TOME II
fut à un Vaudois, M. de Cliarriére, ancien précepteur chez les vanZuylen, que Belle confia le soin de la désennuyer pour la vie. iM. de Cliarriére l'épousa; il ne sut point la distraire. Il était grave et « méthodique ; » il avait plus de science que d'intelligence, plus de distinction que d'agrément. Comment voudriez-vous qu'il eût inspiré une grande passion à celle qui, deux ou trois jours avant le mariage, « se récriait sur la solennité, l'indissolubilité de la chose?» Elle concédait, il est vrai, « que c'est une bonne chose que de se marier, en ce qu'on ne peut presque pas faire autrement. » Elle avait dit, d'une sienne cousine qui l'imitait : « Elle pleurera; c'est dans l'ordre. »
M. et M""® de Cliarriére firent un assez long voyage de noce et vinrent s'installer à Colombier, dans une maison de campagne qu'avait habitée Béat de Murait. La société deNeuchàtel fit presque regretter à Belle, la Hollandaise capricieuse et dégourdie, lesgensd'Utrechtetde la Haye. L'isolement la menace, l'abandon et le silence. Elle a quelques amis, le poète d'Ivernois, Dupeyrou, l'éditeur de Rousseau, le couple Huber, le pasteur Chaillet. Mais la tristesse et le découragement persistent en face de la « sécheresse de la situation. » La peintiM-e, dont elle s'éprend, la musique, dont elle raiïole — elle a composé des opéras, dont l'un, La Phénicienne, a été publié — ne lui donnent que des joies passagères ou mêlées. « La gloire n'est rien au prix du bonheur; » elle ajoutait, sans doute : « mais je ferais encore bien des pas pour la gloire. » La gloire? Ni sa peinture, ni sa musique ne pouvant la lui apporter. M""' de Charrière se jeta dans la littérature. Ses romans hélas! ne lui valurent guère que des mécomptes — et une célébrité posthume. Il fallut bien vite se résigner à avoir plus d'esprit qu'on ne lui en accordait. La Suisse romande était, au demeurant, terre ingrate pour les livres de M""' de Charrière. On y avait des étroitesses et des susceptibilités auxquelles se heurtèrent rudement un talent incisif et irrévérencieux. Petits pays et petites villes ne souffrent pas qu'on les représente tels qu'ils sont, avec leurs petites qualités moyennes et leurs petits vices vulgaires; ils n'aiment point qu'on parle d'eux, qu'on les mette en scène, qu'on les donne en spectacle, car, s'ils sont très fiers, ils ne sont pas très sûrs de n'être jamais ridicules. Et tenez ! Lorsque sortirent de Colombier les Lettres de Lausanne et les Lettres neuchâteloises, ce fut un gros scandale. Des critiques anonymes dardèrent des flèches empoisonnées contre l'auteur ou tirèrent du canon contre Colombier. « Je la connais, cette savante dame, par ricochet, raillait le plus poli de la bande, parce que je suis intime de sa fille
<le chambre, avec laquelle elle est tout à fait populaire... Elle écrit pour un peu se désennuyer, pour tuer le temps, pour se dégonfler. » [Vautres criaient bien plus fort. Le Mari sentwienlal fut le prétexte de récriminations très désobligeantes. Le bruit circula que les deux principaux personnages du volume, M. et M'"" Bompré, s'étaient appelés dans la vie réelle : M. et M'"^ Caillât. M. Caillât, qui avait épousé Mademoiselle de Chapeaurouge, de Genève, s'était suicidé à Aubonne pour échapper à une situation conjugale qui ressemblait fort, avouons-le, à celle qu'avait exposée "M"'^ de Charriére. La veuve Caillât fit imprimer, avec pièces à l'appui, une justification de sa conduite. La châtelaine de Colombier, contrariée de ce vilain tapage, se défendit publiquement de toute allusion au ménage Caillât. L'ex-demoiselle de Chapeaurouge riposta : ... « Votre honneur exige qu'on ne vous croie pas capable, pour faire briller votre esprit, de dénaturer et ternir le caractère d'une veuve sans appui, fille d'un respectable magistrat, dont les longs, pénibles et utiles services méritaient qu'on respecte sa mémoire et ses enfants. » La querelle tournait au grotesque ; M'"*" de Charriére ne répondit plus. Joignez à ces tribulations, des débats et des déboires avec les libraires ! L'éditeur de Calisle n'en retarda-t-il pas la mise en vente de plusieurs mois, pour ne venir « qu'après les almanachs? »
Le métier d'auteur ne la consolait donc point d'un mariage mal assorti. Elle n'eut pas d'enfants. Elle n'avait que son esprit pour la sauver de la faillite de sa vie. Et puis, elle s'était fait des ennemis par ses livres; et puis, le cercle de ses amis ne s'agrandissait point.
