TOME I
l'adresse des catholiques, l'abus des prophéties terrifiantes — dont pas une ne s'est réalisée — n'empêchent pas que Flournois ne soit un esprit éveillé et clair; M. Savons a pu dire que son récit « est en général remarquable par le feu et le naturel. »
Gregorio Leti ! ' Je veux évoquer au moins le souvenir de cet aventurier de lettres, qui a roulé çà "fet là dans le monde, offrant ses services ou vendant sa plume à tous les gouvernements, indiscret, médisant, versatile, point scrupuleux, n'étant au fond d'aucun pays ni d'aucune religion, cosmopolite, sceptique et faiseur. Il venait de Naples, où il était né en 1630. Son oncle, l'évêque d'Aquapendente, avait rêvé d'en faire un brillant théologien. Gregorio prit la clef des champs, au milieu de ses études, voyagea beaucoup, se convertit par hasard au protestantisme, passa en Suisse où il s'établit, d'abord à Lausanne, puis à Genève en 1660. Quatorze ans plus tard, il devenait bourgeois de cette dernière ville.
Alors s'ouvrit pour Leti la plus tourmentée et la plus étrange des existences. Il s'était mis à écrire — en italien — sur des sujets d'histoire, de politique et de controverse. Les libertés de son langage et son goût pour la calomnie lui jouèrent de mauvais tours. L'inconsistance de ses principes, les extravagances de son imagination, la légèreté de son caractère ne le servirent pas mieux. En 1679, son Livello politico et deux autres de ses ouvrages furent condamnés au feu comme « contenant, dit Senebier, des propositions contraires à l'État, à la religion et aux mœurs. » Ses histoires de Philippe II et de Sixte V lui valurent le retrait de ses droits de bourgeoisie et une amende de cent écus. Leti se rendit en Angleterre, où il fut bien accueilli par le roi Charles II ; mais il eut le tort de composer une histoire anglaise qui déplut au prince. On le força de quitter le pays. Amsterdam, où il arriva en 1682, fit de lui son historiographe. Il mourut en 1701. L'une de ses filles avait épousé .lean Le Clerc, dont je parlerai tout à l'heure.
Leti faisait tout à la hâte, une œuvre en six volumes comme une brochure de quelques pages. Il jetait sur le papier ce qui lui venait en tête, le faux et le vrai, le sage et l'absurde, avec une parfaite tranquillité d'âme. Il ne corrigeait jamais ses manuscrits. Quand on lui
* Senebier, II, 328. Sayous, I, 194.
MORALISTES ET CRITIQUTS. 451
reprociiait d'être un historien peu fidèle, il répondait gaîment que « les choses inventées font plus de plaisir que les vraies. » Il supposait des titres, il inventait des faits, il fabriquait même des documents, comme ce Maiiuscrit de Prangins, qui est bien de sa main et sur lequel il a fondé toute sa Storia Genevrina, Senebier nous a rapporté quelques-unes des bourdes de Gregorio Leti ; elles caractérisent le personnage : Leti affirme, qu'en 1568, l'arsenal de {jenéve fut brûlé, alors que l'arsenal n'était point encore bâti et qu'il n'a jamais été incendié. Il* prétend avoir assisté, en 1 661 , aux funérailles de la duchesse de Rohan-Chabot et rimé une ode à cette occasion, quand la duchesse ne devait mourir que vingt ans après... Si Gregorio Leti n'inspire pas de confiance comme historien, si sa vie n'est rien moins qu'édifiante, il a laissé des livres très curieux, pleins de détails intéressants et de piquantes particularités ; seulement, il faut choisir.
Je n'en puis dire davantage sur les nombreux volumes de Leti ; ils sont tous écrits en italien et ne rentrent dés lors pas dans mon sujet.
