TOME ir
dans ses Mélanges helvétiques, célébré « l'imagination ardente et vaste » de Jean-Guillaume de La Fléchère (1 724 à 1 785), et regretté que Genève n'eût pas « apprécié ses talents à leur juste valeur. » La Grâce et la Nature n'est au fond qu'un manuel d'apologétique en vers de douze syllabes; la prose y eût été moins déplacée. Si vous voulez, c'est une longue paraphrase rimée du psaume 148 : « Louez l'Éternel dans les cieux, louez-le dans les hauts lieux!... » Ni la fougue, ni la conviction ne manquent au poète, dont les alléluias sont plus d'une fois interrompus par de rudes apostrophes à tout ce qui n'est pas chrétien. Analyserai-je les vingt-quatre chants de cette œuvre étrange? Je préfère vous dire qu'il se rencontre par-ci par-là, dans ces hymnes touffues, des vers agréables et des passages éloquents. De la Fléchère s'écrie, en citant l'exemple des poètes antiques à ceux de son temps :
Les poètes d'alors, au doux son de leurs lyres, Bâtissaient des cités ou fondaient des empires ; Hérauts de la justice, interprètes des lois, Ils instruisaient le peuple, ils éclairaient les rois ; Célébrant de leur règne ou la honte ou la gloire, Ils les faisaient mourir ou vivre dans l'histoire.
Imitez ces modèles, poursuit-il, ou, si vous craignez de redescendre jusque-là, imitez au moins les poètes religieux du siècle passé, « Delvincourt et Le Franc, avec l'un des Corneille, » ou même — le « sacré concert » des oiseaux ! A ce propos, je conseille aux amateurs de solennelles bizarreries la lecture de tout le chant onzième, où « l'homme est instruit par les oiseaux » à entonner des cantiques en Thonneur de l'Éternel. Ils savoureront, je n'en doute point, ce cours d'ornithologie appliquée aux actions de grâces; ils en détacheront cette perle, — un couplet à l'adresse des « canaris : »
Vous que l'on apporta des îles fortunées, Consolez par vos chants les âmes consternées, Et, répétant toujours vos touchantes leçons, Chantez le Dieu de paix dans vos tristes prisons ! Ainsi Paul et Silas, que des mains inhumaines Au fond d'un noir cachot avaient chargés de chaînes, Contents dans leur état, joyeux dans la douleur, Touchaient leur geôlier [sic) et chantaient le Sauveur.
Que l'on ne m'accuse point d'irrévérence ! Je ne cède pas au malin plaisir de ridiculiser des idées absolument respectables. Je tiens simplement à faire voir à quelles aberrations peut conduire la
manie de prêcher en vers. Salchli, de la Fléchère, ont transporté dans leurs poèmes cet idiome de Clianaan dont notre littérature religieuse est saturée... Peut-être me blâmera-t-on d'exhumer ces vénérables pauvretés lyriques. Il ne serait ni consciencieux ni loyal de ne prendre que la lleur de nos écrivains et de mettre le surplus au bénéfice d'un facile ou d'un habile silence.
Le pays de Yaud — si beau ! ajoute la Muse populaire — la riante et romantique contrée chantée par Rousseau, Clarens, la Meillerie, le Léman, et, dans le lointain, les cimes neigeuses des hautes Alpes, et, tout prés, les crêtes verdoyantes du Jura, quel séjour et que de sujets d'inspiration pour un poète ! Les Vaudois songeaient si peu à célébrer la merveilleuse nature au inilieu de laquelle ils vivaient, que l'on s'explique bien l'indignation de Chaillet écrivant dans le Journal helvétique : « Que de fois en contemplant ces campagnes romanesques, habitées par des gens si peu romanesques, je me suis demandé : que font-ils? est-ce à eux de vivre sous ce beau ciel, de fouler cette belle terre? Ils végètent, s'agitent, se chicanent, languissent d'ennui, et Dieu les souffre dans le paradis de l'univers! » Il semble que la domination bernoise ait étouffé chez les Vaudois la puissance de sentir et d'admirer; le cœur et l'imagination sont asservis comme le reste. Un réveil ne se produira-t-il pas? L'âme vaudoise, cette àme rêveuse, contemplative et tendre, que nous découvrons déjà dans les stances amoureuses d'Othon de Grandson, l'âme vaudoise n'a-t-elle pas assez dormi, ne s'est-elle pas tue assez longtemps?
