‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos joursChapitre 16 sur 69 · CHAPITRE ïï Les liiistorienis · texte numérisé non relu

CHAPITRE ïï Les liiistorienis

I. Jean de Muller dans la Suisse française; Sinner de Ballaigiie et son Voj/agc historique et littéraire dans la Suisse occidentale. — IL L'Histoire de Genève de J.-P. Bérenger : les Révolutions de Génère de F. d'Ivernois. — III. Les histoires suisses de F.-N. d'Alt et d'Alex, de W'atteville; un historien valaisan : P. de Rivaz. — IV. Histoire ecclésiastique, diplomatique et militaire : A. -H. Petitpierre, Eni. de May, l'abbé F. Girard, le baron de Zurlauben ; le général Ch.-E. de Warnery. — V. Histoire générale : P. -H. Mallet et son Histoire du Danemark; E.-S. Reverdil, Gr. Seigneux de Correvon, A.-J. Ronstan, J.-H. Mingard, J.-P. Tercier. — VI. Les Mémoires du baron de Besenval.

Je veux, au début de ce chapitre, saluer d'un mot le plus grand des historiens suisses. Non pas que Jean de Millier' soit l'un de nos écrivains romands, mais la Suisse française ne fut pas étrangère à la direction de ses études et au développement de son génie. Il passa, en effet, plusieurs années à Genève et dans le Pays de Vaud. C'était alors un jeune homme exalté et versatile, une tête pleine d'idées et de chimères. Il cherchait sa voie en courant par tous les chemins, ne pouvant ni s'attacher à rien ni se fixer, professeur, précepteur, homme de lettres, que sais-je? bon à tout entreprendre et enclin à ne rien finir. La connaissance qu'il fit de Haller, de Bonnet, de Saussure, arrêta ou endigua le flot tumultueux de ses pensées. L'histoire, qui l'avait toujours attiré, le passionna, et c'est chez nous qu'il conçut le plan de sa Schweizergeschichte.

^ Notice de Ch. Monnard en tête de sa traduction de V Histoire de la Confédéra' tion suisse. Gaullieur, 222 et s. Sayous, II, 147 et s.

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L'une de ses (jréocciipalions constantes, au milieu de ses travaux, était de perfectionner son style. Son français n'était pas même correct; son allemand ne le satisfaisait point. Et il sentait que la forme est, en littérature, le secret des gloires durables. « Une chose que je veux et que je dois apprendre, mande-t-il en 1777, c'est le grand art de parler et d'écrire, qui entraîne tout, subjugue tout, auquel personne ne résiste. Voyez Rousseau : il est rempli d'erreurs, peu instructif, et cependant il enchante l'Europe par la magie de son style... Il faut aussi que je m'empare de ce grand Instrument. Le tonnerre roule dans nos Alpes et retentit à travers des cantons entiers : des entrailles de nos monts sortent le Rhin et le Rhône; ils se précipitent avec un majestueux fracas des rochers de la Suisse dans les plaines basses des Germains et des Belges. Pourquoi donc la langue même de nos beaux esprits ressemble-t-elle au Staubbach , jette-telle aux yeux une poussière humide au lieu d'entraîner les cœurs? » Il rêvait d'être éloquent, il le fut. Cet homme extraordinaire, aux opinions aussi changeantes que ses résidences, tout en contradictions et en contrastes, démocrate, sceptique, courtisan, réactionnaire, orthodoxe, fit paraître à Berne, en 1780, le premier volume de son Histoire. Dés ce moment, la Suisse allemande et l'Allemagne le reprennent tout entier.

Nous entendons ne pas sortir de notre petit pays. Parcourons-le à nouveau, en compagnie d'un guide aimable et sûr, l'auteur dn Voyage historique et littéraire dans la Suisse occidentale. C'est un Bernois que .Jean -Rodolphe Sinner de Ballaigue ^ (1730 à 1787). Son goût de l'étude en fait le moins mondain des jeunes patriciens du temps. Il est nommé, à dix-huit ans, contre Samuel Henzi, bibliothécaire de la ville. Membre du Grand Conseil en 1764, bailli de Cerlier dés 1776, il ne cesse de travailler, tout à la fois archéologue, philosophe et littérateur. Les fonctions baillivales n'étaient pas une sinécure, car si, comme il le dit gaîment, un bailli bernois était une « belle chose » — et surtout une bonne affaire — , il est, lui, en cette qualité, « prêteur de province, intendant, administrateur des revenus publics, inspecteur des ponts et chaussées, en un mot : tout. » Croyons-le sur parole ! Il y avait, au reste, baillis et baillis.

Sinner de Ballaisfue était en relations avec de nombreux écrivains et savants de la Suisse et de l'étranger. Sa correspondance inédite

^ Bévue suisse, XYI, 44 et s. (notice de M. Félix Bovet, qui a publié à la suite la troisième partie du Voyage de Sinner). Gaullieur 226 et s. Œuvres et correspondances inédites, déposées à la Bibliothèque de la ville de Berne.

contient des lettres de Voltaire, de Haller, de Micheli du Cresl, de Tabbé St-Léger, de Znriauben et de vingt autres. J'y ai découvert aussi une foule d'intéressantes communications sur les événements de Genève à partir de 1762. Le château baillival de Cerlier était, d'antre part, largement ouvert aux gens de science ou d'esprit. Lorsque l'abbé Raynal vint en Suisse, Sinner réussit à l'arrêter au passage pour lui soumettre, sans indiquer de nom d'auteur, le manuscrit des son Voyage historique et littéraire ; il attendait les compliments de pied ferme. L'abbé lut quelques lignes, trouva que ce n'était pas mal pour un Bernois, signala quelques gaucheries et quelques incorrections de style... Le bailli n'en revenait pas. On critiquait son français! Et pour quelle raison? C'est, sans doute, qu'il était mauvais... Voilà une raison que l'écrivain le plus perspicace n'imaginera jamais.