Le gendre de Gregorio Leti, Jean Le Clerc', fut un très savant et fécond écrivain. Il a exercé une influence considérable sur la littérature de son temps. Théologien sagace et modéré, philosophe ingénieux et profond, historien exact sinon brillant, critique instruit et judicieux, érudit de première force, il est un esprit universel et il a réussi, parfois excellé, dans plusieurs genres. Mais au prix de quel labeur ! Jamais on ne vit travailleur plus passionné, plus infatigable ; il peine jusqu'au dernier souffle, et sans prendre de repos ; je ne connais pas une vie où il y ait eu" moins d'heures perdues que dans la sienne. On éprouve de la joie à faire revivre ces nobles et hautes figures que les siècles n'ont pas suffisamment respectées. Je me suis promis de m'arrêter longtemps à Jean Le Clerc.
Les Le Clerc étaient de Genève. Jean y naquit le 1" mars 1657. Il y fit de bonnes études, avec des maîtres tels que Robert Chouet, François Turrettini, Louis Tronchin. Lorsque le moment fut venu
* Senebier, II, 283 et s. Sayous, II, 35 et s. France protestante. Tous les recueils et dictionnaires biographiques. En outre : Etude biographique sur Jean Le ClerCy par M. J. Collen, Genève, 1884.
pour lui de terminer sa théologie par la consécration au saint ministère, il se contenta de subir ses examens ; il ne pouvait admettre ni le Consensus, ni la vérité de certaines thèses auxquelles il fallait adhérer pour être reçu membre du clergé. A cette époque déjà, vers 1678, le protestantisme genevois était fort divisé, mais le parti orthodoxe avait encore le dessus. Le Clerc partit pour Grenoble, en qualité de précepteur.
Ses opinions étaient suspectes; il tenait, comme son père, le savant philologue Etienne Le Clerc, pour la doctrine proscrite de la grâce universelle (voir le début du Livre IV ci-aprés). 11 se rendit à Grenoble, puis à Saumur, où il s'afïermit dans la doctrine de Farminianisme, par l'étude approfondie des ouvrages de Courcelles, da Grotius et d'Épiscopius. De Saumur, et après avoir passé quelques mois à Paris et à Londres, il prit le chemin d'Amsterdam, la patrie d'Arminius; il avait dit adieu à Genève sans grand espoir de retour'. Il fut, en 1684, nommé professeur de philosophie, de belles-lettres et d'hébreu au collège de la ville où « les remontrants » étaient fortement installés. A la mort du fameux professeur arminien Philippe Limborg, il joignit à son enseignement celui de l'histoire ecclésiastique.
Dès lors, c'est une existence de travail et de combat qui commence pour lui. Le Clerc n'était pas d'un naturel très humble. Il avait conscience de sa valeur et ne supportait pas aisément la contradiction. Nous le verrons bientôt polémiste ombrageux, philosophe frondeur. En attendant, nous admirerons sa prodigieuse activité. En 1705, il écrit à J.-A. Turrettini : « Mon sixième volume de la Bibliothèque choisie vient de paraître présentement, et l'on m*a engagé d'en donner irois par an ou un de quatre en quatre mois'. Marquez-moi, s'il vous plaît, si vous avez les précédents ou ceux qui vous manquent... Les Inscriptions romaines vont avec une lenteur insupportable, par la faute de ceux qui s'en mêlent. Il me fâche que le même' libraire,
' « J'aurais consacré (dit-il à L. Tronchin, dans une lettre citée par M. Sayous) mes services à ceux au milieu desquels j'ai été élevé, si je n'avais été exposé à voir ma patrie devenir pour moi une marâtre, et les hommes qui font peser leur joug sur cette cité libre, me chasser par leur tyrannie. J'aurais, je l'avoue, une existence bien plus douce dans mon pays que dans cette Hollande où me voilà, s'il m'avait été permis d'y vivre indépendant parmi des hommes; mais lorsque je pense à quelle misérable servitude il aurait fallu me soumettre, mon regret du sol natal n'en est pas peu diminué. »
* N'oublions pas que les volumes de la Bibliothèque choisie comptent environ 400 pages chacun, et que ces « trois volumes par an » ne représentent qu'une faible part du travail annuel de Le Clerc.
qui a sous la presse les Lieux hébraïques d'Eusèhe et de St. Jérôme, aille aussi lentement dans cet ouvrage, dont il n'y a pas vingt feuilles de faites depuis une année. » Il a toujours quatre ou cinq ouvrages très importants sur le chantier, quand ce n'est pas chez l'imprimeur. On est stupéfait devant cette énorme production. On se demande comment un homme peut, avec des jours qui ont vingtquatre heures, livrer tant de prose en pâture au pubhc et sur des sujets si divers. Le Clerc a une santé de fer — jusqu'à ce qu'il l'ait usée — et la rage d'écrire.
