CHAPITRE II JUadame de Chappîère
I. La vie de M'"« de Charrière. — II. Ses romans : les Lettres écrites de Lausanne et Caliste, le Mar.i sentimental, les Lettres de tnistress Menley, les Lettres neuchâteloises, les Trois femmes, etc. — III. Le moraliste et l'écrivain.
Benjamin Constant a tracé, dans Adolphe, ce portrait de M"^ de Charrière vieillie et désabusée : « J'avais, à l'âge de dix-sept ans, vu mourir une femme âgée ' dont l'esprit, d'une tournure remarquable et bizarre, avait commencé à développer le mien. Cette femme, comme tant d'autres, s'était, à l'entrée de sa carrière, lancée vers le monde, qu'elle ne connaissait pas, avec le sentiment d'une grande force d'âme et des facultés vraiment puissantes. Comme tant d'autres aussi, faute de s'être pliée à des conventions factices,
' Portraits littéraires de Ste-Beiive, III, 185 et s. Portraits de femmes, par le même, 411 et s. Gaullieur, 116 et s. Sayous, II, 110 et s., 403 et s. Galerie suisse (article de M. Ch. Berthoud), II, 79 et s. Revue des Deux-Mondes du 15 avril 1844. Bévue suisse, XX, 161 et s. (Lettres-mémoires de M™« de Charrière, publ. par E.-H. Gaullieur). Bihl. universelle, XII, 4'"*^ sér., 57 et s., 209 et s. Musée neuchâtelois, 1886, 211, 229. Ibid., 1888, 14. De Montet. Genève et les rives du Léman, de E. Rey, 316, 317.
'^ Constant commet, dans ce portrait, deux inexactitudes, d'ailleurs volontaires, touchant l'âge et la mort de M""* de Charrière.
mais nécessaires, elle avait vu ses espérances trompées, sa jeunesse passer sans plaisir; et la vieillesse enfin l'avait atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un château voisin d'une de nos terres, mécontente et retirée, n'ayant que son esprit pour ressource et analysant tout avec son esprit. Pendant prés d'un an, dans nos conversations inépuisables, nous avions envisagé la vie sous toutes ses faces et la mort toujours pour terme de tout... J'avais contracté, dans ma conversation avec la femiTie qui, la première, avait développé mes idées, une insurmontable aversion pour toutes les maximes communes et pour toutes les formules dogmatiques. » A quelle école, M'"'' de Charriére avait-elle donc pris ces leçons de sagesse clairvoyante et désenchantée? Avait-elle assez souffert ou assez observé le monde pour échouer dans un scepticisme si amer et si résolu?
Agnés-Isabelle-Élisabeth de Charriére, fille du baron de Thuyll van Zuylen, naquit à Utrecht, en 1740. Elle vécut par la tête plus que par le cœur, dans le milieu morose de sa famille. Livrée à elle-même, très prime-sautiére, très spirituelle et très fine, elle devint un petit être rare dont la franchise, la décision, les caprices, plaisaient et surprenaient tout ensemble. On l'appelait Belle — un diminutif d'Isabelle — dans le triste château de son père. Elle était vraiment charmante, d'une grâce exquise, singulière et légèrement inquiétante. Elle n'était pas heureuse. « Des sensations trop vives et trop fortes pour sa machine, une activité excessive qui manque d'objets satisfaisants, » tourmentaient cette jeune fille, plutôt froide d'ailleurs qu'enthousiaste, plutôt avisée qu'extravagante, « allant sur toutes choses au fond, » démêlant avec une habileté précoce l'imbroglio de la comédie humaine, s'intéressant à tout, ne s'attachant à rien. Et déjà, pour tuer le temps, elle écrivait. Je ne parle pas des lettres à son frère, si piquantes, si pleines de traits. N'avait-elle pas essayé, en 1763; de combattre son infélicité en rédigeant, dans le français le plus alerte, un conte où la noblesse est raillée sur ce ton un peu sec, mais vif et tranchant, qui s'aiguisera avec les années?
Les demandes en mariage étaient venues, — un défilé de soupirants éconduits avec plus ou moins de regrets. Le fiancé idéal n'arrivait point; il n'arriva jamais. La jolie Hollandaise, qui avait manqué son rêve, n'entendait cependant pas coifïer sainte Catherine; et, quand elle se vit chargée de trente et un printemps, elle comprit qu'il fallait s'accommoder du premier gentilhomme présentable. Ce