Un génie est caché dans tous ces lieux que j'aime,
dira bientôt Juste Olivier. Ce génie existe. Ne sortira-t-il pas de sa retraite? N'est-il pas fatigué de silence et d'ombre?
Un renouveau intellectuel s'annonçait. Deyverdun, le futur traducteur de Werther, l'ami et le collaborateur de Gibbon, avait fondé, vers 1772, une Société littéraire, qui compta parmi ses membres Samuel de Constant, puis F.-C. de Laharpe, Verdeil, Levade. On y dissertait de omni re scibili, « de l'utilité des Sociétés littéraires, )^ des « sciences absolument inutiles au bonheur, » que sais-je ? Un jour, Philippe Bridel, que nous retrouverons, lut un mémoire très
affirmatif sur cette question : La Suisse française a-t-elle une poésie nationale? Eh ! non, la Suisse française n'avait pas de poésie spécialement suisse, de poésie nationale, quoiqu'en eût le futur doyen qui prenait ses désirs pour des réalités. Mais Bridel, qui avait des vers en portefeuille, allait doter l'Helvétie romande do cette « poésie nationale » dont il ne pouvait — modestie oblige — se déclarei' décemment le premier représentant. Au surplus, ses compatriotes se faisaient de la poésie une singulière idée. Bridel ayant démontré à la Société littéraire que « le pays de Vaud pouvait fournir plus de poètes que tout autre, à cause de sa belle natur(3, » le romancier Samuel de Constant l'apostropha en ces termes : « Ce n'est pas en chantant les beautés de la nature qu'on en jouit le mieux. Lorsque l'àme les contemple avec admiration, elle est pénétrée d'un sentiment si doux et si pur, qu'elle ne cherche point à les mettre en rimes et en mesures. Ne pressons donc point la nature de nous donner des poètes! Nous les achèterions par de trop mauvais rimailleurs. » Samuel de Constant prêchait pour sa paroisse, car on chercherait en vain, dans les quatre volumes de Camille, une description de dix lignes : il ne savait pas faire en prose ce qu'il déconseillait aux autres de faire en vers. Louis Bridel, un des frères de Philippe, abondait dans le sens de ce dernier : « Le livre de la nature, écrit-il en 1 787, toujours ouvert devant nos yeux est celui qu'on étudie le moins. Pour moi, c'est celui que j'étudie le plus. Il est inépuisable et il ne m'ennuie jamais. » Ces Bridel furent une famille de poètes; nous reviendrons aux Poésies helvétiennes de l'un, aux Délassements poétiques de l'autre. En attendant, quelques alexandrins du conférencier de la Société littéraire nous prouveront qu'une muse romande, encore hésitante et bégayante, nous est née :
Heureux qui, de son chaume au centre du vallon
Dont les Alpes au loin terminent l'horizon,
Peut distinguer le bruit de la source prochaine
Qui court parmi les fleurs désaltérer la plaine,
Et qui, sans en rien craindre, entend pendant la nuit
Le fracas éloigné du torrent qui s'enfuit!
Plus heureux qui d'un lac habitant le rivage
Le voit tour à tour calme et battu par l'orage,
Soir et matin l'observe et l'admire toujours,
Se baigne dans son onde au déclin des beaux jours
Et ne s'en va jamais, loin du toit de ses pères,
Errer au gré des vents sur des mers étrangères !
0 vous que le Léman voit sur ces bords fleuris.
Des biens que vous avez, sentez-vous tout le prix?
Répondez : savez-vous qu'il n'est, d'un pôle à l'autre,
Aucun climat plus beau, plus heureux que le vôtre?
