CHAPITRE III Les Précurseurs
I. Firmiu Abauzit. — Gr.-L. Le Sage, père. — Marie Huber : sa Religion essentielle et la critique qu'eu tit le pasteur F. de Roches : ses autres œuvres. — IV. Béat-Louis de Murait : ses Lettres sur les Anglais et les Français; ses Lettres fanatiques; son Instinct divin et le piétisme dans la Suisse romande.
J'ai indiqué la lente évolution des esprits dans le sens de la liberté. L'Angleterre avait ouvert la marche, suivie par la France et la Hollande. La plupart des intelligences supérieures ne se plaisent guère dans les sentiers battus, à moins qu'elles ne soient appelées à y maintenir les hommes : les satisfactions que donne l'autorité remplacent alors celles qui peuvent naître de l'indépendance. Mais quand on est relégué dans le rang et que l'on ne se sent pas du commun, il est naturel tjue l'on cherche à se bâtir, plus ou moins haut, cette belle tour d'ivoire où il sera permis de penser toujours, de dire souvent, d'écrire parfois que la religion, la morale, la politique du moment traînent après elles leur cortège d'abus et d'erreurs. Les gouvernements toléraient à peine, vers 1720, que Ton s'écartât des traditions conservées par une longue discipline dans l'Église et dans l'État. L'esprit humain fut plus fort que les dogmes et les lois. Il s'échappa d'abord par d'invisibles fissures, qu'il élargit sans cesse, perçant, ébranlant, renversant enfin les murailles de sa prison. Aussi bien, nous voyons en Suisse, dès les premières annéesdu XVIIP^ siècle, quelques auteurs qui affirment, les uns d'une voix timide, les autres avec des accents singulièrement énergiques, que toutes les vérités officielles ne sont pas la vérité, que la vieille maison calviniste se lézarde, qu'il la faut réparer et qu'il est nécessaire peut-être de la reconstruire.
Il ne paraît pas d'abord (jue le nom de précurseur convienne à
FiRMiN Abauzit', le plus paisible et le plus prudent des érudits. L^ipparence est trompeuse. Si des idées nouvelles, plus libres et plus larges, purent un jour circuler sans encombre dans l'atmosphère de Genève, c'est bien un peu à lui qu'en revient l'honneur ou la responsabilité. Il sut envelopper de tant de sagesse ses doutes aimables et ses inofïensives hérésies, qu'on les prit pour une sorte d'orthodoxie paterne et souriante.
Né de parents français, en 1679, chassé en Suisse par la révocation 'de rÉdit de Nantes, Abauzit passa presque toute sa vie à Genève, refusant les offres brillantes qui lui étaient adressées de toutes parts, se contentant d'une place de bibliothécaire-adjoint qui suffisait à ses besoins de vieux garçon reclus, recherché par tous les savants de l'Europe (Newton ne lui écrivait-il pas : « vous êtes bien digne de juger entre Leibnitz et moi?), » mourant enfin, en 1767, sans avoir publié autre chose que deux ou trois opuscules, sans avoir rien découvert, ni rien entrepris qui pût sauver son nom de l'oubli, et cependant plus illustre que nombre des plus brillants parmi ses contemporains. Quel est le mystère de cette réputation, que n'ont point entamée les Œuvres posthumes d'Àbauzit, bons petits travaux d'un penseur et d'un écrivain de second ordre? La clef de l'énigme n'est pas introuvable. Le « sage de Genève » arriva à la gloire parce qu'il sut fort bien économiser et distribuer son talent. .Je m'explique. Il se livrait seulement dans ses lettres aux grands amis qu'il avait par le monde, il y dépensait pour eux tout ce qu'il avait de lectures et d'idées, et cette correspondance, où entra toute la matière des volumes qu'il n'a pas laissés, fît qu'on prisa très haut les mérites de ce remarquable épistolier. Il avait d'ailleurs ses raisons pour ne pas composer d'ouvrages : son prestige y eût perdu peut-être; sa théologie eût senti le fagot; il aimait trop le repos pour aller au-devant des coups, il « n'était point battant de peur d'être battu. »
La mémoire d'Abauzit se serait effacée cependant, si Jean-Jacques n'avait jeté ce cri d'admiration dans la ISouvelle Héloïse: « Non, le siècle de la philosophie ne passera point sans avoir produit un
^ Senebier, III, 63 et s. Notices de de Végohre et de Bérenger en tête des éditions des Œuvres d'Abauzit, de 1770 et 1773. France protestante, 2"»« éd. Sayous, I, 81 et s. Schweiz. Bïblioth. de Haller, II, 124 et s. Ch.-V. de Bonstetten, par A. Steinlen (Lausanne, in-12, 1860), 32. Journal helvétique, mars 1767, 282 et s. Le Protestant de Genève, XIV, 161. Œuvres de Voltaire (éd. Garnier), XXVI, 567, XLIII, 344 et s., 357, 361, 378, L, 437. Causeries du lundi de Sainte-Beuve, XV, 136. Galerie suisse, II, 108 et s. De Montet.
vrai philosophe. J'en connais an, un seul, j'en conviens, et c'est beaucoup; et, pour comble de bonheur, c'est dans mon pays qu'il existe. L'oserai-je ici nommer, lui dont la véritable gloire est d'avoir su rester peu connu? Savant et modeste Abauzit..., vénérable et vertueux vieillard, vous n'avez point été prôné par les beaux esprits; leurs bruyantes académies n'auront point retenti de vos éloges; au lieu de déposer comme eux votre sagesse dans les livres, vous l'avez mise dans votre vie pour l'exemple de la patrie que vous avez daigné vous choisir, que vous aimez et qui vous respecte. Vous avez vécu comme Socrate, mais il mourut par la main de ses concitoyens et vous êtes chéri des vôtres. » Par quelle fantaisie de Rousseau, le paisible Abauzit, sous-Fontenelle genevois, prenait-il place dans ce livre de passion qui est la Nouvelle Héloïse? Personne ne protesta contre l'hommage éclatant de Jean-Jacques ; la postérité n'a vu en Firmin Abauzit qu'un « Socrate » calviniste — avec une Xantippe, du génie et la ciguë en moins.
Il n'est pas contestable qu'Abauzit fût, comme l'a dit M. Soyons, « un grand prêteur de savoir et d'idées. » Il avait approfondi toutes les sciences, sauf la métaphysique dont ses goûts l'éloignaient si fort qu'il ignorait même les œuvres de Leibnitz qui s'y rapportaient. La physique, l'astronomie, l'histoire, l'exégèse même, l'attiraient bien davantage que ce « pays où plus on avance et plus on peut s'égarer » et où « l'esprit perd cette gaîté qui est nécessaire à son activité. » Mais, encore un coup, tous les trésors de celte belle intelligence sont enfouis dans une correspondance dont il ne nous reste presque plus rien.
Les Œuvres' d'Abauzit tiennent en deux minces volumes, qui nous montrent dans le « vertueux vieillard » de Rousseau, un théologien plus érudit qu'orthodoxe, un critique fin et judicieux, un polémiste à la sobre et discrète ironie.
La dogmatique d'Abauzit se réduit à peu de chose. Les dogmes n'ont pour lui de valeur que par leur eflfet moral ; ceux qui sont
^ Moultou, l'ami de Rousseau, avait projeté de faire une édition des œuvres d'Abauzit. Le Conseil de Genève s'émut et chargea Bonnet d'examiner les manuscrits. Bonnet, qui taxait Abauzit de « Socinien, » fit retrancher tous les morceaux qu'il crut hétérodoxes. M. de Végobre donna alors une édition expurgée : Œuvres diverses de M. Firmin Abauzit, contenant, etc., Genève. in-8°, 1770. L'iiistorien J.-P. Bérenger fut moins docile aux vœux des magistrats genevois ; il lit paraître, en rétablissant les pièces supprimées dans la première édition (qui est plus complète sur d'autres points), les Œuvres de feu M. Abauzit, Londres et Amsterdam, 2 vol. in-8°, 1773.
