‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos joursChapitre 9 sur 69 · TOME H · texte numérisé non relu

TOME H

destinées du monde. 11 renferme l'exposé du système politique de Rousseau, — et toute la théorie de la Révolution. Jean-Jacques a essayé d'y formuler la notion et d'y montrer le fonctionnement rationnel de l'État. Il s'agissait d'expliquer comment il se fait que les hommes étant naturellement égaux et libres, il y a, sous quelque gouvernement que ce soit, obligation morale pour les uns de se soumettre aux autres, sans que ceux-ci aient de meilleurs titres au privilège de l'autorité que l'obéissance de ceux-là. Il s'agissait encore de prouver que cette obéissance au souverain est un devoir, et de prononcer ainsi la condamnation de l'anarchie. Car Rousseau part de ce principe que la souveraineté est une nécessité sociale. Il ne soupçonne point — pas davantage, au demeurant, que la généralité de ses contemporains — qu'il ne peut y avoir de souveraineté à proprement parler, que le droit constitutionnel vit d'empirisme comme le droit civil, par exemple, que l'Étal est une machine aux rouages plus ou moins bien combinés et qui est sujette à d'incessantes transformations. Il n'est aujourd'hui pas un esprit, gagné aux idées modernes, qui veuille fonder l'État sur un absolu. L'autorité nous apparaît nécessaire, non point infaillible, ou immuable, ou sans limites. Nous la divisons, nous la contrôlons et nous la modifions sans cesse. Si nous employons le vocable : souveraineté, c'est bien dans un sens restreint; nous entendons par là l'exercice des fonctions sociales importantes et rien de plus, tandis que Rousseau donnait à ce mot sa signification littérale... Ne perdons pas de vue le Contrat!

Est-il exact tout d'abord que Rousseau ait cherché dans le « contrat social » l'origine historique de l'État? Non, assurément. Ce n'est point le passé, c'est le présent qu'il interroge. « L'homme est né libre et partout il est dans les fers. Comment ce changement s'est-il fait? je Vignore ; qui est-ce qui peut le rendre légitime? je crois pouvoir répondre à cette question. » Jean-Jacques se préoccupe donc fort peu de l'histoire. Une chose lui importe : de savoir, non pas comment, mais pourquoi l'État s'est constitué, de découvrir non les sources mais les raisons de l'autorité. Sa méthode est bonne ; justifier une institution en invoquant son existence équivaudrait à nier le progrès et à s'interdire la critique. Il se contente d'établir que toute autorité légitime ne peut reposer que sur une convention, celle-ci ayant pour objet de créer une association qui mettra la force de tous au service de chacun pour le protéger dans ses biens et sa personne; de plus, l'individu conserve son indépendance, et l'égalité n'est point rompue puisqu'il ne se soumet qu'à la « volonté générale. » Le

inalhenr est que celte « volonté générale » suppose l'impossible : l'unanimité des volontés particulières. Ceci toutefois n'embarrasse pas Rousseau : « Chaque individu peut, comme homme, avoir une volonté contraire ou dissemblable à la volonté générale qu'il a comme citoyen. » Maigre distinction, misérable sophisme ! Nous voilà (ioués de deux volontés, alors que tant d'entre nous n'en ont point ! La « volonté générale » de Rousseau est du domaine des pures fictions. Mais tenons-la un instant pour une réalité I L'exercice de cette volonté générale n'est rien autre, suivant lui, que la souveraineté qui doit appartenir à tous les membres de l'État. La souveraineté, dans les monarchies ou les oligarchies, a, en conséquence, été usurpée, puisqu'une volonté ne saurait être représentée. Partant, il n'y a de souveraineté que là où le peuple commande, et le peuple seul est capable de faire des lois obligatoires pour tous. Une grosse difficulté surgit tout à coup. La « volonté générale » est la propriété — inaliénable et indivisible - — de toutes les personnes qui vivent sur le territoire de l'État. Or cette propriété est confisquée par une minorité : celle des citoyens, qui absorbe les droits des étrangers, des femmes, des enfants, des incapables de tout ordre. Et puis, cette minorité elle-même sera-t-elle toujours d'accord? Elle se partagera fatalement en deux camps, et la volonté générale, qui semblait l'apanage de tous et qui est en somme le fief de la classe des citoyens, passera en fin de compte à la majorité d'une minorité souveraine. Cette volonté générale est bien dégénéralisée; la souveraineté populaire n'aboutit plus à la pantocratie rêvée, mais à une simple poliarchie, — à une aristocratie assez largement ouverte. Comment sortir de là? Jean- Jacques a recours à un nouvel expédient ; les lois de la majorité sont certes obligatoires, avec ce tempérament ou cette réserve que la majorité les décrète non par un acte de sa volonté, mais par un acte de son intelligence : « Quand on propose une loi dans l'assemblée du peuple, ce qu'on leur demande (aux citoyens), n'est pas précisément s'ils approuvent la proposition ou s'ils la rejettent, mais si elle est conforme à la volonté générale qui est la leur : chacun, en donnant son suffrage, dit son avis là-dessus et du calcul des voix se tire la déclaration de la volonté générale. Quand donc l'avis contraire au mien l'emporte, elle ne prouve autre chose sinon que je m'étais trompé et que ce que j'estimais être la volonté générale ne l'était pas. Si mon avis particulier l'eût emporté, j'aurais fait autre chose que ce que j'aurais voulu; c'est alors que je n'aurais pas été libre. » 0 triomphe de la dialectique 1 La volonté générale n'est plus que

