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CHAPITRE IJ Théologiens^ et Philosophes chrétiens

L Le style réfugié. — IL Théologiens et prédicateurs : J.-Th. Leclerc; Fr. de Roches : G. -P. Polier de Bottens: J.-Alph. Rosset; Th. Crinzoz; J.-R. Osterwald; Henri Pury; J.-P. N. Ducommun. — III. J.-P. de Crouzaz; sa théologie, son esthétique {Le traité du Beau) et sa pédagogie. — IV. A Fribourg : « le prêtre suisse » P.-J. Favre; l'abbé F. Geinoz.

Avec la théologie, nous rentrons un peu dans la littérature. Et c'est ici que j'aimerais parler avec quelque détail de ce « style réfugié » qui a d'abord déteint sur les œuvres de dogmatique, de controverse et d'édification, pour s'étendre ensuite, avec plus ou moins d'intensité, sur tout ce que les plumes protestantes ont écrit de la fin du XVIP^ à la seconde moitié du XVIir^ siècle. La révocation de l'édit de Nantes n'avait pas exercé d'influence directe et immédiate sur la vie intellectuelle de la Suisse romande ; elle nous valut quelques savants de plus, les Abauzit, les Bourguet. iMais si le flot des exilés traversa notre pays sans presque s'y arrêter, nos destinées littéraires furent, dans la suite, assez étroitement unies à celles du Refuge. Il arrive forcément qu'entre gens de même langue et de même culte, combattant dans les mêmes rangs, les ressemblances s'accusent et les divergences s'atténuent. Il est tout naturel, en particulier, qu'à lire les mêmes livres et à retourner les mêmes idées, l'on acquière une façon commune de penser et de s'exprimer. Et puis, la Suisse romande , privée dés longtemps d'un contact régulier et permanent avec la France, avait contracté déjà des habitudes de style qu'il ne fut pas très ditïicile de rendre plus mauvaises ; la syntaxe avait perdu de sa souplesse, le sens des mots s'était altéré, le vocabulaire appauvri, et les provincialismes se multiplièrent.

N'exagérons rien, toutefois! N'est-ce pas une langue en somme présentable que celle de J.-A. Turrettini ou d'Osterwald ? Elle n'a plus toute son élégance ni toute sa pureté. Encore est-il vrai de dire qu'elle est de beaucoup supérieure à celle de la plupart des réfugiés de Hollande, d'Angleterre ou de Prusse. Nos petits États sont des

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milieux français ; la République hatave, Londres et le Brandebourg ne sont rien moins (jne eela, et c'est là que fleurira la littératuii; du Keluge. Si les réformés de France avaient, en employant dés l'origine, mais sans la renouveler, l'enrichir et la polir, la langue usuelle dans les discussions religie^ises, en lisant les vieilles traductions de la Bible, le psautier et le martyrologe, s'ils avaient pris le pli des archaïsmes et des construclions surannées, ce fut bien pis lorsque, violemment expulsés de leur patrie, se fixant un peu partout, au hasard de l'exil, ils furent arrachés au sol et devinrent étrangers au génie de leur pays. Nous eûmes alors, pour contraster avec la politesse exquise et la souveraine distinction des chefs-d'œuvre classiques, l'invasion bruyante et vulgaire d'un genre où les bonnes intentions et les solides rancunes tenaient lieu de tout. Seuls, quelques réfugiés, Saurin, Basnage, de Superville et deux ou trois autres, ne renieront ou n'oublieront pas les traditions littéraires de la France. L'immense majorité, encore que les fortes têtes n'y manquent pas, écrit une prose qui fait triste figure auprès de celle de Bossuet et de Fénelon. Jurieu sera le type de ces auteurs d'outre-frontiére; il commettra des méfaits de ce calibre : « Le papisme a eu de grandes prospérités qui l'ont consolé de ses disgrâces ; mais, quant au coup que Dieu lui prépare bientôt, ce sera un coup assommant, ce sera une vendange qui achèvera de lui enlever tous ses fruits, sa terre sera dépouillée de toute sa beauté, l'hiver viendra pour lui et sa désolation sera sans ressources. » Admirez donc ce « coup, » qui débute par être un « coup assommant, » lequel <^ coup assommant» devient une « vendange, » laquelle « vendange... » La Suisse romande, qui avait à lutter contre ses propres défaillances, fut l'un des principaux débouchés pour les libraires du Refuge; et l'on est toujours un peu l'écrivain de ses lectures. L'influence du « style réfugié » ne fut nulle part plus désastreuse que chez nos théologiens. S'ils n'ont pas réussi à égaler leurs modèles, la plupart firent de leur mieux.

