l'âge et que j'irais traverser tout exprés les déserts de l'Arabie et de la Perse, et revoir encore les bords de l'Indus et du Gange. » En attendant que le courtisan Tavernier « aille traverser tout exprés des déserts, » pour proclamer en Orient les « miracles » de Louis XIV, suivons-le un instant dans ce Tonkin, ou mieux suivons-y son frère dont il nous transmet les souvenirs! Ce frère, « homme hardi et intrigant, » ayant « ouï dire aux Indes beaucoup de belles choses du royaume de Tonkin » résolut d'équiper un vaisseau pour se rendre sur cette terre mal connue des Européens, y fut très bien accueilli, y passa quelques mois et, « comme il était curieux de tout savoir, il lui fut aisé de bien particulièrement s'instruire de toutes choses. » Selon Tavernier, les richesses du Tonkin ne sont nullement à dédaigner. Les habitants sont d'honnêtes gens — comparés aux Chinois, — « naturellement doux et pacifiques, se soumettant fort à la raison et condamnant les emportements de la colère. » Ils ont « parmi eux de bons poètes » et plusieurs Tonkinois « cultivent les sciences. » Il n'y a pas grand mal à dire des mœurs du pays ; les cérémonies nuptiales sont peutêtre longues, car elles durent souvent pendant neuf jours. Les « lois du royaume sont très rigoureuses contre l'adultère ; si l'on peut prouver qu'une femme y est tombée et qu'elle en soit convaincue, on la jette à un éléphant dressé à cette cruelle fonction, lequel l'enlève d'abord avec sa trompe, puis étant retombée à terre la foule aux

pieds et l'écrase jusqu'à ce qu'il ne lui sente plus de vie. » Nous sommes plus cléments dans notre siècle et sur notre continent; nous abandonnons l'adultère aux auteurs dramatiques. Si les Tonkinois ne jouent pas avec le mariage, ils sont au demeurant « fort sociables » et vivent gaîment, bien « qu'ils ne soient pas fort délicieux dans leurs repas. » Mais, « entre tous les divertissements des Tonkinois, il n'y en a point où ils s'attachent avec tant de plaisir qu'à la conaédie, qui ne se fait d'ordinaire que la nuit ; et celles qu'ils représentent le premier jour qu'ils voient la lune se renouveler sont des plus belles. Elles durent depuis le soleil couchant jusqu'au soleil levant, elles sont accompagnées de quantité de décorations qui surprennent agréablement la vue. » Je ne puis m 'attarder davantage au Tonkin. On voit que Tavernier en fait une description presque enthousiaste. Serait-ce parce qu'il n'y est point allé lui-même?

Je glisse rapidement sur le dernier volume et j'en signale seulement les pages où Tavernier critique « la conduite des Hollandais en Asie. » On conçoit que les anciens compatriotes de l'illustre voyageur ne l'aient remercié qu'avec les injures libéralement distribuées par Jurieu. Us déploient, selon Tavernier, « peu de zèle pour l'avancement du christianisme aux Indes; » il y a dans leurs hôpitaux « un mauvais ordre; » ils ne sont rien moins que charitables. En outre, les officiers et les marins de la tlotte hollandaise sont débauchés et boivent comme — des Hollandais ; les gouverneurs laissent, la plupart, fort à désirer, les uns dissipés, les autres cruels ; les employés supérieurs et les subalternes sont à l'avenant.

Je dois mentionner encore une Nouvelle relation de l'intérieur du serrait, qui avait été publiée à part en 1675 et que l'on a imprimée dès lors à la fin des Six voyages. Mais je n'insiste pas, et pour cause.

En somme, Tavernier est un intelligent, un opiniâtre, un brave aventurier, qui a beaucoup vu, beaucoup retenu, un peu réfléchi, et qui nous livre, avec une bonne humeur, une complaisance, une fidélité parfaites, tout ce qu'il sait et quelque chose de plus. S'il n'a pas écrit ses Voyages, il les a dictés, et c'est bien Tavernier lui-même qu'on retrouve en eux.