Il se prodigue, et puis il n'a pas la liberté de préparer ses volumes avec la sérénité d'un savant paisible; il est, sinon le chef, du moins l'un des chefs du parti rationaliste. Ses opinions se sont accentuées avec le temps. De chrétien libéral et tolérant, il est devenu le disciple ou le compagnon de lutte de son ami Locke. Le grand penseur anglais, expulsé de l'université d'Oxford, s'était réfugié en Hollande; il vit Le Clerc; ces deux hommes se comprirent sans peine, et tous deux se liguèrent, en théologie contre les orthodoxes, en philosophie contre les cartésiens. Descartes régnait encore sur les esprits. Locke et Le Clerc le détrônèrent, substituant au spiritualisme pur, une doctrine où le rationalisme et le sensualisme tenaient toute la place. Mais ni l'un ni l'autre n'entendaient attaquer la religion chrétienne. Ce qu'ils voulaient, c'était réconcilier deux choses peut-être inconciliables : la raison et la foi. Ils étaient pleins de bonne volonté, mais ils ne songeaient pas aux conséquences, et, comme ils étaient parqués entre les extrêmes de droite et de gauche, ils reçurent force horions des deux côtés. Le Clerc fut tout particulièrement en butte aux assauts les plus furibonds. Bayle, Burman, et dix, et vingt autres, le poursuivirent avec acharnement. Comme il avait de l'opiniâtreté et peu de patience, il ne laissa jamais une objection ou une injure sans réponse.
Cette existence d'excessif labeur et de perpétuelle bataille allait avoir une fin lamentable, — la mort de l'intelligence avant l'autre mort. Au mois de mai 1728, Le Clerc eut une légère attaque de paralysie; il perdit, quatre ans après, l'usage de la parole, et s'éteignit en 1736. Malgré le terrible et l'irréparable malheur qui le frappa en 1728, il ne cessait de travailler. Il essayait de se roidir contre la décrépitude qui le menaçait. La tête n'y était plus, mais le cœur conservait une merveilleuse énergie. « Vous attendez sans doute que je vous parle de M. Le Clerc plus particulièrement, mande Barbeyrac à .Ï.-A. Turrettini, en date du 7 septembre 1728. Je l'ai
VU souvent, et d'abord je craignis fort que nous ne le perdissions bientôt. Mais il est revenu peu à peu de l'abattement où l'avait jeté une maladie violente quoique courte, et je l'ai laissé en assez bon état pour son corps. Je dis pour son corps, car son esprit est épuisé ; la mémoire manque, de sorte que toutes les fois que je l'ai vu, il m'a dit les mêmes choses, comme ne se souvenant point du tout de les^ avoir déjà dites. Cependant, il est toujours assez au fait pour ce qu'il a dans l'esprit. Son Histoire des Provinces- Unies est achevée. » Le Clerc a soixante et onze ans à cette époque, il est à peu prés tombé en enfance, il demeure quand même sur la brèche. Ce spectacle n'at-il pas une certaine grandeur? L'homme qui le donne n'est-il pas^ un beau type de passion et d'héroïsme littéraires?
Je ne discuterai pas ses œuvres théologiques, écrites la plupart en latin assez mauvais. Consciemment ou non, il fut un adversaire du spiritualisme et l'un des précurseurs de ces rationalistes plus décidésqui s'empareront de la pensée au XVIIP® siècle et détruiront ce que, de bonne foi, il essayait de préserver de la ruine. Comme hagiographe, spécialement comme exégète, il est parmi les plus érudits des théologiens du Refuge.
