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CHAPITRE II

Charleisi Bonnet *•

I. La jeunesse d'un philosophe et d'un savant. — II. La vie et les grands ouvrages de Bonnet : les Considérations sur les corps organisés, les Contetnplations de la nature^ la Palingénésie, les Recherches philosophiques. — III. Ses dernières^ années et sa mort.

Peu d'hommes paisibles et modestes ont été plus sincèrement admirés que Charles Bonnet. Il sut, par son extrême bonté, se

' Mémoire pour servir à l'histoire de la vie et des ouvrages de Charles Bonnet^ par Jean Trembley, Berne, in- 12. 1794. Éloge de Bonnet, par H.-B. de Saussure, Genève, in-8°, 1793. Charles Bonnet, naturaliste et philosophe, par le duc de Caraman, Paris, in-8°, 1859. Voltaire et les Genevois, de J. Gaberel, 158 et s. Charles Bonnet de Genève, par A. Lemoine, Paris, in-8°, 1850. Bévue des Deux-Mondes du l^' octobre 1855 (artcle d'A. Sayous). Bibl. universelle, XXXIII, 4'"« sér., 34 et s. (article qui devait être la suite du précédent, et que M. Buloz refusa pour sa « couleur trop protestante »). Bibl. universelle, I, nouv. pér., 525 et s. (article de M. Ed. Humbert : Charles Bonnet, disciple de Montesquieu). Wolf, I, 257 et s. Sayous, 1, 157 et s. Senebier, III, 194. Gaullieur, 193 et s. Œuvres complètes de Voltaire (édit. Garnier), IX, 536, 539; XX, 25, 153; XXVIII, 219; XLVI, 516; L, 28. Bévue suisse, XV, 329. Ch.-V. de Bonstetten, par A. Steinlen, 1. c. 33 et pass. — Ses manuscrits, entre autres sa correspondance et son autobiographie, sont déposés à la Bibliothèque de Genève.

gagner de vives et hautes sympathies ; ses vastes connaissances lui valurent une réputation universelle de naturaliste et de philosophe. Albert de Haller le traite d'égal à égal. Lavater l'appelle son « pèreami. » Jean de Muller voit en lui « un être presque divin. » Sinner de Ballaigue dit : « les vertus de Socrate logent chez lui avec l'éloquence de Platon; » il est vrai que l'honnête bailli n'est pas très bon juge en matière d'éloquence. Ses concitoyens l'aiment et le vénèrent. Cabanis le proclame l'un des rois de l'histoire naturelle et de la métaphysique. Maine de Biran l'étudié et s'émerveille des trésors de science que contiennent les œuvres du solitaire de Genthod. Cuvier, qui a rédigé /'article Bonnet de la Biographie universelle, ne tarit pas d'éloges. Et maintenant, il importe peu que Voltaire, aigri par la concurrence de gloire que Genthod faisait à Ferney, ait écrit à Moultou, le 13 décembre 1769 : « Notre pauvre Bonnet aurait grand besoin que ses parents le fissent interdire; » ou qu'il ait dit, dans son Dieu et les hommes : « Je ne sais quel rêveur, nommé Bonnet, dans un recueil de facéties appelé par lui Palingénésie, paraît persuadé que nos corps ressusciteront sans estomac et sans les parties de devant et de derrière, mais avec des fibres intellectuelles et d'excellentes têtes; celle de Bonnet me paraît un peu fêlée. » Le même Voltaire était plus juste en 1764, quand il reconnaissait, dans la Gazette littéraire, que les Considérations sur les corps organisés « décèlent un esprit sage et éclairé. »