Ce ne fut pas un voyageur que Vincent Minutoli ', citoyen de

' Senebier, II, 265. Sayous, l, 203. De Montet.

Genève, qu'une aventure galante força d'abandonner la place de pasteur qu'il occupait en Hollande et de rentrer dans sa ville natale, où il obtint, en 1675, la chaire de langue grecque, d'histoire et d'éloquence. Appelé en 1700 aux fonctions de bibliothécaire, il mourut en 1710. S'il ne courut pas lui-même le monde, il a écrit, ou du moins Senebier lui attribue : une Belation du naufrage d'un vaisseau hollandais sur la côte de Visle de (Juelpaitz avec la description du royaume de Circée (1670) et le Journal du voyage et de l'entrée de M. Colier, résident pour Messieurs les États généraux à la Porte ottomane (traduction de l'allemand, 1672). Nous avons en outre de lui une relation, qui finit en sermon emphatique, de V Embrasement du pont du Rhône à Genève, arrivé le 18 janvier 1670' et quelques autres ouvrages: des Disputes morales, dont son ami Bayle faisait grand cas, un recueil périodique intitulé Dépêches du Parnasse ou Gazette des savants (^ 693), sorte de bulletin scientifique et littéraire qui eut la vie très courte.

Le village de Morlon, perdu dans un coin de la Gruyère, est la patrie d'origine de Claude Lebeau % avocat au parlement de Paris, un « avocat sans cause, » ainsi qu'il le confesse lui-même. Lebeau fut, à la suite d'odieuses machinations ourdies par son propre père, déporté en Amérique ; une lettre de cachet l'envoyait au Canada. A quelque chose malheur est bon. Le jurisconsulte inoccupé aurait passé sans laisser de trace ; le voyageur forcé nous a livré le récit de sa vie parmi les sauvages de l'Amérique septentrionale durant les années 1729 à 1731. Ses Aventures' sont gaîment et naïvement contées, sans aucune prétention littéraire, mais dans une langue agréable et qui n'est point sans saveur. Tout est-il vrai dans ses deux volumes? Je n'oserais l'affirmer. Si plusieurs de ses histoires paraissent inventées à plaisir, on peut du moins leur appliquer le se non e vero e bene trovato. Témoin le conte bleu suivant, où nous voyons Lebeau sauvé de la mort par l'exhibition de ses lettres de bachelier et de licencié es droits de la Faculté de Paris. Il avait été surpris par

^ Réimpr., Genève, in-12, 1866.

'^ Emulation (de Fribourg), nouv. sér. IV, 24, 44, 77 (ce travail de M. Mayeux sur Lebeau n'a malheureusement pas été terminé). Le Bund, n*'* du 18 avril au 4 mai 1889.

^ Avantures du sieur C. Lebeau, 2 vol. in-8, Amsterdam, 1738.

une bande d'Iroquois. La gravité du péril lui suggéra une idée sublime. Les lettres de licence qu'il avait en poche étaient munies d'un sceau de cire rouge pendant à un ruban vert et portant l'effigie de la Vierge... Mais écoutons-le :

« Comme ils professaient tous, tant bien que mal, la religion catholique romaine, ils n'eurent pas plutôt aperçu cette empreinte, qu'ils se regardèrent tous, et, reculant quelques pas, se prosternèrent à genoux, en me priant de leur tenir ces deux boîtes ouvertes, ce que je fis pendant un grand quart d'heure, qu'ils se mirent à faire leurs prières et à chanter des litanies dans leur langue. Ensuite, ils me demandèrent si je les croyais dignes de baiser seulement les deux couvercles. Je leur répondis que oui, qu'ils n'avaient qu'à s'approcher, et, affectant alors un sérieux pontifical, je les leur présentai à tous l'un après l'autre.

