TOME II
méros de ton le espèce ou bien en indifférence. » Je serai plus bref encore avec V Instruction chrétienne (1 751), qui est un exposé de la doctrine du Christ « dans sa simplicité primitive. » Je passerai moins rapidement sur les Dialogues socratiques (1746), entretiens sur diverses questions d'histoire et de morale, rédigés pour servir à l'instruction d'un jeune prince allemand. Vernet tient peu aux noms, aux dates, aux menus faits qui remplissent la mémoire sans meubler l'esprit. N'est-il pas préférable, en effet, de chercher la philosophie des événements, d'insister sur la vie des hommes illustres, déjuger ces grands personnages, d'admirer leurs vertus, de condamner leurs faiblesses ou leurs vices? On voit l'avantage d'une semblable méthode. Ces dialogues, familiers sans banalité, plus clairs que vifs et profonds, eurent du succès en Suisse, en Allemagne, en Angleterre et en Hollande où il devinrent le vade mecum des jeunes gens de la noblesse. Les Réflexions sur les mœurs y la religion et le culte (1 769) sont un pressant appel aux Genevois de ne point se rendre aux suggestions de l'impiété. Les Lettres sur V emploi du tu et du vous (dans les traductions de l'Évangile) me paraissent, à moi profane, plus drôles qu'intéressantes ' .
Mais toute cette théologie ne vaut pas pour nous les Lettres d'un voyageur anglais au sujet de V article « Genève », de l'Encyclopédie \ Le vieux sang calviniste, le sang des hardis polémistes de la première heure, circule à nouveau dans les veines d'un au moins des prédicants genevois. Nous avons enfin un batailleur au milieu de tous ces raisonneurs onctueux et pesants ; il aura de l'érudition et montrera de la dignité, sans que la malice et l'esprit soient exclus de la fête. Il fallait lutter de verve, si l'on voulait se défendre contre Vol-
^ Vernet avait demandé sur ce point l'avis de nombreux philosophes et théologiens. Je transcris les réponses les plus curieuses. Voltaire traite la question de « bagatelle » et conclut : « Dans ces mouvements d'éloquence dans lesquels on doit s'élever au-dessus du langage vulgaire, comme quand on parle à Dieu ou qu'on fait parler les passions, je crois que le tu a d'autant plus de force qu'il s'éloigne du vous, car le tu est le langage de la vérité et le vous le langage du compliment.» Fontenelle ne pense pas autrement; il désire que le tutoiement soit général, anobli d'ailleurs qu'il est « par notre poésie française; » et puis, « il a un air oriental. » Montesquieu n'a pas d'autre opinion : « Je vous dirai que je suis très fortement de votre avis et qu'il ne faut point, dans une traduction de la Bible, employer le terme de vous au singulier. Vos raisons me paraissent extrêmement solides. Je pense qu'une version de l'Écriture n'est point une affaire de mode, ni même une affaire d'urbanité. » Bouiller, Formey, de Superville, abondèrent dans le même sens. — J'ajoute que l'ouvrage fut publié en 1752.
^ Elles parurent successivement et furent réunies en deux volumes in-S**, Genève,
taire et les encyclopédistes. On a pu comparer sans trop d'exagération les Lettres de Vernet aux Lettres de Bayle contre le P. Maimbourg. Même vivacité de pensée et de style, même science agile et solide, même soin un peu minutieux et fatigant de tout dire et de tout réfuter.
D'Alemberl avait donné divers conseils aux Genevois : il les engageait à orner leurs temples, à réformer leur chant sacré, à changer une inscription latine de l'hôtel de ville (où étaient employés ces mots : « abolir la tyrannie de l'Anté-Christ, ») à construire un théâtre et à mettre la profession de comédien à un rang plus honorable qu'elle l'était en France. Vernet répond, sur le premier point, par des considérations historiques et morales, et conclut en ces termes : « La vraie piété est celle où il entre beaucoup de réflexion et peu d'émotions sensibles, beaucoup de raison et point de passion.» Il dit plus loin, en s'inspirant des mêmes pensées : « Quelle sera la plus belle église aux yeux d'un sage qui connaît l'esprit de la religion? Ce sera celle où l'on voit un peuple chrétien rassemblé avec ordre, avec bienséance, rendant à Dieu le culte le plus humble et le plus pur, recevant une instruction solide tirée des sources de la Parole de Dieu et sortant de cette école de piété plus instruit, plus animé au bien, plus rempli de foi, de charité, d'espérance. Ici le beau se mesure par l'édifiant. Or ce que je viens de dire est plus édifiant que toute la pompe superstitieuse et mondaine des basiliques d'Italie. » Tous les conseils de d'Alembert sont repoussés avec la même énergie. Ne tenez point les Lettres que pour une riposte un peu longue à l'article « Genève ; » elles ont la valeur d'un manifeste, plus jibre dans le ton et plus littéraire dans la forme que la Déclaration de la V. C. Proprement écrites, en somme, parfois éloquentes et spirituelles, toujours convenables, elles font grand honneur à Jacob Vernet ; les thèses et les arguments sont .contestables, l'ouvrage lui-même n'est pas médiocre. C'est de la bonne satire — évangélique.
Les Lettres critiques et quelques opuscules de Vernet suffirent pour que Voltaire lui décochât ses plus violents sarcasmes. Toute une de ses diatribes en vers (V Hypocrisie) vise directement le « front hideux, l'air empesé d'un cuistre » du pasteur de Genève. Mais Voltaire n'a-t-il pas criblé des plus cruelles invectives les hommes les plus respectables, quand ils avaient le malheur de lui déplaire ? Disons cependant que l'auteur des Lettres avait été assez rude pour le patriarche : « Tout en rendant justice à ses talents, on ne manque pas de voir ce qui lui manque. Si l'on apprend par cœur
des morceaux de la Henriade, si l'on pleure à Alzire, l'on crache sur Candide... J'ai vu bien des gens sages à Berne, à Lausanne, à Genève être moins flattés qu'alarmés d'un tel voisinage et ne pas marquer d'une croix blanche l'époque de son arrivée dans le pays. »
Je signalerai encore dans l'œuvre très vaste de Vernet deux fort bons articles (que la Bibliothèque raisonnéc publia en 1737) sur la vie et les écrits de J.-A. Turrettini. Je rattache à cette excellente biographie les Éloges de Chouet, de Burlamachi, de Baulacre, de Daniel Le Clerc, de Gabriel Cramer. Vernet reste avant tout l'auteur des Lettres critiques. Ses traités de dogmatique sont oubliés ; clairs et consciencieux, ils sont gâtés par d'interminables développements. Son système théologique, qui tient à la fois du positivisme supra-naturaliste et du rationalisme, s'éloigne peu de celui de Turrettini; il a toutefois une tendance pélagienne plus accentuée et le côté mystique y est encore plus négligé que dans l'œuvre du chef du néo-calvinisme. « En résumé, a dit M. de Budé, Vernet fut avant tout un apôtre de la paix. » Il chercha de bonne foi la tolérance et pratiqua constamment la modération, même dans ses polémiques. Ce n'est pas un esprit original ; c'est un esprit honnête, qui a plus de sagesse et d'étendue que de brillant.