Laissons Charles Bonnet lui-même raconter, dans ses lettres à Albert de Haller, les années de sa jeunesse ! « Je naquis à Genève, en mars 1720. Mon père, qui était un homme de mérite et dont la mémoire sera toujours chère à mon cœur, ne négligea rien pour mon éducation. J'étais fils unique. Dans mes premières années, j'annonçai peu ou plutôt je n'annonçai rien. Je montrais bien une sorte de vivacité d'esprit qui indiquait quelque pénétration, mais qui était accompagnée de beaucoup d'inattention et de légèreté, je pourrais ajouter d'éiourderie. » Ce ne sont pas précisément là des débuts de philosophe. « Jamais, poursuit Bonnet, je ne remportai de prix dans le collège de notre ville, jamais je n'y méritai aucune de ces petites distinctions qu'on y accorde à l'application et au succès des écoliers. Les études classiques me repoussaient avec violence. » Enfin, nous avons un grand homme qui confesse n'avoir pas traduit Homère à six ans, composé une tragédie à douze et résolu à dix-huit le problème de la quadrature du cercle ! L'excellent Bonnet faisait tout simplement le désespoir de ses maîtres, ne comprenait mot à « l'amas indi-

geste des régies grammaticales. » Sa surdité, qui se manifesta très tôt, l'exposait aux quolibets des polissons de sa classe. On le retira du collège et lui trouva un précepteur, Guillaume Laget (v. p. 1 39), qui eut le talent d'éveiller l'intelligence et le cœur de son élève. Il put « entrer dans l'auditoire de belles-lettres en 1735. » Un habile professeur d'humanités acheva l'œuvre de Laget, si bien que notre étudiant, désormais passionné pour ses leçons et ses livres, progressa rapidement. « Mais la nature ne voulait pas faire de moi un littérateur : elle avait d'autres vues qu'elle ne tarda pas à me découvrir. Elle m'avait fait naître observateur... J'étais dans ma seizième année, lorsque le Spectacle de la nature (naïf ouvrage de l'abbé Pluche) me tomba par hasard entre les mains. .Te l'ouvris à l'histoire du fourmi-lion. Je sentis à l'instant une sensation que je ne puis comparer qu'à celle que Malebranche éprouva à la lecture de L'homme de Descartes. Je ne lus pas le livre, je le dévorai. » Bonnet, qui parle de Malebranche, n'ajoute pas que l'illustre penseur a dit : « les hommes ne sont point faits pour considérer des moucherons, » et « il est permis de s'amuser à cela, quand on n'a rien à faire et pour se divertir. » La science, purement intellectuelle, du XVII™^ siècle devenait réaliste, et Bonnet allait suivre le courant sans se préoccuper des beaux dédains de Malebranche pour l'observation et l'expérience appliquées aux phénomènes naturels. L'abbé Pluche fut donc le Descartes de Bonnet, qui ne songe plus qu'au fourmilion et qui étudie avec amour l'insecte de ses rêves.

Notre naturaliste en herbe est dans le ravissement. Tous les bonheurs lui arrivent à la fois : le bibliothécaire de la ville consent, à force de prières, à lui prêter les Mémoires sur les insectes. Bonnet s'enthousiasme de Réaumur, le corrige, le complète, et lui communique, en 1738, le résultat de ses recherches. Réaumur, aimable et modeste comme sont les vrais savants, lui répondit : « Vous me paraissez déjà un maître dans l'art d'observer les insectes. Puisque vous voulez bien vous dire mon élève, vous êtes un élève que je me ferai toujours gloire d'avouer. » Ces encouragements exaltent l'imagination de Bonnet, qui tente, après les vains essais de Réaumur, de pénétrer le mystère de la reproduction des pucerons. C'est à lui qu'échut l'honneur de constater un fait qu'on a depuis appelé la parthénogenèse. Ses expériences sur ce point furent très concluantes. « J'en rendis à M. Réaumur le compte le plus détaillé, et tel qu'il le fallait pour le convaincre que j'avais bien opéré et bien vu. Je mis sous ses yeux une table des jours et des heures des accouche-

ments de ma puceronne, que je n'avais presque pas perdue de vue depuis le 20 de mai jusqu'au 24 de juin, et pour laquelle j'avais été un Argus plus vigilant que celui de la fable. » Il avait démontré que la loi de l'accouplement n'est point générale : sa puceronne, vierge et solitaire, avait donné le jour à plusieurs générations successives. Réaumur le félicita chaudement, l'Académie des sciences le nomma son correspondant.