Nous devons au châtelain de Cerlier un précieux Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque de Berne. Il publia quelques ouvrages de philologie et de philosophie. Sa traduction des Satires de Perse est d'un latiniste très expert. L'un des premiers en Suisse, il essaya de réveiller le goût de la vieille langue française. De là, ses Extraits de quelques poésies françaises des XIP, XIIP et XI V^ siècles (1 759). Ces travaux et d'autres le mirent en évidence. L'abbé St-Léger lui écrit, par exemple, de Paris, le 7 juillet 1772 : « Les Sainte-Marthe, les Balusc, les Du Cange, etc., ont bien fait de paraître avant ce temps-ci où l'on ne veut que de jolies bagatelles, des vers agréables accompagnés de figures charmantes, ou des pensées libertines contre le gouvernement et la religion. L'érudition est passée pour nous; c'est à vous. Messieurs les étrangers, à lui faire accueil et à la dédommager du mauvais traitement qu'elle éprouve en France. » Parlerai-je encore d'un curieux Essai sur les dogmes de la métempsychose? Je préfère m'étendre un peu sur l'ouvrage capital de Sinner, le Voyage historique et littéraire dans la Suisse occidentale (\1S^), qui parut d'abord à Neuchâtel sous le voile d'un prudent anonymat. Le livre est très utile pour reconstituer l'histoire archéologique et intellectuelle de notre pays. Sinner a visité toute la Suisse romande, de Porrentruy à Genève, ne négligeant aucune source d'information et ouvrant sur toutes choses de fort bons yeux. Mais ce voyageur n'est pas un styliste, bien que son manuscrit, que j'ai eu entre les mains, abonde en ratures et surcharges. Et c'est grand dommage. Ne vous figurez point cependant que cet érudit soit un pédant mal dégrossi, un esprit pesant, un cœur sec! Son ouvrage vit; s'il est

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savant, ce qui n'est point un malheur, il renferme beaucoup d'aperçus nouveaux, de sages réflexions et même d'anecdotes plaisantes. C'est, au surplus, « moins un journal de voyage ou un itinéraire qu'une suite d'observations sur l'histoire, les mœurs, la géographie, les antiquités, les arts et les artistes. » Sinner ne copiera ni ne résumera servilement ses devanciers. Son ambition est d'apporter « des pièces intéiessantes, dont quelques-unes n'ont jamais paru. » En lisant ses deux volumes, nous constaterons avec plaisir, mais sans surprise, « qu'il n'est pas de l'avis de beaucoup de gens qui regardent les Suisses comme une nation de paysans uniquement occupés à leurs troupeaux. » Mais nous nous dirons à chaque instant qu'il a l'éloge bien facile. S'il est entiché des Neuchâtelois, il est enthousiaste de Genève, « où la classe d'hommes la moins commune est celle des oisifs. » Il a pourtant ses accès de franc parler, ce qui est tout simplement admirable d'un bailli bernois : « Il fut chassé — il rappelle l'ordre d'expulsion qui força Rousseau de quitter l'île de Saint-Pierre — au grand regret de tous ceux qui rendaient témoignage à la vie obscure et innocente qu'il menait sur l'île bernoise, aussi solitaire que Robinson Crusoë, ayant pour toute compagnie. la nommée Levasseur dont on ne s'attendait pas alors ((u'il ferait un jour sa femme. La politique avait eu autant de part que la théologie aux persécutions que Rousseau éprouvait. Les difficultés du Conseil de Genève avec les citoyens étaient alors prés d'éclater. On se battait depuis deux ans à coups de plume... Ce fut dans ces circonstances qu'on immola Jean-Jacques à la paix publique, comme un homme contagieux et dont on croyait l'infection si dangereuse qu'on lui interdisait la terre et l'eau. » Sinner fut de tout temps l'ami des philosophes; B. de Tscharner lui écrivait déjà en 1746 : « Je n'ose plus rien vous dire contre Voltaire, quelque envie que j'en aie; l'honneur d'être votre héros fait une bonne part de son panégyrique... » Arrêtons-nous ici! En somme, le Voyage historique et littéraire, quoique médiocrement écrit, a toute la valeur d'un tableau consciencieux et personnel de la vie intellectuelle et sociale de la Suisse romande du XVIII'"'^ siècle ' .

^ On ne consultera pas sans profit non plus le Journal du pasteur Frêne (de Reconvillier, dans le Jura bernois). Cet ouvrage, qui n'a rien de littéraire, est précieux pour l'histoire de l'Évêché de Bâle ; il va de 1745 à 1804. Des extraits en ont paru dans le Musée neuchâtelois^ 1877, p. 289; 1878, p. 59, ainsi que dans les Actes de la Soc.jurass. d'Emul., XXII, 213.

TOMK II. !•{

Après un bailli d'Yvetot, un batailleur de Genève ! Isaac Cornuaud a dit de l'historien Jean-Pierre Bérenger' (1740 à 1807) : «Né dans l'obscurité, avec une figure peu prévenante, un maintien gauche, un air glacé, son extérieur ne le fait pas deviner. Il apprit, contre son gré, le métier d'orfèvre; mais, quoique indolent, il avait le goût de l'étude et il trouva moyen de le cultiver, d'abord à la Bibliothèque, puis sous la direction d'Abauzit et de Le Sage... Il était enthousiaste de Rousseau, mais n'en avait pas l'énergie et le copia surtout dans ses singularités; et l'on verra, qu'à l'imitation de son modèle, il se montra inconséquent dans sa conduite et dans ses écrits. Il était partisan zélé des bourgeois ; mais les « natifs, » désireux d'utiliser ses talents, s'appliquèrent à le rattacher à leur cause et y réussirent. » D'Ivernois l'appelle « de tous les natifs le plus intéressant. » Sayous a pu le qualifier de « citoyen profondément dévoué à son pays; » cette appréciation est bien la plus exacte.

Ouvrier intelligent et remuant, il quitta bientôt son atelier pour se vouer aux sciences. Les troubles de Genève l'entraînèrent dans leur tourbillon. Il demanda, pour les « natifs » auxquels il s'était rallié, l'égalité des droits politiques dans sa Protestation, envoyée sous forme de lettre, en 1769, au physicien J. A. de Luc. Cette « imprudence » engagea les syndics à lui défendre « de rien écrire à l'avenir qui pût émouvoir les esprits. » Ce républicain et ce démocrate sincère, « était fait d'ailleurs, rapporte d'Ivernois, pour les études méditatives du cabinet et non pour les affaires. » C'était un théoricien : une bonne tête n'est pas toujours une tête de parti suffisante — et vice versa, ajouterais-je, si vous m'en pressiez un peu. De plus en plus suspect au Conseil de Genève, Bérenger fut en butte aux mesures vexatoires de l'autorité ; une condamnation à l'exil le força de se retirer sur terre vaudoise en 1770. Il donna des leçons pour vivre, collabora à de nombreux journaux , fit des traductions, se livra, entre temps, à des recherches sur l'histoire de sa ville natale. Les morts de Voltaire et de Rousseau l'affectèrent beaucoup. « J'ai une sorte de vénération pour cet homme, » écrivait-il à propos de Jean-Jacques. Il put rentrer à Genève après quelques années,

^ Senehier, III, 294. France protestante. De Montet. Bulletin de VInst. nat. genevois^ XXVII, 59 et s. (une étude très complète de M. C. Fontaine-Borgel).

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siéga dans TAssemblée nationale en 1793, protesta contre les menées annexionnistes qui tendaient à l'incorporation de la République genevoise à la France et mourut en 1 807 sans avoir pu assister à la délivrance de sa patrie.