Le calvinisme romand s'est modifié ; en réalité, il s'est allégé de quelques formes, gardant tout le fond de la doctrine. Il discute toutefois, alors que jadis il affirmait et condamnait. La tolérance est entrée dans les esprits et dans les mœurs. Il y a même de l'indisciphne, il y aura tantôt du doute dans l'air. Les théologiens marquants sont fort clairsemés, après Osterwald et Turrettini; je ne m'occuperai Jonguement que de Jean-Pierre de Crouzaz.

>ous iTavons guère à Genève, outre Antoine Ma aria', pliilosophe <:hrétien, J.-J. Poulain de la Barre, polémiste vigoureux, Jaeques- Théodore Leclerc, orientaliste distingué, et une douzaine de noms aussi oubliés, que François de Roches ' (1701 à 1769), baptisé « le Démosthènes de la chaire» par l'enthousiaste Senebier. De Roches fut un prédicateur éminent. bien qu'on ne lise plus ses sermons. Il nous intéresse encore par une grave réfutation de l'ouvrage de Marie Huber sur la Religion essentielle (voir p. 3()).

L'Académie de Lausanne eut un professeur disert : Georges-Pierre Polier de Bottens dont il faut rappeler la très belle attitude dans l'affaire du Consensus. Elle eut un autre professeur : Jean-Alphonse Rosset, qui a publié des Discours académiques sur divers sujets intéressants relatifs à la religion : je les ai parcourus, mais je ne me vengerai point en disant leurs solennels lieux communs, leurs plates flagorneries prodiguées aux Bernois, leurs phrases alambiquées et peu correctes. Laissons-le célébrer la « florissante République sous la domination de laquelle nous avons le bonheur de vivre » et qui est « l'objet chéri des soins de la bonne Providence ! » Je préfère Théodore Grinzoz ' (1690 à 1766), seigneur de Bottens et de Bionnens. Il se signale, dés 1 722, par son indépendance : il refuse de prêter le serment d'association et de signer le Consensus, double méfait qui lui ferma les portes du ministère évangélique. Il se consola, en fondant quelques œuvres de charité dans le canton de Vaud et en appliquant sa connaissance des langues orientales à la traduction des Écritures. Il nous a légué mieux que d'honorables souvenirs et des versions françaises du livre de Job et des Psaumes : son Essai sur l'Apocalypse, etc. (1729), un volume, en somme, étrange et piquant. L'interprétation de Crinzoz est toute de fantaisie; elle ne concorde ni avec celle de son contemporain Abauzit, ni avec celle de M. Reuss ou de M. Renan. Elle paraîtra même absurde et le fruit d'un cerveau mal équilibré. Mais replaçons-nous,, pour l'apprécier, au temps et dans le milieu où elle fut imaginée ! Souvenons-nous enfin que V Apocalypse est le pain bénit des esprits curieux et chimériques !

Il y aurait d'amusantes explications à glaner dans VEssai de Crinzoz, neuves ou rééditées. Cueillons-en quelques-unes ! Le verset 3 du chapitre X, de V Apocalypse, est conçu en ces termes : « Et il cria à haute voix, comme un lion qui rugit, et, après qu'il eut crié, les sept tonnerres firent entendre leurs voix. » Le « lion qui rugit, »

^ Senebier, III, 19. France protestante. De Montet. '^ De Montet.

