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CHAPITRE III Adeptes et auxiliaires des philosophes

I. A Genève : Paul Moultou. — II. Les Vaudois : A.-N. Polier de Bottens : F.-L. Allamand. — III. A Nenchàtel : Dupeyrou et d'Escherny. — IV. Julie Boudeli ; ses Lettres.

L'influence littéraire et philosophique de Jean-.Iacques et d'Arouet s'exerça avec moins d'intensité en Suisse qu'en France, et même qu'en Allemagne et en Angleterre ; M'"'' de Staël aura quelque chose de l'un. M'"*" de Charriére quelque chose de l'un et de l'autre; aucun des deux n'a laissé d'école, et Rousseau lui-même n'a guère fait que jeter dans Genève des idées politiques et religieuses pour y alimenter les querelles des partis.

Voltaire et Rousseau eurent bien à Genève et dans le reste de la Suisse romande, quelques chauds amis, plusieurs partisans, mais peu ou point de disciples. Arouet avait trouvé Clavel de Brenles, Polier de Bottens, le docteur Tronchin, les Cramer, le chevalier Huber, peintre de talent et causeur spirituel, de Monrion, de Lublères, épistolier charmant, et tant d'autres qui furent les habitués des Délices, puis de Ferney. Jean-Jacques sut se ménager de solides affections et d'énergiques défenseurs. Mais les littérateurs qui s'étaient, au début, rapprochés des deux grands hommes, s'en éloignèrent la plupart lorsqu'ils jugèrent la société trop compromettante. Aussi n'ai-je que fort peu de noms à citer ici. Je ne distingue à Genève — le polémiste Cornuaud peut-être et deux historiens, Bérenger et d'Ivernois, exceptés,

— parmi les écrivains qui se déclarèrent ouvertement pour les philosophes, qu'une figure digne de retenir l'attention : celle de Paul MouLTOu \ le fidèle et l'enthousiaste adepte de Rousseau; encore Moultou n'est-il presque pas auteur. Tandis que le vide se faisait autour de Jean-Jacques persécuté, lui restait sur la brèche; et, s'il n'a pas composé autre chose que des lettres vigoureuses et passionnées, il est mêlé si étroitement à la vie littéraire de Rousseau qu'il n'est pas permis de l'oublier.

Originaire de Montpellier, où il naquit vers 1730, il vint à Genève de bonne heure, fut consacré après de brillantes études théologiques et obtint les droits de bourgeoisie en 1755. C'est du Moultou d'alors que Rousseau dit dans ses Confessions : « un jeune homme de la plus grande espérance, par ses talents, par son esprit plein de feu. » Il est, pour Voltaire, « philosophe et très aimable, quoique prêtre. » Moultou fut très lié avec le patriarche de Ferney, avant les différends qui séparèrent à jamais celui-ci du « citoyen de Genève. » Il prit ainsi une part très active aux efforts d'Arouet dans l'affaire Calas. Mais il se rangea sans hésitation du côté de Rousseau, dès que la rupture fut consommée entre les deux rivaux. Il est le diplomate et la providence de Jean-Jacques, intervenant toujours quand il s'agit de le conseiller ou de le secourir, se créant gaîment des ennemis pour s'attacher à la mauvaise fortune persistante de son maître. Rousseau, qui en parle avec tant d'effusion dans sa correspondance, ne fut pas un ingrat et lui légua ses manuscrits ; il l'autorisa même, quelque temps avant 1778, à publier une édition complète de ses œuvres. Cette édition, préparée avec le concours de Dupeyrou et de Girardin, parut de 1782 à 1789. Moultou mourut avant l'achèvement de l'entreprise, — en 1787. Il demeure associé à la gloire de Rousseau ; il est le Patrocle de cet Achille, et ce n'est pas un mérite léger que d'avoir aimé avec une si bienfaisante constance un homme qui s'attira tant de haines et de colères par les bizarreries de son caractère et les hardiesses de son génie.