De ses ouvrages, quelques-uns seulement veulent être mentionnés : Les Amants républicains (1782), un roman politique et lyrique, composé de lettres que l'auteur adresse à sa femme et qui fourmillent d'allusions aux querelles de Genève; un Précis historique des derniers temps de la République de Genève (1801) où Bérenger traite de la réunion de sa ville natale à la France; et enfin une Histoire de Genève depuis ses origines jusqu'à nos jours ' . Examinons ce livre, qui fut brûlé de la main du bourreau, parce qu'il était entaché de philosophie, très libre dans ses jugements sur les événements et les hommes, et très net sur les usurpations de pouvoir commises par l'aristocratie genevoise. Il est, ne le cachons point, fort passionné et peut-être injuste dans toute la partie consacrée au dix-huitième siècle, bien que Bérenger écrive avec le ferme dessein d'être exact. Quant à l'érudition, voici ce que l'auteur avoue dans sa préface : « On ne trouvera pas dans mon ouvrage de savantes dissertations sur des médailles... ni des recherches pour établir la succession des évêques de Genève ; ce fatras m'a paru inutile. » Il ne s'occupera point, d'autre part, de « présenter l'histoire de quelques hommes, » mais celle « des lois, des préjugés, des opinions. » Il sera pénétré de tous les devoirs de sa tâche et il dira, non sans quelque solennité prétentieuse : « Un historien doit être le prêtre de la vérité, et cette fonction auguste doit lui élever l'âme et lui aider à écarter au loin le nuage que les préjugés ou les passions forment autour de lui. » Puis, en brave homme, honnête et franc, il déclarera carrément : « Je ne veux pas qu'on ignore que, dans les derniers troubles qui agitèrent Genève, mes vœux furent pour le parti populaire, que la plupart des mémoires qui m'ont guidé dans cet ouvrage m'ont été donnés par des citoyens de ce parti. »

V Histoire de Genève de Bérenger va des origines à l'année 1 761 . On sent, dès les premières lignes, qu'on n'a pas affaire à quelque paisible et méticuleux savant de cabinet, mais à un écrivain nerveux et militant qui s'intéresse infiniment plus au présent qu'au passé. Il

^ Lausanne, G vol. in-12, 1772, 1773. U Histoire de Genève s'arrête brusquement au sixième volume; la fin n'en a pas encore été publiée et se trouve actuellement «ntre les mains d'une petite-fille de Bérenger.

ne lui faut guère qu'une centaine de pages pour arriver de l'établissement du christianisme à l'introduction de la Réforme à Genève. Bérenger nous avait promis d'être sincère; je ne puis mieux montrer combien il a tenu parole qu'en lui empruntant ces lignes sur la mort de Servet: « On justifie la part que Calvin eut à sa mort et son fanatisme par celui de son siècle; on dit que les maux continuels, les traverses qu'il avait essuyés, ses disputes fréquentes, le nombre de ses ennemis l'avaient rendu sombre et dur ; cela devait être en effet. Cependant, j'ignore si ma sensibilité m'égare, mais un homme qui poursuit un malheureux échappé à un supplice barbare; qui attend, pour ainsi dire, le fugitif au passage pour le faire périr; qui se sert des lettres qu'il lui avait écrites pour le perdre; qui multiplie les questions qu'on lui fait pour lui arracher des aveux ou des contradictions; qui, selon toutes les apparences, presse et sollicite sa mort; qui se fait une gloire cruelle de l'avoir fait périr dans les flammes... un tel homme me paraît quelque chose de plus qu'un homme dur, sombre, atrabilaire, même dans un siècle de fanatisme. »

Les pages les plus captivantes et les plus nombreuses de V Histoire de Genève retracent la vie de la République, de l'insurrection de Fatio aux événements qui précédèrent les dernières convulsions de l'ancien régime. Je ne puis qu'en signaler la vive et dramatique allure.

Bérenger est-il un historien? Certes, par la pénétration et la sagacité. Et puis, son objectivité même est plus réelle qu'on ne l'a dit. On conçoit, au demeurant, que la situation politique de Genève ait pu provoquer, chez un démocrate de la trempe de Bérenger, des accès d'amertume et de colère ; mais il a plus souvent la gravité sentencieuse et roide du puritain que la fougue du tribun. Bérenger est-il un écrivain? Il n'est pas un artiste, un ciseleur de phrases ou même un beau parleur. Si vous lui pardonnez un peu d'emphase, quelque lourdeur, quelque prolixité, vous louerez l'animation du style, la précision du langage, et, somme toute, l'austère et noble éloquence du livre.

Il est tout naturel de passer à Francis d'Ivernois' (1757 à 1842) après avoir parlé de Bérenger. Si l'on s'étonnait de rencontrer ici le nom d'un publiciste dont la plupart des ouvrages sont postérieurs à 1790, je répondrais que les seuls volumes d'Ivernois dont je veuille m'occuper sont contemporains de V Histoire de Genève,

D'Ivernois fut l'un des chefs les plus actifs et les plus intelligents

* Biographie universelle. De Montet.

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d'un parti auquel les hommes ne manquèrent point. « Représentant » convaincu et très ardent, il fut proscrit en 1782, la victoire étant restée à la coalition des « négatifs » et des « natifs. » Les portes de Genève ne se rouvrirent devant lui que dix ans après. Je n'ai pas à faire la part des sentiments d'égoïsme et de jalousie qui compromirent la cause des « représentants. » L'attitude de ceux-ci envers les « natifs » ne se justifie point; ils auraient dû, eux, les disciples de Jean-Jacques, ne pas lésiner avec l'égalité civile et civique. Toutes ces luttes intestines de Genève nous ont été rapportées par d'Ivernois, en deux ouvrages qui ont conservé presque toute leur acre et impétueuse originalité. Le premier en date est intitulé: Tableau historique et politique des révolutions de Genève dans le XVIII"'^ siècle^; il est dédié à « S. M. très chrétienne Louis XVL » L'écrivain, qui fut plus tard l'adversaire acharné de la France, suivait les traces de ses ennemis en faisant appel à l'intervention étrangère. Ce sont les indignations et les rancunes d'un vaincu — d'un proscrit — - qui ont inspiré cette dédicace. Le livre lui-même est, par une contradiction plus apparente que réelle, l'œuvre d'un excellent Genevois. D'Ivernois a bien dans les veines le sang de ces ancêtres qui avaient reçu leur indépendance de « Dieu et de leur épée. » Il en a aussi le caractère agressif et résolu. Il y a, dans son Tableau, de cette âpre vivacité, de cette décision cassante que la Réforme avait métamorphosées en austère roideur et qui rappellent bien, avec quelque chose de plus tendu et de plus maussade, le type genevois d'avant Calvin.