« diniciles et abstraits » sont « peu utiles et peu importants. » Les « mystères » ne font que susciter de vaines disputes. « L'élude et la pratique de nos devoirs, » voilà l'essentieL 11 s'appelle lui-même an « théologien modéré, » ce qui veut dire un libre-penseur timide. Il suffit, par exemple, de parcourir ses Quelques conférences au sujet de la religion naturelle et de la révélation judaïque, pour constater chez Firmin Abauzit une liberté de jugement qu'il ne parvient pas à dissimuler sous des artifices de rhétorique. Son Discours sur l'Apocalypse est plus significatif encore à cet égard. On sait que Voltaire lui attribua l'article «aj)ocalypse »de son Dictionnaire philosophique, comme aussi la préface de la Réponse d'un solitaire de la Trappe à l'abbé Bamé, par La Harpe. Voltaire prête si généreusement !
Les pages les plus piquantes dus Œuvres d'Abauzit sont bien celles intitulées: Lettre à une dame sur la controverse. La « dame » à laquelle s'adresse Abauzit est une catholique fervente, militante même. On devine que le ton de l'épître sera celui d'une discussion courtoise, où la vivacité ne l'emportera jamais sur la politesse. L'écrivain protestant fait naturellement l'apologie de sa religion et combat avec autant de science que d'habileté les erreurs dans lesquelles se complaît l'adversaire. Le chapitre le mieux venu traite de l'infaillibilité de l'Église romaine. Le siège de l'infaillibilité est inconnu, objecte Abauzit; Jésus-Christ ne l'a nullement désigné... Mais donnons la parole au théologien genevois: « L'Église romaine elle-même, qui a décidé après lui ou contre lui (.Jésus), quantité de choses dont on aurait pu se passer, n'a jamais pu fixer un point si important et si nécessaire. Car si elle eût décidé que le pape est la règle infaillible de la foi, l'Église gallicane, qui croit qu'il peut se tromper, serait hérétique; et si elle eût décidé que le Concile général est la seule règle infaillible, à laquelle on peut appeler de toutes les décisions du pa|)e, le pape lui-même, avec tous ses théologiens, serait hérétique, et même le plus grand de tous les hérétiques, puisqu'il se donnerait faussement pour être la règle infaillible de la foi et que, non content de se tromper sur ce point, il tromperait infailliblement tous ceux qui auraient recours à lui comme à l'oracle infaillible. Toutes les fois donc que l'Église gallicane et le pape seront en différend, quel parti prendrons-nous. Madame, vous et moi? Nous dirons peutêtre que l'on dispute sur des questions qui ne nous regardent pas. Mais s'il arrive que Ton s'accuse de part et d'autre de soutenir des propositions scandaleuses (comme à propos de la constitution Unigenitus), hérétiques, blasphématoires, ou même qui renversent l'amour
de Dieu, la inoiale, la piété et la religion, alois, pour peu que nous ayons à cœur noire salut, vous m'avouerez, Madame, qu'il est bien temps de songer à nous et d'opter au moins entre l'Église gallicane qui, selon sa coutume, appellerait au Concile général, et entre le pape qui traiterait cet appel d'abomination. » Ceci est d'un style rapide et ferme, d'une argumentation alerte et serrée. Abauzit est en général plus négligé, plus fluide. L'un de ses biographes a eu soin de nous prévenir que « s'il avait voulu apporter à ce qu'il écrivait toute l'attention et l'application dont il était capable, s'il avait été sensible au plaisir et à la gloire d'être auteur, sans doute nous n'aurions eu de lui que des ouvrages achevés, » — que nous n'avons pas.
On trouve encore dans les Œuvres d'Abauzit des dissertations sur les Ruines de Pœstum, le Camp de Galba, les Monuments d'Aixen Savoie et enfin sur le Passage des Alpes par Annibal; ce dernier travail est une excellente étude où les versions de Tite-Live et de Polybe sont discutées par un vrai savant. C'est là tout le patrimoine qu'Abauzit a transmis à ses aprés-venants. Ne leur aurait-il pas laissé mieux que de gros volumes : un salutaire exemple de sagesse, de modestie et d'abnégation, récompensées par la célébrité la moins cherchée et la plus durable?
Georges-Louis Le Sage^ (le père) eut moins de savoir et plus d'audace que Firmin Abauzit. Il descendait en ligne directe d'Agrippa d'Aubigné; il eut, comme son bisaïeul, l'humeur frondeuse et l'esprit acéré. Né en 1678, mort en 1759, il passa les cinquante dernières années de sa vie à Genève, où il donnait des cours libres de physique et de mathématiques, suivis par la nombreuse jeunesse d'Angleterre et de France qui venait étudier dans la cité de Calvin. Il publiait à loisir des opuscules très originaux et, pour le temps, très hardis, mais si décriés, affirmait-il, que « les critiquer était une recommandation. ». Le Sage n'a rien d'une intelligence de haut vol. Il a de la fantaisie, de l'humour, le penchant de la combativité et le mépris des idées reçues. Rédigées avec facilité et non sans hardiesse, ses brochures amusaient ou scandalisaient les Genevois de l'époque. Notre homme
' Senébier^ I, 153. Sayous, 1, 100 et s. Notice de P. Prévost sur la vie et les écrits (le S.-L. Le Sage (le fils). Genève, in-S*», 1806, pass. France protestante. De Montet.
îibonJait tons les sujets, très libéral et fort irrévérencieux. Ici, vous l'entendrez déclarer que « les lois contre le luxe nuisent à l'industrie, » que « les lois contre la contrebande et contre l'usure nuisent au commerce » et « qu'il faut laisser à chacun la liberté d'exercer son industrie, mais punir la mauvaise foi. » Ces [)ropositions étaient au moins |)aradoxales à Genève. Là il vous dira que « les domestiques d'une religion proscrite sont en général plus fidèles que les autres, » que « la religion monte des petits aux grands et que la morale descend des grands aux petits. » Il hasardera même des réllexions comme celle-ci : « Un prédicateur qui prêche à des chrétiens fera plus de mal que de bien s'il entreprend de leur prouver qu'il y a un Dieu, ou que la religion chrétienne est véritable. »
Les ouvrages de Le Sage n'ont rien de systématique. Tout y est abandonné à l'inspiration , l'imprévu y règne en maître. Il a écrit sur les sciences exactes, la philosophie, la morale, l'économie politique, la littérature. Voici quelques titres: Mécanisme de l'esprit (1699), Religion du philosophe (1702, 1709), Pensées hasardées sur les études (1725), Économie (1747), etc. Il n'y a là, nous apprend Sayous, que « des sentences détachées, mêlées d'arguments courts, concis et d'ordinaire étranglés. »
Si nous en croyons Georges-Louis Le Sage, « il y a des choses qu'un homme d'esprit dit à quiconque les veut entendre, d'autres qu'il ne dit qu'à de certaines gens, et d'autres qu'il ne dit à personne. » Il faut avouer alors que les femmes d'esprit sont plus sincères ou moins réseryées.
C'est bien une « femme d'esprit, » comme l'appelle Voltaire, que Marie Huber \ l'une des têtes les plus solides, l'une des intelligences les moins timorées de son temps. Que d'autres se retranchent derrière les fonnes diplomatiques, elle ne connaît ni les hypocrisies du langage, ni les capitulations de la conscience. Dutoit-Membrini, Tauteur de h Philosophie divine, — « notre Fénélon, » disait le doyen Bridel — peut l'accuser d'être « une femmelette dont l'orgueil
^ Senebier, III, 84. France protestante. Sayous, I, 107 et s. Musée neuchâtelois, 1872, 121. Étrennes chrétiennes de 1882 (article de M. E. Ritter sur la famille et la jeunesse de Marie Huber). G.-A. Metzger : Marie Huber, sa vie, ses œuvres, sa théologie, Genève, in-8'>, 1887. Alliance libérale du 25 avril 1883 (article de M. E. Ritter). De Montet.
