‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos joursChapitre 11 sur 69 · CHAPITRE PREMIER Théologiens^ et philosophes · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Théologiens^ et philosophes

I. Les principaux adversaires des philosophes : Jacob Yernet, renseignements inédits sur ses relations avec Montesquieu, ses ouvrages de polémique et de dogmatique; Jacob Vernes et sa Confidence philosophique ; A.-J. Roustan. — II. Apologistes et prédicateurs genevois : Ch. Chaix, D. Claparède, J. Perdriau, A. de la Rive, Ant. Maurice, G. Laget, J.-E. Romilly, A. Achard, G-. Le Cointe, P. Mouchon, S.-E. Reybaz et Ami Lullin. — III. Les théologiens vaudois : Antoine Court à Lausanne ; A.-C. Chavaunes, son Anthropologie et son Essai sur Vêducation intellectuelle: E. Bertrand, F.-J. Durand, J.-F.-L. Baillif et Dutoit-Membrini. — IV. La théologie à Neuchâtel : F.-O. Petitpierre et la non-éternité des peines ; les frères Petitpierre ; J. Bergeon, de Montmollin, J.-F. Gallot et H.-D. Chaillet.

La tâche de la théologie genevoise devint singulièrement difficile, après l'arrivée de Voltaire à Genève et la pubhcation de certains ouvrages de Rousseau. Le clergé, complaisant et presque suspect au début, reprit bientôt son rôle traditionnel, qu'il joua, je le crains, avec plus de solennité que de sens politique. Qui sait s'il n'eût point conquis Rousseau, en le ménageant? Il n'eut pas l'habileté de se départir d'une intransigeante raideur, qui n'était plus de saison au XVIII"'® siècle, et qui cadrait mal d'ailleurs avec la tendance foncièrement rationahste de ses principes religieux. Il ne se borna pas à défendre ses principes, — ce qui était son droit et son devoir ; il

' Dans les cantons catholiques, je ne vois à mentionner qu'un jésuite fribourgeois, le P. Diesbach, qui publia deux ouvrages de théologie en français, vers la fin du siècle.

frappa les dissidents, même les plus utiles à sa cause, même ceux qui furent ou seraient devenus les adversaires les plus dangereux de l'incrédulité.

Quelques hommes se distinguèrent parmi les pasteurs de Genève. En bon rang, Jacob Vernet' (1698 à 1789). Son éducation avait été confiée à ses parents Daniel Le Clerc, auteur d'une bonne Histoire de la médecine, et Marc-Conrad Trembley, un magistrat éminent. Il fît, ses études théologiques achevées, un séjour de près de neuf ans à Paris, d'où il écrivit de fort intéressantes lettres à son maître vénéré, J.-A. Turrettini. Il fréquente dans le monde, noue de hautes relations, voit Fontenelle, l'abbé de Saint-Pierre, s'initie à tout le train aimable et fiévreux de la vie parisienne ; il reste décent et même vertueux, il n'est plus ni très gourmé ni trop grave. Ses voyages le conduisirent à Naples, à Florence, à Rome où il se lia avec Montesquieu dont il éditera, vingt ans plus tard, V Esprit des lois\ Il entreprend, en 1 729, tout un pèlerinage en Italie, en France,

' Biographie manuscrite, par M. Eugène de Budé, et Lettres inédites de Vernet à J.-A. Turrettini (M. de Budé a eu l'extrême obligeance de me communiquer et son manuscrit, et les Lettres de notre théologien). Mém. Jiistor. sur la vie et les ouvrages de J. Vernet, Paris, in-S**, 1790. Senebier, III, 25, 301. Gaullieur, 1. c. Sayous, I, 373. France protestante. De Montet.

^ Le choix de Montesquieu s'arrêta sur Genève (et non sur la Hollande, où avaient paru les Lettres persanes et la Grandeur et décadence des Bomains) , un peu parce qu'il connaissait Vernet, beaucoup parce que la ville était, en affaires d'imprimerie, une sorte de port-franc dont les produits pouvaient entrer en France. Vernet fut le conseiller, non le collaborateur du grand écrivain : ainsi l'invite-t-il à supprimer, comme déplacé quoique charmant, le morceau intitulé : Invocation aux Muses, et Montesquieu obéit après s'être laissé tirer l'oreille. Mais — et quoi qu'en ait l'abbé de Guasco, l'éditeur des Lettres prétendues familières de Montesquieu — le théologien genevois n'a pas touché au style de VEsprit des lois sans la permission de l'auteur. «Loin d'avoir essuyé de sa part aucun reproche, dit Palissot {Dunciade II, 313), M. Vernet n'en reçut que des remerciements que nous avons vus. »

