CHAPITRE PREMIER L«e dîx-huitièine «siiècle et la Révolution
I. L'iafliience littéraire du XVIII""' siècle. — IL La Révolution; la Suisse nouvelle. — III. Les lettres et les mœurs.
Il est de mode aujourd'hui de dénigrer le dix-huitième siècle, qui n'en a pas moins accompli son œuvre libératrice. Voltaire n'est, pour
^ Voir outre nos diverses Histoires suisses et les écrits du temps analysés ciaprès (ad Mallet-Dupan, M'"^ de Charrière, Bonstetten, Sismoncli, etc.) : Eevue suisse, XXI, 243, 323, 378 [Lettres de Sophie Laroche, par E.-H. Gaullieiir), Ibid., 493 et s. (Jjettres de C.-V. de Bonstetten, par le même). Le Salon de i)/""" Necker, 1. c. II, 236 et s. Gaullieur, 297 et s. Bibîioth. universelle de novembre 1876 (article de M. A. de la Rive). Das Wiederenvachen, etc., par J.-J. Hottinger, Zurich, in-S, 1858. La Suisse sous le pacte de 1815, par M. B. van Muyden, Lausanne et Paris, in-8, 1890 (spécialement les p. 249 et s., 328 et s., 460 et s.). Fh.-A. Stapfer, par M. R, Luginblihl, Bâle, in-8, 1887 (éd. franc., Paris, in-8, 1888). Genève et les rives du Léman de R. Rey, 159 et s.,pass. D'un siècle à l'autre (correspondances inédites des XVI1I"'« etXIX'"^ siècles), par J.-B.-G. Galiffe, Paris, 2 vol. in-8, 1878. Extraits du Journal inédit du prof. Fichard, par M. E. Mottaz, Lausanne, in-8", 1890.
quelques-uns de nos critiques les plus estimés, qu'un écrivain très spirituel, assez malfaisant et parfaitement superficiel ; Diderot, qu'un gros viveur, éloquent et inspiré entre ou pendant deux vins; les encyclopédistes qu'une bande de mauvais patriotes et d'intelligences étroites; Rousseau qu'un sophiste doublé d'un rhéteur chaleureux. Quant aux hommes de la Révolution, M. Taine les a jugés on sait comment. Toutes les louanges, tous les hommages, tous les dithyrambes sont pour le siècle de Louis XIV, pour cette littérature admirable sans doute, mais purement intellectuelle et (jui n'a pas fait avancer l'humanité d'un pas. Et c'en est assez pour s'associer presque, par besoin de réaction contre la partialité dont la grande famille des précurseurs est victime, à cette condamnation que M. Renan prononçait naguère et dans laquelle il enveloppait tous nos classiques : « Je me révolte dés qu'on veut faire de cette pensée lourde et sans critique, un modèle de la beauté absolue... » Mais il ne s'agit pas pour nous de nous mêler à une querelle qui intéresse exclusivement la France. Dans notre petite Suisse romande, le XVII'"^ siècle a compté si peu, qu'il ne saurait soutenir la comparaison avec l'âge suivant. Il ne fut qu'un écho affaibli et monotone des temps de la Réforme. Sa littérature est essentiellement calviniste et se confond à bien des égards avec sa théologie; elle n'a, en particulier, rien de suisse, et, ce qui est plus grave encore, rien de littéraire. Quelle différence avec celle d'une époque où nous allons de Murait à Chaillet, en passant par Rousseau ! Le protestantisme avait, d'autre part, effacé les originalités, ployé sous une même loi les esprits et les consciences. Il n'y avait plus ni Genevois, ni Vaudois, ni Neuchàtelois, il n'y avait plus de Suisses français : tous huguenots ! Le dix-huitième siècle vint et signifia un peu la liberté de croyance, beaucoup le réveil du caractère national, la résurrection, avec leurs diversités d'avant la Réforme, des différents types romands. Il eut, chez nous comme ailleurs, des tendances révolutionnaires, bien que ses hardiesses y aient eu un caractère tout particulier de réserve et de gravité, et bien que les efforts n'aient point manqué pour le maintenir dans la voie des anciennes traditions. L'Église, longtemps souveraine incontestée, a vu se lever deux puissances rivales : la science et la politique. La politique est, de son essence, fort militante et non moins irrespectueuse ; elle s'attaque à tout ce qui la gêne, les obstacles même vénérables ne sont pour elle que des obstacles à renverser. La science, elle, vit de liberté.
