LIVRE II
I. Le théâtre h Genève ; une représentation du Cid. — IL Le théâtre dans le pays de Vaud : Pierre de l'Eausea et son Cosmopolite ; le Pieux Ezéchias de Michel Testard; les Regrets de Pierre Bosson.
Le D"^ Chaponniére a peut-être exagéré en affirmant, dans une étude sur le « théâtre à Genève, » que, de 1535 à 1750, il n'est question ni de comédies ni de comédiens dans la cité de Calvin. J'ai montré que Bienvenu, Duchêne, Simon Goulart avaient écrit et fait représenter des pièces dramatiques dans la seconde moitié et jusque vers la fin du XVI™* siècle. iMais, à dater de la mauvaise Pastorale de Goulart et jusqu'à l'arrivée de Voltaire aux Délices, il n'y eut plus à Genève de théâtre public. On tolérait à peine les représentations au collège et à domicile.
Pour avoir quelque idée de la sainte horreur que le théâtre inspirait à ces Messieurs du Consistoire — le Conseil eût été plus coulant — il suffît de lire la mésaventure qui advint au Cid de Corneille, en Tan de grâce 1 681 . Le pasteur Michel Turrettini ' a, dans ses Mémoires encore inédits, rédigé pour l'amusement de la postérité le récit de ce grave événement.
La « comédie du Cid » fut jouée ou plutôt récitée, les 17 et 18 mars 1681 , par des collégiens, «chez M. Perdriau, avec décorations de théâtre et changement d'habits. » Détail effrayant, « le fils de M. le premier syndic » était de la pièce. N'était-ce pas la corruption
^ Voir plus loin, note ad Michel Turrettini.
des mœurs, l'agonie de la République ? Comment éviter le retour d'un pareil scandale? Il y avait eu « changement d'habits! » Le Consistoire s'émut naturellement et pria le premier syndic « d'empêcher la continuation de ces désordres ; » il ajoutait que « les pasteurs en parleraient en chaire, le dimanche suivant, pour instruire le peuple.» Dés l'instant où l'on menaçait de porter le Cid en chaire, le conflit prenait une tournure sérieuse. MM. les premier et second syndics firent appeler Michel Turrettini, alors modérateur de la Vénérable Compagnie; ils s'excusèrent humblement d'avoir toléré le méfait en pleine ville de Genève; ils firent cependant observer « que l'on n'entendait pas d'introduire la comédie ni de la souffrir jamais dans Genève, quoique des gens aussi zélés que nous et avec qui nous avons communion, la souffrissent comme ceux de Bâle. » Sous cette concession se cachait un regret, et il semble que MM. les syndics aient envié « ceux de Bâle, » gens heureux qui « souffraient la comédie. » Les délégués de l'autorité civile insistèrent encore, disant « qu'on ne devait point parler de cette affaire, que ce n'était qu'une bagatelle et qu'on regardait plutôt comme un exercice de la jeunesse que comme un divertissement. » Eh ! oui, il faut bien respecter le mot d'ordre : surtout, ne nous amusons pas ! Qu'arriverait-il si des collégiens s'avisaient de rire et de s'égayer ? Michel Turrettini crut faire le bon prince et répondit qu'on n'userait pas de rigueur, mais « qu'on tenait à instruire le peuple, à cause de la conséquence, puisqu'on avait remarqué qu'il prenait tant de plaisir à ces divertissements, que les excès en croissaient tous les jours, jusque là que dans les assemblées on en était venu aux danses, des danses aux proverbes, des proverbes à la farce, et de la farce à la comédie. » La danse et la farce passe encore, mais le Cid !
Malgré les vœux de MM. les syndics et leurs conseils, la Compagnie donna ordre aux pasteurs « d'en parler d'une manière forte et prudente pour instruire le peuplé sur ce sujet, sans venir à la déclamation et sans rien dire de spécifique du magistrat. » Il fut ainsi fait. Michel Turrettini prêcha sur un texte du Psaume 69 : « Ils m'ont donné du fiel, » et montra, dans sa péroraison, que « le caractère du chrétien était la mortification intérieure du cœur et des convoitises. » Le Conseil se fâcha: ces empiétements du pouvoir ecclésiastique sur le pouvoir civil le mirent de fort méchante humeur. Il se plaignit des sermons et signifia rudement aux prédicants « qu'il condamnait la comédie et qu'il estimait que cela devait suffire, sans passer outre à en parler en chaire, ce qu'il défendait en cas de
besoin. » Michel Turrettini fut même admonesté « pour la manière peu judicieuse et peu respectueuse dont il avait usé envers le Conseil ; » mais il ne faiblit point, car il prêcha, le dimanche qui suivit, de façon à faire paraître « qu'il était résolu à parler toujours avec la même fermeté, méprisant tout ce qui pourrait faire brèche à la liberté de son ministère. » La morale de l'histoire est que le Cid ne fut plus joué.