La poésie lyrique ne fut en aucun temps la passion des Genevois. Ils ont cependant commencé, au XVIIP^ siècle, à chanter d'une voix qu'on ne leur connaissait guère. Étienne-Salomon Reybaz ^ , qui est leur poète le plus habile à cette époque, ressemble, non par la foi, mais par le talent, aux hommes de la Réforme : il a dix cordes à son arc, il est prédicateur, critique littéraire, philosophe, jurisconsulte, journaliste. Il rime, par surcroît, et en artiste exercé. Il tourne avec facilité la petite pièce spirituelle ou galante, le couplet satirique ou guilleret. Les sujets plus graves ne l'efïraient point et lui conviennent également. Je goûte peu ceux de ses chants religieux qu'a publiés M. Guillot : c'est en même temps froid et déclamatoire. Quelques scènes de deux tragédies (Charles P' et Denys de Syracuse) qu'il n'a point achevées sont, au contraire, d'un grand et beau style, avec quelques négligences et quelques incohérences. 11 n'a pas eu d'accents plus heureux que dans ses stances sur la mort de Rousseau :
...Ou si notre siècle peut-être Ne sait pas encor t'honorer, Avec tes. écrits, ô mon Maître !
Seul j'irai m'instruire et pleurer.
J'invoquerai, pour t'admirer, Une postérité plus sage, Qui, par un immortel hommage, Soit cligne de te célébrer.
Jacob Vernet (v. p. 1 27 et s.) s'effaroucha de cet hommage rendu par un pasteur de Genève à la mémoire de Rousseau. Il répondit à Reybaz :
Je me ris d'un transport de zèle
Qui s'extasie au lieu de voir
De tout discours, de tout écrit, La raison doit bannir l'ivresse :
Si l'on exalte tant l'es])rit, Ah! c'en est fait de la sagesse.
Reybaz, qui n'était pas un sot, répliqua :
^ Voir p. 140 et, ci-après, le chapitre 1" du Livre III de la période suivante. Consulter surtout : Un poète de la Suisse romande au XVIII'"" siècle (E.-S. Beybaz), par M. A. Guillot, Genève, in-8<^, 1887.
246 LA SUISSE ROMANDE AU TEm»8 DE ROUSSEAU.
... Grave auteur qui, dans ton récit, De mes vers condamnes l'ivresse.
Toi-même fis excès d'esprit, Tout en nous prêchant la sagesse.
Qui donc se doutait — puisque j'en suis à parler de Vernet, — que l'éditeur de VEsprit des lois, l'adversaire de Voltaire et des philosophes, le savant dogmatiste, fût un poète dont le seul tort est d'avoir trop peu sacrifié aux Muses? II y a, dans ses vers, une émotion sincère, une grâce un peu sévère mais pénétrante, qui nous ramène à Malherbe et qui fait penser aussi, par certains côtés, aux romantiques assagis de notre siècle, à de Laprade, par exemple. Ne direz-vous pas comme moi que ces strophes (inédites') sur la mort de M""^ Marie-Charlotte Boissier, fille du professeur Ami Lullin, sont mieux que de la poésie de circonstance? Je cite :
J'ai vu dans un beau corps une, âme encor plus belle Pendant trop peu de temps orner ces tristes lieux, Et, dans son court printemps, nous montrer un modèle Déjà digne des cieux !
Jeune sans passions et tendre sans faiblesse, Savante sans babil, ferme sans dureté.
Riche, faisant le bien sans faste et sans mollesse, Et sage sans rigidité.
Quel cœur rendit à Dieu d'hommage plus sincère? Quel cœur porta jamais dans les liens sacrés Et de fille et d'amie, et d'épouse et de mère. Des sentiments plus épurés?
Dans cette fleur des ans où. la mort l'a ravie, Que de devoirs remplis, que de traits de vertu ! Si par l'emploi du temps on mesure la vie, Elle a longtemps vécu.
Il y eut quelques rimeurs à Neuchàtel, avant la Révolution : Hugues Ramus, un pasteur qui traduisit des psaumes, Charles-Albert de Pury (\\ p. 18 J) qui collabora au Journal helvétique, quelques
^ Cette pièce de vers m'a été communiquée par M. E. de Budé. — On connaît peut-être les jolis vers envoyés par Vernet à M"« Aïssé : « Aïssé de la Grèce épuisa la beauté....,» qui sont placés à la fin des Lettres de la belle Circassienne (édit. de 1787j et à deux endroits de l'édition de Lausanne et Paris, 1788.
autres encore. Le marquis d'Argens, que nous avons déjà rencontré marchant sur les plates-bandes de la poésie suisse, a écrit ces lignes à l'adresse des Vaudois et des Neuchàtelois : « S'il faut en juger par quelques vers français qui ont été composés par des auteurs de Lausanne et de Neuchàtel, je puis dire que les Suisses sont les plus mauvais poètes de l'univers. On dit qu'un liabile docteur avait proposé de se servir de ces poésies à la place d'opium : au lieu de faire avaler trois grains de cette drogue à un malade, on eût lu quatre vers français composés par un poète de Neuchàtel. '» Ces appréciations, vraies en 1740, ne l'étaient plus trente ans après. Neuchàtel eut, en efîet, durant la période qui nous occupe, un poète au moins de réelle valeur.