c'est les réformateurs Luther, Zwingli, Calvin, Mélanchthon, Œcolainpade, Ohous Pétri, Cranmer. Pourquoi pas Farel, ou Bucer, ou de Bèze ? Crinzoz tiendrait la question indiscrète. Les « sept tonnerres » sont les « sept grands événements » qui se rattachent à l'histoire de la Réforme, savoir : « (jue la doctrine de l'Évangile était reçue par autorité publique » dans quelques États d'Allemagne, puis dans six autres contrées de l'Europe. Voilà. Quant à la « grande prostituée » de l'Apocalypse, vous pensez bien qu'on l'appelle plus communément l'Église romaine, « qui ne peut être mieux figurée (jue par une femme adultère. » L' « image de la bête » n'est autre que l'empereur d'Allemagne. Le «trône de la bête » est le saint-siège luimême. Appuierai-je sur ces graves billevesées? On sait aujourd'hui que Fauteur du dernier livre de la Bible, obéissant à ses préoccupations d'Israélite fanatique, s'est contenté de prophétiser la destruction de l'empire romain et le triomphe du christianisme. Firmin Abauzit avait déjà proclamé, avec quelques variantes, ces résultats de la critique moderne dans son Essai sur U Apocalypse qui est, à la vérité, postérieur de quelques années à celui de Crinzoz. Le travail de celui-là est aussi judicieux que les divinations de celui-ci sont extravagantes ; il y a entre ces deux hommes toute la distance qui sépare un savant d'un visionnaire et d'un sectaire.

Les théologiens neuchâtelois disparaissent dans l'ombre du grand Osterwald. Le fils aîné de Jean-Frédéric, Jean-Rodolphe Osterwald ^ (qu'il ne faut pas confondre avec son homonyme d'une autre branche, auquel Neuchàtel doit de n'avoir pas bu à la coupe du Consensus) mourut en 1763, pasteur de l'église française de Baie. Sans posséder le talent, et sans avoir acquis la célébrité de son père, Jean- Rodolphe Osterwald a écrit un traité aussi populaire que le Catéchisme, j'entends la Nourriture de rame, ouvrage de naïve et fervente inspiration chrétienne. Les pages édifiantes de la Nourriture ont jadis relevé bien des courages brisés, raffermi bien des convictions chancelantes, entretenu dans des milliers de cœurs la flamme des divines espérances. Les croyants de notre époque veulent plus et mieux que la prose de Jean-Rodolphe ; on réimprime néanmoins toutes ou presque toutes les années la vieille Nourriture de rame. Les Devoirs des communiants du même auteur ont conservé leur clientèle spéciale. Mais les Sermons ne trouvent plus de lecteurs. Ils ne le cèdent en rien cependant aux sermons du grand

' Biographies neuchâteloises.

Osterwald, par le caractère éminemment pratique de la prédication, la clarté delà méthode, la belle simplicité d'une éloijuence que ne gâte pas trop la tare du style réfugié. Citons encore, parmi les théologiens neuchàtelois : Henri Purry, un partisan de cette doctrine de la non-éternité des peines que Marie Huber avait défendue vigoureusement et qui soulèvera tout un orage, quand Ferdinand-Olivier Petitpierre la reprendra pour son compte; J.P.N. Ducommun, auquel la Classe de Neuchâtel refusa la cure qu'il sollicitait, et dont le prince de Montbéliard fit un pasteur d'Étapes, bien que ses ouvrages n'eussent rien d'évangélique '.

Jean-Pierre de Crouzaz', lui, est déjà une intelligence supérieure. Il a fait d'ailleurs plus d'esthétique et de pédagogie, que de dogmatique et de controverse. C'est le pendant calviniste des abbés de cour du XVIH'"^ siècle. « Il avait su, écrit Sayous, se composer un personnage dans lequel la politesse du courtisan et de l'homme du monde, l'air du gentilhomme, l'air du prédicateur et la gravité du philosophe religieux étaient heureusement fondus. » Assez austère pour ne point scandaliser les fidèles, assez léger pour ne pas ennuyer les salons, il fut le théologien bel esprit de son temps et de son pays ; il avait de la souplesse et de l'entregent, de la mondanité et de l'enjouement, mais surtout de la tenue, bien qu'il eût commencé par se compromettre. Un de ses collègues à l'Académie de Lausanne, le professeur F.-L. de Bons, a montré — et son témoignage n'est point suspect — que Crouzaz, avide de gloriole, s'était, au début de sa carrière, donné comme libre-penseur. Il avait voyagé, il s'imaginait que le gouvernement de Berne montrait la même tolérance sympathique pour les doctrines nouvelles que la société

* Les titres en disent assez sur le contenu : Les yeux, ouvrage curieux et galant (1715); Le nez, ouvrage curieux et galant (1717); Eloge du sein des femmes (ceci est le titre d'une seconde édition augmentée par Mercier de Compiègne ; le titre primitif est plus égrillard).