Sa réputation d'historien est moins solidement établie. L'histoire exige de longues et minutieuses investigations, de la réflexion aussi et de l'impartialité. Cet écrivain affaire, qui touchait à tout, qui mettait tout en volumes, ne pouvait réussir dans un genre qui ne tolère pas l'improvisation. Cependant, comme il avait tous les talents du vulgarisateur, des idées nettes, un style clair, une science encyclopédique, il était assuré de ne rien faire d'insignifiant. On ne lit plus, on ne consulte même plus son Histoire des Prooinces-Unies, Sa Vie de Jean-Armand, cardinal de Richelieu n'est pas un morceau sans^ valeur, bien que le sujet soit traité d'une manière superficielle, que l'auteur se soit borné à prendre ses renseignements chez d'autres biographes et qu'il ait fait un Richelieu de sa façon, diplomate habile, peu scrupuleux, mais point extraordinaire. Ce que l'on appréciera le plus dans cette ingénieuse compilation, c'est les idées politiques de Le Clerc, toutes empreintes de ce libéralisme qui soufflait d'Angleterre et qui lui était venu par Locke.
Le critique m'attire davantage, puisque aussi bien il est un des fondateurs de la critique littéraire dans les pays de langue française ► Bayle l'avait précédé, avec ses Nouvelles de la République des leltreSy journal mensuel dont le premier numéro parut le 27 mai \ 684 ; mais^ Le Clerc est bien plus complet. Au lieu des petites notes que Bayla
publiait sur des sujets scientifiques, son émule, puis son adversaire, donnera des articles substantiels et parfois de véritables dissertations (jui ne dépareraient pas une de nos revues modernes. « On ne peut s'occuper des journaux de Le Clerc, remarque Senebier, sans se plaindre de l'aridité, de la maigreur, je dirai presque de l'inutilité de la plupart de ceux qui se publient. » Effectivement, les Bibliothèques' sont, pour le sérieux et l'étendue des notices, un modèle qu'on ne saurait trop recommander. Et songez que Le Clerc n'eut pas ou presque pas de collaborateurs, car de La Croze le quitta bientôt et Bernard ne s'est occupé que des neuf derniers volumes de la Bibliothèque ancienne et moderne. Il avait assumé une tache à laquelle deux cerveaux bien organisés n'eussent point sufïi, et encore n'était-ce là qu'une partie de son travail. Peu curieux de parler des œuvres d'imagination, il étudie de préférence les traités de théologie, de philosophie, d'histoire, de linguistique, et même de physique et d'astronomie. Il sait tout, s'exprime sur tout avec compétence. Ne vous figurez point qu'il analyse et juge sommairement un ouvrage ! Il en discute le point de vue, il en contrôle les affirmations, il en vérifie les données. Et cette besogne herculéenne, il l'accomplit posément, simplement, sans avoir l'air de ployer sous le faix, signalant les faiblesses, les inexactitudes, les hérésies, avec une parfaite indépendance d'esprit et une singulière sagacité. Il est, je le confesse, plus solide ou plus massif qu'agréable. Son robuste bon sens et sa vaste érudition ne sont point servis par des qualités aimables : la distinction, la grâce, la fantaisie. Savant il est, savant il restera. Ne lui demandez pas d'heureuses saillies, un style élégant, de l'entrain et du charme ! Il est le paysan du Danube de la critique. C'est pour instruire qu'il écrit, pas le moins du monde pour amuser. Non seulement il néglige par trop la forme, mais il est volontiers
' Nous avons trois Bibliothèques de Jean Le Clerc :
Bibliothèque universelle et historique^ commencée en 1686, paraissant chaque mois par petits cahiers jusqu'en 1693. Amsterdam, 25 vol. in-12.
Bibliothèque choisie pour servir de suite à la Bibliothèque universelle, publiée à partir de 1703 jusqu'à 1713, et paraissant d'abord deux fois, puis trois fois par an. Amsterdam, 27 vol. in-12, plus un de tables.
