‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos joursChapitre 14 sur 69 · CHAPITRE m Leist Savants · texte numérisé non relu

CHAPITRE m Leist Savants

I. H.-B. de Saussure et ses Voyages dans les Alpes. — II. Albert de Haller et la Suisse française. — III. Naturalistes et physiciens genevois : les frères de Luc, A. Trembley, etc. ; M. -Th. Bourrit et la littérature alpestre; G.-L. Le Sage âls. — IV. Autres savauts de la Suisse française : N. Béguelin, J.-P. Marat, etc. — V. Deux médecins célèbres : le docteur Tronchin et le docteur Tissot. — VI. Économistes et jurisconsultes : le doyen Muret, Seigneux de Correvon, F. -A. Naville, S. Osterwald, J.-F. et J.-E. Boyve, etc.

Voltaire ayant à présenter Horace-Bénédict de Saussure ' au cardinal de Bernis, écrivait à ce dernier, en 1772 : « C'est un des meilleurs physiciens de l'Europe. Sa modestie est égale à son savoir. » Tandis que le solitaire de Genthod se plaisait à bâtir des systèmes sur des hypothèses souvent risquées, de Saussure se bornait à faire de la science expérimentale, préférant multiplier les observations rigoureuses à formuler des conclusions téméraires. L'un fut un savant pris par le rêve, l'autre un savant amoureux des résultats pratiques. L'œuvre de Bonnet nous apparaît riche sans doute, mais touffue et chimérique; celle de Saussure, admirablement claire, a la netteté d'un glacier aux heures de soleil. Ne demandez pas à l'explorateur de nos Alpes des pensées et des émotions ! Il voit le monde à travers les yeux de sa chair et non de son âme. A d'autres les contemplations intérieures; le spectacle de l'univers lui suffît; son « moi » ne l'intéresse guère en présence de l'immensité. Aussi bien, Saussure est le moins personnel des écrivains et le plus objectif des naturalistes. Sainte-Beuve Ta fort bien caractérisé : « Saussure est un de ces esprits parfaits qui unissent dans une haute et juste mesure, les élé-

^ Mém. hist. sur la vie et les écrits de H.-B. de Saussure, par J. Senebier, Genève, in-8°, 1801. Biographie universelle (article de Cuvier). Bibl. universelle de septembre 1834 (article de R. Tôpfer), et de décembre 1869 (article de Alph. Favre). France protestante. Galerie suisse, II, 342 et s. Sayous, I, 400 et s. Senehier, III, 141. Causeries du Lundi, XV, 143. Wolf, IV, 244 et s. De Montet.

ments les plus différents, l'exactitude du physicien, le jugement froid de l'observateur, la sagacité du philosophe, l'amour et le culte de la nature, l'imagination qui l'embrasse ; avec cela, n'accordant rien à l'effet, à 'la couleur, à l'enthousiasme ; et, quand il devient peintre, n'y arrivant que par la force du dessin, par la pureté de la ligne, la clarté de l'expression et, comme il sied au savant sévère, avec simplicité. » Si le jugement de Sainte-Beuve est un peu lyrique, il est, en somme, bien prés de la vérité. Ne parlons pas trop d' « imagination, » cependant, de « culte, » d' « amour, » ou donnons à ces termes leur sens le moins poétique ! Saussure est plus curieux que passionné, plus tenace et hardi qu'aventureux. Sa tête est solide bien plus que chaude. Quant au littérateur, il faut sans doute ne point le prendre au mot : « Plus exercé, dit-il, à gravir les rochers qu'à tourner et à polir des phrases, je ne me suis attaché qu'à rendre clairement les objets que j'ai vus et les impressions que j'ai senties. » La sincérité, la transparence — un peu froide — et la précision de son style, font de ce physicien l'un des écrivains les plus français de notre pays.

Les de Saussure, originaires de Lorraine, s'étaient réfugiés à Lausanne au temps de la Réforme. Un membre de cette famille s'établit à Genève au XVIIP*' siècle. Horace-Bénédict de Saussure naquit dans cette dernière ville en 1740. Sa mère, très instruite, dirigea l'éducation de l'enfant avec une intelligence qui voyait dans l'avenir. « Elle l'accoutuma de bonne heure, raconte Senebier, aux privations qui sont une partie de l'histoire de l'espèce humaine, elle l'endurcit contre les maux produits par les fatigues du corps et les intempéries des saisons ; elle lui apprit à supporter sans murmures les inconvénients qu'on ne peut éviter, et à sacrifier gaîment le plaisir au devoir. » Les études de ce jeune homme, élevé à la Spartiate, embrassèrent la philosophie et les sciences naturelles. Il s'éprit d'abord de la botanique, ce qui le poussa aux courses de montagnes. Dés 1 760, il traversa quatorze fois les Alpes par huit passages différents et les parcourut en tous sens. Les phénomènes météorologiques et géologiques lui firent bientôt renoncer à sa passion des fleurs. Il connaissait les Alpes suisses et savoisiennes ; il visita les principales chaînes d'Allemagne, d'Angleterre, d'Italie et de France, entrant dans un domaine où il eut peu de prédécesseurs, où il n'aura presque pas d'égaux. Et quel travail accompli ! Et que de découvertes !

M. Alph. Favre a eu raison d'écrire : « L'observation de vingt années l'a servi plus que tous les systèmes. » Saussure avait ras-

TOMK II. H

senihlé assez de données positives pour s'essayer aux conjectures de la spéculation. 11 se garda bien de (|uitter le terrain purement scientifique, car il n'avait ni le talent ni le goût de la généralisation. Il interrogeait la nature et lui laissait le soin de répondre, plutôt qu'il ne s'arrogeait le droit de lui dicter des réponses de fantaisie. 11 ne pensait pas que les principes pussent avoir d'autres bases que les faits. On est exposé, avec cette méthode, à n'offrir que des solutions provisoires ou partielles. Ne vaut-il pas mieux, quand on n'a pas le génie d'un Galilée ou d'un Leibnitz, préparer la vérité que dogmatiser l'erreur? Saussure a éclairci bien des questions, enrichi de nombreuses conquêtes le patrimoine de la science. Il a perfectionné divers instruments de physique : la thermomètre, l'hygromètre, l'eudiométre. Ses études de géologie, de minéralogie, d'hygrométrie, lui assurent un rang éminent parmi les spécialistes dans ces diverses branches. Il a trouvé ainsi : que l'air se dilate et devient plus léger à mesure qu'il se charge d'humidité ; que la chaleur de la terre, que l'on croyait constante, va en diminuant de l'équateur aux pôles; que le granit est la roche primitive par excellence. Il a expliqué la formation des montagnes et comment se renouvellent, sur les hauteurs, les réservoirs nécessaires à la production des fleuves. Il a examiné l'état actuel du globe pour remonter à ses origines...