Tout ceci paraîtra puéril à des gens moins sérieux que Malebranche. Pour moi, je n'aime rien autant que d'assister aux premiers coups d'aile d'une haute intelligence. La jeunesse de Bonnet n'explique-t-elle pas toute sa vie et toute son œuvre? Persévérant et sagace, il est, persévérant et sagace, il restera. Et sa candeur, et son goût pour la solitude aux heures laborieuses, il ne les perdra jamais.

Il avait dû, entre temps, tâter « de la sécheresse et des épines du droit. » Son père désirait qu'il se livrât à l'étude de la jurisprudence pour se préparer à la magistrature. On l'autorisa néanmoins à donner de « bien puissantes rivales » à la science de Papinien : la philosophie et l'histoire naturelle. Il mena de front ces trois branches, sous la direction de professeurs comme Cramer, Calandrini, Burlamachi. Ses yeux souffrirent de ses recherches à la loupe et au microscope, — moins cependant que son droit. L'examen, la « terrible formalité académique, » approchait. Bonnet obtint son grade et fut dispensé de la pénible nécessité d'aborder une carrière où il ne serait entré que par contrainte. Il jeta gaîment sa robes aux orties, ou aux insectes, rassembla les travaux qu'il avait publiés et les réunit en volume : Traité d'insectologie (1745). Réaumur, Jussieu, Fontenelle applaudirent. Il n'y eut qu'une voix discordante, celle des Pères de Trévoux, qui lui reprochèrent, tout en le félicitant pour le surplus, « de n'avoir pas assez ménagé la sage délicatesse du lecteur en traitant des amours des pucerons. »

Mais sa vue l'inquiétait, son système nerveux était malade. Tout travail lui fut interdit pendant deux ans. Les médecins ne parvenaient pas à lui redonner la santé, lorsqu'il apprit (jue Gleditsch faisait à Berlin des essais sur la végétation des plantes dans la mousse. « Il me sembla que la nature me souriait encore et qu'en me présentant ce nouveau genre d'observation qui ne pouvait nuire à mes yeux, elle voulait me consoler des privations que je regrettais si vivement. » Il renaît à l'espérance. Ses expériences, aussi décisives que consciencieuses, sont rapportées dans un solide ouvrage

de |)hysiologie végétale : Recherches sur l'usage des feuilles dans les plantes (1754). Il avait élevé des fleurs, des arbustes et même des arbres dans les conditions les plus variées. « Il me vint même à l'idée de planter dans un livre, et de lui faire porter ainsi des fruits bien différents de ceux que l'auteur s'en était promis : je tentai cette singulière expérience avec des l)outures de groseiller. Elles me donnèrent des fruits très colorés et de très bon goût. »