Sous Calvin, les représentations théâtrales étaient encore permises, quand le maître « n'y trouvait rien à redire. » Après lui et après de Béze, on entendit être plus austère. Ni Cinna, ni Polyeucte, ni le Cid, ni, plus tard, la Mort de César et Mahomet, ne purent être montés, même chez des particuliers. Un beau jour, quinze garçons perruquiers et barbiers, qui avaient tenu des rôles dans la Mort de César, furent vertement réprimandés; on leur enjoignit de faire leur métier « sans s'arrêter aux jeux ou à d'autres excès '. »
Les Bernois, seigneurs du pays de Vaud, n'avaient pas, pour le théâtre, les yeux du Consistoire de Genève. Pourvu que Thalie ne s'en prît ni à la religion, ni au gouvernement, ils lui laissaient toute liberté ; ils n'étaient même pas fâchés qu'elle leur tournât des compliments. Le 1 4 octobre 1605, à l'entrée du « nouveau bailli. Magnifique et très honoré Seigneur Hans Rodolphe d'Erlach, » Pierre de L'Eausea ' fit jouer à Moudon sa Comédie du Cosmopolite \ une pièce allégorique sans sel ni saveur. Les personnages sont : le Cosmopolite, le Prologue, la Multitude, Dame Helvétie, Polyhistor et la Nymphe Meldunoise, qui figure la ville de Moudon.
Le Cosmopolite a beaucoup voyagé ; il est blasé autant qu'on peut l'être ; il compte se fixer en Suisse, le seul pays qui l'attire encore :
Le Turc, j'ai pratiqué, l'Américain, le Maure, Le Tartare, l'Indois, les héritiers de Flore... Le peuple américain, meilleur je réputois, Mais je l'ai rencontré comme aussi les Indois D'une égale valeur. Las ! chose pitoyable...
* Ceci est déjà du XVIII™*' siècle. — Je parlerai, au chapitre suivant, de la € comédie > de Genève délivrée, faussement attribuée à S. Chappuzeau, dont la Genève délivrée est un poème lyrique en cinq chants.
^ Revue suisse, XI, 202 et s. (article de E. H. Gaullieur).
• In-4, Berne (?), 1605.
« Chose pitoyable, » certes, que cette longue complainte du Cosmopolite. Quand nous saurons
que le Maure en pourceau Se nourrit, sans lever de terre le museau,
serons-nous beaucoup plus avancés? Serons-nous saisis du frisson tragique, à l'ouïe des exploits du Tartare qui
Mange poux, chats et rats, et de gloutonnerie
Furibonde, le sang boit de ses ennemis
Et dégloutit la chair des corps à broche mis ?
Tout cela, qui « fâche » le Cosmopolite, nous ennuie absolument. Puisqu'il tient à venir en Helvétie, qu'il y vienne et qu'il s'y taise I Mais voici un nouveau personnage qui, n'ayant pas couru le monde autant que l'autre, n'a peut-être pas désappris le français. Hélas ! nous tombons de Cosmopolite en Polyhistor :
Je suis Polyhistor, ou Encyclopédique...
Tu es donc arrivé aux terres d'Helvétie, Qui jadis les partit en treize portions A treize de ses fils, qu'on appelle cantons...
Suit un cours de géographie politique. Le Cosmopolite est émerveillé :
Lequel est-ce d'entre eux qui sur ce lieu domine ?
Et Polyhistor de répondre — bailli oblige — :
C'est le canton bernois, le plus riche et puissant...
De plus en plus ravi. Cosmopolite formule en ces termes une requête à fin de naturalisation :
Ah ! mon Polyhistor, parfois, je t'en supplie. Que je sois engravé au cœur de l'Helvétie, Comme m'as, en ce fait, promis aide et secours.
Dame, Polyhistor ne demanderait pas mieux. Mais il s'agit de consulter la mère Helvétie, qui arrive à point. Et nous sommes au deuxième acte ! Et il y en a cinq, tout aussi palpitants I Et je serai clément, car je sens que chacune de mes lignes est un supplice pour la mémoire de cet infortuné L'Eausea, comme pour le lecteur.