Plus mondain et d'allure plus dégagée que Vernet, son quasi-homonyme Jacob Vernes ' (1728 à 1791) s'est fait surtout un nom par ses querelles avec Rousseau et les philosophes. Il fut pasteur à Céligny, à Saconnex et à Genève. Exilé en 1782, comme adhérent trop décidé des représentants, il rentra dans sa ville natale en 1 789 et y mourut deux ans après. Ce fut longtemps un habitué de la maison de Voltaire. Arouet, qui le goûtait beaucoup, lui écrit entre autres : « On dit que vous avez prononcé un discours admirable sur le malheur de Lisbonne et qu'on ne voudrait pas que cette ville eût été sauvée, tant votre discours a paru beau. » M'"^ Vernes, femme très spirituelle, amusait le patriarche. Vernes lui-même, le « petit prêtre » des Délices, était l'un des convives les plus dégourdis du grand homme. A l'un de ces repas que donnait Voltaire et qui étaient prétextes à des assauts de joyeuses et fines saillies, le prédicant se trouvait assis entre son amphitryon et la jolie marquise de Montferrat. « Allons ! lui fit à brûle-pourpoint le maître du logis, à votre tour
* Voir les ouvrages de Perey et Maugras, cités p. 92, note. Voltaire et les Genevois de Gaberel, 156 et s., et pass. Sayous, I, 374 et s. Ganllieur, 1. c. Senébier^ III, 56. De Montet. Notes manuscrites de M. Vernes-Prescott, un petit-fils de notre théologien.
de dire quelque chose. » Vernes, qui n'était jamais k court, lui répondit :
Assis auprès de Montferrat, En écoutant parler Voltaire, Est-il quelqu'un qui ne jurât Que le Parnasse est à CythèreV
(i'est à ces jeux qne se délassait l'un des théologiens les plus marquants de Genève. Ce faiseur d'impromptus et ce gai soupeur demeurait, malgré tout, un ecclésiastique, sinon austère, du moins ferme dans ses croyances. Il l'a prouvé. On connaît ses libelles sur le « christianisme » de Jean-Jacques et les répliques de ce dernier, qui lui attribuait, par surcroît, le Sentiment des citoyens et d'autres pamphlets venus de Ferney à Genève en droite ligne. Une lettre de Moultou à Rousseau nous apprend ce que l'on pensait de ce désagréable antagoniste : « Voilà, mon cher ami, le misérable livre de Vernes (Lettres sur le christianisme de J.-J. Rousseau, Genève 1763). Le titre est insolent, et il y a autant de bêtise que de méchanceté dans le reste... Quelle mauvaise foi dans ce Vernes ! » Ces cris de colère nous rappellent que Vernes, si aimable pour Voltaire, fut bien injuste à l'égard de Jean-Jacques. N'a-t-il pas contribué à rendre Rousseau l'irréconciliable ennemi de Genève et de la religion officielle ? Un peu de charité eût mieux valu qu'une poignée de brochures qui exaspérèrent l'âme « écorchée » — le mot est du marquis de Mirabeau — du plus impressionnable et du plus ombrageux des hommes.
L'œuvre théologique de Vernes n'oiïre plus d'intérêt. Son Choix littéraire et sa Confidence philosophique ne sont pas tout à fait oubliés. Le Choix littéraire, un recueil périodique qui parut de 1755 à 1760, sous la direction de Vernes, contient un mélange d'écrits originaux et surtout de morceaux en vers ou en prose empruntés aux auteurs contemporains. Celte publication mourut faute d'abonnés; elle est un de ces morts que je n'ai pas le loisir de réveiller. La Coufidence philosophique' reste, au contraire, l'un des livres les plus mordants qui aient été composés en Suisse et par un Suisse. Je me garderai bien de la recommander comme un modèle de tolérance et même de bon goût. Elle n'est qu'un pamphlet bien tourné. Voltaire
' Londres, in-12, 1771. — Linguet écrivait en 1772 : «La dixième lettre est de la meilleure plaisanterie ; c'est, dans ce genre-là, ce que j'ai vu de mieux depuis les Provinciales. »
et ses amis attaquaient la religion avec les armes de la science et de l'ironie, l'irrévérence de leurs sarcasmes dépassant d'ailleurs l'érudition de leurs critiques. Les pasteurs de Genève leur avaient répondu. Mais comment? Par de solennelles dissertations, que desgens très convaincus étaient seuls capables de lire jusqu'au bout. Vernet inaugura une autre méthode, plus agressive et plus habile, avec ses Lettres d'un voyageur anglais. Son collègue Vernes fit uft pas de plus dans la même voie; il prit leur manière aux philosophes, couvrit leurs doctrines de ridicule et n'hésita même pas à les rendre odieuses.
La Confidence philosophique est un roman satirique ; l'intrigue en est assez vulgaire, mais nouée d'un très bon fil. Un jeune esprit fort, converti d'hier aux enseignements des philosophes, écrit à l'auteur de sa conversion une série de lettres où il lui raconte sa vie avant et après son passage des ténèbres à la lumière. Nous sommes avertis, dés les premières lignes, du ton qu'adoptera Vernes : « Je vous dirai qu'à peine avais-je atteint ma huitième année, lorsque mon père me mit entre les mains ce que les chrétiens appellent un catéchisme. Ce bonhomme ne se doutait pas qu'il se hâtait d'enchaîner ma raison ou plutôt de l'écraser dans son germe. » Ceci promet. L'enfant a grandi. On le destine au commerce et l'expédie en apprentissage chez un marchand d'Amsterdam. Le négociant hollandais, excellent chrétien, a reçu dans sa famille un certain Dorivart, qui sera le mauvais génie du pieux M. Olban. Dorivart a joué les saints une année durant ; il est proposé en exemple à son jeune camarade, qui n'est pas médiocrement surpris de constater un beau jour — ou une belle nuit — que le Dorivart pourrait fort bien se nommer Tartufe. L'hypocrite démasqué se fait apôtre, représente à l'innocent que la vertu est la dernière des sottises, le plaisir le premier des devoirs. Un philosophe — celuilà même auquel sont adressées les lettres de la Confidence — n'a pas de peine à démolir le christianisme et les principes moraux du collègue de Dorivart. La demeure du vénérable Olban abritera les petites orgies des deux commis, jusqu'à ce que le pot au roses soit découvert. On s'enfuit à Londres, où Dorivart finit mal. Torman — le narrateur — est recueilli par un homme compatissant, M. Hébert, qui possède une femme charmante. Il n'est pas depuis trois semaines chez son bienfaiteur qu'on lui annonce le décès de son père, mort de chagrin en apprenant la conduite d'un fils dénaturé. Celui-ci a le deuil héroïque d'un sage : «Je ne vous cacherai pas, Monsieur, qu'au premier moment je fus affecté de la mort de mon père, et que je ne
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pas me défendre d'une espèce de remords en pensant que j'en étais la cause. Mais, grâce à vos sages instructions, ce ne fut l'affaire que de quelques heures. Je crus vous entendre dire : qu'en me donnant la vie, mon père avait bien moins pensé à moi qu'à lui-même ; qu'il avait eu l'intention de se satisfaire; que, s'il fallait lui tenir compte de ce prétendu bienfait, je lui devais aussi des actions de grâces pour les mets délicieux qu'il s'est fait servir pendant sa vie, pour le Champagne qu'il a bu, pour les menuets qu'il a bien voulu danser, en un mot, pour tous les plaisirs qu'il a pris... ; que la mort d'un père est, comme celle de tout autre individu, une suite nécessaire de l'arrangement de l'univers ; qu'il est dans la nature et dans l'ordre qu'un père meure avant ses enfants et que chacun vive à son tour... » Et voilà ce que devient l'amour fdial chez les philosophes ! N'avais-je pas raison de dire que la Confidence n'est qu'une diatribe? Mais admirez l'art de Vernes, la malicieuse ou féroce ingéniosité de sa raillerie !