Sa vue, toujours mauvaise, lui procurait des loisirs. Il passa soudain de l'histoire naturelle à la philosophie. Chrétien convaincu, bien qu'indépendant, il s'était assez peu occupé de métaphysique. Il « bâillait » à pleine bouche, deux ou trois ans auparavant, aux conférences où ses amis l'avaient convié à lire avec eux VEssai sur l'entendement humain de Locke. 11 n'avait regardé le monde qu'à travers un microscope; il le sondera tantôt avec les yeux de l'àme et de l'esprit, mettant, comme le lui écrivait le président de Brosses, la mêine exactitude et la même droiture dans la morale que dans ses observations. Son maître Cramer le dirige tout d'abord. Le doute, qu'il n'avait point connu, l'envahit et l'atterre. Il ne lui faut pas moins que la Théodicée de Leibnitz pour chasser cet hôte redoutable. Et encore! Son Essai de psychologie, qu'il publia en 1754, sans le signer, n'est point d'une rigoureuse orthodoxie. Bonnet montre dans ce livre que l'âme est en relation intime avec le corps ; il rejette la doctrine des idées innées; toutes nos idées ont, selon lui, leur origine dans nos sens, quoiqu'elles aient une source supplémentaire, la réflexion, qui nous permet d'arriver aux notions abstraites avec le secours du langage. 11 s'écarte ainsi du spiritualisme classique, et ses opinions sont assez hardies quand il s'ingénie à concilier la prévision de Dieu avec la liberté morale. Mais il a réservé toutes ses meilleures audaces pour la partie de l'ouvrage consacrée à l'éducation. L'auteur de VEmile ne se fût pas exprimé avec plus d'énergie que dans ces lignes où Bonnet conseille de ne pas enseigner trop tôt la religion aux enfants : « Quand je vois un enfant joindre les mains à demi et lever vers le ciel des yeux qui ne disent rien, réciter à la hâte d'un ton [)iteux et d'une voix mal articulée une prière qu'il a apprise avec beaucoup de peine, je ne vois qu'un jeune singe qui répète sa leçon. » Ces « idées hasardées » furent blâmées; on l'accusa de matérialisme et de fatalisme. Il fit plus ou moins amende honorable dans son Essai analytique sur les facultés de V âme' (1760).

^ Les organes physiques demeurent cependant, pour lui, la première origine du

M les sciences naturelles ni la philosophie n'absorbèrent Bonnet ail point de lui faire oublier les conditions ordinaires du bonheur terrestre. Il avait épousé, en 1756, Mademoiselle de la Rive. Peu de temps après son mariage, il vint habiter Genthod où la famille de sa femme possédait une campagne qu'il a rendue célèbre. Il ne dédaignait point les plaisirs mondains; il accepta des fonctions importantes dans la magistrature. Tous ses vœux étaient accomplis, lorsqu'un accident ébranla pour toujours la santé délicate de M""* Bonnet et attrista la vie de ce ménage parfaitement assorti.

Les joies et les soucis de l'homme ne condamnèrent pas le savant à l'inaction. Les Considérations sur les corps organisés (1761) sont une œuvre du naturaliste, « mais cette fois, remarque malicieusement Sayous, avec l'imagination pour microscope. » Il y expose sa théorie de l'emboîtement des êtres, admettant comme Malebranche la préexistence des germes qu'il place dans les femelles. Cet observateur minutieux se lance dans les conjectures téméraires, quitte le terrain des faits pour les régions de l'hypothèse. Ce n'est plus « l'Argus » de la puceronne, c'est l'Homère de la physiologie, qui explique ses « songes » sur la génération. Hélas! d'autres savants sont venus, qui ont relégué au rang des erreurs scientifiques et l'emboîtement des êtres de Bonnet, et les molécules organiques de Bnfïbn. L'illustre Genevois eut la satisfaction de voir Haller et Spallanzani adopter ses théories — et se tromper avec lui.

Tous ces premiers ouvrages étaient d'un spécialiste. Le voici qui s'aventure dans les travaux de haute généralisation, et les Contemplations de la nature' paraissent en 1764, accueillies avec une égale faveur par les hommes de science et par les gens du monde. « Le naturaliste et le philosophe, dit Sayous, y ont réuni et présenté sous une forme dépouillée d'appareil scientifique et intelligible à tous les esprits, l'un ses recherches et ses découvertes, ses théories et ses hypothèses physiologiques, l'autre ses systèmes sur l'origine de nos idées, le jeu des facultés, la destinée de tous les êtres de la création.

