TOME I
L'Helvétie veut bien accueillir le sieur Cosmopolite, à condition qu'il — change d'habit :
Tu désires être Suisse, Mais ton habit ne répond, Avecque ta maigre cuisse, A ceux que les Suisses ont.
Qu'à cela ne tienne ! Cosmopolite sort et reparaît bientôt, un peu gêné mais très fier, dans l'ample culotte nationale. L'auteur réussit à glisser quelques flatteries mal rimées à l'adresse des Bernois et spécialement du bailli, qu'on laisse à Moudon
Pour exercer sa sagesse.
Il est procédé à la réception du nouveau bourgeois. Tout est consommé.
M. Gaullieur veut que la Comédie du Cosmopolite témoigne « d'un certain tact politique. » Je n'y contredis point. Mais quelle pièce, et quels vers !
Il n'y a pas davantage d'action, il y a plus de poésie dans le Pieux Ezéchias\ drame sacré par Michel Testard', premier régent au collège d'Yverdon. Le Pieux Ezéchias fut composé à l'occasion d'une cérémonie scolaire; il est dédié aux autorités d'Yverdon. Michel Testard ne pense pas comme le Consistoire genevois : « J'ai jugé, dit-il, ou plutôt j'ai cru qu'il n'y avait rien de plus propre, outre l'exercice journalier de l'école, que les exhibitions publiques. J'ai donc à ce sujet ébauché un drame au moins autant rempli de piété et de bons exemples que vide d'élégance et de fleurs poétiques. » Cette modestie est de bon augure.
Les cinq actes de la tragédie biblique de Testard nous content l'histoire du roi Ezéchias qui, ayant rétabli le service de l'Éternel abandonné par Achaz, n'en est pas moins assailli par Sennachérib et l'armée des Assyriens; les prières d'Ézéchias et d'Ésaïe amènent la défaite de l'ennemi. Sennachérib est contraint de fuir dans ses États; il est assassiné par son fils, aux pieds de l'idole du dieu Nisroc.
La pièce de Testard abonde en « piété et bons exemples. » Et la poésie ? Aurait-elle son compte ? Je ne citerai que deux ou trois strophes, dans lesquelles les « fils et les filles de Sion » expriment leurs espérances :
^ In-4, Yverdon, 1660.
^ Bévue suisse, XI, 207 et s.
Hélas ! comme colombelle,
La pucelle De Sion se retirant, Ira de la peur des armes
Et alarmes, Et jours et nuits soupirant.
Ainsi qu'au bois, chêne et tremble
Par vent tremble, Parmi les ombres de nuit, Dedans nous notre âme émue
Se remue De peur, de frayeur, d'ennui.
Adieu toute éjouissance.
Adieu danse !
Sus frayeur et tremblement 1 Adieu de flûte et musette,
Chansonnette !
Pleurons lamentablement!
A ces plaintes des filles, les fils de Sion répondent :
...Sûr est notre fondement :
Arrière, peur des trompettes
Et cornettes !
Croyons à Dieu rondement !
Je goûte ces accents naïfs. La langue du poète est euibarrassée, mais ses versiculets ne sont point sans grâce. C'est un aimable balbutiement de la Muse française, égarée dans nos villettes romandes.
Je retourne sur mes pas, et volontiers. Une agréable surprise nous attend : les Regrets' de Pierre Bosson '. Un bailli est sur « son triste départ; » l'heureuse arrivée d'un autre bailli calme un peu la douleur du peuple. Pour célébrer ce double événement, Pierre Bosson — nous ne savons de cet écrivain que Tannée de sa naissance : 1 576 \ et son lieu d'origine : Lausanne, — Pierre Bosson a rimé, « en façon de comédie, » une sorte de drame lyrique, représenté au château de Lausanne, le 1" octobre 1630.
Le sujet? L'auteur l'indique dans son prologue : « Vous verrez et
' In-4, 1632 (sans indication de lieu).
' Gindroz, 396 et s. Conservateur suisse, XI, 151. De Montet. Canton de Vaud, de J. Olivier, note 65.
'^ INI. de Montet a trouvé cette date dans l'état civil de Lausanne; elle ne concorde guère avec les déclarations de Bosson, qui se présente, en 1630, « comme tout jeune encore parmi la presse des écrivains. »
orrez (moyennant qu'il vous plaise d'encliner vos oreilles aux accents de nos voix et de nos vers) un Philomuse et un soldat français, qui se viennent rendre ici, l'un ému par la célébrité de cette fleurissante Académie, l'autre par l'état et bonne police de la ville, et tous deux pour un grand personnage qui préside ici, à qui le renom baille tant de louange. Vous verrez encore Mercure qui, partant de la Cour souveraine du Parlement céleste, apportera des décrets du destin, qui rappelle autre part ce grand personnage. Là, vous ne verrez que douleurs, que tristesse, vous n'orrez que cris et qii'hélas élancés par ceux qui regrettent son départ. Mais enfin, rassurés par l'assurance que leur baille Mercure que celui qui est son successeur est aussi accompli en plusieurs rares qualités, ils changeront leurs douleurs en douceurs, leur tristesse en liesse, leurs cris en ris, leurs hélas en soûlas. Vous verrez le tout par le menu... » On ne se console pas plus galamment.