Nous remontons avec d'Ivernois jusqu'aux temps des évêques, nous passons rapidement sur toute la période qui sépare la proclamation de la Réforme de l'émeute fomentée par Fatio en 1707, et nous assistons aux « usurpations du Sénat » jusqu'en 1 768. Il s'applique surtout à dresser, de main de polémiste bien doué, le bilan de l'activité du parti au pouvoir durant le dernier demi-siècle de l'histoire de Genève: « On a vu la ligue de l'aristocratie préparer dans l'ombre et poursuivre pendant trois années la destruction d'une loi qu'elle avait juré d'observer en 1 707. On l'a vue, à la découverte de la conspiration de 1734, se replier sur elle-même et n'acquiescer à la paix qu'on lui accordait que pour mieux méditer les moyens de la rompre; on l'a vue, en 1737, solliciter les citoyens à adopter la médiation, sous l'engagement précis de respecter l'édit du 10 décembre 1734 et en solliciter au même moment l'abrogation. On l'a vue, après avoir

^ Genève, in- 8°, 1783 (sans nom d'auteur).

accepté l'édit de 1 738, acec les sentimenls de la plus vive et de la plus respectueuse reconnaissance, invoquer la garantie (des trois puissances médiatrices, parmi lesquelles se trouvait la France) sous le prétexte de le maintenir, et cependant en solliciter la destruction auprès des mêmes puissances... » Transcrirai-je tout cet acte d'accusation qui concorde avec le jugement de l'histoire? A quoi bon, d'autant plus que « tous ces artifices, tous ces traits de mauvaise toi, ne sont rien en comparaison de la trame qu'on va voir s'ourdir ? » Et nous avons le Tableau historique et politique des deux dernières révolutions de Genève', qui embrasse les années 1768 à 1782. Je ne m'appesantirai pas sur des événements que d'Ivernois narre avec une fidélité qui surprend chez un homme de parti et chez un exilé. Les considérations sur l'état d('s esprits, les mœurs publiques et privées, nous touchent de plus prés que des questions de politique locale. D'Ivernois, dont l'ouvrage est à bien des égards un Essai sur la vie genevoise du XVIIP^ siècle, déclame à la façon de son maître Jean- Jacques, et de son aïeul lointain Caton d'Utique : « Qu'est-ce en efîet que le luxe, sinon une recherche de décorations extérieures qui peuvent nous distinguer de nos égaux?... Tout visible qu'était ce danger, les criailleries de quelques femmes élégantes et d'une jeunesse dissipée avaient eu assez d'empire sur le Conseil des Deux-Cents pour l'engager à affaiblir les ordonnances somptuaires. » Ce fléau dénoncé, d'Ivernois s'élève contre les « fréquents voyages à Paris, » le « goût de l'agiotage. » Ce républicain est donc avant tout un puritain, mais aussi un bourgeois aux vues un peu courtes et au cœur étroit. La véhémence de son zèle « représentant » ne lui permet pas de considérer que ce qu'il réclame, c'est moins des droits égaux pour tous que la suprématie pour sa faction. Les exagérations de son austérité l'empêchent de se plier aux exigences les plus naturelles de la société moderne, et sa Sparte genevoise ne serait qu'un anachronisme morose au temps de Voltaire. Quand on a lu son Tableau, on

^ Londres, 2 vol. in-8» 1784 (sans nom d'auteur). — Je lis ce qui suit dans les 5omvenirs sur Mirabeau d'Etienne Dumont, p. 8 et 9 : «Il (Mirabeau) avait fait connaissance à Londres avec D... (D'Ivernois), qui travaillait à V Histoire des Mévolutiofis de Genève, dont il avait publié le premier volume (il s'agit du Tableau de 1783 ; voir ci-dessus). D... voulait être auteur sans le paraître; il avait l'air de se condamner lui-même et de n'écrire qu'à regret. Il pressa Miralteau de se charger de ses manuscrits et de faire V Histoire de Genève. Mirabeau, en moins de huit jours, lui montra l'extrait qu'il avait fait du premier volume imprimé; cet extrait demain de maître était énergique, rapide, intéressant. Je ne sais ce qui fit changer à D... de résolution, mais il ne voulut plus lui donner ses manuscrits. Il en résulta entre eux beaucoup de froideur et même quelque chose de plus. »

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est presque aussi irrité contre d'Ivernois et son groupe, que contre la « ligue aristocratique ; » on n'a de pitié et de sympathie réelles que pour ces malheureux « natifs, » qui surent du moins tirer leurs marrons du feu allumé entre « négatifs » et « représentants. » Mais le Tableau est, en tant qu'œuvre littéraire, remarquable par la sobriété et la vigueur. Il est écrit de bonne encre, sans ithos ni pathos, en français un peu sec, mais nerveux et en général correct. L'emphase n'y apparaît que comme un accident rare.

D'Ivernois fut, durant la période révolutionnaire et après l'annexion de Genève (1798), l'un des ennemis les plus acharnés de la France. Il intrigua, complota, batailla sans répit; il soumit notamment l'administration financière de la France à d'acerbes critiques, dans son Tableau des pertes de la Révolution, dans son Napoléon administrateur et financier. Cette attitude l'obligea à s'expatrier. Il vécut en Angleterre et ne revint à (lenève que pour y jouer un rôle secondaire et V mourir ' .

Rentrons dans des régions plus sereines! Ce n'est pas les dix volumes de VHistoire des Helvétiens (1 749 à 1 753) qui nous feront prendre flamme. Cette histoire est due à un Fribourgeois, Tavoyer François-Nicolas d'Alt' (f 1754), qui se retira dé la politique pour composer le gros ouvrage dont je viens de donner le titre. Il confesse que « n'étant pas né Français, il ne saurait posséder les avantages que cette langue procure, qui sont le tour élégant des phrases, la précision et la netteté du style, le choix des expressions et la pureté de la langue. » Et, comme il le dit, « cet aveu sincère mérite qu'on pardonne à sa plume, » qui est plutôt lourde, d'ailleurs, que gauche. Elle est bien touffue, VHistoire des Helvétiens, et le brave avoyer n'est pas un grand savant. D'AU est du moins l'un des premiers qui ait entrepris de composer, en français et avec quelques développements, une histoire générale de la Suisse.

• Rappelons au moins le nom d^Ésaïe Ga.sc (1748 à 1813), un théologien et un homme politique genevois, exilé de sa ville natale en 1782. On trouvera sur ce personnage des renseignements très complets dans l'ouvrage suivant : Esaie Gasc, citoyen de Genève, etc., par Ch. Dardier, Paris, in-8", 187(),

* Étrennes frihourgeoises de 1808, 184. Nouvelles Étrennes fribourgeoises,YlU, IX, X et Xl,pass. (quelques extraits d'un volumineux journal manuscrit intitulé : Hors d'œuvre).