sentiment. Le rôle de la sensation est donc toujours considérable dans cet Essai qui alarma de nouveau les amis genevois de Bonnet, mais que d'excellents juges — ainsi de Brosses — déclarent supérieur au Traité des sensations de Condillac. ' Amsterdam, 2 vol. in-8«, 17G4. 2'»« édit., 1760. Traduit en allemand par Lavater et en italien par Spallanzani.

enfin l'avenir de nos âmes. Si Bonnet avait voulu exprimer par le titre de son livre toute sa pensée, ou, si l'on veut, toute son ambition, il l'aurait appelé V Esprit de la nature, comme Montesquieu avait appelé le sien V Esprit des lois. » Aristote avait pressenti, Linné indiqué, Leibnilz déclaré que tout se tenait dans la création, que la nature ne faisait point de sauts, procédait avec une sorte de lenteur méthodique dans ses perpétuels enfantements et ses incessantes métamorphoses. Mais personne avant Bonnet n'avait exposé, dans une large synthèse, le merveilleux enchaînement et les mystérieuses transformations de tous les régnes de la nature. Il commence par des considérations sur l'existence de Dieu et les attributs de la divinité, ainsi que sur l'ordre et l'harmonie qui président aux destinées de l'univers. Il passe ensuite du général au particulier. Il ramène tous les êtres terrestres à quatre classes ou à quatre types : êtres bruts ou inorganisés, êtres organisés et inanimés, êtres organisés et animés, êtres organisés, animés et raisonnables, sans qu'il aperçoive d'ailleurs de caractère distinctif, ayant une valeur absolue, entre les divers régnes. Un seul être est en dehors de la « chaîne universelle, » celui qui l'a faite, et il y a « dans l'échelle de notre monde autant d'échelons que d'individus. » Et Bonnet conclut : « Il en est de même de l'échelle de chaque monde, et toutes ne composent qu'une seule suite qui a pour premier terme l'atome, et pour dernier le plus élevé des Chérubins. » Celte conception de l'histoire naturelle du monde est certes d'un grand esprit et d'un architecte génial, encore que les Contemplations aient été éclipsées par le Cosmos de Humboldt. Malheureusement l'écrivain n'égale point le penseur. Bonnet, qui a dans le style quelque chose de la majesté de Bufïon et de la chaleur de Rousseau, n'est assurément pas un auteur médiocre. 11 y a de la couleur et de la vie dans ses tableaux, qui allient la fantaisie du poète à la précision du savant. Mais sa langue manque de correction, d'élégance et d'éclat; on y relèverait bien des provincialismes et des péchés contre le goût ; on voudrait une phrase moins fluide et moins fleurie, partant plus sobre et plus nerveuse; on aimerait parfois plus de mesure dans les admirations et, toujours, un ton de moins onctueuse solennité. Et ces affligeantes comparaisons qui sont ridicules à force d'être sublimes ^ 1 Bonnet ne

^ Bonnet a lui-même exposé sa méthode de composition littéraire dans une lettre à Haller (en 1775) : « Vous n'avez pas oublié que je compose en me promenant et que j'use plus de souliers que de plumes. J'écris dans mon cerveau comme sur du papier. Je transcris ensuite de mon cerveau sur le papier en dictant à mon

dit-il point, par exemple, du lion des pucerons qui utilise la peau de ses victimes : « On s'imagine voir Hercule revêtu de la peau du lion de Némée. » L'ensemble du livre fait, même avec ces réserves, l'impression d'une œuvre qui touche d'assez prés au chef-d'œuvre.