« Ils les baisèrent avec toute la vénération que méritent nos pins précieuses reliques. Il est vrai qu'ils n'en avaient point encore vu, ni n'en verront peut-être jamais de semblables, car peu d'avocats, je pense, s'aviseront comme moi de courir dans ces forêts, pour porter en reliques leurs lettres de licence, parmi les Iroquois, qui cependant les trouvent bien bonnes, comme on peut voir par cet exemple. Je fus heureux d'en être muni : l'utilité dont elles me furent est sans doute préférable à celle dont elles me seront jamais en France. »

Rien de plus drôle que l'existence de ce membre du barreau français parmi les Hurons et les Iroquois. Lui a l'air de ne pas s'ennuyer trop. Il exploite naturellement ses lettres de licence, qui inspirent aux sauvages une admiration dévote. Entre temps, il leur donne des leçons de danse. Au chant de

Nanon dormait sur la verte fougère,

il exécute des entrechats corrects' en face des tribus étonnées. Mais les élèves en ont vite assez de cet exercice, qui les oblige à tourner les pieds en dehors et les fait tomber à la renverse.

J'en ai déjà trop dit d'un ouvrage complètement oublié et que j'ai rappelé surtout parce que son auteur est originaire d'un canton où il faut, aux XVII"^ et XVIII"* siècles, chercher les littérateurs pour les trouver. Au reste, les Aventures de Lebeau, — que je n'ai pas voulu réserver pour mon second volume, où je n'aurais su les placer — sont d'un observateur amusant et d'un bon compagnon ; ceux qui seront curieux de les lire ne perdront pas leur temps.

I. Poulain de la Barre. — II. Flournois et ses Entretiens des voyageurs. — III. Gregorio Leti. — IV. Jean Leclerc et ses Bibliothèques.

Il faut bien dire un mot de François Poulain de la Barre \ qui, né à Paris, en 1647, embrassa le protestantisme en 1688 et se rendit à Genève, où il demeura jusqu'à sa mort, survenue en 1 723. Il était docteur en Sorbonne, il avait été curé en France. A Genève, il donna des cours de français à de jeunes étrangers et fut nommé en 1708 régent de la seconde classe du collège. Il a composé plusieurs ouvrages, qui sont tous de mérite fort léger : deux traités sur « l'égalité des deux sexes, » le second n'étant autre chose qu'une réfutation du premier, un volume sur VÉducation des dames (1679) et un Essai des remarques particulières sur la langue française dans la ville de Genève (\e9\).

Senebier, qui consacre une page à Poulain de la Barre, dit sèchement de GÉDÉON Flournois ' : « Il est l'auteur de divers ouvrages anonymes ; » il cite cependant les Entreliens des voyageurs sur mer. Je ne puis traiter aussi sommairement un écrivain, qui fut l'un des plus populaires du XVIP"® siècle parmi les réformés de langue française.

Gédéon Flournois naquit à Genève en 1 639 ; il y remplit les fonctions de ministre de l'hôpital; il alla mourir en Asie. Un de ses titres les plus incontestables à la reconnaissance sinon à l'admiration de ses compatriotes, est le travail auquel il s'est livré sur les registres publics de Genève, remettant au jour un grand nombre de renseignements

• Senebier, II, 282. France protestante. De Montet.

* Senebier, II, 281. Sayous, l, 194 et s. France protestante, 2™° édit.

historiques enfouis jus(|u'alors dans les archives. Les Extraits des registres publics n'ont toutefois été pubhés que longtemps après la mort de Flournois'. De ses autres écrits, je n'étudierai que les En^retiens des voyageurs sur mer ' .