celle d'une majorité qui veut pour tout le monde ; ce n'en est pas moins, grâce à un artifice de raisonnement, la volonté générale. Accuserai-je Rousseau de se payer de mots ou de se moquer du lecteur? Il a parfaitement compris les vices de son système ; il s'est, en effet, trop évertué à les dissimuler pour ne les avoir pas très bien vus. Elle n'est pas encore inventée, la formule magique du gouvernement de tous par tous. Nous savons du moins que le droit de l'État est basé sur une loi de nécessité et non sur un prétendu consentement individuel, qui est la plus risquée des hypothèses. La souveraineté du peuple, telle que la conçoit Jean-Jacques, est tout uniment celle de la majorité et il eût mieux valu l'avouer franchement. L'empire conféré aux majorités n'est pas une solution idéale ; n'est-il pas infiniment plus sage, plus juste, plus conforme aux principes de liberté et d'égalité, de faire résider la souveraineté dans le plus grand nombre que de la livrer à un seul ou à quelques-uns? M. Mentha a fort bien dit que l'unanimité, pour n'être qu'une chimère, demeure le type de la justice dans l'État. Il ajoute : « Il suit de là que la souveraineté qui s'en rapproche le plus... est préférable à toutes les autres, parce qu'elle réduit évidemment au minimum, sinon les chances d'oppression, du moins le nombre possible des opprimés ; et c'est déjà un immense avantage, sans parler de tous les autres. »

Dégagé de toute sa scolastique, le système de Rousseau conduit à la démocratie pure. Non seulement Jean-Jacques pense, comme Montesquieu, « que le peuple est admirable pour choisir ses magistrats, » mais il le juge apte à se gouverner lui-même. Il a ruiné l'idée monarchique ; il a puissamment fortifié la notion de l'État. L'État, selon lui, est une entité et une Providence ; l'État est la négation ou la mort de l'individualisme ; l'État c'est tout. Nos sociahstes étatistes ont lu Rousseau. En résumé, le Contrat social, œuvre fragile en soi, a lancé violemment l'idée démocratique contre les anciennes formes de gouvernement. Il fallait la voix de Rousseau pour porter au loin les revendications du siècle dans le domaine politique. Des semences fécondes de justice et de vérité germaient parmi les erreurs de Jean-Jacques. Elles se sont épanouies en cette législation révolutionnaire dont les principes restèrent debout, quand eurent passé les sanglantes folies des hommes.

J'ai promis de revenir sur un point. Rousseau et ses admirateurs ont affirmé que les thèses les plus hardies du Contrat social étaient déjà contenues dans le Discours sur V inégalité. Volontaire ou non,

l'erreur saute aux yeux. Qu'bn veuille bien relire ce passage du Discours, et l'on me dispensera de tous commentaires : « Il était nécessaire que la volonté divine intervînt pour donner à l'autorité souveraine un caractère sacré et inviolable, qui ôtât aux sujets le funeste droit d'en disposer. » Qu'est-ce là, sinon la théorie du droit divin? .Te ne puis excuser ces extraordinaires contradictions qu'en regardant le Contrat social comme une œuvre de patriotisme et d'enthousiasme, et non de métaphysique politique. Dans tous ses autres livres, c'est Rousseau qui parle ; ici, c'est le Genevois exclusivement et le républicain, qui dépouille le philosophe pour exposer au monde l'exemple de sa Genève encore aimée et le modèle de sa République idéale.