Il faut bien s'arrêter à hPalingénésie philosophique' « ou idées sur l'état passé et l'état futur des êtres vivants. »0n comprend un peu les plaisanteries de Voltaire', car les théories de Bonnet sur l'immortalité ont souvent un air de mystifications. Le philosophe genevois était sincère, nul ne le conteste. Il est assez singulier que Bonnet, invoquant sans cesse les Écritures à l'appui de son système, se soit séparé des orthodoxes sur plus d'un point. Au dogme du salut par la grâce, il substitue celui du salut par les œuvres. Il entreprend avec cela une défense très complète de la révélation et la justification philosophique de sa foi chrétienne. La partie apologétique de la Palingénésie — les Recherches sur le christianisme, publiées à part en '1760 déjà, — n'offre qu'un intérêt médiocre. Ce qu'il pense de la résurrection est, au contraire, fort curieux. Selon lui, l'enveloppe charnelle des animaux et des hommes contient les germes invisibles et impérissables de nouveaux corps qui attendent leur tour de naître et de s'épanouir dans une vie ultérieure. Ces germes, enfermés dans des corps vivants où ils ont été emboîtés les uns dans les autres, se transforment, à chaque révolution de l'organisme, en êtres supérieurs

secrétaire. Ainsi peu ou point de ratures sur le papier ; elles se font dans mon cerveau. Le croirez-vous? il n'y a pas une seule rature dans le manuscrit original de mon Essai analytique. » Sa mauvaise vue l'avait obligé à écrire le moins possible. — Je cite cette appréciation de Grimm sur le style de Bonnet : « Il ne manque à ses écrits que cet atticisme qu'on ne prend qu'à Athènes, que M. de Voltaire seul a su conserver hors de sa patrie et que les autres perdent quand ils en sont longtemps absents. »

' Genève, 2 vol. in-8°, 1769 et 1770. Traduite en allemand par Lavater. Je dois dire deux mots sur les relations de Lavater avec Bonnet. Celui-là mandait à celui-ci, en 1768 : « Ce sont vos écrits immortels (ma lecture journalière) qui soutiennent mon esprit. » On s'admirait mutuellement. Mais la Physiognomiqiie de Lavater découragea l'amitié de Bonnet, qui s'exprime ainsi, en 1776 : «Il est à

cheval sur un Pégase auquel il donne trop d'avoine Nous ne nous écrivons plus.

Il voulait mon portrait pour l'insérer dans son livre; je n'ai pas cru que ma physionomie méritât de l'occuper. Je sais combien de belles choses il a tiré de votre nez; il n'en aurait pas tant tiré du mien. » J'ajoute que Lavater avait été si enthousiaste de la Palingénésie, qu'il dédia sa traduction de la partie apologétique à Mendelssohn, en le sommant de réfuter les arguments de Bonnet ou de se faire chrétien.

^ Voir p. 151. Il faut ajouter que Bonnet avait adressé sa part d'injures à Voltaire, le taxant de « garçon-naturaliste qui traitait le monde extérieur comme la Bible, » l'accusant « de commenter Locke qu'il n'a jamais lu et Leibnitz qu'il ne peut entendre, » etc.

15iS LA SUISSE ROMANDE AU TEMPS DE ROUSSEAU.

à ceux auxquels ils succèdent. Toutes les créatures bénéficient, en d'autres teruies, d'une loi générale de perfectibilité qui leur assure, à chaque uiétauiorphose, un rang plus élevé que celui qu'elles occupaient. Il y aura, disait Villemain, « de l'avancement pour tout le monde. » L'homme, en particulier, obtiendra, dans sa nouvelle existence, une place déterminée mathématiquement par les progrés intellectuels et moraux qu'il aura réalisés auparavant. Il renaîtra, ou, si l'on préfère, il se continuera avec d'autres organes moins imparfaits, mais il ressuscitera tout entier, gardant le souvenir et portant le poids de ses états passés. Voilà, résumée en quelques lignes, la seule doctrine originale de la Palingénésie. Après tout, ce code d'immortalité n'est ni plus obscur, ni moins rationnel que d'autres. Je l'ai lu ou feuilleté avec le sourire de Bonstetten, qui écrivait à propos de l'ouvrage de Bonnet : « C'est un système d'immortalité. Je crois que ses livres dureront plus que ses âmes. »