* Sayous, I, 130 et s. Gindroz, 312 et s., 370 et s. Galerie suisse, I, 591 et s. Wolf, II, 57 et s. De Montet. Eloge de M. de Fouchy, dans VHistoire de V Académie des sciences (année 1750). Conservateur suisse, Nil. Gaullieur, 31 et s. Œuvres de Voltaire (éd. Garnier), XXXV, 54, XXXVI, 79. Hist. litt. de l'éducation, par L. Burnier, (Lausanne, 1864), I, 272 et s. Voir aussi la préface de la nouvelle édition de V Essai sur l'éducation intellectuelle, par A.-C. Chavannes (Lausanne et Paris, in-12, 1886); cette préface est de M. le professeur A. Herzen.

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d'Amsterdam ou de Paris. LL. EE. le détrompèrent et notre homme, hrniant ce qu'il avait failli adorer, se lança dans les querelles tliéologiques où il prit le parti du christianisme traditionnel.

C'est d'une très ancienne famille vaudoise que descendait Jean- Pierre de Crouzaz. Jl naquit à Lausanne en 1663. Il avait de rares aptitudes pour les sciences, mais on lui fit étudier la théologie à Genève, à Leyde, puis à Paris, où il se lia avec Malebranche, qui tenta vainement de le convertir au catholicisme, et avec Bayle qu'il combattit plus tard dans son injuste et violent Traité du Pyrrhonisme. Il devint, à son retour, professeur de philosophie et de mathématiques à Lausanne. Son panégyriste à l'Académie des sciences de Paris, M. de Fouchy, qui ne fut pas un témoin oculaire et qui paraît exagérer un peu, a parlé ainsi de l'enseignement de Crouzaz : « Aussitôt qu'il eut commencé d'enseigner, sa maison et même plusieurs de celles du voisinage se trouvèrent continuellement occupées par ses disciples, tant étrangers que du pays, presque tous de première qualité... On eût cru voir l'école de Socrate et de Platon, et on l'eût cru davantage à l'abondance de ses idées et de ses connaissances, et à la noblesse de l'expression. » Barbeyrac nous apprendra, dans une lettre du 19 avril 1715, que Crouzaz « a en général de 60 à 80 auditeurs, qui lui paient chacun trente écus par mois, mais qu'il n'aurait probablement personne à ses leçons, s'il ne les donnait pas en français (le latin était encore la langue académique par excellence) et si les étudiants qui veulent être consacrés ne l'avaient pas comme examinateur en philosophie. »

Notre professeur, que les affaires du Consensus avaient indisposé, quitta, en 1720, sa ville natale pour Groningue où il occupa pendant deux ans une chaire de mathématiques et de physique. Il accepta ensuite le poste enviable de gouverneur du prince Frédéric de Hesse-Cassel. Il revint à Lausanne en 1735, doté d'une pension de 200 louis d'or, et reprit ses leçons à l'Académie. L'âge et les infirmités le condamnèrent bientôt à cesser tout travail. Il termina sa longue et laborieuse carrière en 1750.

Quelques extraits de la correspondance de Crouzaz avec Voltaire compléteront le portrait que j'ai esquissé du théologien vaudois.