M. et M™^ Hébert sont des protestants fervents. ïorman dissimule ses opinions, les deux époux ont pleine confiance en lui. Ames naïves et crédules ! Leur hôte à conçu le cynique projet de faire de M'"^ Hébert une matérialiste — et sa maîtresse. 11 réussit. Une absence forcée du mari lui permet d'entreprendre le siège de l'esprit et du cœur de cette très honnête femme. Il multiplie les artifices et les ruses. M'"^ Hébert, pauvre dialecticienne, est vaincue par des arguments de cette force : « Je lui lus un petit résumé de tous les hommes que la religion chrétienne a fait massacrer. Elle fut effrayée en apprenant qu'il y avait eu neuf millions quatre cent soixante et huit mille huit cents personnes ou égorgées, ou noyées, ou brûlées, ou rouées, ou pendues pour l'amour de Dieu. Elle ne voulut pas le croire, mais je lui prouvai, en faisant de nouveau l'addition, qu'il n'y avait pas un noyé, pas un pendu à rabattre. » Bien plus, il excite sa victime contre M. Hébert, accuse celui-ci- d'avoir quitté Londres pour courir le guilledou loin des regards de son épouse, intercepte les lettres très tendres de l'absent. Ne « serait-il pas plaisant qu'avec une taille si déliée et de si beaux yeux, on aimât si furieusement un mari?» M'"" Hébert résiste encore. Elle a peur des [)eines éternelles. Qu'à cela ne tienne! Lorsqu'elle rappelle à Torman que, même dans les ouvrages philosophiques, « il est souvent parlé d'un Dieu vengeur, d'un Dieu rémunérateur, » il s'empresse de la rassurer : « Ce sont là des phrases pour le vulgaire, qu'il peut être bon délaisser croire au Tartare, aux Champs-Elysées, à l'Enfer et au Paradis. »
La septième lettre s'achève ainsi : « Ce fut par ces gradations insensibles qu'arriva l'heure. si longtemps désirée... Quel jour de triomphe pour la philosophie! C'est à vous, Monsieur, que je dois les myrtes et les lauriers dont ma tête est couronnée. » M. Hébert meurt sur ces entrefaites. Sa veuve se console, propose le mariage à Torman qui ne l'entend point de cette oreille, voit enfin le piège infâme qu'elle n'a pas su éviter et succombe de désespoir.
Le résumé, déjà long, que j'ai fait de la Confidence ne donne qu'une idée très incomplète de cette œuvre qui détaille, avec une ironie incisive et minutieuse, le travail de démoralisation ])rogressive qu'accomplissent les doctrines « philosophiques. » Ce livre , écrit d'une langue nerveuse et sobre, est certainement le roi des pamphlets anti-matérialistes sortis de Genève. Il est un brin diffus, il a cette densité dont nous ne nous débarrasserons jamais, il est souverainement injuste. Mais c'est du Voltaire, du vrai Voltaire à rebours, un peu moins vif peut-être.
Ce fut un esprit d'une causticité plus oratoire que cet Antoine- Jacques Roustan' (1734 à 1808), dont le nom reste, comme ceux de Vernes et de Vernet, inséparablement lié aux luttes du clergé genevois contre les philosophes. Roustan s'occupa, dans sa ville natale, de pédagogie et de pastorat; il desservit entre-temps, de 1764 à 1790, l'église helvétique de Londres. Ses ouvrages de polémique religieuse et d'histoire font de lui l'un des meilleurs écrivains de Genève au XV!!!""^ siècle. Je ne puis que donner les titres de la plupart de ses livres et libelles : Réponse aux difficultés d'un théiste, V Impie démasqué, des Sermons , un Catéchisme raisonné de la religion chrétienne, un Abrégé de l'histoire universelle dont je dirai quelques mots plus loin, enfin (en collaboration avec Vernes) une Histoire de Genève encore inédite.
Mais j'encourrais à bon droit le reproche de superficialité, si je me contentais de citer son Offrande aux autels et à la patrie (1764), que Julie Bondeli appelait « un bon livre, un livre nouveau, un livre rare. » L'O^rar^cïe est un recueil de quatre opuscules; le premier, le plus important. Défense du christianisme considéré du côté politique, a essentiellement pour but de combattre les propositions énoncées dans le chapitre VIII du quatrième livre du Contrat social. L'auteur ne craint pas, bien qu'il éprouve une grande sympathie pour Jean-Jacques, de réfuter les théories de son illustre compa-
* Sayous, 375 et s. Senebier, III. 59. De Mmitet.
triote. « Mon ami, lui écrivait Rousseau qu'il avait prévenu de son dessein de le contredire, mon ami, quand nous ne voyons pas la vérité au même lieu, c'est nous accorder que nous combattre. » Une lettre de Rousseau, du 7 septembre 1767, nous montre que les divergences d'opinion n'ont point altéré des sentiments réciproques d'estime et d'amitié : « Les hommes de votre étoffe prennent moins l'esprit de leur état qu'ils n'y portent le leur... Vous méritez bien, Monsieur, l'exception que je fais pour vous de très bon cœur au parti que j'ai pris de rompre toute correspondance hors des cas de nécessité. » Roustan justifie, dans sa Défense, le christianisme d'avoir détruit l'unité de l'État, détaché les citoyens de la patrie, favorisé l'établissement ou le maintien de la tyrannie, affaibli les vertus guerrières. Son argumentation serrée, sa modération, un style chaleureux qu'on aimerait sans doute moins déclamatoire, servent habilement une cause qui n'a pas eu beaucoup de plus habiles soldats, .l'extrais de la Défense ce passage où Roustan conteste avec force que l'Évangile soit pour les oppresseurs contre les opprimés : « Si l'on me demandait pourquoi le christianisme étant si favorable à la liberté, il y a cependant si peu d'États libres en Europe, je répondrais que c'est parce qu'il y a peu de chrétiens... Il ne faut pas s'étonner si le despotisme étend de plus en plus ses serres cruelles et si la liberté chancelle dans plusieurs même des heureux pays qui la possèdent encore. Mais que l'on fasse des chrétiens, et l'on aura bientôt des citoyens et des hommes I » Le vrai chrétien est précisément le rara avis ; la faute en est non point à l'Évangile, mais aux hommes eux-mêmes.