Nous sommes arrivés en 1770. Bonnet ne publia plus rien jusqu'à sa mort, survenue en 1793. Il passa six ou sept années à revoir ses œuvres pour l'édition qu'en préparait Fauche-Borel '. Il avait rêvé d'écrire encore un Essai sur Vhistoire de la Providence; il n'eut plus ni la force ni le courage de l'achever. Sa vieillesse fut prise par une correspondance très active avec les savants les plus illustres de l'Europe : Haller, Réaumur, Jean de Muller, Spallanzani, Lalande, etc. Ses lettres, prolixes comme son œuvre, montrent à nu sa belle àme de bonhomme très instruit, très honnête, fort aimable et même enjoué. Et puis, elles nous renseignent non seulement sur tout le mouvement littéraire et scientifique du siècle, mais aussi sur les idées politiques de Bonnet. C'est par elles que nous apprenons l'opinion de ce disciple de Montesquieu sur les graves événements qui se préparaient à Genève et en Europe. Quoiqu'il écrive en 1790 : « la politique est trop versatile, trop conjecturale pour me plaire, » il n'assiste pas en spectateur indifférent aux orages qui grondent de toutes parts. « Les hommes, a-t-il dit, ne s'égarent pas moins dans la recherche de la liberté que dans celle de la vérité. » La liberté lui est chère, pourtant ; il prévoit et désire sa venue. Il salue joyeuse-

' Œuvres d'histoire naturelle et de philosophie, Neuchâtel, 8 vol. in-4° (aussi en 18 vol. in-8«).

meut les débuts de la Révolution française. Bientôt, il s'effraie : on ne réforme pas, on bouleverse, et il déplore, dés 1790, « la licence et l'anarchie. » Cet esprit, en somme pondéré malgré quelques échappées vers le pays de chimère, ne pouvait admettre qu'on détruisît un passé, dont il voyait mieux encore la grandeur que les misères et les hontes.

Ses dernières années furent assombries par les troubles incessants (|ui faisaient de la vie publique de Genève une tragi-comédie politique qu'on ne se fatiguait point de jouer. De cruelles souffrances physiques et morales s'ajoutèrent à ses patriotiques angoisses; il avait trop travaillé; il eut des hallucinations; son intelligence subissait de longues éclipses. La mort vint enfin, — la délivrance.

Il sied de ne toucher que respectueusement à la mémoire de Charles Bonnet. Il est, de nos jours, plus vénéré qu'il n'est lu. Il a, devant la postérité, le tort irréparable de tant d'écrivains romands : il eut une étincelle de génie, l'art lui a manqué. Il fut, d'ailleurs, le plus modeste des hommes. N'est-ce pas lui qui se regardait « comme un enfant perdu dans la petite armée des philosophes dont son Pline (son neveu, H.-B. de Saussure) était un des généraux ? » N'est-ce pas lui qui a fui les hommes et le bruit, pour léguer à ses concitoyens l'exemple d'une noble vie et le patrimoine d'un esprit élevé ? N'a-il pas combattu avec quelque succès l'influence, et presque contre-balancé la gloire de Voltaire à Genève ? Que de voyageurs ne s'arrêtaient à Ferney que pour, de là, se rendre à Genthod 1 De combien de considération et de sympathie n'entourait-on pas l'humble et digne savant ! Voltaire pouvait être jaloux de Bonnet, s'il est vrai qu'il n'est pas de biens plus enviables que l'estime et l'affection. « Genthod, modeste habitation d'un sage, s'est écrié Villemain, tu n'as point rivalisé avec ce bruyant Ferney où Voltaire, à la môme époque, attirait les grands et les philosophes, où il déclamait le rôle de Lusignan et écrivait Candide ; tu seras moins célèbre aussi dans l'avenir que cet autre château du voisinage illustré par les noms de Necker et de Staël ; mais l'ami de la science et de la vertu ne t'oubliera pas en traversant la Suisse. »

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