Bibliothèque ancienne et moderne pour servir de suite aux Bibliothèques universelle et choisie, commencée en 1714 et paraissant tous les trois mois jusqu'en 1726. Amsterdam, 29 vol. in-12, avec la table. Comme je l'ai remarqué, les 82 volumes des Bibliothèques sont presque en entier de Le Clerc, sauf quelques collaborations accidentelles ou passagères; la plus importante de ces collaborations fut celle du ministre Jacques Bernard, son parent, qui s'occupa des derniers volumes de la Bibliothèque ancienne et moderne et qui continua plus tard (de 1699 à 1710) les Nouvelles de la jRépiiblique des lettres de Bayle.
dédaigneux, hautain, tranchant dans ses opinions et violent dans son langage. Il aime à contredire, à trouver la petite bête, à se montrer impeccable. Quand il peut dénigrer un livre ou un auteur qui lui déplaît, il ne cache pas sa joie. Mais il faut louer sans réserve, outre sa science, la franchise, la hardiesse, la vérité de presque toutes ses critiques. Et puis, il ne faisait pas que des comptes rendus : il a intercalé de bonnes dissertations dans ses recueils. Ainsi Ja Bibliothèque universelle renferme les monographies suivantes : Projet d'une histoire fabuleuse ; Explication d'une fable d'Adonis; Explication d'une fable de Gérés ; Essai sur la poésie des Hébreux ; Vie de Clément d'Alexandrie ; Vie d'Eusébe de Césarée ; Régies de critique pour l'intelligence des anciens auteurs ; Vie de saint Cyprien et de Prudence ; Mémoires sur l'histoire du Jansénisme ; Vie de Grégoire de Nazianze. Aucun sujet, si aride soit-il, ne l'efTraie. Si l'on désirait connaître le sommaire de l'un des volumes de ses Bibliothèques, voici " — je prends au hasard — la table du tome XXVII de la Bibliothèque choisie : Histoire de France, par le P. Daniel (un article de 100 pages sur ce livre); Histoire du Concile de Constance, par M. Lenfant; Dictionnaire philosophique de M. Chauvin; Conjectures physiques de M. Hartsœker; Histoire du Vieux et du Nouveau Testament, par le S"" de Royaumont ; la Ménagiana ; Histoire de V Académie royale des sciences pour 1670, par M. de Fontenelle ; Tome VHI des Actes publics d'Angleterre; Fragments des Hexaples et d'Origène, recueillis par le P. de Montfaucon ; Commentaire sur Ésa/ie, par M. Vitringa ; Plan théologique du Pythagorisme, etc., par le P. Mourgues, jésuite. Quelques-uns de ces ouvrages ne sont qu'annoncés en deux mots, la plus grande partie est analysée longuement, avec une quantité de remarques et de nombreux extraits.
Le Clerc a une prédilection assez naturelle pour un homme qui est versé dans la théologie et qui a fait de la controverse ; il aime à exposer ses idées et à réfuter celles qui sont en désaccord avec son système. Peut-être n'a-t-il jamais été remontrant ou arminien plus intraitable que dans ses Bibliothèques. On conçoit, en parcourant ces immenses collections d'articles, qu'il eût été impossible à Le Clerc de vivre à Genève. Il s'atfiche crânement, il a des audaces que ses contradicteurs ou ses ennemis s'empresseront d'exploiter contre lui. Dans le silence de sa chambre d'étude, homme peu sociable et nature indisciplinée, il ne se rend pas un compte bien exact de l'effet que ses critiques ou ses opinions vont produire sur le public. Quoiqu'il écrive pour tout le monde, il s'imagine un peu qu'il écrit pour le seul
Jean Le Clerc. Aussi est-il fort surpris et fort indigné des attaques dont on ne le prive guère, et uiême des légers reproches qu'on lui adresse. Ce critique n'admet pas la. critique, et le voilà qui part en guerre !