Tout fut battu en brèche, à partir de Rousseau, malgré les
résistances d'une antorité qni songeait davantage à son intérêt qu'à ses principes. La littérature, autrefois la vassale de la théologie, fil, surtout à Genève et durant la seconde moitié du siècle, sa part dans l'œuvre de la Révolution, moins émancipée sans doute, et moins vigoureuse qu'elle ne l'avait été aux heures de la Réforme commençante, mais plus variée, et non moins riche, et j)lus soucieuse d'être littéraire, quoiqu'elle conserve ses habitudes didactiques, ne se débarrasse pas tout à fait du « style réfugié, » soit essentiellement dissertante, manque en général de souplesse et de brillant, s<^ distingue plutôt par la solidité et la passion obstinée.
La Révolution peut venir.
L'ancien régime ressemble à quelque vieux château dont les murs lézardés et les tours branlantes s'écrouleront au premier choc. Et il faut entendre par ancien régime, outre les institutions civiles et sociales du passé, tout le patrimoine religieux et moral d'une longue suite de générations. Le XVIH'"'' siècle, brutal et généreux, curieux et frondeur, fatigué d'obéissance ou de servitude, poussé moins encore par la foi qui renouvelle que par le mécontentement raisonneur qui sape et détruit, — le XVIÏl'"'' siècle a préparé bruyamment la crise formidable que tout annonçait et que personne cependant ne croyait aussi prochaine. La Réforme paraissait épuisée et n'avait, au surplus, exécuté que certains points de son programme de civilisation et de liberté; la révolution anglaise de 1688 n'était en somme qu'un événement local, où le continent vit un beau sujet de métaphysique politique au lieu d'y chercher de fécondes leçons; la révolution américaine de 1774 exerça peu d'influence sur Topinion européenne. Les philosophes français sont les véritables artisans du bouleversement qui va disloquer la vieille société. Les sourdes rancunes, les profondes misères de la multitude, remuées, étalées, exaspérées, éclateront soudain en vengeances terribles, et la gloire ruineuse de Louis XIV, et la cruelle frivolité de Louis XV, tout ce lourd fardeau de guerres folles, de gaspillage insensé, de despotisme imprévoyant, qui pesait sur le peuple, retombera sur la royauté et l'écrasera, 89 ne devant, ne pouvant être que la préface de 93.
La Révolution ne s'étendra pas qu'à la France. Les gouvernements aristocratiques de nos petits États immolaient l'intérêt public à leur égoïsme, étoufïant sous une tyrannie, tracassière comme à Genève,
hautaine comme à Berne et à Fnl)onr,£ï, les revendications les plus modestes et les plus légitimes. Ils proscrivaient ou décomagaient les hommes assez imprudents pour se constituer les avocats du droit conlre la force ; et nous retrouverons à Paris, vers 1 789, quelques-uns de ces exilés ou de ces mécontents, les Genevois Claviére, Dumont, Duroveray, Reyhaz, les Vaudois Perdonnet, Heynier, Laharpe, Cart, les Fribourgeois Rey, Castella, Guisolan, qui furent presque tous les fondateurs ou les soutiens d'un club helvétique destiné à travailler les régiments suisses et à les gagner à la cause révolutionnaire. Mais, dans le pays même, les tentatives insurrectionnelles se succèdent à brefs intervalles. Le Bas-Valais ouvre les feux. Les Vaudois célèbrent, à la barbe de LL. EE., l'anniversaire de la prise de la Bastille. Les sujets de l'évêque de Bàle se révoltent contre leur prince. Ces émeutes, d'abord apaisées ou réprimées, allaient recommencer, plus violentes, plus irrésistibles, avec le concours matériel ou moral de la République française. C'est à la France que des Suisses, le tribun bàlois Pierre Ochs, l'agitateur vaudois Laharpe, demanderont la régénération de leur patrie. Les États de Vaud, convoqués le 24 janvier 1798, proclament la République lémanique. A Genève et à Fribourg, la révolution déborde l'ancien régime. La Suisse est envahie par les Français, la Confédération des treize cantons succombe après une résistance héroïque ; la République helvétique , une et indivisible , inaugure, sous la protection des vainqueurs, son orageuse et courte existence.