M'"^ de Charriére, qui avait séjourné à Paris en 1786, y vit un jeune homme énigmatique et séduisant : Benjamin Constant, qui vint se réfugier, dans d'assez tristes conjonctures, à Colombier, quelques mois après. On s'aima. Rosine touchait à la cinquantaine, Chérubin avait vingt ans. Cette étrange liaison, avec quelque chose de maternel chez elle et de filial chez lui, dura jusqu'au moment où M'"^ de Staël s'empara de Constant. M'"- de Charriére traitait un peu en enfant gâté ce « polisson extraordinaire, » que l'on « entendait danser toute une nuit avec un gros chien qu'il avait pris pour son compagnon de voyage, » et qui écrivait son grand ouvrage : De la religion « sur des cartes de tarots qu'il se proposait d'enfiler ensemble. » Constant est à cette époque un vieux gamin, fort intelligent et prodigieusement blasé. On le marie; il divorce et retourne à Colombier, — « pauvre pigeon blessé » comme jadis, espiègle déconcertant comme toujours. En 1794, il est présenté à M"® de Staël;
« elle lui a témoigné, écrit M™^ de Charrière, un extrême engouement, et il est venu me dire le sien pour elle. » Que d'amertume dans ce bulletin de sa navrante défaite ! Mais que fonder sur la fidélité d'un « Constantinus? » Il allait, en amour comme en politique, au soleil levant. Colombier se vengera ; on aura de cruelles sévérités pour Coppet, où il s'enchaîne et où l'autre pérore. M"'^ de Charrière s'indigne « du plat et vil esclavage » de Benjamin. Elle s'exprime ainsi sur Vlnfluence des passions de M"'® de Staël : « Quel amphigonri ! Quand je crois comprendre le commencement d'une phrase, la fin me déroute et je ne sais plus où j'en suis. »
Les événements du siècle la dédommageront-ils de ses déconvenues personnelles? On pouvait certes se dépréoccuper un peu de sa propre vie, à une époque où l'existence de l'Europe se jouait aux dés révolutionnaires. C'était un drame passionnant, pour un esprit comme le sien, que celui du monde nouveau qui s'élevait, frémissant et sanglant, sur les ruines de l'ancien. « Je suis née républicaine, confessait-elle... La liberté et l'égalité étaient faites pour me plaire, et, jusqu'au 10 août 1792, j'ai approuvé les Français bien plus souvent que je ne les ai blâmés. Depuis, j'ai eu des impressions bien différentes. » Ses romans nous la montreront fort libérale, mais nullement entichée de démagogie. La Révolution lui suggéra quelques ouvrages, entre autres sa comédie VÉmigré, qui est une fine satire des sottises commises par les deux partis. La principauté n'étant pas préservée de la fièvre insurrectionnelle, le conseiller d'état Godefroy de Tribolet la conjura de tailler sa meilleure plume pour combattre les idées jacobines. Cette proposition la tenta; les jolies Lettres trouvées sous la neige parurent, et les Montagnes, les « bonnets rouges » eux-mêmes, y prirent plaisir. Quant aux Neuchâtelois, « ils sont toujours portés à croire que ce qui est simple ne renferme rien d'intéressant... Avec le goût qu'ils montrent, leur approbation n'est pas quelque chose qu'on puisse beaucoup priser... »
La vieillesse était venue. M'"^ de Charrière mourut à Colombier en 1805. Son mari lui survécut de quelques années; « c'est ce que j'en ai su de plus vif, » a dit malicieusement Sainte-Beuve.
Spirituelle et désabusée, plutôt que maussade et détachée, une mécréante en religion, une révoltée en politique et en morale, généreuse avec cela, larse de sa bourse et de son cœur, telle fut M"'^ de
Oharriére, telle nous la reconnaîtrons dans ses nombreux romans. Je ne prendrai de ceux-ci que la fleur, qu'on Tait déjà cueillie ou non. Ils sont simples, courts et pleins de choses. Ils étendent l'horizon de la pensée, et surtout ils le précisent, si je puis ainsi dire, le colorent de tons un peu crus, le sèment de points brillants.