Nous avons quitté de Saussure au milieu de ses voyages. Il n'avait pas encore exécuté la lâche difficile qui a popularisé son nom. Le géant des Alpes, le Mont-Blanc, était une cime vierge, lorsqu'en 1786, le docteur Paccard et le guide Jean Balmat posèrent le pied sur cette sommité réputée inaccessible. Le naturaliste genevois avait tenté quatre fois d'y parvenir, mais sans succès ; il réussit enfin, le 3 août 1 787. Mais ses campagnes dans les Alpes avaient altéré une santé qui semblait de fer. Des revers de toute sorte le frappèrent soudain. « De Saussure, rapporte Senebier, mena une vie heureuse jusqu'en 1791 ... Des chagrins violents l'assaillirent. Il perdit, en peu de temps, la plus grande partie de sa fortune ; les secousses politiques de notre ville, qui devenaient tous les jours plus fortes, navrèrent son cœur. » La mort vint pour lui le 22 février 1799.

Je n'étudierai, de tous les ouvrages d'Horace-Bénédict de Saussure, que ses Voyages dans les Alpes'. Le tome premier contient un

^ Neuchâtel, 4 vol. in-4°, 1779 à 1796 (aussi, 4 vol. in-8°, 1780 à 1796). On a publié (M. A. Sayous) un résumé de cet ouvrage sous le titre : Voyage dans les Alpes, partie pittoresque, etc.; une cinquième édition en a paru dernièrement (Paris, in-8°, 1889j.

essai sur l'histoire naturelle des environs de Genève, ainsi que le récit d'une course à Chamounix et au glacier du Buet. Le deuxième volume est tout entier consacré au Mont-Blanc; les troisième et quatrième traitent des autres expéditions de Saussure. On se tromperait, je l'ai dit, si l'on cherchait dans l'auteur des Voyages un touriste bon enfant ou un poète. Sans être un compagnon maussade ou un explorateur sans âme, il ne jouera ni au promeneur émoustillé ni au contemplateur sentimental. « J'ai fait tous mes voyages le marteau de mineur à la main, sans aucun autre but que celui

d'étudier l'histoire naturelle Je me suis même imposé la loi

sévère de prendre toujours sur les lieux les notes de mes observations et de mettre ces notes au net dans les vingt-quatre heures, autant que cela était possible. » Il est facile d'imaginer qu'un homme, aussi consciencieux dans son métier de savant, ne s'amusera point à faire de la rhétorique. J'ajoute que Saussure ne commençait jamais une de ses courses sans s'être muni de tous les renseignements désirables et sans avoir étudié tous les livres qui pouvaient lui être utiles. Il mande même à Haller, en 1 770 : « La quantité d'excellents ouvrages en tous genres que l'on publie actuellement en allemand, m'a déterminé à l'apprendre. » Mais les Voyages ne nous attirent, nous, profanes, que par leur côté pittoresque et aussi parce qu'ils ont ouvert un nouveau monde à la littérature française.

Le morceau capital des Voyages dans les Alpes est le récit de l'ascension du Mont-Blanc. C'est là que Saussure se révèle, non pas grand écrivain, mais écrivain sobre et ferme, — un peu sec, à mon gré. Qui ne se rappelle le fameux passage : « Cette arrivée ne fut pas un coup de théâtre, elle ne me donna même pas d'abord tout le plaisir que l'on pourrait imaginer; mon sentiment le plus vif, le plus doux, fut de voir cesser les inquiétudes dont j'avais été l'objet; car la longueur de cette lutte, le souvenir de la sensation même encore poignante des peines que m'avait coûtées cette victoire, me donnaient une espèce d'irritation... Cependant le grand spectacle que j'avais sous les yeux me donna une vive satisfaction. Une légère vapeur, suspendue dans les régions inférieures de l'air, me dérobait, à la vérité les objets les plus bas et les plus éloignés. Mais ce que je venais de voir, et ce que je vis avec la plus grande clarté, c'est l'ensemble de toutes les hautes cimes dont je désirais depuis si longtemps connaître l'organisation. Je n'en croyais pas mes yeux, il me semblait que c'était un rêve, lorsque je voyais sous mes pieds ces cimes majestueuses, ces redoutables aiguilles, le Midi, l'Argentière, le Géant,

dont les bases même avaient été pour moi d'un accès si difficile et si dangereux. » Je tiens à faire remarquer combien l'art — un art voulu, cherché, ou simplement préoccupé de quelques effets — est étranger à ces tableaux de la nature alpestre. Tout y est paisible et limpide, peu soigné d'ailleurs, et gâté souvent par de choquantes répétitions de mots. Il y a, d'autre part, de la lumière dans les Voyages ; point de chaleur. On dirait que Saussure a peur de l'enthousiasme et qu'il se surveille. Aussi est-il bien plus le juge d'instruction que le confident de la nature ; il n'en est point le pontife génial comme Bufïon, l'amant attendri comme Bernardin de St-Pierre, ou le poète comme Jean-Jacques. Ses descriptions sont courtes, précises, avec, de temps en temps, une pointe d'éloquence. Et voyez combien l'observateur absorbe l'homme en lui ! Le fragment suivant est caractéristique : « Cette nuit sera à jamais mémorable dans notre pays par le terrible orage et par les tonnerres qui éclatèrent sans interruption. Personne ne passa la nuit dans son lit, chacun se tenait prêt à fuir, croyant à chaque instant voir écraser ou embraser la maison qu'il habitait. Sur le Grimsel, la nuit fut calme et sereine; cependant, lorsque je regardais au couchant, du côté de Genève, je voyais à l'horizon quelques bandes de nuages et des éclairs qui en sortaient, mais je n'entendais absolument aucun bruit ; ils ressemblaient à ceux qu'on appelle communément des éclairs de chaleur et que le peuple croit n'être pas accompagnés de tonnerres. Franklin avait combattu cette opinion... » Le savant a un bout d'oreille qui perce à chaque instant. Les pages de style sont des accidents chez Saussure.

Le révélateur des Alpes s'accorde parfois quelques privautés. Il observe les gens avec les choses. Il narre volontiers les traits de mœurs et ne fait point mystère de ses petites réflexions. Il lui arrive même de cultiver l'anecdote; il n'est pas le géologue, hérissé de science et de solennité, qui a désappris le sourire. Est-il rien de plus joli, par exemple, que l'histoire de sa rencontre avec le bailli de Cevio?