S est avisé de bâtir un système du tout hérétique; » il est forcé de reconnaître qu'elle « a fait main basse sur tous les mystères, » et cela avec une franchise, une énergie que je qualifierais de viriles si tant d'hommes n'avaient discrédité cet adjectif. Lamartine a parlé en termes lyriques de Marie Huber « une jeune fille, une belle sybille des Alpes, une théologienne de vingt ans, une prophétesse de raison et d'instruction, qui prophétise à demi-voix et qui prophétise quoi? La Profession de foi du vicaire savoyard. » Notre Marie Huber n'est point une « sybille des Alpes; » elle n'est qu'une citadine très instruite et très sérieuse, que passionne la solution des grands problèmes et qui, dans la courageuse ingénuité de son âme, osa tout penser et presque tout dire. Elle est, pour la Suisse romande du moins, une initiatrice. Le témoignage de Jacob Verhet est là — sans parler du sentiment très net exprimé par Fr. Roget dans ses Pensées genevoises — pour nous apprendre qu'il faut chercher dans la Religion essentielle les premières origines de VÉmile et de la Profession de foi; l'étude qui suit sera la confirmation de ce témoignage. Il m'est impossible d'admettre, avec M. E. Ritter, que Rousseau soit à peine « l'obligé intellectuel » de Marie Huber; il lui doit, au contraire, beaucoup.
La biographie de la « prophétesse » de Lamartine peut se résumer en quelques mots : Marie Huber fut une sainte laïque. Contemporaine de M'"® Guyon, elle eut son heure de mysticisme; elle partit même, un jour, de Lyon — elle avait seize ans — pour évangéliser Genève et la convertir aux doctrines piétistes qu'y avait prêchées déjà un enfant terrible de la théologie, le pasteur Labbadie. Le clergé genevois la reçut rudement; elle revint à Lyon, ébranlée dans sa foi, le cœur ulcéré. Très belle et d'une très honorable famille, elle aurait pu briller dans le monde. Elle se confina dans la solitude, la bienfaisance et le travail. Comme elle était un esprit d'élite, à la fois curieux et loyal, elle ne put accepter de voir la religion confisquée par des gens qui se disaient très zélés pour le christianisme et qui n'avaient aucune des vertus actives et modestes du chrétien. Longtemps elle hésita avant de donner essor à des convictions, qu'elle ne réussit d'ailleurs jamais à formuler avec toute la rigueur d'un système; elle craignait que le public ne pénétrât du même coup dans l'intimité de son esprit et dans celle de sa vie. Elle se décida enfin, gardant l'anonymat le plus strict, puisqu'aussi bien elle visait moins à gagner des applaudissements qu'à réveiller des consciences. Sa philosophie, timide au début, s'accentua rapidement dans le sens d'un rationa-
lisme qui semble s'inspirer de cette grande parole de Pierre Bayle : « Tout dogme qui n'est pas homologué pour ainsi dire et enregistré au parlement su[)rême de la raison et de la lumière naturelle, ne peut qu'être d'une autorité chancelante (;t fragile comme le verre. »
Mais on désirera quelques détails plus précis sur l'existence môme de Marie Huber. Née à Genève, en 1695, de Jean-Jacques Huber et d'Anne-C.atherine Calandrini, elle mourut à Lyon en 1753. Voilà tout. Sa vie, c'est les livres qu'elle ne signa point et les bonnes œuvres qu'elle laissa ignorer.
Marie Huber n'avait pas moins de trente-six ans, lorsqu'elle publia son premier ouvrage : Le monde fol préféré au monde sage (^1731). Révoltée par l'intolérance des uns et la frivolité des autres — la religion n'étant ici que fanatisme et là vaine apparence — elle prend parti contre le « monde sage, » où le vice fait toilette et se pare de vertueux atours, elle sympathise avec le « monde fol, » avec la multitude de ceux qui confessent tout uniment qu'ils vont là où les poussent leur intérêt et leurs passions. Le Monde fol préféré au monde sage fit sensation; le libraire nous dit « que la première édition faite de ce livre n'ayant pu suffire pour répondre à l'empressement que l'on a témoigné d'en avoir dans différents pays, » il « n'a pas hésité d'en entreprendre une seconde... beaucoup plus correcte que la première. » L'auteur, lui, « craint fort que les personnes trop graves ne se rebutent bientôt de cette lecture par la gaîté du style; » c'est, qu'en 1731, on n'avait pas encore repris l'habitude de traiter les sujets de morale et de religion avec cette « gaîté » dont s'accuse l'écrivain. Mais combien la manière enjouée de Marie Huber est anodine auprès des grosses facéties ou des satires violentes d'un Rabelais ou d'un Voltaire ! Au fond, le monde fol n'est pas divertissant, ni même bien vif. Il se compose de dialogues entre trois amis, Criton, Philon, Eraste, qui font de la philosophie péripatéticienne; les discussions de ces personnages, introduites par des banalités, continuées par des causeries de omni re scibili, ne sont réellement intéressantes que par endroits. J'ai fait tout un voyage d'exploration à travers les deux volumes, pour découvrir des passages valant celui-ci. Il s'agit d'un Israélite, Joseph, qu'on veut amener au christianisme. L'un des trois amis raconte que le juif à convertir s'est présenté devant l'assemblée des docteurs de toutes sectes :
« Les modérateurs ou les doyens de chaque parti font l'un après l'autre, devant Josep/i, l'apologie de leur secte. Chacun soutient que
la sienne mérite seule de porter le titre de religion, que toutes les autres ne sont que des sectes où la vérité est falsifiée et rendue méconnaissable. Des langages si opposés rendent Joseph tout interdit; il garde quelque temps le silence; il se rappelle ce qu'il a lu dans l'histoire de Moïse sur la tour de Babel et la confusion du langage des bâtisseurs. Ce silence fait espérer aux docteurs de chaque secte, qu'il se détermine pour la sienne; ils s'impatientent de l'entendre prononcer chacun en sa faveur; Joseph décide enfin, il tranche le nœud gardien en déclarant qu'il attendra pour devenir chrétien que la confusion du langage ait cessé parmi eux et principalement parmi les conducteurs; que la vérité étant une ne saurait être dissemblable à elle-même... que rien ne l'éloigné du christianisme que la division qu'il voit entre les chrétiens. »
La vive et forte ci'itique de ces docteurs qui s'injurient, quand ils ne s'excommunient pas ou ne se font point la guerre, au nom de l'Évangile 1 L'auteur du Monde fol n'est pas un styliste ; sa langue n'a ni couleur ni entrain. Mais c'est un philosophe qui ne se paie point de mots. Il oppose les « réalités » morales qu'exige la conscience aux stériles pratiques religieuses. Il ne suivra pas le « monde sage » au pays des préjugés même bien mis et des mensonges même élégants. Il le blâmera de faire parade d'une foi tout extérieure, d'un christianisme conventionnel sans profondeur et sans efficacité. Un ouvrage, qui date de la même époque, le Système des théologiens anciens et modernes, et qui fit plus de sensation, conduit l'attaque avec beaucoup moins de mesure ; il est surtout dirigé contre le dogme des peines éternelles ' , il provoqua de longues controverses, et c'est pour confondre ses contradicteurs que Marie Huber lança son traité le plus retentissant : Lettres sur la religion essentielle à l'homme, distinguée de ce qui îien est que Taccessoire \ Que rGnïerme donc cettQ œuvre, que Voltaire a qualifiée de « très profonde ? » La doctrine déiste y est exposée à nouveau, par une plume protestante, avec une chaleur de conviction etune honnêteté de raisonnement telles que les Lettres de Marie Huber devaient soulever des tempêtes. Le libre examen.