Je trouve, d'autre part, dans la biographie manuscrite de M. de Budé, cette

importante lettre inédite, que Vernet adressait à Ch. Bonnet : « J'avais eu

l'honneur de connaître cet excellent homme (Montesquieu) à Rome, en 1737, logeant dans le même hôtel garni et, vingt ans après, il se souvint de moi pour me donner cette grande marque de confiance. J'y répondis à sa satisfaction. J'ai encore un petit portefeuille plein de ses lettres sur ce sujet et des corrections assez nombreuses qu'il m'envoyait dans le cours de l'impression, dont je ne manquais pas de faire usage avec la scrupuleuse fidélité d'un simple éditeur, quoiqu'elles ne me parussent pas toujours bonnes. Par exemple, il supprima absolument un chapitre sur les Lettres de cachet, et ce chapitre je ne l'ai point, parce qu'il voulait qu'il ne restât rien de son manuscrit original. Je sais seulement qu'il regardait cet usage comme une des méthodes les plus dangereuses d'un odieux despotisme » Saladin, l'auteur du Mémoire cité plus haut sur la vie et les ouvrages

de Vernet, a eu entre les mains les premières variantes de VEsprit des lois :

en Angleterre, avec le fils de J.-A. Turrettini. Il accepte ensuite des fonctions pastorales à Jussy, à Saconnex, pour aller, quelque temps après et toujours en la société du jeune Turrettini, plaider la cause des Vaudois du Piémont auprès des réformés de Suisse, d'Allema^i^ne, de Hollande et d'Angleterre ; il s'arrête, en cette occurrence, à Paris où il rencontre Voltaire. Le but de ses pérégrinations ne Tempêche pas d'ouvrir les yeux : « Il est très bon de tâter de tout, » dit-il, et les parties les plus curieuses de sa correspondance sont peut-être celles où il rend compte de sa vie à J.-A. Turrettini. La question financière est au premier plan dans ses lettres. On l'invite à ne point faire de folles dépenses. Il proteste de ses intentions d'économie et affirme « qu'il serait bien en peine de marquer quel article il aurait pu épargner.» D'autre part, son camarade ne s'ennuie point. «M. votre fils, écrit-il de Paris le 29 février 1733, a attrapé trois jours de carnaval. Cela lui convenait fort. Il est bon d'avoir une idée de ce genre de folie qui. Dieu merci, est inconnu chez nous. » Mentor est indulgent pour Télémaque ; Mentor n'a que trente-cinq ans, et Paris est Paris.

La campagne de Vernet fut couronnée de succès. Il revint à Genève, remplit diverses fonctions et obtint, en 1739, une chaire de belleslettres qu'il échangea, en 1756, contre l'enseignement de la théologie. Voltaire le compromit, mais Vernet ne consentit point à être de la cour de Ferney. De là des intrigues et des polissonneries contre lesquelles le brave pasteur se défendit avec plus de dignité que d'adresse ; il avait eu le tort de trop vouloir faire plaisir à un mécréant, dont la célébrité ne couvrait pas l'hétérodoxie et qui avait peu de goût pour les gens capables de lui tenir tête.

Je ne ferai que mentionner, parmi ses nombreux ouvrages, son Traité de la vérité de la religion chrétienne, qui n'est ni une composition originale, ni non plus une simple traduction des thèses latines de .I.-A. Turrettini sur le même sujet ; commencé en 1 730, il ne fut terminé qu'en 1788. Vernet s'attache surtout à y démontrer la vérité des révélations chrétienne et judaïque, et leur nécessité. « Otez, dit-il quelque part, à la théologie naturelle la révélation qui lui sert d'arc-boutant, elle dégénère bientôt en froide spéculation, en chi-

« Montesquieu, dit-il, avait si fortement médité son sujet qu'il n'eut aucune idée importante à modifier, mais il était singulièrement attentif au choix des mots, des t(»urs et des expressions. » Vernet ne fut en somme qu'un éditeur respectueux et consciencieux. Remarquons ici que les Lettres persanes eurent pour éditeur un abbé, la Grandeur et décadence des Romains, un jésuite, et VEsprit des lois, un pasteur protestant.

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