‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos joursChapitre 17 sur 69 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

rais, naturellement gai, frivole et bon, ne témoigne point les mouvements qui l'agitent par des traits grossiers et féroces... Je n'entendis aucun propos, mais il était aisé de remarquer le contentement de tous les visages. Le corps fut conduit deux jours après jusqu'à Saint- Denis... Une vingtaine de pages et une cinquantaine de palefreniers à cheval, portant des flambeaux sans être en noir, non plus que les ^arosses, composaient tout le cortège, qui partit au grand trot, à huit heures du soir. » Tout ceci, cruel dans son détachement, montre mieux que des déclamations, la fin lamentable et odieusement trafique de ce roi pourri qu'on se hâte de fuir, comme un pestiféré vulgaire, dès qu'il a cessé de respirer : il n'est plus à craindre, il est bien mort, et l'on se sauve avec un dégoût mêlé d'épouvante, et on l'enterre avec une désinvolture qui crie le mépris.

Le loyalisme de Besenval ne l'aveugle point sur la débâcle qui s'annonce pour cette monarchie où « l'intrigue » gouverne plus que le roi; seulement, le baron est trop courtisan pour conseiller ou soutenir les mesures hardiment réparatrices. Lorsque Necker s'applique à restreindre les dépenses « révoltantes » de la maison de S. M., Besenval hausse les épaules et aligne des critiques. Il dit bien, mais ce sont des mots qui lui coûtent peu : « L'opération échoue si l'on n'assomme pas du premier coup, ce qui ne produit jamais que quelques jours de cris et de plaintes, grâce à la légèreté de la nation qui détourne bientôt ses regards d'un objet qu'elle regarde comme décidé. » Il voit le danger et il philosophe au lieu de porter secours.

Il y aurait bien d'autres choses à prendre dans les Mémoires : ainsi tout un chapitre sur « la société des rois ; » ainsi une narration très mouvementée du duel du comte d'Artois et du duc de Bourbon ; ainsi encore ce portrait de Marie-Antoinette : « La reine est loin de manquer d'esprit, mais son éducation a été nulle sous le rapport de l'instruction. Hors quelques romans, elle n'a jamais ouvert un Hvre, et ne cherche pas même les notions que la société peut donner; dés qu'une matière prend une couleur sérieuse, l'ennui se montre sur son visage et glace l'entretien. Sa conversation est décousue, sautillante, et voltige d'objets en objets. Sans aucun fonds de gaîté personnelle, elle s'amuse de l'historiette du jour, de petites libertés gazées... »

Il est temps de finir. Besenval avait beaucoup d'idées et de souvenirs qui s'ennuyaient dans son esprit et qu'il voulut distraire en se les racontant ; son régiment et le vide bruyant de la cour lui faisaient désirer les délassements intellectuels. S'il mesure un peu la valeur

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des gens à « la faveur qu'ils lui montrent, » s'il est trop personnel et trop vaniteux aussi pour être impartial, il retrace les événements historiques de façon vive et fidèle. Otez des Mémoires les propos grivois, les scènes scabreuses, vous les réduirez de beaucoup; ce qui restera n'est pas à dédaigner : il y aura là, fixée dans une prose familière, de l'observation si aiguë et si sûre que le nom de Besenval ne périra peut-être pas tout entier.

Que dire des Contes réédités par M. Uzanne ? La matière est si délicate qu'il vaut mieux n'y pas toucher. L'un au moins de ces récits, le Spleen, qu'admirait Stendhal, est un petit chef-d'œuvre par la sobriété de la langue et la dextérité d'un écrivain qui sait, avec des moyens forts simples, amuser et émouvoir.

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