Peut-être aimerait-on encore plus d'animation, plus de variété dans les Voyages. Mais soyons reconnaissants à Saussure de ce qu'il nous a donné une œuvre qui est tout ensemble un beau monument de science et, par ses qualités d'ordre, de simplicité, de naturel, un ouvrage littéraire de quelque valeur. Gardons-nous bien, en revanche, d'exagérer en considérant l'écrivain comme l'égal du savant! Celui-ci est très grand, celui-là n'est qu'estimable, et son plus incontestable titre de gloire est moins d'avoir fait de bonne littérature que d'avoir

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créé de la matière littéraire. Saussure a convenablement parlé des Alpes; il a incité de ses après-venants à les décrire ou à les chanter en des pages dont quelques-unes sont immortelles.

J'ai jusqu'ici négligé l'homme et le citoyen. Sayous nous a si copieusement entretenus de l'un et de l'autre que je puis me dispenser de redire ce qui a été très bien dit'.

Horace-Bénédict de Saussure n'eut pas de conseiller plus dévoué que le Bernois Albert de Haller \\10S à 1777), qui nous appartient un peu par son séjour prolongé dans notre pays et plusieurs de ses travaux écrits en français. Haller était seigneur de Goumoëns-le- Jux; il habita Lausanne, dont il réorganisa l'Académie et où il avait son éditeur, Grasset; il fut, de 1758 à 1764, administrateur des salines de Roche. Sa grande réputation littéraire et scientifique avait fait de sa demeure un lieu de pèlerinage. Mais c'est par la confession éclatante de ses sentiments religieux en un siècle où l'irréligion était bien portée, qu'il exerça surtout une influence profonde sur les esprits cultivés de la Suisse romande. Il était, avec Bonnet, la puissance intellectuelle et morale que l'on opposait à Voltaire et à Rousseau.

On n'ignore point que le patriarche de Ferney, qui avait cherché à se concilier les sympathies et l'estime de Haller, fut poliment sermonné par l'illustre Bernois: « Si les souhaits avaient du pouvoir, j'en ajouterais un aux bienfaits du destin. Je vous donnerais la tranquillité qui fuit devant le génie, qui ne le vaut pas par rapport à la société, mais qui vaut bien davantage par rapport à nous-mêmes.

' Je ne fais que mentionner un petit ouvrage pédagogique de de Saussure : Projet de réforme pour le Collège de Genève, suivi ([''Éclaircissements , le tout publié en 1774. On y rencontre de saines idées sur le danger de la prééminence exclusive des langues anciennes et sur la nécessité de donner aux jeunes gens une instruction plus générale et plus pratique. Ces idées semblent familières à plusieurs écrivains de notre pays au XVIII'"*' siècle (voir p. 22 et 144). Pour sa philosophie — au reste pauvre en aperçus nouveaux, — voir un très bon article de M. Ernest Naville dans la Bibl. aniver.^elle, 3'"' sér., XVII, 417 et s.; XVIII, 135 et s., 280 et s.

^ Gaullieur, 193 et s. Sayous, II, 126 et s. Wolf, II, 105 et s. Mémoires de Casanova (édit. Garnier), IV, 420 et s., que je cite de préférence parce qu'on les a peu utilisés sur ce point spécial et qu'ils paraissent véridiques (voir p. 74, note). Alb. von Hallefs Gedichte, herausgegeben und eingeleitet von Prof. D'" L. Hirzel, Frauenfeld, in- 12, 1882 (M. Hirzel a placé en tête des Gedichte une excellente biographie de plus de 500 pages.

Dés lors, riioiTime le plus célèbre de l'Europe en serait aussi le plus heureux. » Il y avait incompatibilité de cœur et d'esprit entre ces deux hommes. Casanova, (|ui vit Haller à Roche en 1760, a fait un récit piquant de son entrevue avec le chantre des Alpes: « Pendant le dîner, je demandai si M. de Voltaire allait souvent le voir. Pour toute réponse, il me répéta ces vers du poète de la raison:

Vetabo qui Cereris sacrum Vulgarit arcanum sub iisdem SU trabibus

Je lui dis cependant que je me faisais une fête d'aller voir M. de Voltaire, et il me répondit que j'avais raison. Il ajouta, sans la moindre aigreur: — M. de Voltaire est un homme qui mérite d'être connu, quoique, malgré les lois de la physique, bien des gens l'aient trouvé plus grand de loin que de prés. .. Lorsque je pris congé, il me pria de lui écrire mon jugement sur le grand Voltaire. » Casanova nous rapporte également l'opinion que Haller avait de Rousseau: « Je venais de lire à Berne la Nouvelle Héloïse et je voulais savoir ce que M. Haller pensait de cette production. Il me dit que le peu qu'il avait lu de ce roman pour satisfaire un ami l'avait mis à même de juger tout l'ouvrage: — C'est le plus mauvais des romans, parce qu'il en est le plus éloquent. »

Je trouve encore dans Casanova ce très bel éloge de Haller: « Il n'avait ni morgue, ni suffisance, ni ton de supériorité, enfin aucun de ces défauts que l'on reproche communément avec raison à ceux qu'on appelle doctes et gens d'esprit. Ses vertus étaient austères, mais il avait soin d'en cacher l'austérité, qui disparaissait sous un voile de bienveillance réelle qu'il avait pour tous... Il parlait bien, disait d'excellentes choses et ne s'emparait jamais exclusivement de la conversation. Jamais, avec lui, il n'était question de ses ouvrages; et, quand on lui en parlait, il détournait le propos dés qu'il le pouvait, sans affectation. H ne contredisait qu'à regret le sentiment des personnes qui causaient avec lui '. » Quelle différence entre ce chrétien modeste, vertueux et grave, et le pétulant incrédule de Ferney ! D'un côté, la science qui s'humilie et qui croit, de l'autre l'esprit qui

^ Ce qui signifie : « J'éviterai de vivre sous le même toit que celui qui a dévoilé les mystères sacrés de Gérés. »

■■* H.-B. de Saussure, qui le vit au cours d'un de ses voyages alpestres, nous dit cependant : « Il n'avait jamais le ton tranchant et absolu, si ce n'est quand il était question de ce qui pouvait blesser les mœurs et la religion. »

s'émancipe et qui doute, et, comme trait d'union insuffisant, la gloire. On comprend dés lors ce dialogue entre Voltaire et Casanova :

— M. Haller doit vous avoir plu.

— J'ai passé chez lui trois de mes beaux jours.

— Je vous en fais mon compliment. Il faut se mettre à genoux devant ce grand homme.

— Je le pense comme vous et j'aime à vous entendre lui rendre cette justice; je le plains de n'être pas aussi équitable envers vous.

— Ah! Ah!. ..Il est possible que nous nous trompions tous les deux.