Cet orthodoxe original, qui s'était fait recevoir franc-maçon dans d'amusantes circonstances retracées par le doyen Bridel, jugea utile à sa gloire de flatter Voltaire; celui-ci l'appelait en 1 741 , dans une lettre à M. de Maupertuis, « le philosophe le moins philosophe et le plus bavard des Allemands. » Le ton change, en 1745; Voltaire

mande à l'écrivain lausannois : « votre nom m'est toujours présent » et, « vous avez fait de Lausanne le temple des Muses. » En 1746, l'épître est décidément trop louangeuse pour n'être pas souverainement impertinente : « Les principes de vertu qui régnent dans tout ce que vous écrivez et qui peignent toujours votre belle âme, passent dans la mienne comme les leçons d'un grand maître s'impriment naturellement dans le cœur des disciples. Je ne cesserai de vous répéter combien je regrette de ne vous avoir pas vu. j'avais quatre grands objets de mes désirs : vous, le roi de Prusse, l'Angleterre et l'Italie. .l'ai vu le roi de Prusse et l'Angleterre, mais l'Italie et M. de Crouzaz me manquent... »

Le bagage littéraire et scientifique de Jean-Pierre de Crouzaz est immense. Je n'ai pas l'intention d'en faire le dénombrement, ni une critique de détail. Que l'on me permette d'indiquer le caractère et la portée de trois ou quatre de ses ouvrages qui n'ont pas perdu toute valeur! Il est inutile de demander à Crouzaz un beau style, élégant et correct. Il est resté, malgré tous ses voyages, un enfant du Pays de Vaud ; il a conservé le français suisse dans toute son impureté. M. de Fouchy a vanté « l'universalité de ses talents littéraires. » Quelle hérésie que de célébrer l'écrivain en Jean-Pierre de Crouzaz ! iM. Sayous a déjà manifesté son étonnement de ce que la langue de notre philosophe fût de si mauvaise qualité : Crouzaz n'avait-il pas couru le monde, n'était-il pas en relations plus ou moins suivies avec Fontenelle, le cardinal Fleury, Jean-Baptiste Rousseau et tant d'autres? Hélas ! ses œuvres, pleines de choses ingénieuses, voire profondes, sont d'une bien pénible lecture. C'est le goût, qui en est absent, plus encore que la grammaire et la syntaxe. Connaissezvous pis que ces phrases de VÉducatioii des enfants : « Vous diriez que la plupart des pères regardent les sciences comme des liqueurs, l'art de les enseigner comme un entonnoir par le moyen duquel on les fait couler quand on voudra dans la tête des jeunes gens. Si l'on veut une image plus juste, qu'on pense qu'il en est de l'esprit et du cœur des jeunes gens négligés dés leur enfance comme d'une bouteille déjà remplie et d'un goulot fort étroit, qu'il est très difficile de vider et dans laquelle rien de bon ne peut passer avant d'en avoir fait sortir ce dont elle en est déjà remplie. » Cette tin de période est une |)erle de galimatias enchâssée dans un joyau d'amphigouri. Et que dites-vous de ce fragment, que je prends dans V Esprit humain : « Lorsque iM. Bayle remplissait son Dictionnaire d'obscénités, si son âme avait eu du pouvoir sur son corps et qu'elle eût réfléchi sur l'in-

décence de tous ces prétendus ornements, véritables saletés, il aurait arrêté sa plume, mais si la perfection de l'univers exigeait un tel ouvrage et que le Souverain Architecte, pour accompagner la machine qui tracerait ces caractères d'une monade qu'il prévoirait disposée à se plaire dans des écrits de cette nature, et à s'y intéresser moyennant qu'elle fût constituée d'une certaine façon, que peut-on reprocher à l'âme de cet écrivain, si, ensuite des modifications qui, dans sa nature déterminée, devraient passer de l'une à l'autre, les dispositions antécédentes se trouvent les causes suffisantes et immanquables de tout ce qui les suivait? » Avez-vous deviné ce pesant rébus?

Je me suis arrêté à cette question de style, parce qu'elle se présente ici avec une singulière acuité. Voilà bien la marque du Refuge. Mais ne vous figurez point que tout Crouzaz soit dans cette langue ! Toujours est-il que les pages spirituelles ou éloquentes sont l'exception, et qu'il faut, aux meilleurs endroits, ne pas regarder de trop près à la propriété des termes et à la couleur des lleurs de rhétorique.