Il y a bien autrement d'art dans l'agréable et rapido tableau qu'un vrai Bernois francisé, le bailli de Nidau, Alexandre-Louis de WatteviLLE^ (1714 à 1 780), a tracé dans son Histoire de la Confédération helvétique (1754). Ces deux petits volumes se distinguent, non par la science et la profondeur, mais par l'aisance, la clarté, le sens des proportions et l'esprit critique. Ils se lisent avec plus de plaisir que V Histoire des Suisses de Mallet; comparés à la pesante compilation de F. -A. d'Alt, ils peuvent passer pour un chef-d'œuvre. Le malheur est qu'ils s'arrêtent à la Réforme. Watteville va droit au but, d'une marche pressée, sans se détourner jamais. Ce passage où il raconte la bataille de Grandson vous fixera sur sa manière : « Les deux armées restèrent ainsi en présence jusqu'à midi. Charles jugea que les Suisses n'avaient pas l'intention de l'attaquer ce jour-là et fit sonner la retraite. Dés que ses troupes eurent commencé à marcher en arriére, les Confédérés tombèrent sur elles; ils avaient devant eux une haie vive défendue par huit couleuvrines. Halhvyl, à la tête de l'avant-garde, en fil le tour, s'empara du canon et s'en servit contre l'ennemi; il se jeta ensuite dans un chemin creux, prit les Bourguignons en flanc et fondit sur eux avec une telle impétuosité qu'ils furent mis en déroute... » Des faits vivement narrés, pas de digressions, pas de phrases, voilà la méthode de Watteville ; ce n'est pas de la grande histoire, ce n'est surtout pas de l'histoire ennuyeuse. C'est bref, sûr et solide.

Tandis que deux ou trois de nos écrivains faisaient l'histoire générale de leur pays, d'autres l'étudiaient dans le détail. Un Bernois, par exemple, Amédée de Haller, publia en 1760, avec son ami U. Freudenberger, une brochure courageuse où l'héroïque épisode de Guillaume Tell était traité de « fable danoise. » Mais ce coup d'audace littéraire ne nous touche qu'indirectement. Qu'Amédée de Haller ait de bonnes raisons de détruire notre plus belle légende, des contradicteurs surgiront en foule ; des historiens moins sceptiques et fort habiles réussiront même à faire passer les traditions les plus contestées au rang des vérités historiques ; c'est le cas de Pierre-Joseph de Rivaz' (1701 à 1772), l'auteur de ces Éclaircissements sur le martyre de la légion théhéenne\ qui ont jeté une éclatante lumière sur un événement que l'on tenait pour une invention de quelque vieux chroniqueur. La légion XXIP% formée de la jeunesse chrétienne de Thébes (en Egypte), avait été sommée de participer aux persécutions contre

^ Gatillieur, 218. Prodomus de Mûlinen, 200.

^ Préface de l'éditeur dans l'ouvrage cité ci-après. Sayous, II, 461 et s.

2 Paris, in-8°, 1779. Publié par le fils de Rivaz.

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ses frères en croyance ; elle s'y refusa et fut exterminée dans la plaine d'Agaune (voir le tome P', 7, du présent ouvrage): «Ni la considération dans leur grand nombre, ni la confiance dans les armes dont ils étaient munis, écrit Hivaz, ne les portèrent à vouloir soutenir par la force la cause de la justice; mais se rappelant uniquement qu'ils confessaient alors Celui qui fut conduit à la mort sans se plaindre, et qui, comme un agneau, n'ouvrit point la bouche, semblables à un troupeau de brebis consacré au Seigneur, ils se laissèrent pareillement mettre en pièces par ceux qui fondirent sur eux comme des loups furieux. » Saint Eucher fait dire aux légionnaires-martyrs : CkHstianos nos fatemur, persequi christianos non posswnus.

P.-J. de Rivaz naquit dans une petite localité du Bas-Valais. Sa famille le destinait à la magistrature, mais il se voua à la physique et à la mécanique. Il était possédé du démon des découvertes, plusieurs de ses travaux furent remarqués par l'Académie des sciences. Il ne s'occupa d'histoire que dans ses moments de loisir ; bon catholique et bon Valaisan, il fut outré, nous conte son éditeur, des « attaques audacieuses et téméraires » dirigées par quelques auteurs protestants contre l'authenticité du massacre de la « sainte légion. » Les bollandistes avaient, de leur côté, essayé d'apporter la preuve du martyre des soldats thébéens. Rivaz fit mieux et transforma en démonstrations les conjectures des écrivains antérieurs. Ses Éclaircissements, qui parurent après sa mort, décèlent une étude attentive des sources et offrent, dans les conclusions, une rigueur presque mathématique. Où Spanheim, Hottinger, Le Sueur, Basnage, et, en dernière hgne. Du Bourdieu, n'avaient vu qu'une fable, Rivaz établit, à force de patientes recherches et d'adroites déductions, l'existence d'un merveilleux acte d'héroïsme. Son style ferme et souple s'adapte parfaitement au sujet et rehausse l'incontestable intérêt du livre. On ne saurait guère reprocher à Rivaz que des abus de polémique. Ses adversaires « manquent de bonne foi, » n'ont « jamais ouvert » leurs auteurs, ne se servent que « d'arguments faibles et déplacés. » Mais l'érudition a ses libertés.

Berne, Genève, Fribourg, le Valais, nous ont fourni des historiens. Et Neuchâtel ? et Vaud ? L'histoire locale et nationale est interdite aux Vaudois, ou à peu près : LL. EE. ont peur que leurs sujets ne se plaignent du joug bernois, sous couleur de parler de la domination

romaine en Helvétie ou de la domination savoisienne dans la Suisse occidentale. Les Neucliâtelois, en revanche, seraient assez libres de se féliciter d'appartenir à la Prusse ; ils ont préféré se réfugier dans la jurisprudence ou l'archéologie. Le pasteur Abraham-Henri Petitpierre (1 748 à 1 786), a bien composé une Histoire ; mais elle traite « de l'origine et des progrés de l'Église française de Bàle, depuis 1569 jusqu'en 1783. »

L'histoire militaire est infiniment plus cultivée que celle des communautés religieuses. Et ce fait s'explique aisément. Les Suisses sont, à partir du XVP^ siècle, les valets armés de l'Europe. Ces fiers républicains se battent pour qui les paie. Le service étranger, cette plaie mortelle de l'ancienne Confédération, détruisit le sentiment national, favorisa la corruption des mœurs, dépeupla le pays. Il nous apporta, par compensation, des habitudes de luxe, des manières plus polies et nous valut môme quelques écrivains militaires ^ ; la compensation est maigre.

Emmanuel de May, bailli de Romainmôtiers, fît paraître à Lausanne, en 1788, huit volumes d'une Histoire militaire de la Suisse et des Suisses dans les divers pays de l'Em^ope ; c'est l'ouvrage capital sur la matière, bien qu'il ait été sévèrement jugé, entre autres parle chanoine Fontaine. L'abbé François Girard avait donné, cinq ans auparavant, sous le titre : Histoire abrégée des officiers suisses qui se sont distingués à l'étranger, une sorte de dictionnaire biographique dans lequel les compatriotes de l'auteur, les officiers fribourgeois, ont recueilli d'assez copieuses notices. Le prédécesseur de Girard et de May avait été le baron de Zurlauben \ avec son Histoire militaire des Suisses au service de la France, œuvre d'érudit bien plus que de littérateur.