Les relations de Haller avec Bonnet et les autres savants de la Suisse française sont bien connues depuis les travaux de Sayous et de VVolf. La correspondance entre Roche et Genthod fut surtout très active; elle roule, pour une bonne moitié, sur les dogmes du christianisme. Haller est un orthodoxe intransigeant: « La raison ne m'aurait pas dit que le nom de Jésus-Christ est le seul qui sauve, mais l'Évangile me le dit et c'est à nous de le croire. Tout est perdu et la révélation est inutile, dés que nous prenons la liberté de tirer ce qui nous convient. » Il blâme son ami Bonnet de faire un peu la ligure d'un socinien honteux : « Il a évité dans ses livres avec tant de soin toute expression qui affirmât le mérite et la satisfaction par Jésus- Christ, que je ne puis me persuader de l'uniformité de sa croyance avec la mienne. » La conclusion du débat entre deux des plus éminents défenseurs de la religion est tout entière dans cette réflexion mélancolique de Haller: « Hélas 1 comment espérer que l'Église inspire la paix, si deux amis ne peuvent s'accorder sur les vérités les plus essentielles? »

Quand Haller mourut, ce fut un deuil à Genève autant et plus qu'à Berne, où le noble savant avait essuyé bien des déceptions. « Quelle perte immense nous venons de faire ! » s'écrie Charles Bonnet. Cet événement est pour Saussure a un immense malheur. »

Les œuvres françaises de Haller n'ont rien de littéraire'. On a bien affirmé que ses romans d'Usong et d'Alfred avaient été écrits dans notre langue; c'est une erreur: ils furent traduits par Huber, un familier de M™*" de Charrière (j'en reparlerai). La correspondance et les articles de critique (voir note ci-dessous) de Haller prouvent néanmoins qu'il maniait le français avec une certaine sûreté.

' Je ne ferais d'exception que pour ses articles de critique, qui ne concernent pas la Suisse romande et que je ne puis étudier ici (consulter Hirzel, 1. c. et Annales de Gœttingue).

J'ai fait de l'histoire anedoctique. Je suis forcé de retomber dans la nomenclature, une nomenclature que je m'appliquerai à ne point rendre trop aride.

Les savants genevois ne se comptent plus au XVIII'"^ siècle. On laisse à l'imagination les rôles secondaires, réservant la première place à l'esprit d'observation et de recherche. La littérature n'est, pour la plupart, qu'un accessoire ou un divertissement. Les mystères du style intéressent infiniment moins que ceux de la physique ou de la géologie.

Nous connaissons déjà deux savants, dont l'un a philosophé dans ses livres, — Bonnet et Saussure. En voici plusieurs, disciples ou émules. Je commence par les frères de Luc. Jean-André de Luc ' (1 727 à ^ 81 7), fils d'un des politiciens' les plus remuants de la ville et lui-même « représentant » très actif, n'a heureusement pas donné toute sa vie aux querelles des factions genevoises. Il entreprit, dès ses années de jeunesse, avec son frère Guillaume- Antoine de Luc (esprit moins étendu, mais plus net et plus littéraire) de fréquentes excursions dans les Alpes; il rapporta de ces courses les matériaux d'une importante collection d'histoire naturelle. Des revers de fortune l'obligèrent à s'expatrier en 1 773 ; il vécut dès lors à l'étranger et y mourut. Jean- André de Luc avait quarante- six ans, lorsqu'il se décida à publier ses Recherches sur les modifications de l'atmosphère; l'Académie des sciences jugea que « cet ouvrage pouvait être regardé comme un des meilleurs dont on ait enrichi la physique depuis longtemps. » Il est l'auteur d'une foule d'autres traités et mémoires. Je signale seulement ses Lettres sur l'histoire physique de la terre (1 798), et je m'arrête un instant à ses Lettres physiques et morales sur l'histoire des montagnes et sur 1/ histoire de la terre et de V homme (6 vol., 1 778 à 1 780). Ces Lettres « adressées à la reine de la Grande-Bretagne, » sont une vaste et confuse exposition qui tend à démontrer la parfaite concordance des récits de la Genèse avec les résultats de la géologie. L'ardeur de son christianisme nuisit, semble-t-il, à sa réputation de savant.

' Wolf, lY, 193 et s. Saijous, I, 444 et s. Senebier, III, 203. De Montet, ^ Bonnet écrivait à Haller, en 1766 : « Ce de Luc avait déjà été un des plus terribles opposants de 1734 et 1737. Il a deux fils qui ont sucé sa démagogie.» Rousseau disait du père de Luc : « C'est le plus honnête et le plus ennuyeux des hommes. » Voir de très intéressants détails sur ce personnage dans Sayoïis, I, 443.

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J'extrais ces lignes de sa correspondance: « Avant la publication de mes Lettres sur l'histoire de la terre et de l'homme, j'avais, comme physicien, le suffrage de nos antagonistes, autant pour le moins que celui des amis de la religion. Mais dès que les incrédules me virent paraître comme champion de la révélation, ils me tournèrent le dos, et, sans entreprendre de m'attaquer en face, ils ont si bien joué leur jeu, par leurs ramifications diverses dans la société, qu'ils sont parvenus à faire presque ignorer l'existence de mes Lettres physiques'. » C'est l'antique méthode delà conspiration dn silence; elle réussit contre de Luc, car elle réussit toujours. Il est vrai de dire que les Lettres ne pouvaient forcer l'admiration. Sinner de Ballaigue, un ami et un critique complaisant, les a traitées ainsi dans son Voyage historique et littéraire: « Cet ouvrage a quelquefois le ton du roman sentimental et semble plutôt fait pour peindre la nature que pour l'expliquer. » Et le « roman » comprenait six volumes ' !

Simon- Antoine- Jean Lhuillier ' (1750 à 1840) fut avant tout un mathématicien, Jacques- André Mallet (1740 à 1790) un astronome, à l'exemple de son ami Jean-Louis Pictet (1 739 à 1 781 ), tandis que le parent de ce dernier, Marc-Auguste Pictet (1 752 à 1 81 5), l'un des fondateurs de la Bibliothèque britannique, s'est occupé essentiellement de physique et de météorologie. Louis Odier(\lkH à 1817), un médecin estimé et un chimiste distingué, importa d'Angleterre et popularisa sur le continent l'usage de la vaccine; Abraham Trembley (1710 à 1784) est un naturaliste qui a, le premier, décrit les mœurs et l'organisation du polype à bras; Jean Trembley (1749 à 181 1), le panégyriste de Charles Bonnet, a fait beaucoup de mathématiques et un peu de philosophie dans son remarquable Tassai sur les préjugés ; Jean Jallabert (1713 à 1768) a été, quoique pasteur en charge, un des bons physiciens de son siècle. On doit à Jean Huber(\12'\ à 1784), qui fut un artiste, musicien, poète et surtout peintre excellent, deux remarquables travaux sur l'ornithologie,

' De Luc n'avait pas trop à se plaindre. N'avait-il pas, dans sa X/F'"" Lettre à La Méthérie (sic), écrit ceci : « On a bien peint M. de Buffon en le nommant le Pline français; il ne réfléchissait pas plus que cet ancien naturaliste; il ne connaissait presque aucun fait géologique par lui-même; son imagination l'entraînait, il s'accrochait à tout ce qui pouvait le flatter. » Voir sur ce point une curieuse Défense de M. de Buffon, Berlin, in-8°, 1795.