Les années qui précédèrent la révocation de l'Édit de Nantes furent signalées par une réaction de plus en plus violente contre le protestantisme français. Louis XIV, mal conseillé et peu tolérant d'ailleurs, veut extirper l'hérésie. Les persécutions recommencent de plus belle. Les esprits s'aigrissent. Quoi d'étrange si les victimes des passions religieuses redressent la tête et se défendent? Flournois entreprit, dans ses Entretiens des voyageurs sur mer, de faire contre le catholicisme et spécialement contre les jésuites, de nouvelles Provinciales. Il n'avait pas le génie de Pascal, le laconisme incisif, la puissance d'ironie, la vigueur du style. Mais sa méthode insinuante et familière, la vivacité de son esprit, la forme ingénieuse donnée à son livre devaient séduire et frapper le lecteur. Les réformateurs avaient adopté fréquemment, dans leurs ouvrages de polémique ou de controverse, l'usage du dialogue. Flournois revient à la tradition, en la rajeunissant, et il se montre infiniment plus habile que ses devanciers. Il ne s'agit plus de discussions entre des personnages allégoriques; nous allons rencontrer des hommes en chair et en os, qui nous intéresseront tout autrement que les Théophraste et les Hiérome de Viret.

Après une mordante épître dédicatoire « à Messieurs les commis de Sa Majesté pour la visite des livres défendus, » où il reproche à la censure d'alors de laisser courir Spinosa tandis qu'elle supprime les ouvrages des auteurs les plus religieux, Flourngis nous emmène à sa suite sur un bâtiment qui, d'Amsterdam, s'apprête à faire le trajet jusqu'à Hambourg. Le navire est occupé par une société choisie ; il n'y a de suspects que deux individus, qui ont une forte apparence de jésuites. L'une des passagères, M"^ de Saint-Phale, convertie naguère au protestantisme, se met à conter l'histoire de son apostasie. Comme on le devine, ce récit, qui est tout un petit roman, sera la démonstration triomphante de la supériorité de la Réforme sur le catholicisme. En voici le résumé :

Un château de France est habité par une famille mixte, ce qui veut dire que la mère et la fille tiennent pour Rome, tandis que le père

' En partie par le baron de Grenus (1815), et en partie à la suite de l'édition de 1856 des Actes et gestes merveilleux de Froment. ' Cologne, 1683, 2'"« éd. Amsterdam, 2 vol. in-12, 1704.

et le fils sont protestants. On s'est promis, pour éviter dés (juerelles qui surgiraient fatalement, de ne jamais aborder un sujet de religion. (]et engagement, que M. et M'"^ d'Ombreval avaient pris l'un envers l'autre en se mariant, est plus difficile à respecter quand les enfants ont grandi. M"'^ d'Ombreval gémit de voir son fils plongé dans les abîmes de l'erreur; M. d'Ombreval voudrait arracher sa fille aux ténèbres de la superstition. Les deux époux résistent un temps à ce zèle convertisseur, qui s'éveille naturellement en eux. La première. M'"® d'Ombreval rompt le pacte de silence. Elle a dressé sa fille, M"® de Saint-Phale, qui profite de la tendre amitié que son frère lui porte, pour engager celui-ci à passer à l'Église romaine; un jésuite, le P. Mathieu, arrive au secours de la jeune prêcheuse. Mais les choses ne vont pas toutes seules; M. d'Ombreval fils, quoique simple officier du roi, est un théologien fort distingué, et son père ne l'abandonne point. Il arrive précisément le contraire de ce qu'espéraient M'"® d'Ombreval et son confesseur, le P. Mathieu. Les discussions que M"^ de Saint-Phale a provoquées ont ébranlé sa foi. La noblesse des sentiments de son père, les raisons convaincantes de son frère lui donnent à penser. Où est la vérité? Qui sait? Le doute est entré dans son âme.

Sur ces entrefaites, M"^ de Saint-Phale s'éprend d'un gentilhomme huguenot. M. d'Ombreval est enchanté du mariage qui se prépare. Mais M"'^ d'Ombreval ? La situation se fait dramatique, d'autant que M. d'Ombreval meurt tout à coup.