Quelques écrivains vaudois furent soupçonnés de faire trop bon

^ Voir la bibliographie ad Bousseau, — spécialement les ouvrages de MM. Gaberel et Maugras, ainsi que la Correspondance de Jean- Jacques et les volumes édités par M. Streckeisen- Moultou. Voir aussi Le salon de M»»'* Necker, 1. c, I, pass- Ch.-V. de Bonstetten, par M. A. Steinlen, 20, 36, et pass.

ménage avec les philosophes. Il est certain que l'un ou l'autre a déserté le drapeau de la religion traditionnelle, ou l'a du moins suivi avec une mollesse significative. Tel fut le cas du pasteur Antoine-Noé Polier de Bottens ' (1713 à 1783) que Voltaire traitait de « digne ami, » et qui avait encouragé le poète de la Henriade à s'établir à Lausanne. On lui attribue les articles Liturgie, Mages, Magicien, Messie et d'autres de V Encyclopédie, Qu'en est-il de la paternité de ces travaux qui n'ont rien d'orthodoxe? Il est à peu prés hors de doute que Polier de Bottens a collaboré à l'œuvre de Diderot et d'Alembert. Ses concitoyens l'en accusaient, si nous nous en rapportons à Voltaire, qui écrit, en décembre 1 758, à Clavel de Brenles : « On m'a mandé aussi qu'il y avait eu une cabale sacerdotale contre notre ami Polier... » Je lis en outre dans le Commentaire historique des œuvres de Voltaire, rédigé sous la dictée de l'auteur : « Cet article Messie, déjà imprimé dans la grande Encyclopédie de Paris \ est de M. Polier de Bottens, premier pasteur de l'Église de Lausanne, homme aussi respectable par sa vertu que par son érudition. L'article est sage, profond, instructif. Nous en possédons l'original... » La parole de Voltaire ne constitue pas une garantie très sérieuse. Mais ces allégations ont été connues de Polier, qui ne lésa point contredites, bien que l'apparition du Dictionnaire philosophique eût fait scandale. On a prétendu que l'article livré par IVcclésiastique lausannois aurait été remanié et même dénaturé par Voltaire. Alors pourquoi ne point le désavouer ?

Un autre théologien de Lausanne, le professeur François-Louis Allamand' (1701 à 1784), a été entraîné ou du moins ébranlé par les idées du siècle. « J'hésite toujours, a-t-il avoué lui-môme, et il y a peu de choses en quoi je sache me déterminer pour dire résolument oui ou non. » Il enseigna la philosophie, fut à Lausanne un des intimes de Voltaire. C'était une intelligence assez fine et peu portée à dogmatiser. On se tromperait fort si on le jugeait d'après le témoignage de Gibbon : « Allamand, ministre dans le pays de Vaud, est l'un des plus beaux génies que je connaisse... Cet homme, qui aurait pu éclairer ou troubler une nation, vit et mourra dans l'obscurité. » (iibbon avait vingt ans, il voyait tout en beau ou tout en grand.

^ Œuvres compUtes de Voltaire (édit. Garnier), I, 121; XX, 62; XXXIX, 569. De Montet.

* Il passa dans le Dictionnaire philosophique de Voltaire.

^ Sayous, II, 75 et s. Gindroz, 325 et s. Bévue suisse, XIII, 361. De Montet.

M. F. de Charrière l'a jugé en ces termes : « homme d'esprit, d'ailleurs distingué, qui n'avait du christianisme que le nom. » Au fond, ses ouvrages, qui décèlent une certaine désinvolture de raisonnement et de style, ne sont ni aussi orthodoxes que l'a prétendu Gindroz, ni aussi hardis qu'on le pourrait croire. Son scepticisme frappe beaucoup) moins que la modération avec laquelle il î)arle du catholicisme. Des travaux qu'il a publiés (la bibliothèque de Lausanne possède de lui cinq volumes manuscrits), je ne mentionnerai que V Anti-Bernier (1770). D'Holbach avait pris le pseudonyme de « l'abbé Dernier, » pour sa Théologie portative, petit dictionnaire d'incrédulité. Allamand riposta; nous allons voir comment.