Un autre opuscule inséré dans VOffrande avait paru d'abord dans le Choix littéraire de Vernes; il est intitulé : Examen historique des quatre beaux siècles de M. de Voltaire. Roustan s'élève ici, sans se départir du ton d'urbanité qui lui est naturel, contre la fantaisie d'Arouet de ne voir de grand, dans l'histoire du monde, (|ue les âges d'Alexandre, d'Auguste, de Léon X et de Louis XIV. Comment jugera-t-il, en particulier, le siècle du Roi-Soleil? Lisez ces lignes, où fermente un levain de vieille et légitime rancune huguenote : « Plus j'examine ce règne, moins je conçois à quel titre l'humanité devrait s'en glorifier. Je n'y vois qu'un roi fastueux, dupé par ses flatteurs, trompé par ses prêtres, et le fléau de ses sujets et des voisins; j'y vois des villes en cendres, des provinces saccagées, des républiques asservies ou prêtes à l'être, un luxe affreux introduit partout; si des vers, des tapisseries, des glaces, des observatoires
balancent tant de désastres, je n'ai plus rien à répondre. » Je signale encore un curieux Discours où Roustan paraphrase, avec moins de véhémence toutefois, les idées de Rousseau sur l'intluence pernicieuse des arts et des sciences. Je n'ai rien à dire d'un Dialogue entre Brutus et César, qui ferme l'intéressant volume du théologien genevois.
Cet ouvrage serait incomplet, s'il ne donnait au moins la liste ^ des prédicateurs et des apologistes les plus remarquables de Genève au temps de Voltaire et Rousseau. Le plus érudit, sans conteste, et l'un des plus féconds, est Charles Chaix(ilOi k 1785), qui fut le collaborateur de la plupart des grands périodiques de l'époque et qui laissa, outre des Sermons estimés, un Commentaire littéral fort apprécié des Saintes Écritures. On doit aussi à Chaix, nous apprend Senebier, « une belle édition, qu'on a faite à La Haye, de l'Histoire chronologique de France par le président Hénaut. »
C'est l'orateur exclusivement que nous saluerons en David Clapa- RÈDE (1 727 à 1 801 ), car ses thèses et ses dissertations latines exigeraient, pour être seulement feuilletées, une bonne volonté par trop héroïque. Ses Sermons, ouvrage posthume, sortent de l'ordinaire par l'ampleur des développements, l'onctueuse gravité et l'élévation de la pensée. Ajoutez à cela que Claparéde avait une voix superbe, qu'il était d'une majestueuse prestance ! Ses Sermons écrits nous paraissent un peu froids; ses Sermons parlés devaient produire grande impression. Claparéde était, au surplus, un chrétien pratique dont la prédication, éminemment morale, visait à conduire les âmes plutôt qu'à persuader les esprits. Je mentionne après lui un de ses collègues à l'Académie de Genève — car tous ces pasteurs furent plus ou moins professeurs, — Jeari Perdriau (1 71 2 à 1 786), qui fut certes un orateur moins distingué que Claparéde; mais ses Éloges d'Abauzit et de François de Roches méritent un mot de souvenir. Je ne puis que citer en courant : Amédée de la Rive (1698 à 1760), que Charles Bonnet tient « l'un des plus excellents pasteurs de notre Église » et qui compose, en latin, un traité de logique, « l'un des meilleurs, affirme Senebier, et des plus raisonnables qui se soient
^ Consulter sur Laget^ Claparéde, Beyhaz et Bomilly, l'ouvrage de Sayous, 1, 368 et s. Pour ceux-là et les autres, voir en outre : Senebier, III, pass., France protestante et De Montet,
publiés; » Antoine Maurice (1716 à 1795), fils d'un théologien du même nom, un moraliste et un dogmatiste qui n'a guère composé qu'en latin.
Coupons cette nomenclature par trop sèche en consacrant un bout de page au plus élégant, au plus fin, au plus sagace et, peut-être, avec des moyens très simples, au plus émouvant des prédicateurs genevois. On a divine qu'il s'agit de Guillaume Laget (1710 à 1770). « Les sermons de Laget, dit Senebier, étaient toujours dictés par le zèle le plus vif; ils étaient pleins de cette éloquence mâle qui étonne autant par la vérité des choses qu'elle présente que par la force et la vivacité des couleurs qui les peignent; ils respiraient cette piété touchante qui subjugue ceux-là même qui ne croient pas à la piété. » Ces louanges sont moins exagérées que tournées gauchement. Il semble cependant que Senebier ait trop appuyé sur le côté viril du talent de Laget et passé trop rapidement sur le tact, la modération, la dextérité de cet excellent orateur de la chaire. Je ne résiste pas au plaisir d'extraire ces paroles d'un des sermons de Laget : « Mes frères, n'en croyez pas des esprits atrabilaires qui, dans les excès de leur mélancolie, voient tout en noir et condamnent tout. Malgré la corruption du siècle présent, le monde est dans un état incomparablement meilleur qu'il n'était autrefois. Ici encore, gardons-nous de ce penchant si commun à satiriser toujours le siècle où l'on vit, à se plaindre amèrement de l'état présent des choses, à regretter les temps anciens! C'est une faiblesse d'esprit; c'est souvent un défaut du cœur, » — et plus souvent une attitude de fausse austérité. Mais n'est-ce pas là le sentiment d'un homme qui sait réfléchir et qui a la franchise de sa sagesse? Cette « faiblesse d'esprit » et ce « défaut du cœur » sont encore les qualités les plus apparentes de plusieurs de nos contemporains, tant il est vrai que les cervelles étroites et les âmes mal faites seront toujours en nombre sur la planète.