Il me reste à parler d'un gentilhomme vaudois, le général Charles Emmanuel de Warnery ' (1720 à 1786), qui servit la Prusse et la Pologne. Il a laissé divers traités sur la « cavalerie, » la « tactique de Guibert, » les « campagnes de Frédéric II, » etc. On pourrait croire que l'ombre de ce rude compagnon a efïrayé tous ceux de nos historiens qui ont accordé une mention à Warnery. .On n'a jamais cité de lui que trois ou quatre phrases — toujours les mêmes, —

^ Voir GauUieiir, 220 et s. De Montet.

' Il faut citer, parmi ses autres ouvrages, ses Tableaux de la Suisse et sa publication des Mémoires de Henri de Rohan sur les troubles de la Valteline (Paris, 3 vol. in-12, 1758).

' De Montet. Conservateur suisse, XII, 251 et s.

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et ces trois ou quatre phrases, que j'ai rappelées aussi (voir p. 82), pour ne point rompre avec toutes les traditions, sont tout ce que Gaullieur, Sayous et ceux qui les ont copiés savent de ce brave soldat. Je conçois qu'on ne Tait pas approché volontiers; le « style c'est l'homme » de Bufïon s'applique ici à la lettre : VVarnery, vieux coureur de camps, maussade et colère, a rédigé des ouvrages durs et hérissés, dans lesquels on trouvera toutefois — en les cherchant, — outre la science du tacticien, les boutades et les réflexions d'un esprit clairvoyant. Voici ce qu'il dit dans ses Commentaires sur les Commentaires du comte de Turpin (II, p. 402 et suiv.): « Dans la Suisse, notamment dans le Pays de Vaud, il n'y a aucune ressource pour les gens de condition; les Bernois les ont exclus de toutes les charges un peu avantageuses où ils pourraient aspirer. En quoi ces républicains imitent les nobles Vénitiens et non pas les anciens Romains, qui donnaient le droit de bourgeoisie aux peuples qu'ils soumettaient... Le vil intérêt de quelques particuliers est la vraie raison qui les (les Suisses) engage de permettre aux puissances étrangères de lever des régiments dans leur pays, puisque l'indigne trafic qu'ils font avec les charges auxquelles tout Suisse ne peut parvenir, empêché un homme à talents de les déployer et même lui ôte toute envie de se distinguer. Ce vil intérêt des Bernois les éloigne absolument du vrai intérêt de leur État, de façon que, s'ils avaient la guerre, leurs sujets du Pays de Vaud n'auraient aucun motif qui les engageât de combattre pour eux; il serait même facile de les en détacher en leur promettant de faire un quatorzième canton en leur faveur... Je suis très certain qu'il y a à Berne beaucoup d'honnêtes gens qui pensent comme moi. » Warnery avait raison, Warnery était prophète : c'étaient là des chances trop sérieuses de n'être pas écouté.

Je n'ai rien dit encore de l'histoire générale, un domaine où plusieurs Suisses ont récolté quelques lauriers. Je ne ferai que signaler cet diwenturier de. Maubert de Gouvest, échappé de forteresse, bohème avant la lettre, qui fut accusé par Voltaire de lui avoir volé des manuscrits, qui écrivit en Suisse le Testament politique d' Alberoni, une Histoire politique du siècle, etc., et qui mourut misérablement à Altona en 1767. Je préfère vous entretenir d'un Genevois de Genève,

qui fut un véritable historien : Paul-Hknri Mallet ' ; il avait succédé à La Baurnelle dans la chaire de belles-lettres de l'Acadérriie de Copenhague; il revint ensuite dans sa ville natale, où il fut nommé professeur d'histoire ; mais il dut s'enfuir pendant la période révolutionnaire et finit obscurément en 4 807; il était né en 1730.

« M. Mallet, dit son biographe Sismondi, avait dans l'esprit et le caractère une qualité qui est plus essentielle qu'on ne croit : c'est une crainte excessive de l'ennui. Il était meilleur juge que ses lecteurs eux-mêmes de ce qui pourrait les rebuter; il sentait quelles longueurs il fallait supprimer, quels détails trop arides il fallait vivifier. » Il avait en plus une grande liberté de jugement, l'érudition et la faculté de généraliser, mais il n'était que médiocre écrivain, et ce n'est que grâce à son talent de saisir les côtés intéressants d'un sujet qu'il réussit à percer.

On considère son Introduction à rhistoire du Danemark ' comme la meilleure de ses œuvres. Nous avons là un tableau très complet, très fouillé, du passé de la nation danoise. Mallet a en quelque sorte appliqué une nouvelle méthode à l'étude de l'histoire. L'histoire doit, selon lui, présenter une vue d'ensemble sur toute l'existence d'un peuple; elle n'est pas destinée à étoufïer entre des récits de bataille et des dissertations sur la politique. Langue, mœurs, religion, développement intellectuel et social, tout cela fait autant et plus que la stratégie ou la diplomatie le patrimoine d'un pays. D'autre part, son ouvrage est plus documenté qu'aucun de ceux publiés auparavant ; j'y relève cependant, et quoiqu'en ait Sismondi, de cruelles longueurs, une fatigante profusion de superfluités. On prendra, je crois, le plus vif plaisir aux renseignements condensés dans un appendice intitulé : Monuments de la mythologie et de la poésie des Celtes, et particulièrement des anciens Scandinaves. Cette partie de V Introduction fut toute une révélation pour l'Europe lettrée. On peut regretter seulement que Mallet ait entrepris, avec une timidité où l'on sent la méfiance, l'éloge de la grande et mélancolique poésie du nord. Sa traduction et son analyse de l'Edda montrent clairement qu'il surveille son admiration; il a moins d'âme et d'imagination — ou même de flair — que de bon sens.

^ De la vie et des écrits de F.-H. Mallet, par J.-C.-L, Sismonde de Sismondi, Genève, in-S», 1807. France protestante. Sayous, II, 47 et s. De Montet.

'^ Copenhague, 2 parties in-4° en un vol., 1755, 1756; nouvelles éditions in-8** en 1758 et 1765 (traduites en danois et en anglais). UHistoire du DanemarJc parut en 3 vol. in-é'', 1758, 1765, 1777.

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L'Histoire du Danemark elle-même va de 71 4 à la mort de Chrétien V on 1699; deux suppléments la conduisirent jusqu'en 1720, puis jusqu'en 1773. Mallet a rendu presque captivant le chaos des annales danoises, en y apportant de l'ordre et de la lumière. Certains chapitres du livre seraient, le style étant plus élégant ou plus animé, des modèles d'exposition historique.