V Anti-Bernier n'est pas, nous apprend l'auteur, une réfutation dans toutes les formes de la Théologie portative, « car un alphabet de turlupinades n'est pas susceptible d'une pareille réfutation et ne la mérite pas. » Allamand ne s'est proposé que de relever « une partie des indécences, et des traits ou d'ignorance ou de mauvaise foi dont ce livre est plein. » Il convie, d'autre part, « les théologiens sages, vraiment chrétiens et par là même vraiment philosophes, de toutes les communions, à oublier leurs préventions et leurs querelles particulières » pour se « réunir contre l'ennemi commun qui rugit autour d'eux. » V Anti-Bernier est une vive, harcelante et parfois violente sortie, faite par un polémiste dégourdi et superficiel, qui s'occupe davantage de batailler que de prouver. Allamand s'y donne — et nous en sommes un peu surpris - — pour un chrétien très décidé : « Ce que je crois en religion, je le crois très sérieusement, et depuis quarante ans ; ce n'est pas parce que « mes prêtres m'ont dit de le croire, » c'est parce que je me suis bien convaincu, à force d'y « rêver, » que la religion de Jésus- Christ... est vraie et divine. » Cette profession de foi est altérée par des opinions semblables à celles-ci : l'adversaire d'Holbach nie « la durée éternelle » des peines de l'enfer; le Messie est « le plus illustre modèle, sans contredit, de la vertu héroïque, » ou encore « le frère aîné des hommes qui, étant demeuré dans l'ordre, jouissait en paix de la gloire de sa nature, tandis qu'Adam et sa race en avaient forfait les espérances ; » le mot « rédemption » l'embarrasse extrêmement... J'ai trouvé, non coupé, malgré un stage de plus d'un siècle à la Bibliothèque de Berne, l'exemplaire de V Anti-Bernier que j'ai feuilleté. Je conçois que l'on ait craint une fatigue inutile à parcourir ce dictionnaire, où il y a plus de malice et d'injures que de sérieux et de raisons.

Il faudrait ranger Pierre- Alexandre Dupeyrou' (1729 à 1794) parmi les plus chauds auxiliaires, sinon des philosophes, du moins de Jean-Jacques. Malheureusement pour nous, l'éditeur (v. p. 120) des Œurres complètes de Rousseau n'a rien ou presque rien écrit. Je ne sais de lui -- outre sa correspondance utilisée par de nombreux biographes, mais encore inédite, — que sa spirituelle le^^re à^ iM*"^* relative à J.-,h Rousseau (1765). Jean-Jacques n'a pas tlatté Dupeyrou dans ses Confessions. Il lui a cependant rendu justice : « Je ne m'engouai pas, mais je m'attachai par l'estime, et peu à peu cette estime amena l'amitié. »

Le comte François-Louis d'Escherny ' (f 181 5) fut non seulement un familier et un admirateur de Rousseau; il eut quelque talent littéraire. Il avait eu pour précepteur Ferdinand-Olivier Petitpierre, le théologien neuchâtelois dont je conterai les démêlés avec la Vénérable Classe de la principauté. Il vit Rousseau à Paris, en 1762. Il était le bienvenu chez les encyclopédistes; les dîners de M™^ Geoffrin n'avaient pas beaucoup de convives plus assidus et plus agréables. Ses sympathies pour Jean-Jacques le décidèrent à partir pour le Val de Travers, aussitôt qu'il apprit l'arrivée du philosophe à Motiers. On se lia, et d'Escherny put se vanter, à la fin de sa carrière, « de ne s'être jamais brouillé avec celui qui se brouillait avec tout le monde. » Quoi qu'il eût, ou parce qu'il avait fait le tour des cours d'Europe, il applaudit à la Révolution; les excès de la Terreur le ramenèrent aux idées monarchiques. On l'a souvent blâmé de ce qu'il se contredisait comme à plaisir : il n'avait pas la mémoire de ses opinions, voilà tout.

La vocation littéraire du comte d'Escherny ne se manifesta pas avant l'âge mûr. C'est en 1778 qu'il se décida enfin à écrire; il racheta copieusement le temps perdu. Je signale, dans ses trois volumes intitulés : Mélanges de littérature, d'histoire, de morale et de philosophie (1809) une étude très personnelle sur Rousseau, ainsi qu'une dissertation au moins originale {De la poésie et des vers) où il s'acharne à démontrer, entre autres, que les alexandrins de Racine sont bien inférieurs à sa prose à lui, d'Escherny. Nous avons

* Biographies neuchâteloises. Co)^fessi())is, livre XII.