Jean-Edme Romilly (1739 à 1779) mourut jeune et fut, durant presque toute sa vie, visité par de douloureuses maladies. Si nous en croyions Senebier, il aurait eu « le talent d'être lumineux et profond, méthodique sans sécheresse, fort en raisonnements. » Mais V Histoire littéraire de Genève distribue l'encens avec trop peu de discernement pour que l'on puisse se fier à tous ses panégyriques. Il suffira de dire que Romilly, homme d'esprit, chrétien d'ailleurs malgré ses relations très suivies avec les philosophes, a été le prédicateur adroit entre tous. Ses sermons, écrits sans grand souci de la
rhétori(|ue, empoignaient par la chaleur d'un admirable débit, le charme et la puissance des elïets oratoires ; Lally-Tollendal nous apprend que Mallet-Dupan, pendant les trois derniers jours de sa vie, « relisait avec recueillement les sermons de M. Romilly sur la résignation et sur l'immortalité de l'âme. » D'autres prédicateurs, Àntoiîie Achard (1696 à 1772), qui fut membre de l'Académie royale des sciences de Berlin, Gédéon Le Cointe (1714 à 1782), Pierre Mouchon (\133 à 1791), auquel on doit un travail, qui est un modèle du genre, la Table alphabétique et raisonnée des 7natières contenues dans V Encyclopédie, — sont loin d'égaler Laget ou même Romilly. En revanche, Etienne Salomon Reybaz(1737 à 1804), que nous retrouverons parmi les collaborateurs de Mirabeau et qui fut un aimable poète, a brillé, dans ses sermons, par sa belle déclamation et son beau style. C'était un artiste de la chaire ', bien plus qu'un apôtre de l'Évangile. « Rien de plus vaguement religieux » que ses homélies, nous dit Sayous. La théologie genevoise du Xyiipne ^\^ç\ç. tourne d'ailleurs au rationalisme. L'article « Genève » de V Encyclopédie était sur ce point assez exact ; du moins ne manquait-il pas de fondement, nous le savons.
Un nom encore. Les deux volumes de Sermons d'Ami Lullin (1695 à 1756) ne nous eussent point arrêtés. Il a fait mieux que de bons discours : une bonne œuvre. Il eut mieux que des talents : des vertus. Cet homme généreux a légué à la Bibliothèque de Genève tous ses manuscrits, qui étaient précieux, et tous ses livres qu'il avait amassés avec la passion éclairée d'un véritable bibliophile.
Vaud fut moins remué que Genève par les discussions dogmatiques et philosophiques'. LL. EE. veillaient à l'uniformité de la foi.
Il faut noter avant tout, dans l'histoire religieuse, sinon littéraire, du Pays de Vaud, un fait important qu'on a par trop laissé dans l'ombre \ Je veux parler de « l'École des pasteurs du désert, »
' Il ne faut point s'en étonner. Reybaz a publié dans V Année littéraire^ de Fréron, 1777 (n^^ 21 et 22) une Lettre sur la déclamation théâtrale, où il établit un ingénieux parallèle entre les comédiens les plus fameux du temps : Lekain et le Genevois Aufresne.
'^ Citons en note une réfutation du Système de la nature, par Jean de Castillon, un réfugié italien qui vécut longtemps à Vevey et à Lausanne.
^ Bévue suisse, XIII, 361 et s. (article de M. F. de Charrière). GauUieur, 96. Gindroz, l. c.
fondée à Lausanne vers 1730 par Antoine Court, avec l'appui du gouvernement bernois. C'est là (jue le clergé réformé de France se recruta pendant la plus grande partie du XVlll'"^ siècle. M. Ch. Coquerel a pu affirmer, dans son Hutoire des Églises du Désert, que le séminaire de Lausanne sauva le protestantisme français.
Antoine Court ne prit la direction efï'ective de l'établissement que quelques années après la fondation. Mais il en fut l'àme jusqu'à la fin de sa vie, et il sut s'entourer de collaborateurs comme Ruchat, Salchli, Ami Lui lin, Georges Polier de Bottens, le père de M*"^ de Monlolieu. La dissolution du séminaire lausannois concorda avec la création, par Napoléon, de la faculté de Montauban (1812). Cette institution avait fonctionné et prospéré dans le silence et le secret. Le gouvernement des Bourbons n'éleva jamais de réclamations, bien qu'il n'ignorât point l'existence de cette pépinière du calvinisme. Ce qu'on ne saurait trop mettre en lumière, c'est que les protestants de France, décimés et presque anéantis au commencement du ^YUjme siècle, trouvèrent là une nouvelle source d'espérance, de courage et de foi.
Le Pays de Vaud eut des théologiens indigènes ; il en possède même un que je considère comme le plus original, sinon le plus brillant, des ecclésiastiques de la Suisse romande aux approches de la Révolution. Cet homme est Alexandre-César Chavannes \ que Gindroz, juge compétent et rassis, a osé comparer à Locke et Bacon ; ses talents de moraliste et de pédagogue sont, au surplus, bien supérieurs à ceux de l'apologiste et du prédicateur. Il naquit à Montreux en 1 731 . Il étudia la théologie, qu'il enseigna plus tard à l'Académie de Lausanne, après avoir desservi l'église française de Bàle, de 1759 à 1766. Il mourut en 1808, léguant ses livres à la bibliothèque académique, dont il avait dressé le premier catalogue.
Très modeste, très humble même^ il eut le tort ou la vertu de n'être un grand homme que dans sa chambre de travail, — un grand homme auquel il manqua, disons-le, les dons de l'artiste. Il resta célibataire ; il était laborieux et d'un tempérament robuste. L'amour des patientes investigations historiques se combinait heureusement en lui avec la passion des recherches spéculatives. Sa vie ne fut que de la science en action.
La théologie de Chavannes se meut strictement entre les frontières du christianisme traditionnel. Pas d'idées neuves. Ni les ouvrages
' Gindroz, 328 et s. Sayoïis, 11, 78. De Montet. Préface de la nouvelle édition (déjà citée âd Crouzaz) de V Essai sur l'éducation intellectuelle.
(ju'il a publiés, ni ses Cours manuscrits, ne s'élèvent au-dessus du niveau moyen. Ses sermons étaient assez goûtés, mais ne sont qu'honnêtes; il donnait le meilleur de son esprit à diverses branches, alors peu cultivées, de la philosophie. Je me contente de noter, entre parenthèses, avant les œuvres de marque, deux de ses travaux inédits : une Histoiix abrégée de l' Académie de Lausanne depuis ses origines et un Dictionnaire étymologique de tous les mots de la langue française, où, dit M. Gindroz, « les grammairiens modernes, même ceux de TAcadémie française, trouveraient des filons d'or qui, entre des mains habiles, enrichiraient la linguistique. » Passons à un autre manuscrit, d'une très sérieuse valeur. C'est de V Aîithropologie ' de Chavannes que je veux parler.
« Chavannes, a écrit M. Herzen, est non seulement le précurseur des anthropologistes actuels, il est l'inventeur, le vrai créateur de leur science. » L'anthropologie n'a guère à cette heure, comme science sui generis, qu'un quart de siècle d'existence. Elle a été soupçonnée par Linné, qui tente déjà de déterminer le rang et le rôle de l'homme dans la nature. Daubenton protesta contre le système de Linné, qui faisait de nous de simples anthropoïdes. Blumenbach admit pour l'homme un genre à part et jeta les fondements de l'ethnologie. Cuvier consacra de son autorité la classification de Blumenbach, repoussée par les anthropologistes actuels, qui ont substitué au monogénisme hébraïque le polygénisme scientifique. Mais on tient habituellement que l'anthropologie ne date que d'hier. Chavannes n'aurait-il pas été un initiateur, n'est-ce pas à lui qu'il serait équitable d'attribuer le mérite d'avoir non seulement pressenti, mais défini, exposé, créé la science qu'ont illustrée Broca et son école? « J'ignore, déclarait-il avec candeur, si elle existe en manuscrit dans quelque cabinet, mais j'annonce au public qu'elle existe actuellement dans le mien, toute prête à voir le jour, si cela peut se faire sans inconvénient pour ma fortune ni pour celle d'aucun imprimeur, à laquelle je serais au désespoir de porter la moindre atteinte. » L'appel ne fut pas entendu.