^ Je reviendrai sur cette question en parlant de F.-O. Petitpierre. Je cueille dans le Système (on appelle aussi l'ouvrage Les XIV Lettres) cette phrase qui le résume : « Il est donc vrai qu'en supposant que l'enfer finisse un jour, on ne s'écarte point des idées que l'Écriture sainte et le bon sens nous en fournissent. »
^ Amsterdam, 2 vol. in-12, 1732. Nouv. édit. augmentée d'une « réponse aux objections faites à ce livre, » Londres, in-12, 173i). Nouv. éd., Londres, in-12, 175(J.
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proclamé puis étouffé par la Réforme, est en train de revendiquer ses droits.
L'une des idées fondamentales de la Religion essentielle est celleci : « Dieu est suffisant à soi-même. » Il en résulte que « Dieu ne faisant rien pour son propre avantage, n'a d'autre vue que l'avantage de ses créatures; que tout ce qu'on nomme religion se réduit là et que toute autre idée de religion, loin d'honorer Dieu le déshonore, que du moins elle le suppose semblable aux hommes. » Dieu est « l'Être désintéressé et parfait. » Il a créé les hommes, non pour sa propre « béatitude, » mais pour leur bonheur à eux. Rien de plus faux en particulier que d'enseigner qu'il punit les humains parce qu'il en serait « personnellement offensé. »
Le Dieu de Marie Huber ne ressemble pas à celui des Écritures, en tout cas pas à celui de V Institution chrétienne. Quant à Jésus- Christ, il n'est qu'un « guide, » dont « les conseils aboutissent à montrer aux hommes les écueils » de la vie et à les « leur faire éviter. » Le dogme de la Trinité la laisse incrédule : « Je me crois fondé à conclure que le dogme de trois personnes distinctes en Dieu... est de ces choses que l'Écriture ne dit pas et que les hommes lui ont fait dire. » La conception théologique du salut provoque ses railleries : « On y suppose unanimement que la félicité doit être achetée et par conséquent vendue; que Dieu est le vendeur et qu'il ne la donne pas sans être bien et dûment payé. » En outre, il n'y a pas de « révélation. » A tout le moins, « les mystères ne sont-ils pas révélés. » Et pourquoi chercher au delà des « vérités évidentes, indubitables? » Ah I si «les chrétiens faisaient uniquement consister l'étude de la religion à devenir gens de bien » et s'abstenaient de discuter ce qui « passe leur intelligence ! » Le monde serait heureux ; il serait préservé de la peste des sectes ; il ne connaîtrait pas « à quel point l'animosité, le fiel, l'entêtement et l'ambition peuvent être poussés sous le nom de zèle ; » il aurait fait l'économie des « guerres de reUgion, de toutes les plus sanglantes. » C'est qu'elle a vu de prés les ministres des cultes officiels; c'est qu'elle a souffert par eux. Elle conclut en ces termes catégoriques : « La foi, dans ce qu'elle a de fixe, d'invariable, doit avoir la divinité pure et simple pour objet; la foi qui a l'Évangile pour objet n'est que relative et subordonnée à l'autre. » Est-ce assez clair et n'est-il pas besoin de beaucoup de bonne volonté pour parler du « christianisme » de Marie Huber? Anima naturaliter christiana, tant qu'on voudra, mais sa doctrine est un déisme parfaitement caractérisé.
Ne chicanons pas sur les mots, quoiqu'il soit convenable d'exposer avec sincérité l'opinion des gens sincères ! La Religion essentielle est d'ailleurs moins un traité de philosophie, qu'un vigoureux l'équisitoire contre les étroitesses, les contradictions et l'inhumanité du calvinisme. Elle est aussi, dans sa seconde partie, un cours de morale, — d'une morale foncièrement utilitaire. Marie Huber n'admet pas chez l'homme l'existence des grands mobiles idéals, des grandes passions généreuses. Fanatique de vérité comme elle est, elle ne voit que le « réel » et le « vrai. » C'est l'égoïsme bien compris qui conduira l'homme à la pratique de la vertu, puisqu'il n'est pas, sur la route du bonheur, — « notre premier désir étant, au surplus, d'être heureux, » — de compagne plus indispensable que la vertu. Marie Huber n'a aucune illusion sur le beau sentiment que nous nommons d'un vilain mot : l'altruisme, — « cette espèce de tendresse dont les hommes sont susceptibles » les uns envers les autres. Les affections humaines ne sont-elles pas extrêmement localisées, si Ton peut ainsi dire ? En dehors des parents les plus proches, de quelques amis et connaissances, « ne regardons-nous pas tout le reste des hommes avec un esprit d'indifférence qui peut-être tient du dédain? » Notre philosophe, qui a sapé la foi chrétienne par les fondements, consomme son œuvre en proscrivant ou en niant l'idéal. Oue subsistera-t-il ? La loi de l'intérêt peut suffire à une Marie Huber dont toute la vie fut une longue bonne action. Mais à vous, à moi?... Après cela, j'ai bien peur que l'auteur de la Religion essentielle n'ait vu très clair dans notre cœur. xMais nous demandons qu'on nous élève au-dessus de notre misérable condition, que l'on nous arrache à la terre et nous entraîne du côté du ciel. Que nous importe de nous connaître, si nous n'avons pas les moyens de nous changer?
Je retourne à la théologie de la Religion essentielle ; la morale en est décidément trop aride et trop inefficace. Marie Huber a résumé son ouvrage comme suit : « Il paraît que pour réduire la religion à ce qu'elle a d'essentiel, on pourrait la réduire en ces trois articles : un Dieu, une Providence, un autre Monde, à moins qu'on n'aime mieux les réunir dans le vaste sujet de la Providence, qui les renferme essentiellement. » Tout l'appareil des dogmes est. superflu. Saisissons la religion par ce qu'elle a de « simple » et de « pratique 1 » Laissons à la porte les bagatelles que l'on a faites si considérables ! « Le but de la religion est de rendre les hommes droits, équitables, vrais, etc. Ce but est-il donc si éloigné, si inaccessible, si incompréhensible? Faut-il avant d'en être rendu capable savoir l'Écriture sur
le bout du doigt? Disons mieux : faut-il être au fait de tous les sens opposés qu'on lui attribue? Ce ne serait rien encore. Faut-il donc avoir décidé lequel de ces sens est le véritable ? » Que voilà de sages paroles I Les commenterai-je ? Multiplierai-je les citations? N'avonsnous pas pénétré jusqu'au fond de l'âme et de la doctrine de Marie Huber? N'est-ce pas, en somme, la religion naturelle que la « religion essentielle? » Dieu et l'immortalité de l'âme pour tout credo. Et puis, pour toute morale, la vertu par l'intérêt.