^ Biographies neuchâteloises. Sayoïis, II, 105. Confessions, livre XII.

encore un Tableau historique de la Révolution, jusqu'à la fin de l'Assemblée constituante et un Traité sur rÉgalité. D'Escherny a confié à la postérité — qui n'a point trahi le secret — qu'il avait « trente manuscrits, » pas un de moins. Il dit même à ce propos : « Je ne les publierai jamais. Le dernier métier est aujourd'hui d'écrire ; le nombre des connaisseurs et des bons juges a prodigieusement diminué depuis la Révolution. »

Je fais une place à part à un livre plus drôle qu'original : Les lacunes de la philosophie (1783), qui nous permettra de compter d'Escherny parmi les esprits, non les plus hardis, mais les plus libres de l'époque. Ses Lacunes sont des fragments d'un grand ouvrage qu'il rêvait de composer sur le Moi humain. Elles n'ont rien de systématique; l'auteur ne s'attaque à un sujet que pour parler surtout d'autre chose. La langue d'Escherny est capricieuse, sautillante, volontiers déclamatoire, point vulgaire cependant. Lisez ceci : « On s'étonne souvent de la lenteur extrême avec laquelle se succèdent les découvertes et les vérités les plus simples; mais lorsqu'on pense à la multitude effroyable de volumes que les hommes ont enfantés sur ces matières, c'est le contraire qui devrait surprendre. » Savourez encore cette réflexion, qui s'appliquerait fort bien à notre siècle de pessimisme et de réformes sociales : « On ne rêve que félicité publique, et l'on ne fut jamais si morne. »

Berne offre, au XVIII™^ siècle, de plus grandes figures, mais non de plus caractéristiques ni de plus séduisantes que celle de Julie de BoNDELi^ (1 730 à 1 778), la reine incontestée de tout ce petit monde d'élite, très littéraire et très francisé, qui avait fait de la ville de LL. EE. une Athènes fort passable. Les Bernois instruits regardaient alors plutôt du côté de Paris que de celui de Vienne ou de Berlin ; « le langage s'y faisait français tant qu'il pouvait, » dit Bonstetten dans ses Souvenirs, Julie Bondeli (elle peut aisément négliger la particule) fut élevée à la façon des enfants-prodiges. Elle rencontra, dans le salon de ses parents, des hommes très distingués, savants comme le pasteur J.-R. Grouner, spirituels comme le futur

^ Julie von Bondeli, par P.-J.-J. Schâdelin, Berne, in-18, 1838. Julie von Bondeli und ihr Freundenkreis, par E. Bodemann, Hanovre, in-8°, 1874 (contient toute la correspondance échangée entre Julie Bondeli et Zimmermann, TJsteri, etc.).

conspirateur Samuel Henzi. Son père mourut en 1761, laissant aux siens un nom fort estimé et des rentes modestes. M"^ Bondeli n'était point belle ; sa santé avait toujours été mauvaise. Les prétendants sérieux ne vinrent pas, bien que le charme pénétrant d'une voix exquise et l'irrésistible fascination du regard compensassent un peu les torts de la nature et du capital. Elle noua de précieuses amitiés; une société choisie se réunit autour d'elle : sa sœur — la jolie Charlotte, qu'épousa M. de Pœllnitz — , les filles d'Albert de Haller et d'Horace de Saussure, le philosophe Antoine Kirchberger, Jean de Mùller, Samuel Engel, Sinner de Ballaigue. On s'amusait entre gens d'esprit. Julie Bondeli qui avait, malgré toutes ses qualités, les passions ou les travers des bas-bleus, ordonnait qu'on lût et discutât chez elle des travaux historiques, politiques, littéraires, composés par ses hôtes ou par des amis du dehors, qu'on fît de la musique, donnât la comédie et même des tragédies. La danse et les jeux passaient au second rang.