Je ne dirai rien de ses travaux de mathématiques et de physique. Le premier de ses ouvrages qui touche par quelque point à la littérature, est son Nouvel essai de logique (l 71 2), qui eut plusieurs éditions, toutes remaniées. De Crouzaz écrivait à Haller, en 1740 : « Je fais ici imprimer une nouvelle logique que je puis ainsi appeler par le grand nombre d'additions que j'y ai faites et dont une partie sape et porte par son évidence des coups mortels aux spinosistes et aux leibnitziens, » — qui n'en sont pas morts. Il se révèle effectivement, dans ce livre, disciple attardé de Descartes, en même temps qu'apologiste chrétien. Son Examen du Pyrrhonisme ancien et moderne (1733) procède du même besoin de réaction contre la philosophie contemporaine; mais le logicien s'est fait polémiste, attaquant avec des ménagements l'école de Leibnitz et de Wolf, tonnant de toutes ses forces contre les sceptiques à la Bayle. Son Examen de l'essai de M, Pope sur l'homme accuse la même défiance à l'égard des novateurs ou même des esprits indépendants.

Comment le champion de l'orthodoxie philosophique et religieuse a-t-il pu, dans divers domaines, pactiser avec les tendances réformatrices du siècle ? Il y avait deux hommes en Crouzaz : le théologien qui se surveillait et bataillait un peu pour la galerie, le penseur qui laissait parfois les rênes à sa très vive et très prime-sautière imagination. Il a certainement niis plus de son cœur et de son cerveau dans-

le Discours sur la pédanterie, dans ses traités sur le Beau et sur V Éducation des enfants, que dans toute son œuvre de controversiste.

Le Traité du Beau (\l]o) n'est peut-être pas d'un créateur; il est d'un initiateur à tout le moins. Si Victor Cousin mentionne V Essai sur le beau (1741) du P. André comme le premier ouvrage qui ait fait quelque honneur à l'esthétique française, c'est vraisemblablement qu'il ne connaissait point J.-P. de Crouzaz. Il n*est pas exact non plus d'attribuer à l'école écossaise le mérite exclusif d'avoir renouvelé ou plutôt repris les recherches de Platon et d'Aristote sur les éléments et les caractères du Beau. Crouzaz est le précurseur d'Hutscheson et de Reid, — un précurseur modeste, qui n'eut pas le talent et l'autorité nécessaires.pour bâtir un système. Son Traité, composé avec un certain souci de la forme, offre encore quelques aperçus intéressants. Mais bien qu'il fasse consister le Beau dans la réunion de cinq qualités : unité, variété, ordre, proportion, régularité, et qu'il se donne l'air de formuler toute une théorie de l'esthétique, Crouzaz manque absolument de méthode, ignore les distinctions et les classifications, néglige en un mot tout l'appareil scientifique, se livre à des causeries à bâtons rompus, se moque de la synthèse. Ne vous attendez point, d'autre part, à ce qu'il ait même le pressentiment des idées qui se sont fait jour depuis sur la question de l'innéité du Beau ou de son évolution. Une partie assez captivante de son Traité est celle où il parle du Beau dans les sciences et la littérature. Il montre ici de la finesse et de la subtilité. Ne voit-il pas le Beau jusque dans « les virgules, les ponctuations, les lettres majuscules, les acapite, » — tout comme M""" Alphonse Daudet, dans un livre récent, et les raffinés d'aujourd'hui ?

Rollin n'avait pas publié son fameux Traité des études, lorsque parut, en 1722, le Traité de l'éducation des enfants, — où « tout est tiré d'après nature, » — une suite de réflexions familières, judicieuses ou hardies. Celle de toutes les œuvres de Crouzaz qui est la plus originale, son Discours sur la pédanterie, contient un véritable programme de réfonnes en matière d'instruction publique, traçant ainsi la voie au plus éminent des pédagogues vaudois : Alexandre-César Chavannes. On m'en voudrait de ne point appuyer sur les idées de Crouzaz en matière d'éducation. C'est par là que le philosophe de Lausanne , qui est, au demeurant, rationaliste à la façon de Locke, a vraiment devancé son temps. Est-il rien de j)lus judicieux que ces réflexions : « On se contente pour l'ordinaire d'exer-