* Louis Burnier a analysé dans son Histoirs littéraire de Véducation (I, 500 et s.) de curieuses Lettres de de Luc sur « l'éducation religieuse de Tenfance. »

■^ Voir, pour ce nom et ceux qui suivent : « Wolf et Saj/ous, j^dss., ainsi que De Montet et Senehier.

œuvres tout à la fois d'une science originale et d'un style savoureux. Son fils aîné, François Huber (1 750 à 1 831 ), atteignit d'en)blée à la célébrité par ses ISoumlles obseroalions sur les abeilles ; il eut, comme collaborateur intermittent, un homme dont le nom figure au bas de bien des pages du présent livre : JeanSenebier(\ 742 à 1 809), qui est non seulement l'historien de la littérature genevoise, mais aussi un naturaliste et un physicien de mérite.

Il est deux savants, qui furent des écrivains, et dont je ne puis parler de la même façon sommaire : Bourrit, le vulgarisateur de la nature alpestre, et G.-L. Le Sage iils.

Né à Genève en 1739, Marc-Théodore Bourrit' fut d'abord chantre à la cathédrale. Rien ne paraissait le destiner à la tâche d'historiographe des Alpes, lorsque Saussure en fit le compagnon de ses excursions. Bourrit publia en 1 773 une Description des glacières du duché de Savoie, ornée d'estampes qu'il avait lui-même gravées. Sa Description des aspects du Mont-Blanc (1776), sa Description des Alpes pennines et rhétiennes (1 78 1 ), son Itinéraire de Genève, Lausanne et Chamounix (1791) et divers autres ouvrages sur les montagnes de Suisse et d'Italie, renferment quelques-unes des pages les plus intéressantes, sinon les meilleures, de notre littérature alpestre. Saussure avait parcouru les glaciers en savant ; Bourrit les visita en artiste et en poète, s'abandonnant à la folle du logis, s'exaltant, s'enivrant au souvenir de ses admirations, pour retomber, hélas ! dans l'exagération et le pathos. L'excellent Bourrit se figurait qu'il composait des Guides, — qui n'ont servi de modèles ni à M. Baedecker, ni à M. Joannes, gens plus prosaïques, je veux dire plus modernes.

Il ne faut pas s'étonner des redondances et de l'emphase qui déparent un tantinet ses Itinéraires et beaucoup ses Descriptions. On raconte que le prince Henri de Prusse, en passage à Genève, eut la fantaisie de voir Bourrit. Ce dernier lui fit, au cours d'un long entretien, un tableau si animé d'un lever de soleil sur les hautes montagnes, que le prince s'écria : « Non, Lekain n'était que glace auprès de cet homme-là. » Interrogeons-le dans ses œuvres et lui demandons, par exemple, quelles seront ses impresssions en face du Mont- Blanc :

« Je fus frappé par le plus grand des spectacles. Une chaîne immense de rochers magnifiques, revêtus de neige et de glaces, s'offrit tout à coup à mes yeux ; je me crus transporté dans un monde

^ Savons, I, 440 et s. Senebier, III, 330. De Montet.

nouveau ; tout était extraordinaire : la vaste étendue de celte chaîne de rochers me semblait ceindre le globe entier. Devant moi était le Mont-Blanc qui, placé au centre de ces montagnes qu'il domine absolument, se présente avec une majesté et une magnificence qui étonnent ; c'est un massif énorme de glaces posé sur un massif de rochers. La hauteur de cette chaîne est effrayante ; ses ailes à droite et à gauche s'étendent à la distance de passé soixante lieues. C'est cette chaîne d'Alpes qui décore admirablement l'horizon de tant d'endroits différents ; c'est elle qui se présente au politique comme un rempart naturel contre les invasions des peuples et qui, s'agrandissant à l'œil du philosophe, lui fait apercevoir dans tant de rochers inaccessibles, dans tant d'amas de neige et de glaces, le laboratoire de la nature. Les fontaines, les torrents, les rivières... » Mais arrêtons les flots d'éloquence de ce touriste « échauffé par son enthousiasme 1 » Il y a là du mouvement, de la chaleur et même de « réchauffement, » avec une syntaxe aventureuse, des erreurs de goût, de l'amphigouri et ces déplaisantes répétitions de mots qui abondent chez nos auteurs romands.

Les Itinéraires sont écrits dans une langue moins pompeuse que les Descriptions, quoique la prose de Bourrit soit rarement nette et sobre. Il s'y montre voyageur aimable et point pédant.

Notre écrivain mourut en 1819. S'il ne fut pas le seul à populariser les beautés de la Suisse, si les Lettres de Coxe, traduites par l'Alsacien Ramond de Carbonniéres, les Voyages de Moore, du comte d'Albon et de plusieurs autres, ont contribué, dans une large mesure, à nous amener bon an mal an une foule d'étrangers avides d'air pur et de spectacles riants ou grandioses, il n'en est pas moins certain que Bourrit a donné l'élan, quand ses livres n'auraient pas, sur tous leurs congénères, cette incontestable supériorité : d'être des œuvres d'art, d'un art peu choisi sans doute.

Après le coureur de montagnes, le savant de cabinet ! Sayous a, dans son Dix-huitème siècle à l'étranger, écrit deux pages sur Bourrit et quarante sur Georges Le Sage' fils, le premier inventeur de la télégraphie électrique. Il y a là disproportion évidente, et le mérite littéraire de l'historiographe des Alpes est au moins égal à

^ Voir ci-devant, p. 29, la biographie de son père. — Notice sur la vie et les écrits de G.-L. Le Sage, par Pierre Prévost, Genève, in-8°, 1815 (cette notice est suivie de Lettres adressées à Le Sage, du Lucrèce newtonien et des Causes finales). Senehier, III, 200. Wolf, IV, 173 et s. Sayous, II, 1 et s. De Montet. Causeries du Lundi, XV, 138.