Nous sommes parvenus au cinquième acte. La mère découvre le secret de sa fille. Scène de reproches et de larmes. Épouser un hérétique ! M'°^ d'Ombreval n'imagine rien de mieux que de faire enlever la désobéissante enfant et de l'enfermer dans un cloître. Mais les ravisseurs s'y prennent mal. Ils sont surpris par le frère et l'amant de M"^ de Saint-Phale. On ramène la jeune personne à sa mère qui, déchirée par le remords, consent au mariage, chasse le P. Mathieu, se fait protestante... Le reste de l'histoire de M"^ de Saint-Phale est moins intéressant.

Vous me demanderez ce que Flournois entend prouver avec ce roman. M"^ de Saint-Phale conte ses aventures de façon à mettre en lumière, et les artifices indignes du catholicisme incarné dans le jésuite Mathieu, et les procédés loyaux du protestantisme représenté par les parfaits gentilshommes que sont MM. d'Ombreval et le mari de notre héroïne. Est-il besoin d'ajouter que les abus de l'Église romaine sont violemment dénoncés, que la controverse se glisse partout ?

Le Style de Floiirnois est facile, rarement éloquent. Les négligences n'y sont pas évitées, le mauvais goût n'en est pas absent; le livre tourne souvent au pamphlet. Il y a cependant, par-ci par-là, de belles et nobles pages, entre autres celle-ci, déjà citée par M. Sayous. A l'instant de se séparer de son fils, qu'il envoie à l'armée du roi, M. d'Ombreval lui remet son épée et le sacre chevalier. M"*" de Saint- Phale raconte : « Mon père passa dans son cabinet et en apporta un sabre de Damas, qui était beaucoup plus précieux par la bonté de l'acier que par les pierreries dont ki garde était garnie, quoiqu'elles fussent assez considérables. — Après ma bénédiction, lui dit-il, voici le plus riche présent que je puisse vou« faire; c'est mon épée, qui est aussi celle de votre aïeul et de votre bisaïeul, avec laquelle ils ont servi glorieusement la religion et le roi. Ils l'ont teinte du sang des ennemis de la foi et de l'État, et moi-même je m'en suis heureusement servi en mon temps. — Mon frère se mit à genoux, et mon père, tirant l'épée du fourreau, lui dit : — Aujourd'hui, je vous remets mon épée aux conditions qu'elle m'a été remise : c'est que vous ne l'emploierez jamais que pour le service de Dieu et du roi, votre maître et légitime souverain. Ne suivez jamais le train des temporisateurs et lâches politiques, qui abandonnent nos pauvres églises; soutenez-les autant qu'il sera en votre pouvoir, et, si elles périssent, périssez avec elles. Veuille le Dieu fort des batailles la faire prospérer en vos mains, afin qu'elle passe aussi honorablement entre les mains de vos enfants qu'elle m'a été remise et que je vous la remets 1 — Alors, il lui donna un petit coup du plat de l'épée sur le bras, et, la remettant dans le fourreau, il la lui donna, et l'obligea de se lever. Mon frère, après l'avoir reçue, la tira encore une fois du fourreau, et, la baisant au milieu de la lame, il la mit en terre, et, se remettant à genoux : — Mon père, après les deux grands présents que vous m'avez faits, vous ne devez pas être surpris si je manque de paroles pour vous remercier ; permettez-moi que j'embrasse vos genoux. — Mais mon père, le relevant, l'embrassa et lui donna quelques avis pour sa conduite. »

La scène suivante, au cours de laquelle M"* de Saint-Phale reçoit le portrait de son aïeule, n'a pas un moindre cachet de grandeur. Des passages de cette langue et de cette allure se rencontrent encore dans les Entretiens de Flournois, et quoique l'ouvrage soit composé à la hâte, sans préoccupation de la forme, on sent parfois que l'auteur a quelques dons du véritable écrivain. Les digressions inutiles qui alourdissent les Entretiens, de regrettables violences à

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