Trois volumes de V Anthropologie de Chavannes traitent, d'une façon tout à fait remarquable, des origines de l'être humain et de la marche de la civilisation ; les autres servent à expliquer le dévelop-
* Chavannes en a publié un résumé : Anthropologie abrégée, Lausanne, in-8o, 1788. L'ouvrage complet formerait une quinzaine de volumes de 3 à 400 pages; voir un bon résumé dans Gindroz, 1. c.
pement de nos facultés intellectuelles, morales, religieuses, etc. On demeure confondu devant les efforts de persévérance et d'érudition que suppose un semblable travail. Et songez que Chavannes vivait au XVIII"''^ siècle, dans une petite ville, qu'il pénétrait sur terre vierge et n'avait, pour accomplir sa rude besogne de défricheur, que le secours d'une maigre bibliothèque I Son œuvre est extraordinaire par l'immense savoir déployé ; elle est admirable par l'extrême fécondité des résultats. Il y aurait certes de choquantes erreurs à redresser, de vastes lacunes à combler. Mais on ne pourra que s'étonner et qu'applaudir, si l'on se reporte au temps où fut écrite la première Anthropologie. Je viens, après Gindroz, après M. Herzen, crier aux anthropologistes, aux étymologistes surtout, — car les origines et la formation des langues sont exposées avec une sagacité particulière : Hâtez-vous de sortir de leur poussière les manuscrits de Chavannes ; ce n'est pas là de l'or sans alliage, mais il y a de l'or.
Je n'ai pu qu'indiquer ce côté de l'œuvre du théologien vaudois. Sa pédagogie rentre davantage dans le cadre d'une Histoire littéraire. Chavannes, qui est un novateur dans ce domaine aussi, eut des prédécesseurs dans son pays : à Lausanne, J.-P. deCrousaz (v. p. 17 et s.); à Yverdon, Christophle-Louis Potterat,qm fut, dès 1715, le directeur du collège de cette ville. Potterat est un réformateur dans le vrai sens du mot; un des premiers, il affranchit la jeunesse de la tyrannie du latin et donna une place considérable à l'enseignement intuitif. Yverdon devait, avant qu'un siècle se fût écoulé, posséder une des grandes écoles de l'Europe : l'institut de Pestalozzi.
Il semble que Chavannes n'ait pas connu Potterat ; il ne cite jamais Crousaz. Quoi qu'il en soit, son Essai sur V éducation intellectuelle, dont M. Herzen a eu la bonne inspiration de rééditer la partie essentielle, est l'un des Hvres non seulement les plus neufs, les plus substantiels qui aient été écrits dans notre pays, mais l'un des ouvrages les plus sensés et les plus suggestifs que l'on ait en pédagogie. Ah 1 s'il n'était pas rédigé en style de savant 1 Si le prosateur valait le penseur ! La lecture de l'Essai est aussi difficile que profitable.
Chavannes commence par critiquer « la méthode universellement adoptée. » Il dénonce les abus suivants : on apprend beaucoup de mots aux enfants, on ne les instruit pas des choses ; on les surcharge de grammaire, les mettant en présence de notions abstraites et métaphysiques inintelligibles pour eux ; on néglige la langue maternelle pour la sacrifier au latin, langue morte que l'on apprend mal... Toutes ces vérités ont été dites en 1 787 1 Chavannes a imaginé un
système de pédagogie utilitaire et rationnelle. Il est nécessaire, selon lui, qu'on développe avant tout, en faisant raisonner l'enfant, les facultés de l'observation, de la comparaison et du jugement : « Les enfants ont des seMS bien organisés pour voir, pour entendre, saisir et observer les choses sensibles, leurs propriétés, qualités, effets, leurs différences et leurs ressemblances; ils ont de la mémoire et de Vimagination pour retracer ce qu'ils ont vu, entendu et observé ; ils peuvent aussi combiner les idées sim|)les pour en former des idées individuelles. » C'est pourquoi « les faits doivent ôfre présentés avant les résultats. » D'un autre côté, la première éducation ne portera que sur la langue maternelle, puisque les enfants sont incapables d'étudier avec profit une autre langue, s'ils possèdent mal celle qu'ils ont parlée dès l'âge le plus tendre. Il est, en outre, de toute importance « de mettre sous leurs yeux tous les objets qui peuvent les intéresser. » C'est ainsi qu'on préparera les jeunes gens à recevoir un enseignement supérieur, dans lequel on cherchera moins à inculquer des connaissances étendues que solides et utiles. VEssai se termine par un programme complet « d'éducation intellectuelle, » telle que la conçoit le professeur lausannois.
Je ne puis me dispenser de transcrire cette page du traité de Chavannes : « On fait expliquer aux enfants des auteurs latins qui se sont fait une loi de rassembler tout ce que leur langue a pu fournir d'expressions nobles, élégantes, recherchées, abstraites, sublimes, pendant que ces enfants ignorent encore leur propre langue, ou que leur connaissance ne s'étend guère au delà des expressions les plus ordinaires du ressort de la vie ; et, ce qui est le comble de l'absurdité, on leur fait lire des auteurs qui ont écrit sur des sujets relevés et profonds, et qui en ont dit des choses qu'ils ne sauraient comprendre, quand même ils les liraient exprimées dans leur propre langue maternelle... Enfin le temps vient où l'on veut donner aux disciples quelques principes de Rhétorique; mais ces principes sont tous fondés sur des idées de logique et de métaphysique dont ils n'ont encore aucune connaissance, ou sur ceux de la grammaire générale, qui leur est encore plus inconnue, ou sur la théorie du langage dont les jeunes gens n'ont jamais ouï parler, ou sur les principes qui doivent décider de ce qu'on appelle beau, élégant, et de ce qui est du ressort du bon goût, principes également ignorés. Et cette rhétorique elle-même, à en juger par les livres destinés sur cet objet à l'usage des collèges, n'est qu'une rhapsodie des termes vagues, barbares, difficiles à définir et à entendre. » Tout ceci est exprimé en rude et
mauvais langage. Mais la question de forme est secondaire. C'est le bon sens qui se lève contre la routine, le droit qui s'insurge contre les codes dans l'Essai sur T éducation intellectuelle d'Alexandre-César (^havannes. N'eussé-je pas été impardonnable, si je n'avais essayé de réhabiliter et cette œuvre, et ce nom ?
Ce qu'il en est de la gloire! Eue Bertrand' (1713 à 1797), un autre théologien vaudois, jouit, en son temps, d'une réputation européenne, bien qu'il soit loin d'égaler Chavannes en intelligence et en mérite. Il fut pasteur à Berne, conseiller privé du roi de Pologne, correspondant d'innombrables sociétés savantes. Il a laissé des volumes sur tous les sujets.