Dans le tome X (1706) de sa Bibliothèque choisie, Le Clerc, qui a été vivement accusé de socinianisme par Bayle, se défend en ces termes : « Pour faire diversion, il ramène le socinianis'me sur la scène et veut m'en rendre suspect, afin d'empêcher que mes raisons ne fassent de l'impression sur les esprits. Mais c'est une très méchante finesse et qui ne trompera personne. Quand ce serait un Turc, un Talapin ou un Bonze, qui aurait trouvé avec raison à redire à la doctrine ou à la conduite de M. Bayle, ce dernier n'en serait pas moins blâmable... Il me semble même qu'il est honteux d'accuser de certaines opinions que Ton feint de mépriser, des gens à qui l'on répond si mal. Un prétendu orthodoxe à la manière de M. Bayle, un orthodoxe, dis-je, qui raisonne aussi mal qu'il fait de la religion, pourrait être très facilement redressé par un socinien, si quelqu'un de ceux qui sont dans les sentiments de Socin voulait s'en donner la peine. Mais, en cette occasion, l'objection du socinianisme est ridicule, parce que je ne me suis point servi des principes des sociniens, pour détruire ses objections. Je ne suis pas d'ailleurs dans leurs sentiments, comme je l'ai dit plus d'une fois. » Tout cela est fort bien et fort vite dit. Mais encore n'est-il pas sûr que cette mauvaise plume de Bayle n'ait pas eu quelques raisons de parler socinianisme à propos de Le Clerc.
Ce dernier eut bien d'autres contlits, ainsi avec un professeur d'Utrecht, Pierre Burman, qui fit contre Le Clerc une satire intitulée : le Gazetier menteur. L'insulté ne perdit point contenance : « Que M . Burman cherche des antagonistes qui aient une éducation aussi basse que la sienne, ou qui aient un naturel aussi mauvais, pour se quereller avec lui; je ne me sens pas né pour dire des injures comme il fait. S'il prenait garde à la conduite et aux discours de ceux qui ont un peu de politesse et qui ont eu quelque éducation, il s'apercevrait bien que personne ne parle comme lui. On lui en a lavé la tête plusieurs fois et il sait bien qu'on est choqué de ses grossièretés et de ses calomnies, mais il est tout à fait incorrigible. » Il appelle Burman, dans une lettre, « cette espèce de canaille avec qui personne ne veut avoir à faire. » On n'a pas plus de désinvolture dans la riposte.
Que si vous attendez de moi une citation de quelque compte-
rendu de Le Clerc, vous m'embarrasserez extrêmement. Je ne signalerai que deux notices, Tune — élogieuse — qui concerne Fénélon, l'autre — agressive — qui vise Boileau.
Un article du volume XJ de sa Bibliothèque ancienne et moderne est consacré aux Nouveaux dialogues des morts (1719), œuvre posthume de Fénélon : « En lisant quelques-uns des dialogues, on s'apercevrait aisément qu'ils sont de l'auteur du Télémaque, quand bien même M. le marquis de Fénélon, son neveu, ne l'aurait pas dit dans sa dédicace au roi Louis XV. On y voit partout le génie et le style de cet admirable auteur, qu'il serait bien difficile de contrefaire. Quoique tout ne soit pas égal, parce que les matières diverses de ces deux volumes ne le comportent pas et qu'il fallait quelquefois qu'il s'accommodât à la portée d'un enfant, il ne laisse pas d'y avoir partout beaucoup de jugement et d'esprit. Il paraît qu'il savait fort bien le caractère de ceux qu'il fait parler et qu'il était très bien instruit de leur histoire. J'ai néanmoins trouvé une faute... On ne peut rien lire de mieux tourné ni de plus solide que les dialogues XV et XVI entre Socrate et Alcibiade, et celui où Timon le Misanthrope s'entretient avec eux. Les deux premiers, qui étaient des génies de premier ordre, n'ont jamais parlé avec plus d'agréments ; et le grand Socrate, en particulier, n'a jamais rien dit de plus sage^ ou pour montrer que les belles qualités naturelles ne servent ({u'à déshonorer sans un amour constant de la vertu, ou pour faire voir que le meilleur gouvernement est celui qui inspire du respect pour les lois, de l'amour pour la patrie et pour tout le genre humain... » On peut juger Fénélon avec plus de délicatesse et plus d'ingéniosité; en somme, l'appréciation de Le Clerc n'est point banale, ni superficielle, et c'est plutôt dans la critique des œuvres de théologie et d'histoire qu'il convient de l'étudier pour avoir la mesure de son talent.