Jean-Laurent Garcin ' (1733 à 1781), seigneur de Cottens, le tils du fameux médecin de même nom, quitta de bonne heure son poste de vicaire ou de sufïragant à Fleurier, pour se vouer exclusivement à la musique et aux lettres. Il publia, en 1 761 , une gracieuse épître en vers : La Ruillière, que Ton attribua généralement à Gresset. Cette erreur de juges compétents équivaut à un éloge. Il y avait, dans le poème de Garcin, la légèreté du tour, la vivacité de l'esprit; l'inspiration était, en revanche, courte et superficielle. C'était bien de la poésie du XVII"" siècle :
Je peins un séjour champêtre, Non pas tel assurément Qu'en maint poème charmant Chacun pût le reconnaître.
Ce n'est point un beau vallon, Oi^i le ruisseau qui se cache Sous un tapis de gazon Avec peine s'en arrache; Où croisse le doux jasmin Qui, des pleurs dont il s'arrose, Perle son tendre satin; Où le vif bouton' de rose De l'arbrisseau dont il sort Sans regret se dépaïse Pour orner le sein de Lise Et faire envier son sort Au berger qui la courtise.
Non, la Ruillière est une retraite modeste et rustique, mais Garcin a raison de se contenter de peu et d'aimer son joli coin de terre. Il llàne volontiers. Il est gastronome; « soupe fine, » « courte
^ Biographies neuchâteîoises. France protestante. Gaiillieiu\ 2M et s. DeMontet.
sauce, » « petits plats, » transformeraient à son goût un « chenil » en « paradis. » Et puis, il n'est pas seul à la Ruilliére. « Deux sœurs presque égales d'âge » et deux amis font de sa thébaïde une Capoue en miniature. Il peut donc se rire du bruit des villes et des vains plaisirs du monde; il ne s'en fait point faute :
Dans un grand cercle languir En jurant que l'on s'amuse; A haute voix applaudir Ce que tout bas on accuse; Visiter avec ennui Et bâiller avec décence ; Cajoler en face autrui,
Et médire en son absence
Rechercher tout sans désir, Rire de tout sans plaisir :
Yoilà ce qu'on appelle vivre !
Cet aimable badinage, cette philosophie terre à terre qu'on retrouve dans une vive Chanson du guet du même auteur, n'ont |)as empêché Garcin de traduire en bons vers quelques psaumes du roi David ; ses Odes sacrées ont même eu deux éditions.
SiGisMOND-Louis DE Lerber ' fut saus contredit notre poète le mieux doué entre Henzi et les Bridel. Il y a de i"art et beaucoup de sentiment dans ses vers qui, selon Aimé Steinlen, sont remarquables « pour la correction, la grâce, le charme du tour. » Et notez que Lerber était un grave jurisconsulte bernois et un austère philosophe, auquel on doit, entre autres, un Essai sur Vétude de la Morale. Nous avons appris à le connaître par l'épître agréablement rimée qu'il adressait à Voltaire en 1753 (v. p. 80). On a surtout vanté sa Vue d'Anet, un doux et riant poème descriptif. Quelque gaucherie dans l'expression, quelques vers discutables, ne nous gâteront pas le plaisir d'une sincère admiration. La Vue d'Anet débute ainsi :
Pour acquitter chez toi la dette de mon cœur, Anet, me suffit-il de chérir ta mémoire?
Quand tu fais tout pour mon bonheur
Ne ferais-je rien pour ta gloire?
^ Gaullieur, 259 et s. Ch.-V. de Bonstetten, par A. Steinlen, 85 et s. Poésies et opuscules philosophiques de feu le professeur Lerber, in-S**, 1792. La Vue d'Anet (à laquelle on a ajouté diverses autres pièces de vers), réimpr., Berne, in-18, 1832.