celui du curieux personnage que Sainte-Beuve a justement qualifié « d'esprit plus singulier qu'original. » Qu'est-ce que Le Sage, en efïet? Un nouvel Ahauzit avec un caractère plus étrange, moins de finesse, et d'assez belles aptitudes pour les sciences expérimentales. Le Sage naquit à Genève, en 1724 ; son éducation fut négligée par le plus distrait des pères ; lui-même était indolent et porté à rêvasser. On réussit ce|)endant à lui faire étudier la médecine qu'il ne put pratiquer, une vieille ordonnance, que l'on venait de remettre en vigueur, n'accordant qu'aux citoyens (il n'était que « natif ») le droit d'exercer la profession de médecin. Il en fut réduit à donner des leçons particulières. Inscrit en 1752 comme candidat à la chaire de mathématiques, il se retira en plein examen. Il n'avait ni la voix, ni la mémoire, ni l'assurance qui sont indispensables au professeur. « Sa timidité naturelle, écrit Prévost, avait été singulièrement fortifiée par l'éducation qu'il avait reçue, et la difficulté de s'énoncer l'avait beaucoup accrue. Aussi ne s'étonnait-il point que les gens qui ne le connaissaient point le jugeassent défavorablement sur sa conversation. Il disait alors comme Philoppœmen : .le paie le prix de ma mauvaise mine. »

Le Conseil lui fit don de la bourgeoisie en 1770. Le Sage mourut en 1803, après avoir vécu sans joie dans un célibat auquel le condamnèrent impitoyablement les nombreuses beautés dont il sollicita la tendresse et la main. « Le mariage, mandait-il à M'"^ Necker, sa fidèle correspondante et l'une de ses passions malheureuses', le mariage aurait doublé mes plaisirs, mais, à d'autres égards, il aurait triplé ou quadruplé mes peines. » Il dut se contenter de « la société libre du beau sexe; » il eut beaucoup d'amies, dès qu'on sut qu'il renonçait à épouser. Il nous a confié qu'il eut pour elles non point de l'amour ni de l'amitié, mais un sentiment mixte : l'amouritié... Savons s'est étendu sur ces détails, qui me semblent à peine drôles.

L'œuvre littéraire et scientifique de Le Sage n'est pas sans valeur; elle n'est point volumineuse : un Essai de chimie mécanique (1 758), des mémoires sur les sujets les plus divers, le Lucrèce newtonnien, esquisse d'une « histoire des causes de la pesanteur, » un opuscule

^ Il avait demandé la main de M'"« Necker au temps où celle-ci n'était que Suzanne Curchod. Je lis dans son autobiographie citée par Sayous : « M^'^ Suzette avoue d'elle-même que je ferais une grande folie de l'épouser, à moins que je ne fusse très riche. » La « belle Curchod, » qui avait laissé échapper Gibbon, fils de famille, n'entendait pas épouser Diogène ; elle sut attendre, et le parti « très riche » vint à temps.

sur les Causes finales qu'admirait M""' Necker. Les Causes finales, rédigées en un style bref et précis, témoignent d'un réel talent pour les recherches spéculatives, et ce n'est pas à Le Sage que pensait Bailly, le futur maire de Paris, lorsqu'il lui écrivait : « Le défaut de notre siècle n'est pas la profondeur. »

Le cas de Le Sage est, si je puis ainsi dire, un cas de génie rentré. L'homme n'a pas su tirer de son intelligence, en dehors des sciences exactes, le quart de ce qu'elle eût pu donner. J'ai parlé d'Abauzit à propos de Le Sage ; je songe encore à 'un après-venant, à cet Amiel qui appartient, lui aussi, à la famille de ces esprits dont presque toute la force est restée de la force latente.

Genève est la patrie romande de la science. Les autres parties de notre pays ont néanmoins donné quelques savants au XVIIP siècle.

Si nous sautions — une fois n'est pas coutume — de Genève à ce pauvre Jura bernois, qui a tenu jusqu'ici une bien petite place dans cet ouvrage ? 11 ne faut pas chercher, dans la principauté des évêques de Bàle, une figure d'écrivain français avant 1 750. Abraham Gagnebin, dont j'ai parlé précédemment, n'est rien moins qu'un littérateur. Nicolas Béguelin de Lichterfeld' (1714 à 1789), un bourgeois de Courtelary, fut, lui, un mathématicien distingué et un philosophe de renom. Il passa presque toute sa vie à Berlin, où il devint précepteur du prince-héritier Frédéric-Guillaume. Il entra à l'Académie royale de Prusse; un seul Suisse — Euler — avait eu cet honneur avant lui. La grande préoccupation de sa carrière scientifique consista à mettre d'accord la physique et la métaphysique. Newton et Leibnilz. Plusieurs de ses mémoires, composés à cette fin, accusent chez leur auteur des connaissances très étendues et un éclectisme intelligent. On a prétendu qu'il est facile de reconnaîtr'3 plus d'une page de BégueHn dans les deux fameuses préfaces de la Critique de la raison pure. Qui se serait imaginé que le Jura bernois a été pour quelque chose dans la philosophie de Kant?

A Neuchàtel, nous avons Jean-Paul Marat', qui fit des traités de

^ Mémoires de V Académie royale de Berlin^ années 1788 et 1789. Le Démocrate des 24, 25 et 26 février 1886 (où l'on trouvera une notice très complète). Bernische Biographien, II, 241 et s. (article de M. le D"" Schwab).

* Biographies neuchâteloises. Bévue suisse, 530 et s. Mime neuchâtelois , 1877, p. 218. Voir son autobiographie dans le Journal de la République (\n 14janv. 179.3.

physique avant de lancer des ap|)els à la guillotine. Marat, fils d'un réfugié italien — le docteur .lean Marat — et d'une Genevoise — M"'" Louise Cahrol — naquit à Boudry en 1743, vécut assez longtemps à Neuchâtei et mourut, comme on sait, en 1793, de la main de Charlotte Corday. Je n'ai pas à discuter l'homme et l'écrivain politique. Le savant n'est pas à mépriser : ses Recherches physiques sur léleciricité (1782) sont l'œuvre d'un esprit inventif et profond; ses autres travaux ont tous le double mérite du sérieux des recherches et de l'originalité des conclusions.

J'ai mentionné plus haut (v. p. 145) Élie Bertrand, qui fut un géologue passionné, quoique théologien. Son frère Jean Bertrand a laissé de bons livres sur l'apiculture. Je néglige d'autres noms, qu'il serait superflu de rappeler : j'ajoute cependant que le libraire lausannois J.-H. Pott a dressé, dans son Traité des éléments, un tableau assez complet de la science au XVIIP siècle.

Deux savants médecins, philanthropes émérites par surcroît et l'un d'eux écrivain de quelque talent, ont droit à des notices moins sommaires.