Ses Sermons visent moins à la démonstration des vérités du christianisme qu'à l'édification des lidéles. Ils ne sont ni meilleurs, ni pires que tant d'autres. Je les ai parcourus sans y rien rencontrer qui appelât la citation. Bertrand est un orthodoxe à la façon d'Osterwald et de Turrettini. On pourrait suspecter la sincérité de sa foi, si l'on rapprochait l'un ou l'autre passage de ses Sermons de certains de ses actes ou de quelques-uns de ses écrits. Voltaire l'avait en amitié : « J'ai chez moi M. Bertrand de Berne, et je m'en vante » (lettre du 6 juillet 1755); il ne lui a jamais marchandé ses éloges, et c'est à Bertrand qu'on attribue l'article : Droit canonique du Dictionnaire philosophique. Je distingue, parmi les œuvres non théologiques de Bertrand, son Essai sur les langues anciennes de la Suisse (1758), un résumé clair et agréable des travaux de Ruchat et de Loys de Bochat ; l'histoire proprement dite y prend beaucoup plus de place que la linguistique; et puis, V Essai ferait sourire nos philologues. Mais Bertrand fut avant tout un géologue ; son Dictionnaire universel des fossiles accidentels (M Q3) et d'autres travaux, dont plusieurs furent insérés dans le Journal helvétique, en font un digne continuateur de Bourguet.
Un autre théologien. Français naturalisé, François- Jacob Durand (1727 à 1816) a laissé quelques ouvrages estimés d'édification. Ses Sermons ont eu beaucoup de lecteurs.
Chavannes, Bertrand, Durand, sont des représentants du culte officiel. A côté d'eux, se dresse la figure originale d'un parfait mystique : Jean-Philippe Dutoit-Membrini^ je ne cite que pour mémoire
* France protestante, 3™^ éclit. De Montet. Bulletin de la Soc. de Vhist. du prot. franc., XIX, 139.
^ Jean-Philippe Dutoit-Membrini,sa vie, son caractère et ses doctrines, par Jules
T(JME II. 10
un de ses disciples, Jean-Framois-Louis Baillif(\12Q à 171)0), qui enseigna le grec et la morale à l'Académie de Lausanne. Dutoit- Membrini, né en 1721 , mort en 1793, eut une existence fort agitée. Il avait été consacré en 1747 ; ses idées religieuses, assez exaltées dés le début, tournèrent au mysticisme dans les curieuses circonstances que voici. Gravement malade, presque moribond, il eut des visions : l'ombre de son père lui apparut et lui promit la guérison. Il se rétablit effectivement. Les discours de M'"^ Guyon, qu'il lut bientôt a[)rès, achevèrent une œuvre qui avait commencé par des hallucinations. Le monde n'exista plus pour lui. Dutoit-Membrini rompit avec une jeune fille qu'il aimait tendrement; il ne se mariera pas; il n'appartiendra qu'à Dieu. Ayant renoncé à ses fonctions pastorales, il partit pour l'Angleterre en qualité de précepteur. Il eut l'occasion, à son retour au pays, de fulminer contre l'arrivée, puis le séjour, de Voltaire à Lausanne. Ses objurgations n'eurent pas plus de succès que ses démarches auprès de LL. EE. ; elles lui valurent même des persécutions qui furent le prélude de bien d'autres. Mais à quoi bon raconter cette vie?
M'étendrai-je sur les doctrines de Dutoit-Membrini? Elles sont contenues dans son Discours sur la vie et les écrits de M'"' Guyon, « cette femme chérubin en connaissance et séraphin en amour, » ainsi que dans les nombreux volumes de sa Philosophie divine et de sa Philosophie chrétienne. Ses concitoyens n'ont su parler de lui que sur le ton du panégyrique. C'est, suivant le doyen Bridel, « un théologien qui, aux premiers siècles de l'Église, aurait pris place parmi ceux que nous appelons les Pères. » Juste Olivier n'est pas moins élogieux. Si je m'en rapporte à Julie Bondeli, qui en riait, — comme d'ailleurs le jurisconsulte Vattel, — il y eut surtout de la confusion dans sa tête : « Figurez-vous, écrit-elle, un homme qui, dans son système philosophique, est tout à la fois pythagoricien, platonicien, origéniste, leibnitzien, malebranchiste, qui voit dans la Bible le système de (Copernic et celui de la métempsychose, un homme qui entend des voix, qui a des visions et des révélations! » La spirituelle Bernoise ne comprenait rien au mysticisme hybride du biographe de M™^ Guyon. Je veux être galant et ne pas essayer d'y voir plus clair qu'elle. Les amateurs de théologie quintessenciée n'auront qu'à parcourir le bon ouvrage de M. Jules Chavannes.
Chavannes, Lausanne, 1865. Le canton de Vaud, de Juste Olivier, 1239 et s. Œuvres choisies, de Juste Olivier, I, 84. De Montet.
Dntoit-Membrini n'est, au reste, qu'un penseur; son style est quelconque, ou, plutôt, mauvais avec quelques éclairs.
La Compagnie des [)asteurs de Neuchâtel, qui n'était pas d'humeur accommodante (on l'a vu à propos d'Henri Pury), eût fort malmené Dutoit-Membrini. Elle était d'ailleurs aussi farouche sur les questions de mœurs que sur la matière des dogmes. On connaît l'épisode tragi-comique de la vie de David Girard (f 1708), ce pauvre septuagénaire auquel on défendit de prêcher, parce que sa servante, une friponne qui confessa plus tard ses calomnies, l'accusait de l'avoir séduite. Les misères que l'on fît à Ferdinand-Olivier Petitpierre' n'ont pas la même origine que celles dont David Girard fut victime; elles nous confirmeront dans l'idée que le clergé neuchâtelois s'abandonnait à une majorité de fanatiques inquiets et soupçonneux, les gens raisonnables étant, comme d'habitude, aussi soumis que sages. Et que l'on ne cherche pas à excuser les persécuteurs, en jetant un peu de ridicule sur le parfait honnête homme que fut Petitpierre !
Le « Petitpierre des peines éternelles » — c'est ainsi que les dédaigneux appellent Ferdinand-Olivier Petitpierre — na(|uit à Couvet en 1722. 11 fut l'un des derniers élèves du grand Osterwald. Il était très intelligent et très droit, avec un peu de raideur dans le caractère. Pasteur des Ponts dés 1755, il avait conquis bien vite les sympathies de ses paroissiens. On l'accusa, en 1758, de prêcher la non-éternité des peines de l'enfer. Petitpierre avoua, tout en déclarant que sa conscience lui commandait d'enseigner une doctrine qu'il tenait pour vraie. Il fut censuré et invité à ne point susciter de troubles dans le pays. Deux ans se passèrent tranquillement. La non-éternité des châtiments infligés aux hommes après leur mort n'était pas, nous le savons, une imagination de Petitpierre. Le dogme de leur éternité, qui est d'origine juive, n'a guère été consacré d'une manière absolue que par Calvin ; Marie Huber l'avait énergiquement combattu dans ses Quatorze lettres; à Neuchâtel, Henri Pury apprit ce qu'il en coûtait d'être non-éterniste, et Petitpierre, chrétien fervent au sur-
^ Biographie des quatre Petitpierre, par M. Ch. Berthoud, Neuchâtel, in-S^', 1875 (une étude définitive, publiée d'abord dans le Mii.sée neuchàtelois de 1873 et 1874). Biographies neuchâteloises.
plus, ne crut pas devoir immoler ses convictions à la crainte d'être honni par ses collègues.