L'ouvrage de Marie Huber eut trois éditions, fut traduit en anglais et en allemand. On s'émut dans le camp orthodoxe ; des contradicteurs surgirent de toutes parts. Abram Rucliat avait déjà réj)ondu au Système des théologiens anciens et modernes. La Beligion essentielle eut pour principaux adversaires le pasteur Boullier, d'Amsterdam, le zurichois Breitinger, le genevois F. de Roches, dont la Défense du christianisme ou Préservatif contre un livre, etc. (1740) ' me permettra de faire toucher du doigt les défauts les plus saillants de la manière de Marie Huber. Le Préservatif s'ouvre par une « lettre préface » que Galissardde IVIarignac adresse à de Roches et dans laquelle il s'exprime ainsi : « Je viens de lire un ouvrage intitulé : Lettres sur la religion essentielle à l'homme. Quoique je ne sois pas de ceux qui crient d'abord à l'hérésie, je n'ai pas laissé de trouver ce livre dangereux; on n'en voit pas, à la vérité, du premier coup d'œil tout le venin ; l'habileté de l'auteur le cache , mais la réflexion le découvre bientôt. C'est un poison subtil... » Galissard ,de Marignac ajoute : « Je n'ai garde de placer notre auteur parmi les partisans outrés de la raison humaine. » Et venant à parler de l'opinion que l'écrivain de la Religion essentielle et celui des Lettres fanatiques (voir Murait) pourraient bien être une seule et même personne, il s'empresse de reconnaître que le traité de Marie Huber « est fort supérieur aux Lettres fanatiques, production qui semble parfois d'un cerveau mal réglé. » Mais passons de la préface au Préservatif luimême ! De Roches signale d'entrée le défaut capital : « Je suis, ditil, dans une parfaite incertitude sur la religion de l'auteur ; tantôt il m'a paru déiste, tantôt chrétien, quelquefois l'un et l'autre tout ensemble. » Cette critique est fondée. J'ai extrait la substance de la Religion essentielle, et qui parcourrait seulement ma rapide analyse serait tenté de penser que la philosophie de Marie Huber est nettement exposée dans son livre ; il n'en est rien, et ce n'est pas
^ Voltaire dit à ce sujet : « Un prédicant nommé Déroches l'a réfutée, et même assez poliment pour un prédicant. »
petite affaire que de débrouiller l'écheveau de ses méditations. On sent, à chaque instant, que l'auteur ne veut pas rompre, ou plutôt ne veut pas avoir l'air de consommer sa rupture avec le christianisme. De propos délibéré, bien plus que par timidité d'esprit, Marie Huber atténue ses audaces et ne se livre qu'à moitié. Cette indécision apparente la fait tomber dans des inconséquences que de Roches relève énergiquement : « Là, il (l'écrivain) semble recevoir la révélation ; ici, il la rejette ; là, il bannit les mystères de la religion, ici, il \es respecte ; là, il avance qu'on qu'on ne peut puiser ridée de Dieu dans les Écritures ; ailleurs il veut qu'on juge de sa perfection par ces mêmes Écritures. » Est-ce « le langage de la vérité ? » Laissons là les reproches du pasteur genevois !
Ni la Religion essentielle, ni le Monde fol préféré au Monde sage, ni les autres écrits de Marie Huber, ne sont des œuvres d'une grande valeur littéraire. Le style de notre philosophe manque en général de chaleur et d'éléçfance ; il est néanmoins assez ferme et assez clair : il a parfois la concision et le pittoresque. Galissard de Marignac en a vanté la « solidité délicate ; » il n'a pas eu peur de prétendre que la langue de la Religion essentielle rappelait celle de... Marivaux I C'est là fantaisie pure. Le vocabulaire de Marie Huber est pauvre, sa prose est monotone, mais robuste. Pas une de ses phrases qui trahisse la femme, par la nonchalance et la grâce ; en revanche, quelques-unes de ses pensées sont coulées dans une forme qui leur donne un relief étonnant, et l'on ne peut alors plus accepter qu'elle dise d'ellemême : « le secret de voler m'est inconnu. »
Deux traits de caractère sont communs à Marie Huber et à Béat- Louis DE MuRALT ^ : l'entière sincérité et l'inflexible droiture. Je ne vois pas que ces deux écrivains se ressemblent à d'autres égards : je ne conçois pas que l'on ait pu attribuer les Lettres fanatiques à
' Causeries du Lundi, de Sainte-Beuve, XV, 138 et s. Galerie suisse, 1, b^<) et s. Bernische Biographien, II, 1 et s. (article de M. le D"" E. Blœsch). Beat Luduig V. Murait (1665-1749), eine litteratur- imd kulturgeschichtliche Studie, par M. le D"" 0. V. Greyerz, Frauenfeld, in-8", 1888. Die schweiz. Litteratur des XVllL" Jahrhtmderts, par C. Môrikofer, Leipzig, 1861, p. 21 et s. Sayous, I, 144 et s. Musée neuchâtelois, 1868, 130 et s. Zeitschrift fur neufranz. Sprache und Litteratur, III. 187 et s. (article de M. E. Ritter). Acta pietistica (Bibliothèque de Berne).
l'auteur de la Religion essentielle, Marie Huber n'est rien moins (|u'une visionnaire ; Murait est un mystirjue. Marie Huber est en 1731 ce qu'elle sera en 1753; Murait à trente et Murait à soixante ans sont deux êtres bien différents. Marie Huber est pleine de charité et d'amour; Murait est un misanthrope... Le lecteur fera lui-même ce parallèle.
C'est un Bernois que Béat-Louis de Murait, un Bernois poli par les voyages et par un long séjour à Paris. Il naquit en 1665. Il avait prés de vingt ans lorsqu'il entra au service de la France. Assez vite dégoûté du métier des armes, il entreprit, en 1693, de visiter l'Angleterre, d'où il envoya à l'un de ses amis de Berne, des lettres fort curieuses, qui étaient de véritables mémoires sur la société anglaise ; elles circulèrent de mains en mains et firent quelque bruit. De retour à Paris, il se dit que des lettres sur les Français ne seraient pas moins goûtées, et il en écrivit de fort piquantes. Nous retrouverons tout cela. Murait se maria et se fixa dans sa ville natale en 1698. Le séjour de Berne lui devint bientôt intolérable, grâce aux tracasseries et aux persécutions que les pasteurs ne ménagèrent point à cet homme dont la foi était aussi originale que l'esprit; il fut même banni, dans des circonstances que j'expliquerai ci-aprés, quitta Berne en 1701, passa quelques mois à Genève, où il fut mal accueilli, se réfugia ensuite à Colombier dans la maison que devait occuper M™^ de Charriére ; il y vécut en solitaire jusqu'à sa mort (1749).
L'activité intellectuelle de Béat-Louis de Murait fut grande de tout temps. Il ressort des délibérations du Petit Conseil bernois, qu'on lui interdit, par sentence du 15 février 1701, « d'écrire sur des sujets religieux. » Mais son premier ouvrage, ou du moins le premier qui nous soit parvenu, ne fut publié qu'en 1725 ; il est intitulé : Lettres sur les Anglais et les Français ' . Quelques intimes avaient réussi à lui arracher, vers 1724, la promesse de réunir en volume sa correspondance dont j'ai parlé tout à l'heure. Elle n'existait plus qu'en partie ; il fallut reconstituer des copies altérées et fragmentaires; les opinions de Murait avaient changé sur certains points. Les Lettres parues en 1725, surtout celles qui se rapportent à la France, sont loin d'être identiques à celles composées vers la fin du XYII""® siècle. Peut-être ont-elles perdu aux retouches, se sont-elles alourdies de raisonnements et de digressions.
^ Sans nom d'auteur, in-12. Réédité plusieurs fois, 1726, 1727, 1728, 1747, 1753, 1755, 1801.
Quelle idée saugrenue, pour un Suisse, de donner, avec quelque espoir d'être lu, tout un volume sur la constitution, les mœurs, la littérature, les arts, des deux peuples les plus cultivés d'Europe! Ouelle figure allait-il faire à côté des Lettres persanes de Montesquieu, puis des Lettres anglaises de Voltaire! La Suisse avait, en 1 725, une réputation de grossièreté qui fut lente à s'efïacer. N'est-ce pas dans l'édition de 1764 de VÉtat et les délices de la Suisse que nous sommes encore traités ainsi: « Cette nation est si décriée dans le monde par rapport à l'esprit, que quiconque entreprend de la défendre sur ce chapitre court risque de passer lui-même pour n'en avoir point à revendre. » Aussi bien, les Lettres n'eurent pas même, au début, un succès d'estime. On ne leur rendit justice que longtemps après, lorsque Voltaire cita « le livre très sage et très ingénieux de M. de Murait, qui fait tant d'honneur à la Suisse. » Les contemporains immédiats, dont le portrait était tracé avec plus de vigueur que de gentillesse, ne voulurent pas se reconnaître dans les Anglais et les Français du gentilhomme bernois. L'abbé Desfontaines' avait loué et raillé Murait, tout ensemble. Ce « Suisse à tête pensante » avait du « bon sens, » de la « délicatesse, » même « assez de profondeur et de pénétration ; » mais l'abbé ajoutait presque sans transition : « Moquons-nous d'un Suisse méditatif... qui exhale sa mauvaise humeur dans des Lettres pleines de sophismes! » Un critique de la Bibliothèque française gourmandait ce « Suisse atrabilaire. » C'est à Sainte-Beuve qu'il faut, comme d'habitude, demander une appréciation définitive : « Il (Murait) a dit bien des choses qu'on a répétées depuis avec moins de netteté et de franchise... Les jugements de M. de Murait qui atteignent l'Angleterre... demeurent d'une singulière et parfaite justesse. De même pour les Français qu'il goûte sans les tlatter, qu'il déshabille hardiment, cherchant le solide sous les belles manières et à qui, dès qu'il n'y trouve pas son compte (ce qui lui arrive souvent), il dit des vérités suisses avec beaucoup d'esprit. »
Ils sont rares les observateurs plus intelligents, plus perspicaces et plus sûrs que l'auteur des Lettres sur les Anglais et les Français.