Laissons les « hélas » se changer en « soûlas, » et cueillons dans les Regrets de Bosson quelques passages non dépourvus d'inspiration 1 Oh ! ce n'est pas de la poésie très rare, mais c'est, par endroits, de la poésie approximative. Philomuse, un Français qui désire cultiver les lettres, est venu à Lausanne, attiré par la « fleurissante Académie ; » Polymuse, un Lausannois, le rencontre et le dialogue s'engage. Philomuse parle de Minerve sur un ton si passionné, que le bon Lausannois croit découvrir dans ce pathos autre chose que de l'amour platonique :
Polymuse, lausannois.
Quoi (loncques, vous sentez dedans votre poitrine S'épandre le brandon de l'Enfant de Cyprine ? Vous êtes amoureux : quelle secrète ardeur, Quel trait vous brûle ainsi et vous brèche le cœur?
Fhiîoniuse, français.
Oui, je suis embrasé d'une amoureuse flamme, Mais la chaste Pallas me l'allume dans l'âme, Et non cet Archerot, trompeur et décevant, Qui nous promet beaucoup et nous paie de vent.
Polymuse.
Je vois, je le vois bien, votre cœur n'est épris De l'amour doux-amer de l'Enfant de Cypris; Une plus chaste ardeur rampe(?) dans vos moelles, Vous aspirez plus haut, vos flammes sont plus belles. Bien, n'allez autre part, vous voici bien à point, Ici loge Pallas dont l'amour vous époint, Ici sont ses enfants, compagnons de vos peines. Ici ses favoris, ici sont ses Athènes.
Philomuse.
0 havre désiré, asile de mon cœur, Arrêt de mes souhaits, ô rencontre, ô bonheur ! Mais dites-moi comment cette race bien née Sert la belle Pallas en ce bel Athénée !
Polymiise, Lausannois, ne se le fera pas redire. Vite, il chante, en alexandrins pompeux, les mérites de l'Académie, « du temple sacré » où toutes les sciences sont enseignées par les plus « célèbres docteurs. » Voici le naturaliste, qui « fouille sein de Cybéle et Thétis. » Voici le mathématicien, qui « nous apprend cet art industrieux des nombres. » Voici, Dieu me pardonne, le géomètre, avec son « art laborieux qui mesure les champs. » Voici... Mais écoutez :
L'un, par le saint fanal de sa rare doctrine, Aux Oracles divins nos esprits achemine- Le Cyclope Romain convainct d'idolâtrie, De sacrilège horrible et d'exécrable erreur, Le démasque et fait voir sa hideuse laideur. L'autre soigneusement recherche la racine Des mots sentencieux de la langue divine, Débrouille les brouillés, nous en montre le poids Es Pandectes oii Dieu nous a couché ses droits. L'un, par le sûr guidon de son expérience, Nous mène es beaux trésors de la grecque éloquence... L'un encore nous met en mains la clef des arts...
Philomnse est au septième ciel :
C'est fait, c'est arrêté : il faut que je m'arrête En ces lieux où Pallas fait sa douce retraite.
Polymuse, toujours plus Lausannois, renchérit encore sur ses précédents éloges. Quel Eden de lumière, quel paradis de science, — quelle Académie ! Cela finit, entre Philomuse et Polymuse, par un échange de compliments :
Polymuse.
...Moi vous servirai
Philomuse.
En toute occasion.
Monsieur, toute ma vie A vos commandements vous verrez asservie.
Je suis un peu confus d'avoir consacré plus de deux pages aux
Regrets de Bosson. Notre littérature dramatique est si misérable au XVIP* siècle! Il faut néanmoins louer dans la langue de Pierre Bosson une certaine aisance et un certain fini, très relatifs, d'ailleurs. C'est, à coup sûr, moins gauche et moins plat que le Cosmopolite de L'Eausea. 11 est vrai que l'auteur des Regrets a de longues défaillances. Cette description de la cathédrale de Lausanne, par exemple, est un désastre pour le poète :
Ce riche bâtiment où la dépense et l'art,
Egales à l'envi luisent en chaque part,
La superbe grandeur de ses deux pyramides
Qui mouillent leur beau chef dans les nues humides,
Ces piliers équarrés, ces puissants arcs-boutants,
Qui ont jà résisté à l'eifort de tant d'ans...
Cela pourrait durer indéfiniment. En somme, les Regrets sont une médiocre allégorie, qui célèbre la « ville de l'Ours, » le peuple bernois, les baillis, et le « bel Athénée, » — ce qui signifie : l'Académie de Lausanne. Il n'y a pas d'action et pas beaucoup plus de style ; la versification est dans le goût de Dubartas :
Le Nectar doux-coulant de Pithon verse-miel... Les doux-flairantes fleurs du siècle fleuri d'or...
Mais j'ai hâte de clore ce chapitre. Il est pénible de répondre : Bosson, aux Français qui disent : Molière.