Ferdinand-Olivier était devenu, dans l'intervalle, pasteur de la Chaux-de-Fonds. La querelle recommença en 1760. Douze paroissiens dePetitpierre, duement stylés sans doute, se plaignirent auprès de la Compagnie, alléguant que la non-éternité des peines gagnait du terrain dans le village. Les autorités paroissiales soutinrent Petitpierre; lui-même ne céda point et, dans une Apologie qu'il lut à la Vénérable Classe le 24 juin 1760, il établit en termes très nobles et très fermes, quoique respectueux, qu'il avait de son côté l'Évangile et sa conscience. Toutes fonctions pastorales lui furent interdites pendant un mois ; on le destitua ensuite pour offense à la Compagnie des pasteurs, atteinte aux droits de l'État et scandale envers l'Église. La sentence était sans appel; la postérité s'est chargée de l'infirmer, car les jugements dictés par l'intolérance ont toujours fini par être revisés. Ce n'est pas tout. Neuchâtel le suspendit de sa bourgeoisie et le Conseil lui intima l'ordre de « vider la ville » dans la huitaine. Petitpierre répondit aux huissiers : « Je n'attends plus que la bourgeoisie des cieux. »
11 s'exila, passa douze années à l'étranger et ne retourna dans son pays que pour y entreprendre un nouvel apostolat de consolateur des affligés et de bienfaiteur des indigents; il mourut en 1790, laissant d'assez nombreux ouvrages. Le plus important de ses livres, qui fut très bien accueilli, est intitulé : Le plan de Dieu envers les hommes (1786). Le pasteur genevois Roustan écrivait à l'auteur: « Cette lecture a été un festin pour mon cœur. » La belle-sœur de M""® de Charriére affirmait « qu'on est bien aise d'avoir vécu jusqu'à présent pour avoir pu le lire. » Petitpierre expose, dans son traité, « le conseil ou \e plan de Dieu, selon sa Parole, sans autres égards pour la doctrine reçue que ceux de la prudence; » la non-éternité des peines continue à lui apparaître comme l'un des dogmes fondamentaux du christianisme. Le Plan de Dieu œuiient quelques pages d'une sobre et vigoureuse éloquence, bien que Petitpierre y brille, comme dans ses autres volumes, plutôt par une exposition sévèrement méthodique, par la franchise et la puissance de la conviction, que par des talents éminents d'écrivain. Son style, un brin solennel et guindé, a néanmoins de la précision et de la force; il est, dans les moments de passion, énergique et vivement coloré. Ferdinand-Olivier Petitpierre n'est certes pas un génie ; mais il a souffert pour ses idées, et il a été la protestation vivante de la liberté de croyance contre le despotisme
religieux. En faudrait-il davantage pour qu'il eût droit à l'hommage et à la sympathie de tous ceux qui aiment et respectent les esprits sincères ?
La famille de F.-O. Petitpierre compte parmi les plus distinguées de Neuchàtel. L'aîné de ses frères, Henri-David Petitpierre (1707 à 1778) fut un orateur remarquable et un théologien aussi spirituel que modéré, qui caressa l'espoir de ramener Jean-Jacques au christianisme. Un autre frère, Louis- Frédéric Petitpierre{\ 71 2 à \ 111), a coFiiposé une très exacte et très littéraire traduction en prose de la Messktde de Klopstock, et deux volumes de Sermons, recueillis par son disciple H.-D. Chaillet, qui lui reconnaît « la justesse d'un Wolf, l'esprit d'un Fontenelle, la sensibilité de Fénelon et quelque chose de la naïveté de La Fontaine. » En réalité, L.-F. Petitpierre fut un homme de commerce aimable et un prédicateur soucieux de bon langage ; on raconte qu'il ne redoutait point la gaîté, même en chaire. Quant à Simon Petitpierre (1719 à 1746), qui mourut très jeune, empoisonné par un médecin ivre, il eut la réputation d'être un admirable pasteur et un orateur émouvant.
Je dois citer au moins les quelques noms qui suivent ' : Jacob Bergeon, qui, dans ses Remarques sur la sixième des Lettres de la montagne, fit l'apologie de la conduite du clergé neuchâtelois ; Frédéric-Guillaume de Montmollin (] 709 à 1 783), le fougueux adversaire de Rousseau; J.-F. Gallot (1 743 à 1830), dont les Sermons {ilS\) ne sont, au dire d'un juge compétent, « point d'un homme ordinaire. »
Il me reste à parler des Sermons de Henri-David de Chaillet* (1751 à 1823), un homme dans lequel nous apprécierons bien plus encore le critique littéraire que le théologien. Chaillet, le « grand Chaillet, » fut un prédicateur fort bien doué; s'il négligeait la plupart de ses fonctions pastorales, il apportait en chaire l'éloquence d'un esprit original et d'un lettré. Il possédait sa langue et il avait des idées. Peut-être sa théologie, orthodoxe au demeurant, n'étaitelle pas exempte d'un certain dilettantisme ; Chaillet est un peu l'orateur qui entend être neuf, frayer de nouveaux sentiers. « Oui, a-t-il dit dans le Journal helvétique, j'ai fait des sermons et, qui plus est, c'est ce que je crois savoir le mieux faire. Je n'ai rien com-
^ Biographies neuchâteloises. Voir aussi l'ouvrage de Fritz Berthoud, cité ad Kousseau.
* Je ferai sa biographie au chapitre consacré à la critique littéraire.
posé avec autant de soin, rien ne m'a tant coûté ; j'y ai fait plus de dépense d'esprit, en quelques pages, que je n'en ai fait dans un cahier entier du Journal,.. Tout mon savoir, tout mon esprit, toute ma philosophie, toute mon âme est là, et qui voudra me connaître et savoir quelle est ma portée n'a qu'à lire mes sermons. » Certes, ils sentent l'huile ces sermons peu nombreux, mais travaillés avec amour. Tout y est pesé et compté avec un soin extrême de l'expression juste et de la rhétorique classique. Point de surprises, point d'éclats : une causerie fine, serrée, légèrement pédante, qui intéresse plus qu'elle ne charme ou n'émeut. J'ajoute que l'influence de Chaillet a été grande sur les théologiens neuchâtelois de son époque ; il fut, plus artiste d'ailleurs et moins homme d'action que l'auteur du Catéchisme, rOsterwald de la fin du XVJÏl'"^ siècle.