' Dans une lettre à J.-A. Turrettini, Jacob Vernet écrit ceci de Paris : « L'abbé Desfontaines a essayé d'en faire autant (soit de composer une satire; sur les lettres de M. de Murait Ses amis même conviennent que cet écrit est fort mal
raisonné. Je ne l'ai point vu. La première ligne contient une sottise : l'auteur admire qu'un Suisse pense, et moi je m'étonne qu'un Français pense si peu et si mal. » {Inédit.)
A d'autres, la manie du dénigrement ou l'éloge systématique, les aperçus oratoires et superficiels ! Il est aussi consciencieux qu'il s'ingénie à être impartial. Il aura certes quelques préférences et ne verra pas toujours juste. Mais présentez-moi un tableau plus exact et plus large que le sien de la société en Angleterre et en France, sous Guillaume et sous Louis XIV 1 Les traits caractéristiques et fondamentaux des deux nationalités, certains détails mêmes sont, tels que les a fixés Murait, définitivement arrêtés.
Est-ce bien vers l'an 1 700 que furent écrites les Lettres de Murait? Que l'homme reste donc le même à travers tant de bouleversements politiques et religieux ! Tout change autour de lui ou paraît changer ; lui se transforme à peine, affinant quelques-unes de ses qualités, exagérant quelques-uns de ses défauts. Et ce qui est vrai pour l'individu, l'est bien davantage pour les collectivités issues du groupement des races ou de la fusion des conquêtes. Les Anglais et les Français de Murait sont à peu prés les Anglais et les Français de 1890; les différences de castes sont moins tranchées, les institutions se sont modifiées, des besoins nouveaux ont surgi ; l'humanité tient du caméléon, ses métamorphoses ne s'opèrent qu'à fleur de peau.
Je n'ai pas l'intention de m'arrêter aux Lettres sur les Anglais. Je me reprocherais cependant de n'y rien prendre. Que direz-vous de ces lignes sur le tempérament des fils d'Albion : « Ils se mettent peu en peine des jugements que les autres font d'eux et ne font guère d'attention aux actions des autres. Ils vont hardiment contre un usage, quelque établi qu'il soit, lorsque leur raisonnement ou leur incHnation les en éloigne. La plupart négligent les manières et les agréments, mais ils cultivent leur raison et, dans l'essentiel de la vie aussi bien qu'en autre chose, ils osent s'en servir. » Murait n'est pas un juge moins sagace et moins fin lorsqu'il rappelle aux Anglais leurs « religions extravagantes, » qu'ils ne destinaient pas encore à l'exportation ; lorsqu'il loue la « modestie » et la « pruderie » des femmes anglaises (tout en regrettant « qu'elles manquent un peu d'épaules et de hanches » et qu'elles « ne prennent pas soin de leurs dents »); lorsqu'il blâme les gens du pays de « se communiquer » difficilement et d'avoir pour les étrangers une forte dose de ce dédain que les Grecs avaient pour les « barbares ; » lorsqu'il les félicite de ce « qu'ils ne craignent pas de heurter les préjugés communs » et de « faire surtout cas du bon sens; » lorsqu'il les montre « violents dans leurs passions, c'est-à-dire bien résolus à réussir; » lorsqu'il parle du gouvernement, de la noblesse, des « marchands, » du popu-
laire, des écrivains, des ecclésiastiques « dont les sermons sont plus respectables que leurs personnes, outre qu'ils les font courts, » de tout enfin ce qu'il a vu, étudié ou deviné. On le sent peu enclin à la bienveillance, mais soucieux de vérité et de justice. Son genre est sobre et pénétrant. L'auteur a voyagé en philosophe plutôt qu'en touriste; il n'est pas le badaud qui désire satisfaire la seule curiosité de ses yeux, il est le moraliste qui cherche à tout comprendre. Il ne néglige pas les questions politiques et sociales, mais il s'attache avant tout à décrire le caractère national, à définir le type anglais, à marquer les traits essentiels de ce peuple tout en extrêmes, bon et mauvais à l'excès, riche et pauvre, ignorant et cultivé, sans mesure.
Les Lettres sur les Anglais sont déjà fort captivantes. Nous nous attarderons plus volontiers aux Lettres sur les Français, qui sont le chef-d'œuvre de Murait, et un chef-d'œuvre, sinon par la langue, qui est d'ailleurs ferme et savoureuse, du moins par la puissance de l'observation, le pittoresque et la vérité des aperçus. Ne s'élait-il pas « exercé et dégourdi l'esprit » avec les Anglais, avant que d'en venir aux Français?
La France n'est point flattée par Béat-Louis de Murait qui n'entend parler, je le veux bien, que du gros de la nation; il « excepte les personnes de mérite » auxquelles « on doit un article à part, » et, ces personnes de mérite, il les exalte en toute occasion: « c'est, je crois, dit-il, ce qu'il y a parmi les hommes de plus revenant. » Mais la « principale partie des gens » est malmenée, quoique Murait sache fort bien apprécier les qualités aimables et généreuses du Français. Et quand on y regarde de prés, on se convainc que la France l'attire, le séduit malgré tout; il ne résiste pas au charme de cette coquette, bonne fille au demeurant. Ce qui lui déplaît par-dessus tout, c'est ce qu'il y a d'artificiel et d'extérieur dans la vie française: « Ils se repaissent aisément d'apparence ; ils préfèrvent le plaisir de paraître à celui d'être réellement, et, en plusieurs choses, on remarque qu'ils
font consister le bonheur à être crus heureux Sans faire tort à
cette nation, on peut dire que c'est là où la bagatelle règne et où on lui fait plus d'honneur que nulle part ailleurs. En échange, les Français peuvent se vanter d'avoir porté en bien des choses la bagatelle à sa perfection et de surpasser à cet égard tout le reste du monde. » Murait revient sans cesse à cet amour de la « bagatelle, » qui les « rend toujours empressés pour les petites choses qui leur paraissent grandes. » Voilà, « le Français fait de la vie une partie de plaisir; une promenade; d'autres en font une affaire sérieuse, un voyage. »
Est-ce que tout ceci ne serait plus actuel? Si l'on ferme les yeux sur quelques réllexions d'une justesse un peu maussade, que de clairvoyance et de franchise! Comme nous hésitons peu à pardonner à Murait sa préoccupation d'être « Suisse, » je veux dire paysan du Danube jusqu'à la passion!