Oui, je te l'ai promis, je veux que l'univers Admire comme moi l'éclat de ta richesse,
Et, qu'épris des attraits divers
Que tu me présentes sans cesse, Au nombre de tes biens il mette aussi mes vers.
Lerber vous paraîtra bien sûr de son talent. Mais savez-voiis, aii -j^yjjjme j^iécie^ mi Vaudois, un Neuchàtelois , un Genevois, qui ait cette aisance et cette fraîcheur? Les plus littéraires de nos prosateurs et de nos poètes de l'époque seront-ils donc — Rousseau et Chaillet exceptés — un gentilhomme bernois, Murait, un légiste bernois, Lerber? 11 ne manque pas, dans la Vue d'Anet, de réminiscences, d'artificiel et de convenu. Pomone se promène dans les vergers, Flore prend ses ébats dans les jardins, et Bacchus, et Gérés, et Jupiter lui-même sont de la fête. Cependant, que de délicatesse et d'émotion !
Je vois au vaste sein d'une plaine riante Les toits d'Anet briller sur un large coteau Dont les feux de midi dorent la douce pente; La côte étale au loin les plus vives couleurs Je n'aperçois partout que de riches herbages, De superbes moissons, de séduisants feuillages
Et des tapis semés de fleurs
Je vois couler la Broyé à travers les roseaux
Rivière paisible et chérie,
Que j'aime à suivre tes détours !
Ton eau silencieuse, en son paisible cours. Présente à mon esprit l'image de la vie :
Elle semble immobile et s'écoule toujours
La génisse en automne, errante sur tes bords. Préfère à tout ruisseau ta source fraîche et pure. Le saule qui te doit son feuillage argenté, Prête toujours son ombre à ta rive tranquille. Le zéphyr fugitif, au retour de l'été.
Dans ton humide sein trouve un heureux asile Et la jeune Chloé, dont l'es attraits naissants Peuvent donner déjà de l'ombrage à Glycère, Vient, seule quelquefois, à l'insu de sa mère. Se jouer à l'écart dans tes flots transparents. Coule, coule sans fin, source riche et féconde.
Tu ne répands que des bienfaits
Sur les rivages pleins d'attraits
Où le destin conduit ton onde :
Ah! que tu dois te plaire à ne tarir jamais!
La Vue d'Anet n'est-elle pas exquise? N'est-ce pas un tableau à la Watteau, — d'un Watteau chaste, naïf et attendrissant?
MI
Si la poésie originale ou nationale ressemble encore, dans notre Suisse romande, à un jardin fraîchement retourné, où quelques lleurettes précoces lèvent timidement leur modeste corolle, la poésie étrangère, la poésie allemande en particulier, est transplantée chez nous avec une sorte de passion. Ils sont légion nos traducteurs en prose ou en vers. Louis- Ferdinand Huber et sa femme, la veuve du naturaliste Forster, étaient venus d'Allemagne se fixer à Bôle, auprès de M"^ de Charrière dont ils traduisirent en allemand quelques volumes. Ils traduiront également, — le français leur est presque aussi familier que leur langue maternelle, — les Idylles et la Mort d'Abel de Gessner, sans compter nombre d'autres ouvrages, parmi lesquels les Alpes et les romans de Haller.
J'ai parlé tout à l'heure de Gessner, dont le nom devint presque populaire en France grâce à la traduction, non point du couple Huber, mais du chevalier Pierre- François de Boaton (1 734 à 1 794), un Yaudois qui entra au service de la Sardaigne et occupa ensuite une chaire à l'École militaire de Berlin.
Je laisse de côté Vincent-Bernard de Tscharner, qui nous a donné en français les poésies de Haller et la Messiade de Klopstock. Je ne rappelle que pour mémoire les Bucoliques de Virgile mises en patois gruyérien par l'avocat fribourgeois Python. Je renonce à citer d'autres noms. Il est temps de clore ce chapitre et d'aborder une période qui fut, tout ensemble, une ère de troubles et d'abaissement pour notre pays et l'âge d'or de la littérature romande.
SIXIÈME PÉKIODE