Mais le pauvre Mallet n'eut de chance ni avec son talent, ni avec son ouvrage sur le Danemark; il était jeune, il aurait pu entreprendre des travaux qui lui eussent assuré un nom dans la littérature. Des principicules allemands, enchantés du parti qu'il avait su tirer des archives de Scandinavie, firent de Mallet, dont ils payèrent largement les services, l'historien officiel de leurs petits États. Le landgrave de Hesse et le duc de Brunswick lui arrachèrent six volumes, qui profitèrent davantage à sa bourse qu'à sa gloire.

Rappellerai-je encore son Histoire des Suisses, qui n'est au fond qu'un abrégé de la Schweizergeschichte de Jean de Muller, « avec des allusions trop fréquentes, nous dit Sismondi, aux événements dont il était le témoin ? »

Puisque nous avons parlé Danemark, nous n'oublierons point Élie-Salomon Reverdil' (1732 à 1808), un Vaudois, originaire de Nyon, qui fut le précepteur, puis le conseiller de Chrétien VII. Il s'était lié, à Copenhague, avec Paul-Henri Mallet ; « ils vécurent, conte Sismondi, trois ans ensemble dans la même maison, ne formant qu'un ménage. » L'illustre historien des Républiques italiennes a prodigué l'encens à Reverdil : « On ne pouvait, dit-il, connaître sans l'aimer et Thonorer, cet homme non moins distingué par l'élévation de ses sentiments et la finesse de son esprit que par la douceur de son caractère et l'urbanité de ses manières. » Un neveu de l'auteur, M. A. Roger, publia en 1858 les Mémoires de Reverdil, qui sont un tableau coloré et néanmoins fidèle de la vie politique et sociale de Copenhague sous le ministère du comte de Struensée. Les Lettres sur le Danemark {Mhl à 1764), un complément fort heureux de VHistoire de Mallet, eurent beaucoup de succès à leur apparition ; j'ajoute que, des deux volumes que comprennent ces Lettres, le dernier seul est de Reverdil.

Un autre Vaudois, Gabriel Seigneux de Correvon' (v. p. 178),

' Biographie de Mallet, par Sismondi, 1. c. pass. Bévue suisse, XXI, 264 et s. De Mmitet.

^ Gaullieiir, 225. De Montet.

fut tout ensemble philosophe, jurisconsulte, archéologue, poète même. On ne cite plus guère qu'un de ses ouvrages : Lettres sur la découverte de V ancienne ville d'Herculanum, etc.. . Ce serait s'exposer au péril d'une énumération homérique, que de vouloir signaler tous ceux de nos compatriotes qui écrivirent sur l'histoire générale au XVIir"^ siècle. Je ne donnerai que quelques noms : Antoine- Jacques Roustan (v. p. \ 36 et s.), dont le long — nos résumés euxmêmes ne sont pas courts — , dont le long Abrégé sur l'histoire universelle se lit agréablement; Gahriel-Jean-Henri Mingard (1729 à 1 786), un Lausannois qui a, lui aussi, commis un Abrégé élémentaire de l'histoire universelle, livre estimé, estimable, mais point brillant; enfin le Fribourgeois Jean-Pierre Tercier' (1704 à 1767) qui fut, dés 1747, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres; il suivit, en qualité de secrétaire, le marquis de Monti chargé de l'ambassade de Varsovie, gagna la confiance du cardinal Fleury, puis du duc de Choiseul sur les ordres duquel il rédigea plusieurs mémoires historiques.

Il faut se séparer de tous ces graves écrivains. Si nous essayions, avant de clore ce chapitre, d'une diversion aimable? Les contrastes plaisent en littérature comme dans la vie. Voici un Soleurois, très francisé, par exemple, le baron Pierre-Victor de Besenval ' (1 122 à 1791), qui nous a laissé de piquants Mémoires, anecdotiques et historiques, sur la fin de l'ancien régime, et des contes un peu lestes mais pleins de fantaisie. Le prince de Ligne a, dans ses Mélanges, arrêté, en quelques jolis traits de plume, la physionomie originale du baron suisse : « Sa mine franche et belle lui faisait risquer des

^ Étrennes fribourgeoises de 1808, p. 182. — Ses mémoires historiques, dont je dis un mot dans le texte, parurent sans nom d'auteur dans la Bibliothèque raisonnée ou furent déposées aux archives des Affaires étrangères. La Bibliothèque cantonale de Fribourg possède l'un de ses travaux : Mémoire sur la conquête de VÉgypte.

^ Sayous, II, 497 et s. Mémoires de Besenval, publiés par le vicomte de Ségur, Paris, 3 vol. in-8°, 1805; nn quatrième volume parut en 1806 (il a été mis à contribution par M. 0. Uzanne, qui en a tiré les Contes de Besenval, Paris, in-8'', 1881, avec notice biographique). Nouvelle édition des Mémoires (avec notice sur la vie de l'auteur), par MM. Berville et Barrière, Paris, 2 vol. in-S", 1827. Une troisième édition, publiée chez Firmin-Didot, Paris, 1857. Causeries du Lundi, XII, 408 et s.

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insolences qui lui allaient à merveille; il avait nn excellent ton dans son mauvais ton, et ses familiarités avaient l'air d'une confiance ou d'une gaîté de bonhomie. Il racontait plaisamment et avait un style et des manières à lui. Pourquoi son éditeur ne raconte-t-il pas, qu'après avoir fait tuer presque toute sa division à Ammenbourg, renvoyé au camp avec le peu qui en restait, on le vit reparaître tout à coup à l'afïaire ? — Que faites-vous donc encore ici, baron, lui dit-on? vous avez fini. — Que diable voulez-vous, dit-il, c'est comme au bal de l'Opéra; on s'y ennuie et l'on reste tant qu'on entend les violons. Voilà précisément son cachet, et le baron aux coups de fusil. » Besenval avait greffé sur la bravoure suisse l'héroïque légèreté française; il avait aussi fait un courtisan sui genem du Soleurois un peu rustre, mais spirituel et impertinent, qu'il était.