Ce qu'il ne conteste pas aux hommes de France, c'est le « brillant et l'esprit. » Il ajoute malicieusement : « Ils n'ont pas seulement plusd'esprit que les autres peuples; ils ont de l'esprit et les autres n'en ont pas. » Rendant hommage à leur parfaite urbanité: « Il est certain, écrit-il, que nous autres étrangers nous trouvons chez les Français tout ce qu'on peut demander d'une nation chez qui on voyage... Un Français lie amitié avec un étranger qui lui convient aussi aisément qu'avec un autre Français. Au bout de trois jours, il lui offre sa bourse et il fera pour son nouvel ami toutes sortes de choses à quoi il ne s'attendait pas... Il se trouve peu d'étrangers qui ne soient aussi agréablement en France que chez eux et qui ne souhaitent de trouver dans leur pays les manières d'agir qu'ils trouvent chez les Français. » Ces compliments sont accompagnés de quelques réserves; toute cette politesse n'indiqnerait-elle pas une pointe de suffisance ? Au surplus, le Français ne tient rien moins qu'à être félicité de sa « bonté de cœur; » il ressemble « au cerf de la fable qui estime beaucoup son bois apparent, ornement qui peut lui être funeste, tandis qu'il a honte de ses pieds menus, qui lui rendent de très bons services. »
La sociabilité des Français est charmante, leur conversation exquise d'aisance et d'agrément. Murait ne saurait trop le répéter ; il a l'air parfois de ne bien châtier les Français que parce qu'il les aime bien. Il passe peut-être devant un Anglais en se découvrant; en dépit qu'il en ait, il sourit familièrement, comme à un vieil ami, au Français qu'il rencontre. Mais Alceste ne perd pas tout son temps à conter des douceurs à Célimène. Écoutez-le s'indigner du commerce par trop facile qui, sous les dehors d'une galanterie raffinée, s'établit entre hommes et femmes ! Usbeck écrivait à Roxane: « Les femmes y (en France) ont perdu toute retenue ; elles se présentent devant les hommes à visage découvert, comme si elles voulaient demander leur défaite. » La pudeur de Murait n'est pas moins effarouchée; elle se répand en véhémentes sorties contre la « corruption » française. L'auteur des Lettres n'a pas plus d'admiration pour l'abus des « manières, » et il s'écrie: « un extérieur tout chamarré de politesse et de belles manières ne serait-il point une parure à renvoyer au théâtre? »
Je serais inexcusable si je passais sous silence les Lettres qui traitent des goûts littéraires de la nation française. Le spirituel Bernois vient de critiquer la tyrannie de la mode — de « cette mode qui conduit et remue tout en France, » — et il poursuit :
« Leur langue aussi dépend de la mode et se ressent de ses caprices, et tout ce nombre de gens d'esprit ligués en France pour sa défense ne sauraient la mettre en sûreté. Non seulement les expressions nouvelles que la mode introduit ne la dédommagent p^s toujours de celles qu'elle en retranche, mais les changements qu'elle y apporte, au lieu de la rendre plus parfaite, ne font ordinairement que la rendre plus bizarre... De là il arrive que leurs meilleurs écrivains deviennent successivement hors de mode, c'est-à-dire ridicules pour la plupart des lecteurs, car l'oreille délicate des Français supporte avec peine un mot qui vieillit... Le style, indépendamment de ce qu'il exprime, est une affaire importante en France et on y met un très grand prix. 11 ne faut pas douter que, pour la plupart des lecteurs, un livre qui en beau style ne dit rien ne soit un livre à lire bien plutôt que celui qui en mauvais style dirait de bonnes choses, ou même des choses spirituelles. Le cas n'est pas arrivé que je sache, parce que chacun se garde ici d'une pareille incongruité; mais si jamais il arrivait, je suis persuadé qu'il y aurait une grande consternation au Parnasse français, et qu'on verrait les Muses effrayées d'un si sinistre événement. Car les hlles du Mont-Sacré ressemblent à toutes les autres, en ce qu'elles n'aiment pas à paraître en mauvais équipage. »
Il y a encore, dans les Lettres, de curieux jugements sur les auteurs français du grand siècle, sur Boileau, entre autres, qu'il remet à sa place, parmi les meilleurs poètes de second ordre. Les pages sur l'Académie, déjà citées par Sayous et Sainte-Beuve, sont délicieuses de fine et rapide ironie... Mais il faut savoir se borner.
Quelle est l'impression qui se dégage en fin de compte des Lettres sur les Français? Murait n'est pas qu'un « Suisse atrabilaire. » 11 a tenu la balance assez égale entre les vices et les vertus, les défauts et les qualités des sujets de Louis XIV. 11 est moins sévère peut-être que Montesquieu. Il lui arrive d'immoler son objectivité au plaisir de lancer un mot à l'emporte-piéce ; il s'amuse à ratiociner sans utilité. D'autre part, il ne voit guère que le monde de la cour; il ne mentionne que d'un mot les « marchands » et ces paysans, mal nourris et mal logés, qui « n'en trouvent pas moins leur pain noir plus savoureux toutes les fois qu'ils apprennent le gain d'une bataille. » Mais que
de vérités exprimées avec force, que de remarques profondes et de profonds coups de burin! Et quel style incisif, et nerveux, et clair, malgré quelque gaucherie et un certain mépris de la correction !
Murait n'a pas dit qu'aux Anglais et aux Français des « vérités suisses. » Nous en avons notre part dans sa Lettre sur les voyages. Il nous a conseillé, comme Rousseau, de préférer la simplicité antique aux raffinements de la civilisation, et, comme Juste Olivier, de « vivre de notre vie. » Nous pouvons méditer encore cette verte admonestation : « La Providence nous voulait conserver exempts des troubles et des agitations qui travaillent le reste du monde et nous proposer pour exemple; elle voulait récompenser en nous un reste d'ordre conservé à la vue de toute la terre, un caractère perdu parmi les nations opulentes et voluptueuses... Après avoir été vaincus par les mœurs étrangères, dont il dépendait de nous garantir, et après avoir joint à ces mœurs d'autres mœurs plus mauvaises encore que notre propre corruption a produites, il est à craindre que nous n'expérimentions à d'autres égards le sort des peuples étrangers, et qu'après avoir été si longtemps les spectateurs nous ne leur servions de spectacle à notre tour. Les gens sensés qui ont vu les mœurs étrangères, le luxe et la vie licencieuse de la jeunesse s'introduire parmi nous, ont prévu dés lors la ruine de la nation. » Cette franche et rude parole était plus que jamais de saison à une époque où la Suisse, renonçant à ses vieilles traditions d'austérité républicaine, s'abandonnait au courant du siècle. Les avertissements ne manqueront pas, mais depuis quand un peuple averti a-t-il été un peuple corrigé? Les exhortations de Murait et d'autres ont néanmoins quelque chose de consolant; elles réduisent à néant les complaintes toutes faites de ces panégyristes du bon vieux temps qui nous représentent sans cesse comme les fils dégénérés de sublimes ancêtres. Nous valons bien nos pères; la Suisse moderne est au moins aussi respectable que celle d'avant 1798.