cer la mémoire dans cet âge (la jeunesse), et par là les jeunes gens deviennent des échos et des perroquets. Uniquement occupés à des mots, sur le sens desquels ils ne font pas d'attention, ils s'accoutument à se payer toute leur vie de cette monnaie, et à se contenter de sons qui ne signifient rien, de sorte qu'ils ne se font plus de peine d'acquiescer à ce qu'ils n'entendent pas et d'admettre sans examen tout ce qu'on leur propose d'un air d'autorité. » Et Crouzaz de recommander vivement l'étude des mathématiques, seule capable de donner le « goût de la vérité et de l'exactitude. » Il a aussi le sentiment très net du peu de sollicitude que l'on apporte à l'instruction des enfants. Voici, selon lui, le remède par excellence : « Il faudrait attirer à ce pénible emploi, par de grosses pensions, des personnes de mérite qui leur fissent honneur .par leurs qualités personnelles, au lieu que ces charges, quoique des plus honorables par elles-mêmes et des plus intéressantes pour la société, sont abandonnées au rebut des gens de lettres. Un pauvre misérable, qui se sent trop peu de talent , ou qui se trouve trop paresseux pour prêcher une fois la semaine à une troupe de paysans, se rabat sur la régence. » Mais voici qui est mieux encore. Notre pédagogue fait, en 1737, de l'actualité de 1890. On n'a pas discuté avec plus de sagesse la question du latin : « J'ai connu plusieurs personnes, très éclairées et remplies d'un grand zélé pour l'intérêt public, déplorer le temps qu'on fait passer à la jeunesse presque exclusivement à l'étude de la langue latine. Si une coutume se trouve affermie en proportion du temps qu'elle a duré, c'est en vain qu'on se promettrait du changement dans celle-ci.. .J'ai eu diverses occasions de réfléchir sur le tort qu'on a, dans les bas collèges, de faire de la connaissance du latin et du grec le capital de l'éducation et de ne se proposer presque d'autre but pendant plusieurs années. Avant qu'une raison bien cultivée soit parvenue à éprouver les fruits qu'on peut tirer de ses connaissances, on n'y trouve que peine et que désagréments ; la crainte des châtiments et les aiguillons de la vanité et de l'envie sont les seuls ressorts capables d'attacher la jeunesse à des études si sèches. » Que cela est donc, sinon très bien dit, du moins très bien pensé ! Crouzaz n'est pas un grand écrivain ; c'est un beau commencement de réformateur.

Les cantons catholiques de la Suisse française jouent dans la litté-

rature le nMe des honnêtes femmes dans la société : ils ne font pas OU presque point parler d'eux. Je cite, sans les analyser : Une Vie de Saint-Bernard de Menthon, imprimée à Fribourg en 1745, et qui a pour auteur un religieux, Jean-Claude Legrand ; les Vallesia christiana (1744), de Séb. Briguet' ; le Liber Actorum monasterii Agaunensis de Louis Cliarletti. Je préfère parcourir un ouvrage peu connu mais fort curieux : les Lettres édifiantes ' de P. -F. Favre, « prêtre suisse, protonotaire apostolique et proviseur de la visite de M. de la Baume, évêque d'Halicarnasse à la Cochinchine. »

Pierre-François Favre' est originaire de Bretigny, où il est né vers l'an 1700. Il accompagna, en 1738, en qualité de subdélégué du saint-siège, l'évêque d'Halicarnasse dans une «visite » en Cochinchine. Les jésuites accueillirent assez mal des gens qui venaient pour rétablir la paix entre les missionnaires des Indes françaises. Des intrigues furent nouées, des pièges tendus; la discorde régna de plus belle. L'évêque d'Halicarnasse mourut à la tâche; Favre lui succéda, mais dût fuir bientôt, chassé par des adversaires qu'il était alors plus prudent d'attaquer à Rome qu'en Cochinchine. C'est l'histoire de ces démêlés que Favre a contée dans ses Lettres édifiantes, en un style rapide et nerveux, quoique peu correct et point délicat.