M. Sayous a déjà rappelé la querelle que Le Clerc fît à Boileau. Le poète admirait, avec Longin, la sublimité de cette parole de la Genèse : « Que la lumière se fasse, et la lumière se fit. » Le Clerc, lui, ne voyait là qu'une phrase fort simple, et il le dit à sa manière, rudement. L'indulgence n'était pas une vertu de Boileau, qui répondit : « Ne vous opiniâtrez pas davantage à défendre, contre Moïse, contre Longin, contre toute la terre, une cause aussi odieuse que la vôtre, et qui ne se saurait soutenir que par des équivoques et de fausse subtilités. Lisez l'Écriture sainte avec un peu moins de confiance en vos propres lumières, et défaites-vous de cette hauteur calviniste et socinienne qui vous fait croire qu'il y va de votre honneur d'empê-
cher qu'on admire trop iégérenient le début d'un livre dont vous êtes obligé vous-même d'avouer qu'on doit adorer tous les mots et toutes les syllabes, et qu'on peut bien ne pas assez admirer, mais qu'on ne saurait trop admirer. » La leçon n'était pas douce. Le Clerc s'emporta, étant de ceux qui ont tort avec énergie. Ce jouteur déterminé n'avait pas assez des chicanes qu'il cherchait aux autres ou qu'on lui faisait ; il voulait entraîner ses confrères dans la bataille, car il n'envisageait pas qu'il y eût une volupté supérieure à celle de gesticuler et de crier en pleine mêlée. Un jour, il eut la malencontreuse idée d'inciter ce charmant et paisible égoïste de Fonlenelle à entrer en campagne contre un livre du P. Malthus. Fontenelle le remercia de la bonne pensée : « Je n'ai point du tout l'humeur polémique et toutes les querelles me déplaisent. J'aime mieux que le diable ait été prophète, puisque le père jésuite le veut, et qu'il croit cela plus orthodoxe. » Entre le détachement absolu du bel esprit et les manières belliqueuses ducontroversiste, il y aurait place pour la sagesse, mais la sagesse se tient plus près de Fontenelle que de Le Clerc, décidément trop belliqueux.
Quelle a été l'influence des Bibliothèques? Profonde, assurément, et point locale. M. Sayous nous dit à ce propos : « En communauté d'efforts et de mérite avec Bayle et Basnage (auteur de VHistoire des ouvrages des savants), Le Clerc, par ses analyses sur des sujets si variés, a mis les esprits en contact avec une grande quantité de faits, de choses et d'idées : il les a aiguisés par la comparaison, de même que par son indépendance il a encouragé leur liberté et porté coup à l'érudition pédantesque, en distinguant entre les mots et les choses, et mettant les premiers à leur place. » On ne saurait trop insister sur ce qu'il remua d'idées et répandit de connaissances. Cette vaste intelligence, très claire, mais un peu brutale, a étendu notre horizon et en a dévoilé quelques parties, sans d'ailleurs y employer beaucoup de formes. Qu'importaient les moyens? Dans une langue froide et rugueuse, Le Clerc a dit une foule d'excellentes choses, et il a, sinon inventé, du moins enrichi la critique périodique. Il n'avait pas même l'ambition d'être un artiste. Au contraire, nous le voyons souvent dédaigneux pour les lettres pures, persuadé en quelque sorte que la meilleure façon d'honorer les idées est encore de mépriser les mots.
Cette erreur — car c'en est une, et fort grave — a été désastreuse pour sa mémoire, ainsi que pour ses ouvrages. Ses Bibliothèques, si bourrées de renseignements, ne sont plus que feuilletées par des curieux ou des historiens de la littérature.