Mais, me dira-t-on, comment se fait-il que vous ayez rangé Murait parmi les «précurseurs? » La question est naturelle; la réponse est facile. N'est-ce pas un précurseur que cet écrivain d'un jugement si original et si libre? N'est-il pas, en somme, le premier Suisse dont une œuvre littéraire ait pénétré et fait sensation en France? Au reste, les Lettres fanatiques (1739) nous révéleront à coup sûr le précurseur que l'on n'aurait point aperçu jusqu'ici. Murait y explore un domaine où l'indépendance de l'esprit était aussi rare que périlleuse. Qu'est-ce, en effet, que ce livre? Une
poignée de « vérités incommodes dont on voudrait bien se débarrasser sans être obligé de les voir de prés et de méditer làdessus. »
L'auteur commence par se moquer des savants, qui ont en majorité plus de mémoire que d'intelligence. Et puis, ils « raisonnent, » ou mieux ils discutent sans lin dans le seul but de « faire montre d'une habileté qui consiste principalement à ne pas demeurer court. » C'est ainsi que la Bible s'est transformée en une sorte de place d'exercices, où mille sectes s'agitent comme autant de troupes d'histrions. Quelle est d'ailleurs la « production la plus générale parmi les gens qui raisonnent? » Hélas ! l'incrédulité qui ne se borne pas à nier, mais qui fonde des systèmes où le Hasard remplace Dieu. Murait n'est pas un sceptique, ni un athée. Mais sa foi est si peu orthodoxe, elle va si bien à l'encontre des idées reçues, que les Lettres fanatiques ont paru aux ministres du culte officiel plus dangereuses que les ouvrages de Marie Huber. Celle-ci prêche le rationalisme; Murait est aussi un rationaliste, si l'on veut, mais un rationaliste mystique, et déjà se manifestent les premiers symptômes de l'illuminisme dans lequel sombrera cette riche individualité. N*afïecte-t-il pas d'opposer les « visionnaires » aux « savants? » Ne s'affiche-t-il pas contempteur déterminé des sciences sacrées et profanes? La théologie spécialement n'est pour lui qu'un « squelette mis en spectacle. » Une de ses lettres est intitulée : « que le raisonnement et le savoir ont causé la chute de l'homme, qu'ils nous y entretiennent et qu'une fin leur est assignée. » Est-ce que Murait songerait à nous ramener à l'état de nature? Une bonne partie de l'œuvre de Rousseau seraitelle en germe dans celle du gentilhomme bernois? Il est certain que Jean-Jacques faisait de Murait l'une de ses lectures favorites.
Il y a quelques éclairs et beaucoup de fatras dans les Lettres fanatiques, œuvre, au demeurant, d'un littérateur qui se néglige et qui a perdu sa belle verve d'autrefois en se lançant dans la propagande sectaire. Quel amas de divagations lourdes et folles, par exemple, que ses pages sur les « esprits » et « l'influence que les savants ne veulent pas accorder à la lune! » Et pure... Oui, Murait se retrouve par intervalles, le penseur vigoureux et sain, hardi et loyal. Ne dit-il pas de la religion naturelle : « Quand elle ne ferait que nous donner le degré de probité qui fait l'honnête homme, elle nous vaudrait déjà plus que ne nous valent les opinions et les croyances littérales ou historiques, lorsque nous avons le malheur de nous y reposer et de nous croire chrétiens pour cela. » Il ne regarde pas
4f) LA SUISSE ROMANDE AVANT ROUSSEAU.
plus aux apparences qu'aux formules. La religion la meilleure est pour lui celle qui sanctifie le plus, qui est la plus féconde en vertus et en bonnes œuvres. Pourquoi faut-il que ces fortes et nobles considérations soient noyées dans tant d'extravagances? Murait est mûr pour V Instinct divin; il vogue, toutes voiles déployées, contre recueil du mysticisme, où il échouera.
Je chercherais en vain une place plus convenable pour parler du mouvement piétiste auquel Murait prit. une très grande part pendant les dernières années de sa vie. Le gentilhomme des Lettres sur les Anglais et les Français avait trop couru le monde pour s'accommoder en philosophe de sa solitude de Colombier. Il était aigri et abandonné. Un second mariage, qu'il contracta en 1737, à l'âge de soixante-douze ans, précipita le naufrage de son intelligence. Sa femme le jeta, corps et âme, dans les aventures de l'illuminisme. N'entreprend-il pas, en 1740, avec sa famille, tout un long voyage, descendant en barque la Thiéle, l'Aar et le Rhin, pour aller faire visite au poète Terstegen, un des chefs du « piétisme » allemand? La compagne de Murait nous a conté cette odyssée dans une lettre, que M. de Greyerz a insérée à la fin de son travail sur notre écrivain.
Les excentricités religieuses de Murait s'expliquent encore par sa haine et son mépris des théologiens. Le protestantisme était devenu à Berne, vers 1700, un véritable pouvoir dans l'État. Il s'agissait pour les fidèles moins de croire que d'obéir, moins de suivre les enseignements du Christ que d'observer avec ponctualité les pratiques du culte. Murait n'était pas alors d'une dévotion très active, mais la religion moutonnière et l'hypocrite austérité révoltaient sa conscience. Il refusa catégoriquement d'assister au prêche et ne se gêna point de déclarer au Petit Conseil « qu'il avait été froissé jusqu'au fond de l'âme par MM. les ecclésiastiques. » Le Consistoire demanda qu'on l'admonestât d'abord, et ensuite qu'on l'incarcérât. LL. EE. préférèrent l'expulser du territoire bernois, lorsqu'on eut essayé sans succès de tous les moyens pour l'amener à résipiscence. On conçoit que ces procédés brutaux envers un homme très scrupuleux et de mœurs irréprochables aient inspiré à Murait une profonde aversion pour les « chapelains gras et vermeils » qu'il a criblés de ses plus sanglants sarcasmes. Son tempérament porté à la misanthropie, son cœur attristé et passionné, les suggestions de la solitude, ses relations avec des visionnaires, son second mariage, tout devait l'amener aux doctrines exposées dans son Instinct divin
recommandé aux hommes'. Rousseau écrivit à propos de ce livre, dans \di Nouvelle Héloïse : « Vous lisez Murait; je le lis aussi ; mais je choisis ses Lettres et vous choisissez son Instinct divin... Déplorez les égarements de cet homme sage et songez à vous! Femme pieuse, allez-vous n'être plus qu'une dévote? » V Instinct divin est pur patois de Chanaan. Je n'en extrais que ces lignes, qui sont les moins inintelligibles de l'ouvrage et qui le résument : « La Divinité n'habite point dans les temples faits de mains d'homme en quelque sens que ce soit; elle se construit elle-même son habitation, et c'est pour cela qu'elle a mis sa Parole dans le cœur de l'homme. Son |)remier soin est de le nettoyer, de mettre le cœur en état de lui servir de demeure. »
Abaissons un voile sur les erreurs d'un esprit éminemment distingué, que la rectitude et la netteté initiales de son jugement ne préservèrent point des écarts d'une religiosité maladive ! Rappelonsnous plutôt qu'il fut un véritable novateur avec ses Lettres sur les Anglais et les Français, devançant Montesquieu et Voltaire, ne les égalant point par la vivacité de l'esprit, l'art de la composition et la pureté du style, ne leur étant nullement inférieur par l'étendue et l'acuité de l'observation! Saluons enfin, dans ce Bernois, l'un des écrivains les plus français de notre pays, entre le chancelier de Montmollin et Jean-Jacques Rousseau !
^ Londres, in-8°, 1753 (ouvrage posthume). — Faisons observer ici que le piétisme de Ph.-J. Spener, l'auteur des Fia Desideria, et de M""® Guyon (voir notice sur Dutoit Membrini), avait pénétré en Suisse dès la fin du XVH™« siècle. Les représentants du culte officiel s'élevèrent vivement contre la secte nouvelle, qui fut en butte à toute sorte de persécutions. Plusieurs traités furent publiés qui attaquaient les dissidents. Ainsi le pasteur Roques de Bâle fit paraître son Vrai piétisme en 1731 ; il y déblatérait contre les « déclamations tragiques de tels fourbes.» Les piétistes eurent quelques succès ; le major Davel fut des leurs. Le comte de Zinzendorf, qui vint à Genève en 1741, y établit une confrérie morave. Mais tout ceci ne rentre pas dans une Histoire littéraire. On trouvera des détails dans l'ouvrage de Metzger (cité ad Marie Huber) et dans son étude sur Madame de Warrens, (Genève, 1880), dans les Étrennes chrétiennes de 1886 et 1889 et la Revue internationale de mai 1889 (articles de M. E. Ritter), dans la brochure de M. A. Bernard : Le piétisme à Berne, Berne, in-12, 1867, etc., etc. Voir aussi Le comte de Zinzendorf, par Félix Bovet, 2™« édit., Paris, 2 vol. in-8°, 1865, II, p. 31 et s. Spener et son époque, par H. Rathgeber, in-12, Paris, 1889.