Pauvre République helvétique ! Elle faillit nous donner cette unité pour laquelle nous luttons encore ; elle vécut de belles aspirations, de buts élevés, — et d'incessantes querelles. Tributaire de la France, déchirée par les factions, menacée constamment de la guerre civile, elle ne sut, au fond, que végéter et s'agiter jusqu'à l'Acte de médiation de 1803, qui, rédigé par Bonaparte, apportait à notre pays les bienfaits des principes de la Révolution et reconstituait la Confédération suisse sur des bases démocratiques. Le médiateur attendait de nous plus que de la reconnaissance; il nous imposa une alliance défensive et une capitulation militaire qui obligea les cantons à entretenir sous les drapeaux français, un corps de seize mille auxiliaires. Et nous fûmes associés, jusqu'en 1813, à la fortune de l'empereur, et nous eûmes, à partir de 1815, notre période de restauration. La Suisse redevenait une Confédération, avec vingt-deux États souverains. Le Pacte de 1815 subsista pendant trente ans, « interprété, dit fort bien Vulliemin, de 1815 à 1830, dans un sens
réactionnaire, et, de 1830 à 1847, dans l'esprit d'une renaissance.» La Suisse nouvelle était créée ; elle engloba toute cette petite famille romande dont nous étudions la vie intellectuelle.
Le temps de la Révolution rappelle à bien des égards celui de la St-Barthélemy : des émigrés et des fuyards, Servan, Lenoir, Lally- Tollendal, Necker, Mounier, cent autres, se réfugient en Suisse. Ces hommes, la plupart éminents ou distingués, contribuent à entretenir la vie intellectuelle dans ces foyers de culture qu'étaient Cienéve et Lausanne. Des troubles sans cesse renaissants, l'instabilité de toutes choses ne parviennent point à y étouffer l'amour des occupations de l'esprit. Sophie Laroche, l'amie de VVieland, écrit de Nyon, en 1792 : « J'entendis parler d'un tour de force littéraire auxquel ces dames se sont livrées, à l'exemple de Genève, ville qui est naturellement un petit Paris pour le pays de Vaud. A Genève donc, des dames ont imaginé de passer en revue, pour se désennuyer dans ces temps difficiles, des collections de gravures et de s'imposer pour tâche ou pour pénitence, d'inventer et d'écrire des 'histoires là-dessus, — une histoire par estampe. Ce jeu d'esprit n'a pas moins bien réussi à Nyon qu'à Genève. M™* de Montolieu a composé une histoire arabe sur l'image d'une femme assise entre un lion et un àne ; Yjme (j'^piens a fait une charmante nouvelle à propos d'une gravure représentant une femme mélancoliquement assise au bord de la mer, par un soleil couchant... Nos soirées se passent très agréablement avec les familles Reverdil, Varicourt et de Marcel lange... Parfois nous avons de la musique... On a pu jouer et chanter d'un bout à l'autre l'opéra intitulé en français : V Inconnu.,. Il n'y a qu'une chose qui gâte le charme de ces soirées consacrées à l'harmonie ; une partie de la société est aristocrate et l'autre démocrate : cela cause parfois de désagréables interruptions dans la conversation. » On s'amuse comme on peut, on pratique assez volontiers le : après nous le déluge, de Louis XV. Mais la politique désorganisera les salons. Les cafés deviennent le rendez-vous des gens qui s'intéressent aux affaires. Chacun veut être patriote à sa façon, et l'on conspire, et l'on intrigue, et l'on débat. Les clubs et la rue ont absorbé l'activité de tous. Mais voici les guerres de l'Empire, l'Europe est sous les armes; l'on s'émeut davantage du sang qui coule que de l'encre.
La littérature ne chôme pas néanmoins. Polémistes et tribuns riva-
lisent de verve et d'éloquence. De grands écrivains se révèlent. Des lettrés on des savants, lassés par le tiimnlle du siècle, se font des retraites bien inaccessibles et travaillent. Les idées lancées par Rousseau, A'oltaire, V Encyclopédie, sont en train de passer du domaine de la théorie dans celui de l'application. D'un autre côté, les livres et les hommes se mêlent aux livres et aux hommes de la France, et l'on écrit, et l'on parle à Genève comme à Paris ou à peu près. Nous finirons par exporter des idées, des œuvres et des gloires qui, romandes d'origine et de caractère, obtiendront aisément leurs lettres de naturalisation française.