Si Théodore Tronchin' (1709-1781) ne fut pas un littérateur, il fut sans conteste un lettré. Il était, vers 1 750, l'Esculape à la mode. Professeur à Genève, il y attirait des étrangers, qui faisaient le voyage, nous dit Sayous, « pour voir Voltaire et son médecin. » Il devait cette vogue, en toute première ligne, au charme de sa personne : « Le docteur, grand, bien fait, — rapporte Casanova — bien de figure, poli, éloquent sans être parleur, savant physicien, homme d'esprit, élève de Boerhave qui le chérissait, n'ayant ni le jargon, ni le charlatanisme, ni la suffisance des suppôts de la Faculté, m'enchanta. » Il la dut ensuite à sa méthode : il fut, à certains égards, en même temps que l'introducteur en France de l'inoculation, le restaurateur de l'hygiène, dédaignant les remèdes, prescrivant exclu-

^ Finance protestante. Senebier, III, 133. Galerie suisse, II, 101 et s. La vie de Voltaire, par L. Perey et G. Maugras, 73 et s. Œuvres complètes de Voltaire (édit. Garnier), XXXVIII, 450, 451 ; XXXIX, 30, 63. Mémoires de Casanova, 1. c, IV, 455. De Montet. — Il n'a écrit que des mémoires sur les questions médicales. Il faut lire sa curieuse préface aux Œuvres de Baillou (1762) où il s'élève contre les erreurs de la médecine et s'écrie même : « Et c'est ainsi qu'elle restera ce qu'elle est toujours, le fléau du genre humain. »

sivement l'exercice, l'air pur, la diète, les soins de propreté. Médecin du duc d'Orléans à i)artir de 1766, appelé en consultation de tous cotés, membre de l'Académie de chirurgie de Paris, associé étranger d'une douzaine et plus de sociétés savantes, il est l'un des hommes les plus célèbres de l'Europe. Voltaire', qui ne désirait pas la mort, ne pouvait se passer de lui. Madame d'Épinay s'établit à Genève pour être soignée par Tronchin... Je n'ai pas à faire une liste des illustres malades qui eurent recours à lui.

Il avait quitté Genève en 1766, il y retourna souvent. 11 sut, dans sa nouvelle résidence de Paris, se concilier l'estime et la sympathie de tout le monde : la cour, le haut clergé, les encyclopédistes lui fournissaient des clients. L'académicien Thomas avait raison de dire : « 11 n'a |)ris ni les vices de notre médecine, ni ceux de notre philosophie, ni ceux de nos mœurs. » 11 était resté chrétien ou plutôt spiritualiste; on vante la bonté de son cœur et sa charité.

Une fausse note éclata dans ce concert de louanges. On pense bien qu'il éveilla la jalousie des collègues, de ces excellents collègues de Paris auxquels il eut le tort d'être supérieur. Et puis, il ne se gênait pas avec eux : « Si, écrivait-il à l'un de ses amis, vous ajoutez aux distractions indispensables, celle de l'ambition et du plaisir, il ne leur reste que le temps qu'il faut pour la médecine routinière; on voit alors les malades, mais on ne voit point les maladies, et ce n'est qu'en voyant les maladies qu'on apprend à guérir; aussi est-il vrai que les plus grands médecins — ceci n'est peut-être pas très modeste, venant de Tronchin — n'ont point été formés sur le pavé des grandes villes. Les grands médecins, au contraire, y deviennent très petits. » Il n'y eut bientôt pas que les confrères parisiens pour l'attaquer. « Il a tant de réputation qu'il pourrait bien n'être qu'un charlatan, » lisonsnous dans une lettre de Jean-Jacques à M'"^ d'Épinay. Mais il était de taille à pouvoir mépriser l'envie, celui qui

Laissant gronder la troupe turbulente, Monte en carosse et s'en va dans Paris Prendre son rang parmi les beaux esprits, —

et, ne l'oublions point, parmi les bons médecins.

^ Tronchin écrivait à Tissot, qui lui demandait de le renseigner sur la nature des souffrances du « malade Voltaire » : « Quant à M. de Voltaire, une bile toujours irritante et des nerfs toujours irrités ont été et seront encore la cause éternelle de ses maux. » On sait, d'autre part, que Voltaire fit son voyage — triomphal et mortel — à Paris, en 1778, malgré les instantes recommandations de Tronchin.

17b LA SUISSE ROMANDE AU TEMPS DE ROUSSEAU.

Son contemporain, SAMUEL-AuiiUSTK-ANDRÉ-DAvm Tissot' (1728 à 1797), aussi bienveillant et généreux mais moins bruyant, a fait de la littérature en faisant de la médecine. Tissot est Vaudois et vécut |)resque sans interruption à Lausanne où il était professeur à l'Académie. Sa réputation ne lui valut pas moins une clientèle européenne.

D'entre les nombreux écrits de Tissot, deux ou trois excitent encore l'attention. Ainsi VArds au peuple sur sa santé\ un des livres de médecine les plus remarquables qui se soient publiés, non par la profondeur de la science, mais par l'art de la vulgarisation et le caractère pratique des conseils. Voltaire, qui n'aimait point Tissot, peut railler tout à son aise (lettre du 18 mai 1772) cet liomme « qui n'a jamais guéri personne et qui est plus malade qu'eux (ses patients), en faisant de petits livres de médecine. » V Avis au peuple eut, au XVIIP siècle, presque autant d'éditions que h Henriade et porta au loin le nom de Tissot. On a déjà cité une curieuse épître, datée d'Ajaccio, 1 avril 1787, et qui débute ainsi : « Monsieur, vous avez passé vos jous à instruire l'humanité et votre réputation a percé jusque dans les montagnes de la Corse où Ton se sert peut de médecin... » La lettre est longue ; elle est signée : Bonaparte, un adolescent qui allait conquérir l'Europe et qui ne sut jamais l'orthographe. Ne voit-on pas, dans les Mémoires de ma mère, par le chantre d'EIvire, que M™*' de Lamartine consultait beaucoup les traités de Tissot?

La préface de VAvis au peuple nous indique nettement le but de l'auteur : « Touché du sort du peuple malade dans les campagnes de ce pays, où il périt misérablement par la disette des secours utiles et la multitude des mauvaises directions, mon seul but en écrivant était de prévenir une partie de ces malheurs. » C'est donc la routine et l'incurie que Tissot se propose de combattre. Il s'attache uniquement aux « maladies du peuple, » à celles qui frappent les « gens de la campagne. » Son traité, conçu dans une forme populaire, est d'une lecture agréable. VAvis est presque une œuvre littéraire par la simplicité, le naturel, l'aisance du style.