Sa famille, originaire de Savoie, s'était établie à Soleure, où il naquit en 1722. Admis à neuf ans comme cadet dans le régiment des gardes suisses dont son père était colonel, il fît de brillantes campagnes et fut nommé, après la guerre de sept ans, inspecteur de son régiment, qu'il s'efforça de ramener à des habitudes, dès longtemps perdues, de tenue et de discipline. Lui-même s'abandonna un peu aux délices de Capoue, s'agitant et tournant autour des boudoirs. « L'air du siècle, remarque le vicomte de Ségur, l'avait touché et amolli de bonne heure, l'avait gâté; il en avait contracté les vices, les travers, et il se piquait d'y donner un certain tour qui était bien à lui. » Il sera désormais et avant tout un courreur de galantes aventures et un raffiné du plaisir. On conçoit malaisément que Madame Campan ait vu en lui une façon de pâtre romanesque : « Il parlait de ses montagnes avec enthousiasme. Il eût volontiers chanté le ranz des vaches avec des larmes aux yeux. » Les belles lui étaient plus chères que les Alpes. Il s'intéressait néanmoins aux affaires de son pays. Je trouve, dans la collection des manuscrits de Sinner de Ballaigue (v. p. 1 91 et s.) cette lettre — interceptée — de Besenval à un homme d'État soleurois (15 décembre 1763) : « On m'a mandé en gros tous les excès d'un parti de mauvaises têtes et conduit par un furieux ; je pense de tout cela que c'est un feu de paille qui s'éteindra, si l'on suit les conseils que j'ai donnés » (consulter sur ce point les Mémoires, éd. de 1827, I, 3 et s.).

L'intluence de Besenval à la Cour devint très grande sous Louis XVI. Son intimité avec la reine, son assiduité aux fêtes du petit Trianon, firent jaser beaucoup. M"® Campan rapporte que

Marie-Antoinetto dut vertement admonester Besenval, que ses cheveux blancs n'avaient pas rendu sage ; les chansonniers du temps et le duc de Lauzun avaient moins bonne opinion de la vertu de « l'Autrichienne. » Le baron suisse fut, somme toute, un vert galant de fiére tournure et de hautes prétentions. Il avait, à côté de cela, quelques qualités très bourgeoises : de l'intégrité, de la bonté d'âme sous une apparence de bourru, de la générosité. La Révolution survint; il eut l'esprit de mourir au bon moment, le 2 juin 1 791 .

Ses Mémoires sont moins un livre qu'un journal écrit pour amuser les loisirs d'un homme intelligent. Il est certain qu'il ne songeait point à livrer en pâture à la curiosité publique des confidences et des historiettes fort compromettantes pour nombre de personnes qu'il a aimées. Si son premier éditeur a manqué de discrétion en donnant tels quels, sans retranchements, tous les récits et toutes les appréciations contenus dans les Mémoires, nous trouvons au moins en Besenval un témoin digne de foi. La peinture qu'il a faite de la société de l'ancien régime n'est ni flatteuse ni édifiante. La faute n'en est hélas ! qu'au modèle. On peut blâmer chez Besenval la passion de la médisance — non de la calomnie, entendons-nous bien — l'abus des contes graveleux ; on lui reprochera justement de s'admirer avec une complaisance infatigable, de s'ériger en grand politique méconnu et en prophète mal écouté. On louera sans réserve sa perspicacité, sa pénétration, la profondeur même de quelques-unes de ses vues. Quant au style, rien de plus alerte, de moins pédant; c'est peu littéraire, je l'accorde, mais si prime-sautier !

Il est impossible d'analyser ses Mémoires, qui sont essentiellement anecdotiques et se composent de fragments à peine reliés les uns aux autres : batailles, intrigues, mariages, aventures de toute sorte, narrés pêle-mêle avec cette absence de préjugés et même de sens moral qui n'est point rare au XVIir' siècle. Les portraits des contemporains illustres sont finement crayonnés. Si le roi de Prusse est sacré général incomparable, diplomate consommé, le maréchal de Broghe est plus mal traité : « Il a peu d'esprit. Élevé par son père qui n'en avait pas plus que lui, dans les armées ou dans les placesfrontières, il n'a pas même acquis le ton que donne la bonne compagnie... mais on peut dire de lui que c'est un excellent général. » M. de Soubise « embarrassé et indécis dans le cabinet, l'est encore plus devant les ennemis. » Le duc de Choiseul « sous Louis XIV eût paru mesquin ; tout n'est que comparaison... Sous Louis XV, au contraire, tout s'étant amoindri, jusqu'au trône, il se trouva dans

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son cadre. » En 1789, à propos de Bailly : « L'enthousiasme venait de proclamer Bailly maire de Paris. C'est un honnête homme qui s'avise, un peu tard, de l'ambition, qui n'entend rien au métier d'homme d'État, mais qui mérite en grande partie l'estime dont il jouit et qu'au reste il aventure. » Et, pour passer à un personnage de moindre envergure, mais qui nous tient d'assez prés, le marquis de Pesay ' : « A la paix, il s'établit dans une petite maison au faubourg St-Germain, où il continua le bel esprit, vivant avec Dorât, fatiguant quiconque y consentait de ses petites poésies... Bientôt M. de Pesay eut beaucoup de part à la confiance du roi... J'en fis avertir la reine, elle en parla au roi qui rejeta ce fait avec dédain, en disant : — Croyez-vous que je me compromette avec de pareilles espèces? » Les jugements de Besenval sur les hommes sont en général d'une excessive vérité. Les femmes, qu'il a beaucoup pratiquées, ne sont point ses obligées. Ce qu'il écrit de la duchesse de Luxembourg suffirait à plusieurs romans licencieux. M""" de Pompadour, la Du Barry, reçoivent quelques coups de griffes. M'"" de Gontaut prit, dit-il, « le seul parti qui reste aux femmes galantes pour être encore remarquées : elle quitta le rouge et se mit dans la dévotion. »

Le chapitre, à mon gré le mieux venu des Mémoires, est celui où Besenval nous fait assister, dans quelques pages qui rappellent de loin le récit delà mort du dauphinpar Saint-Simon, à l'agonie, puis à la mort de Louis XV : « . . . Les médecins qui le faisaient vivre depuis plusieurs jours à force d'art et de choses vivifiantes, ne purent le soutenir plus loin que le 10 mai, à deux heures après midi, qu'il expira. Dès qu'il fut mort, chacun s'enfuit de Versailles... On se dépêcha d'enfermer le corps dans deux cercueils de plomb, qui ne continrent qu'imparfaitement la peste qui s'en exhalait; quelques prêtres, dans la chapelle ardente, furent les seules victimes condamnées à ne pas abandonner les restes d'un roi qui, par le désordre honteux de ses mœurs, l'indifférence pour ses devoirs et pour ses sujets, s'était rendu l'objet de la haine presque générale. J'étais de garde auprès de lui, lors de sa mort, et j'eus la curiosité de me mêler parmi le peuple qui remplissait les cours pendant cet événement. Le Fran-

^ Alexandre-Frédéric-Jacques Masson, marquis de Pesay, naquit à Paris, en 1741, d'un père genevois; il mourut en 1777. 11 a laissé de petits poèmes : Zélie au bain et d'autres, ainsi que des pièces fugitives dans le genre de Dorât. Ses poésies ont été réunies sous ce titre : Œuvres agréables et morales, Liège, 2 vol. in-16, 1791. On cite encore sa traduction en prose de Catulle, Tibulle et Gallus.

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