On trouvera, dans le livre de M. Bodeman, des détails émouvants et piquants sur la vie de Julie Bondeli et sur l'un de ses adorateurs, Wieland, l'élégant et versatile poète d'Oberon. Rousseau n'eut pas, on se le rappelle, d'admiratrice plus dévouée. Zimmermann, Lavater, Usteri, s'estimèrent heureux de gagner son afïection. Ce qu'il importe de noter ici, c'est qu'elle fut, sinon par des œuvres de longue haleine, du moins par ses lettres, un des écrivains les plus intéressants de notre pays. Elle avait de la lecture, de l'instruction et des connaissances philosophiques très remarquables. Elle avait des idées plus encore que du style, et plus de science que d'art. Elle étudie les ouvrages de Beccaria, de Hume, de Gibbon, de Hemsterhuys, sans compter tout ce qui se publie de livres sérieux en France et en Allemagne. Elle discute de tout avec compétence et agrément. Et, avec cela, si femme, si impressionnable, si personnelle ! « N'ai-je pas l'air, écrit-elle, d'un volant qui, à la moindre impulsion, est prêt à partir pour l'éther ou pour l'abîme? »

Ses opinions sont assez tranchées. En religion, ses sympathies vont droit aux novateurs. Je détache ceci d'une lettre à Usteri, du 25 janvier 1765 : « Moi que l'amour de Dieu et le désir de l'avancement de son régne n'ont jamais emportée aussi loin (que Rousseau)..., je l'ai dit depuis longtemps, je n'ai jamais pu comprendre saint Paul et, au surplus, il me fait peur... J'ai vu dans les préceptes, non dans les faits, l'obligation d'être pure et honnête ; qu'est-ce que cela fait aux inspecteurs généraux des croyances ? et tout au plus

pourront-ils me dénoncer à un tribunal de logique, mais, Dieu merci, personne n'est puni pour faire de mauvais syllogismes. » Ailleurs elle se moque de Dutoit-Membrini : « Il m'a fait assurer depuis dix ans qu'il sait que je suis damnée, pas moins que cela, Monsieur, parce qu'il avait entendu dire que je lisais Wolf et Leibnilz. » Les questions littéraiies qui s'agitent en France et en Allemagne sont décidées par elle avec la môme candeur enjouée et la même indépendance. Nous avons vu ce qu'elle pense des Français, de Rousseau du moins. Les Allemands sont un peu houspillés. « Suis-je coupable de lése-klopstockerie? écrit-elle au même Usteri, en 1764. Serai-je pendue en effigie chez vous, si j'avoue que le roi Salomon (il s'agit de Salomon, tragédie de Klopstock) n'a pas tenu tout ce que le nom de son historien poétique promettait? Je ne l'ai reconnu que dans l'horrible beauté du chœur des chanteuses et dans d'autres menus détails de la pièce... Je n'ai compris mot au cas métaphysico-moral de S. M. philosophique. » Bodmer lui « a toujours fait une sorte de peine comme poète. » Et comme elle sait être un moraliste pénétrant et sincère !

Vers la fin de sa vie, elle paraît dégoûtée de l'existence exclusive-, ment intellectuelle qu'elle a menée. Elle a cherché les jouissances de l'esprit plutôt que les satisfactions de l'âme ; elle prononce cette parole : « C'est du vrai que nous vivons, et non pas du beau. »

J'oserai la comparer — de très loin — à M"^^ de Sévigné. Julie Bondeli n'a certes pas l'urbanité, la grâce, la gentillesse, ni le style de la marquise. Et puis, elle ne songe pas à laisser une œuvre, elle n'est pas le moins du monde épistolière, elle déteste « le chien de métier d'une femme de lettres. » La langue de Julie Bondeli, coulante, colorée, savoureuse, trop abstraite au demeurant, a des maladresses, des ignorances et des vulgarités qui trahissent l'étrangère; elle se sauve par l'abandon, l'entrain, le diable au corps. Que c'est peu littéraire, si vous voulez, que c'est vivant !

On aurait tort de s'efïaroucher de quelques accrocs faits à la syntaxe et à la grammaire. Il vaut mieux considérer le fond que la forme. On entre dans l'intimité d'une vie morale 1res active, d'un esprit très supérieur et d'une âme très noble. Son ami Jean-Jacques disait d'elle : « C'est l'esprit de Leibnitz avec la plume de Voltaire. » L'éloge est excessif, extravagant même ; est-il tout à fait immérité ?

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