Est-il véridique dans ses Lettres édifiantes ? Il est à la fois juge et partie. Sans doute, il nous dira : « Les choses y sont exposées dans leur jour naturel... avec cette candeur et cette fidélité si propres à ma nation suisse. » Je ne me fie qu'à moitié aux écrivains passionnés, fussent-ils d'Helvétie. Je ne suis pas même rassuré quand il ajoute : « Attendez-vous à toute la simplicité et la candeur d'un Suisse, qui est peu capable d'orner, et beaucoup moins d'altérer en rien la vérité des choses dont il doit vous informer ! »

Je ne songe pas à relater les abondantes considérations de Favre sur la vie, les mœurs, la religion et les goûts intellectuels des Cochinchinois. Les voyages de la mission et ses débats avec les jésuites, nous retiendront un instant. L'évêque d'Halicarnasse fut un très saint homme, qui ne souhaitait rien tant que la bonne harmonie entre les chrétiens et la conversion des païens de là-bas. Mais, à peine arrivé « M. le visiteur trouva bien des choses qui lui lirent verser des larmes. » Les R. P. administraient les sacrements avec une éton-

' Cet ouvrage est longuement analysé, entre autres, dans les Œuvres de Léonard Baulacre (Genève, 2 vol. in-8°, 1857), II, 22 et s. ^ Venise, in-4". 1746.

' De Montet. Histoire de Fribourg, de Berchtold, vol. III.

nante désinvolture : « A l'égard des mariages, ils les approuvaient par leur simple présence à la noce, en prenant du bétel avec les nouveaux mariés qui ne venaient pas même à l'église... C'était bien encore pis pour la pénitence : ils donnaient l'absolution à des pécheurs publics, qui continuaient de vivre dans leurs désordres. » Comment supporter de tels scandales? M.d'Halicarnasse proteste, la situation se tend, le style de Favre s'aiguise : « Hélas! qui pourrait découvrir l'égarement et les noires intrigues qui les occupent, les sottises qu'ils font, les scandales qu'ils donnent, les faussetés qu'ils commettent et les calomnies dont ils chargent l'innocent? Ils nous en ont demandé pardon et ils font toujours pis ; ils ont recherché la paix avec vous, quand ils se sont vus deshonorés dans leurs écritures, et, tous les jours, ils forgent de nouvelles chicanes pour gagner du temps et vous jeter de la poussière aux yeux. » La tolérance du « jurement au nom du diable, » conseillée par les jésuites, condamnée par l'évêque, est l'un des grands sujets de dispute... A quoi servirait de réchauffer la cendre de ces polémiques éteintes ? Que nous importent les embûches semées autour de ce pauvre M. d'Halicarnasse, qui meurt « pleuré de tout le monde, » les R. P. exceptés, j'imagine, et particulièrement d'une dame « qui en eut mal aux yeux plus d'un mois après ? » Il me suffit de rappeler le nom du « prêtre suisse » P. F. Favre et de constater que ses Lettres édifiantes ne sont point banales.

Il faut encore donner deux mots de souvenir à un autre Fribourgeois, l'abbé François Geinoz \ qui fut membre de l'Académie des inscriptions et belles lettres dès 1735. Né à Bulle en 1696, il étudia la théologie à Fribourg ; il passa ensuite quelque temps à Paris. Pourvu d'un canonicat dans la collégiale de Bulle et ordonné prêtre en 1722, il se fit, dans le pays, la réputation d'un prédicateur très éloquent. Mais la solitude et l'absence de toute communication avec des gens cultivés finirent par lui peser et l'engagèrent à retourner en France, où il se fixa en 1730, malgré les pressantes sollicitations de sa famille et de fidèles qui ne pouvaient se séparer de lui. Il avait renoncé à son bénéfice, afin de se vouer exclusivement aux lettres et aux sciences. Il accepta cependant la place d'aumônier dans le régiment des gardes suisses. Les mémoires qu'il publia sur des sujets

* Mém. de V Académie royale des inscript, et belles-lettres, XXV, 239 et s. (son éloge par M. de Bougainville en séance publique du 14 novembre 1752); voir émulation (de Fribourg), V, 349 et s. Etrennes fribourgeoises de 1808, p. 182. Nékrolog de Lutz.

historiques et littéraires, lai valurent l'estime de tous les savants de sa patrie d'adoption.

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