J'ai esquissé tout à l'heure le rôle de Rousseau en matière de religion, de morale, de pédagogie et de politique. Je n'ai plus qu'à m'étendre sur son influence littéraire. Elle ne s'est pas exercée qu'en France. Rousseau a fait tressaillir ou réfléchir l'Europe entière. Son action cependant ne fut violente et décisive qu'à l'intérieur ; s'il est, en France, le père de la Révolution et l'ancêtre du romantisme, en Allemagne, par exemple, sa descendance est infiniment plus paisible : elle s'appelle l'école philosophique du sentiment avec Jacobi, l'école philosophique de la conscience avec Kant. Il est vrai de dire cependant que la littérature allemande de la période classique procède de Jean-.Jacques à bien des égards, que Schiller bâtit tous ses drames, jusqu'à Don Carlos, sur des théories empruntées au grand Genevois, que Werther est un Saint-Preux germanique. Et, si l'on passait en Angleterre ne devrait-on pas constater que Byron est un iils littéraire de Rousseau ?

En France, tous les écrivains illustres ou marquants, la plupart des orateurs de la fin duXVlII™^ et des premières années du XIX'"^ siècle, s'inspirent directement de lui. Il leur a prêté les couleurs et les chaleurs de son style, les goûts et les passions de son àme, et jusqu'aux thèses confuses de ses systèmes contradictoires. Le plus poétique des prosateurs, le plus nerveux des hommes, il a frappé le cœur et l'imagination plus qu'aucun autre avant lui. D'autres ont étonné ou charmé leurs contemporains et la postérité par leur haute intelligence ou leur brillant esprit; lui attire, éblouit, enivre. Avec moins de génie que Bossuet, moins de talent que Voltaire, il prépara

incontestablement plus que l'un et l'autre l'avenir de la littérature française. Peut-être bien convient-il de voir une des causes de cette influence en ce qu'il est plus facile d'imiter Jean-Jacques que l'aigle de Meaux ou le patriarche de Ferney. Qu'est-ce en (itfet qu'un petit Bossuet ou un petit Voltaire ? Un petit Rousseau ne laisse pas d'être un personnage, de faire quelque bruit par la véhémence de ses déclamations et la solennité de ses paradoxes. Que de petits Kousseaux la Révolution n'a-t-elle pas engendrés? Elle a produit fort peu de petits Voltaires. Il y a, dans le cas de Rousseau, beaucoup de rhétorique, et cela s'apprend sans trop de peine; on n'apprend point à avoir des idées et moins encore de l'esprit. N'appuyons pas ! Le retour à la nature , le retour au sentiment , la soif d'irréel ou d'idéal que tous nous portons en nous, voilà, sans doute, ce que signifie l'œuvre de Rousseau, et voilà, du même coup, une explication suffisante de l'empire extraordinaire que cet écrivain a exercé, surtout si nous ajoutons qu'il possédait une incomparable supériorité dans un art que les races latines ont toujours prisé très haut : l'éloquence.

Son immortel mérite, c'est d'avoir, comme dit Sainte-Beuve, fait reparaître le vert dans la littérature, c'est également d'y avoir fait éclater le moi. La nature n'était qu'un décor de théâtre ; elle va, sous la plume de Houss*au, palpiter et chanter. Certes la convention se glisse dans les plus belles pages du maître, il arrive à sa nature de n'être point naturelle. Ses peintures manquent souvent d'exactitude, de variété et d'imprévu. Nous le voudrions observateur plus attentif, plus minutieux même, moins imaginatif, — plus réaliste enfin. Nous aimerions qu'il dessinât ses paysages au lieu de les rêver à moitié, et d'y mettre plus de fantaisie encore que de souvenir. C'est moins le promeneur ou le voyageur qui parle, que le poète ou l'amant. Il est épris de la beauté, plus qu'il ne s'en pénétre et qu'il n'en est pénétré. Il s'échauffe trop pour bien voir et pour admirer simplement. En revanche, quelle intensité de coloris, quelle puissance d'évocation, quelle tendresse communicative pour les choses ! Et puis, l'homme l'intéresse, non point l'être fictif des tragédies et des romans, mais le passant qu'il croise, le montagnard qui le salue, la paysanne qu'il rencontre aux champs. Et ce qui l'intrigue ou le captive par-dessus tout, c'est son « moi, » ce Rousseau qui traite ses lecteurs en confidents intimes, qui leur livre tous les secrets de son âme frissonnante et de son cœur ravagé.

Le vert rayonne donc à nouveau dans son œuvre ; le moi y célèbre

son triomphe le |)liis retentissant. La littérature descriptive en France et la littérature personnelle ne datent pas de lui sans doute; elles ressuscitèrent en lui. Bulïon et Bernardin de Saint-Pierre, M™'' de Staël et Chateaubriand, tous les romantiques, l'imitent ou le continuent. C'est à lui que le XIX'"^ siècle littéraire doit le plus — en bien ou en mal, en éloquence ou en pliébus, — à ce misanthrope, à ce rhéteur, à ce poète, qui fut un grand et laborieux artiste d'ailleurs plutôt qu'un fécond et un grand esprit.

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