Je ne m'arrêterai pas à la Vie de Zimmermann (1797), biographie captivante d'un éminent collègue, de l'ami de Julie Bondeli. Je passe à un opuscule assez piquant intitulé : De la santé des gens de

^ Essai sur la vie de Vinet, par Ch. Eynard, Lausanne, 1839. Sayous, II, 73 et s. Galerie suisse, II, 92 et s. Bévue suisse, II, 1 et s. De Montet.

* Lausanne, in-12, 1760. Cet ouvrage, réédité souvent, a été traduit dans presque toutes les langues de l'Europe.

lettres (1768); j'en détache ces lignes : « L'homme qui pense le plus est celui qui digère le plus mal, toutes choses égales d'ailleurs ; celui qui pense le moins est celui qui digère le mieux. On voit très fréquemment des sots boire et manger beaucoup sans s'incommoder, quoiqu'ils mènent une vie sédentaire, et qu'ils ne soient pas d'une constitution plus robuste que d'autres. Combien y a-t-il, au contraire, de gens d'esprit dont les digestions sont pénibles et laborieuses, quoiqu'ils soient d'un bon tempérament et qu'ils fassent de l'exercice? » Tissot décrit les causes particulières des maladies auxquelles sont exposés les gens de lettres, donne des exemples en abondance et même quelques remèdes. Il a des anecdotes typiques, celle entre autres que voici : « J'ai entendu, dire à un témoin digne de foi, que Pierre Jurieu, si fameux par ses disputes théologiques, ses écrits polémiques et son commentaire sur l'Apocalypse, avait tellement affaibli son cerveau que, quoiqu'il conservât le bon sens à plusieurs égards, il attribuait ses fréquentes coliques aux combats que se livraient sans cesse sept cavaliers renfermés dans ses entrailles. » La morale de la Santé des gens de lettres est celle de VAvis au peuple : pas d'imprudences et pas d'excès de travail. On trouverait les mêmes recommandations dans un autre des traités de Tissot : Essai sur les maladies des gens du monde. Le professeur lausannois s'en prend à l'abus des plaisirs. Il n'invite pas à « vivre comme les sauvages, » ni même comme les « laboureurs, » mais il conjure les « gens du monde » de veiller davantage à leur santé, et il leur cite ces deux versiculets de Voltaire :

Il a tout, il a Fart de plaire, Mais il n'a rien s'il ne digère.

Il y a loin — sauf dans Molière — de la médecine à la jurisprudence ' . Elles ont cependant ceci de commun qu'elles cherchent avec un insuccès presque égal, l'une à conserver aux hommes la santé, l'autre à faire prévaloir le droit parmi les peuples. Hippocrate eut d'ailleurs, dans la Suisse romande du XVIII™® siècle, des disciples incontestablement plus distingués que Papinien.

* Voir, entre autres, Gaullieur, 232 et s., Biographies neiichâteloises et De Montet. Pour les économistes, consulter spécialement un travail de M. A. Onken : Der altère Mirabeau imcl die œkonomi^che Gesdlschaft von Bern, Berne, in-8<*, 1886.

TOMK II. 12

Notons d'aljord les premiers balbiitieinents d'une science qui tient à la jurisprudence par divers côtés : l'économie politique. Plusieurs « sociétés économiques » se fondent en Suisse, à Berne, à Vevey et dans nombre d'autres villes; elles ouvrent des concours auxquels le marquis de Mirabeau ne dédaigne point de participer; elles stimulent le talent de quelques magistrats et de quelques pasteurs, parmi lesquels je signalerai Jean-Louis Muret (1 71 5 à 1 796), — He doyen Muret — qui rédigea d'estimables mémoires sur « l'état de la population dans le pays de Vaud, » sur le « commerce des grains, » etc. Vers le même temps, le Bernois Engel (1 702 à 1 784), l'un des premiers collaborateurs de Bourguet au Journal helvétique, se pose en économiste et en philanthrope. N'est-ce pas à lui — cette bonne œuvre vaut bien un bon livre — n'est-ce pas à lui qu'on doit l'introduction, sur sol vaudois, de la culture de la pomme de terre ?

Un contemporain de Muret et d'Engel, François Seigneux se livrait à de sérieuses études de droit pénal; il publia, en 1756, un Système abrégé de jurisprudence criminelle. Son frère, Gabriel Seigneux de Correvon (1695à1775), a composé un Essai sur les abus et les inconvénients de la torture (1768), sans compter d'autres ouvrages de religion et d'histoire (v. p. 205). Jean-Georges Pillichody (1715 à 1783), qui exerça de hautes fonctions judiciaires dans le Pays de Vaud, a écrit un Essai concernant les ordonnances qui ont dérogé au Coutumier, etc. (1756) et d'autres traités juridiques. Fr. -Sam. -Théodore Porta (1716à1790)a commenté le Coutumier du Pays de Vaud (ce travail est encore inédit); il a fait paraître quelques dissertations sur les « matières féodales » et la procédure.

A Genève, où les hommes de loi sont absorbés par les querelles de partis, nous avons, en 1767, une nouvelle édition des Coutumes, ordonnances, franchises et libertés de l'évêque Adhémar Fabri. Je rappelle le nom de François-André Naville (1752 à 1794), qui fut condamné à mort pour ses opinions aristocratiques et fusillé ; ce magistrat, aussi éminent que malheureux, avait publié en 1790 : VÉtat civil de Genève, un commentaire enthousiaste, mais lumineux et profond, des anciennes lois civiles de sa patrie. A Neuchâtel, les jurisconsultes ne manquent point. Ainsi Samuel Osterwald (1692 à 1 763), homme d'État et orateur de grand mérite, a-t-il rédigé le Coutumier de la principauté, imprimé après sa mort sous le titre : Les us et coutumes de la souveraineté de Neuchâtel et Valangin (1 785). Abraham Perrenod (f 1784) est l'auteur de Considérations sur

l'élude de la jurisprudence. Le patient et minutieux investigateur Jonas Boyve à laissé un petit-fils et un arriére-petit-fîls qu'il faut au moins mentionner : Jacques- François Boyve (1692 à 1771), qui fut un érudit en droit féodal, et le conseiller d'État Jérôme- Emmanuel Boyve, qui écrivit son excellent Indigénat helvétique de la souveraineté de Neuchâtel (1778), en vue de faire entrer la principauté dans les conventions que les Suisses s'apprêtaient à renouveler avec la France. Jonas de Gélieu (1 740 à 1827), le vénérable apiculteur neuchâtelois, le « père des abeilles, » s'est plus occupé de sciences naturelles que de droit ; il a néanmoins composé un Tableau de la constitution de la Principauté, etc. (1 793).

Je néglige bien des noms. Et puis, nous retrouverons plusieurs jurisconsultes, dont je ne parle point ici, parce que leurs œuvres sont plutôt du domaine de la politique ou de l'histoire.

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