M"'^ de Charriére avait quelque aversion pour Neuchâtel. Lausanne lui eût mieux convenu, un Lausanne qui arrachait à Benjamin Constant ces accents d'un lyrisme d'ailleurs passager : « Si l'on pouvait ne s'occuper qu'à jouir des agréments journaliers que l'on y trouve, il n'y aurait pas de paradis égal à la Suisse. » Aussi avaitelle une préférence marquée pour ses Lettres écrites de Lausanne \ dont Caliste forme la deuxième partie ; la critique a renchéri sur cette prédilection d'auteur et n'a plus guère vu que Caliste dans l'œuvre de M"'^ de Charriére. Il y a en ceci de l'injustice. Que les opinions traditionnelles peuvent donc être tenaces et fausses ! Je ne prétendrai pas que Calistesoii l'une des inspirations les moins bien venues d'un écrivain qui n'a rien fait de médiocre. Toujours est-il que les Lettres neuchâteloises et les Trois femmes sont au moins dignes de Caliste.
Le premier volume des Lettres écrites de Lausanne est, en même temps qu'une esquisse de la vie lausannoise, un guide du mariage à l'usage des jeunes filles nobles, pauvres et bien élevées. De roman, pas de trace. Cécile et sa mère habitent la capitale vaudoise. Cécile est de bonne famille, point riche, fort instruite, d'une éducation parfaite, — une aimable Lausannoise qui pourrait remplacer Suzanne Curchod à la présidence de la Société de la Poudrière. La mère, qui correspond avec une parente du Languedoc, nous conte que les adorateurs ne manquent point à la fille. Il y a un « ministre mort, » petit pasteur égoïste, suffisant et creux, un <^ ministre en vie, » autre petit pasteur trop éveillé, un négociant assez insignifiant, un beau Bernois tout rose, un lord anglais fort avenant, mais qui se dérobe à l'heure où il l'emporterait sur ses rivaux. L'intérêt du récit est, encore une fois, tout psychologique, d'une psychologie délicate et qui laisse deviner autant que voir : « Nos paroles ont fini là, et non pas nos pensées. »
La « continuation » des Lettres de Lausanne porte le titre de Caliste, qui est presque devenu célèbre. Caliste est moins universellement connu que Manon Lescaut ou Corinne; je ne suis pas assez fanatique de iM"'"* de Charriére pour m'en indigner, et il me paraît même
' Toulouse (Lausanne), in-8, 1781. Caliste ne parut, à la suite des premières Lettres, que dans une 2"« édition, Paris, in-8, 1788; on l'a réédité en 1845 (avec une notice de Ste-Beuve) et en 1853.
qu'on a fait à ce petit livre, où rinfluence de la Nouvelle HéMse est trop visible, une place bien considérable dans l'œuvre de son auteur. Calisle est un roman sentimental ; or la sentimentalité ne convient pas à l'esprit si vivant et si net de M""' de Charriére.
L'héroïne du récit, — Caliste, — jeune actrice fort belle, a été remarquée au théâtre par un lord anglais qui s'en est épris et Ta décidée à le suivre. Il est pour elle un père plus encore qu'ur>. amant; elle devient, grâce aux soins de son « bienfaiteur, » une personne accomplie. Elle n'en est pas moins la maîtresse de lordX. et, lorsque celui-ci meurt, après huit années de vie commune, elle n'est pour le monde qu'une perfection très compromise. Mais voici qu'ur> compatriote du « bienfaiteur » tombe amoureux de cet ange déchu, qui reste cependant un ange par le charme et la distinction. Les parents s'opposent à un mariage, Caliste ne veut pas reprendre les^ irrégularités de son passé, et l'on se sépare, et l'on épouse chacun de son côté. Plus tard, chassée par celui auquel elle a donné sa main et qui ne peut souffrir qu'elle pense encore à William — le compatriote du « bienfaiteur, » — Caliste quitte Norfolk et son mari pour aller à Londres soigner un vieil ami de lord X. Elle rencontre William; ils n'ont été heureux en ménage ni l'un ni l'autre. L'amour va les réunir? Non, la vertu de Caliste est plus forte que son cœur, et William n'empêche que mollement cette victoire de la sagesse. Ils ne se reverront plus; elle se résigne, languit et s'éteint. C'est là, résumée sèchement, la touchante histoire rattachée par un lien très fragile aux Leltres de Lausanne. On y retrouve les thèses favorites de M'"' de Charriére : l'opinion ou les conventions exigent le sacrifice du bonheur; les grandes passions purifient tout, mais l'égoïsme et la pusillanimilé des hommes reculent devant elles et devant ce que M'"'' de Staël appelait les « parlis irrévocables. »
Sainte-Beuve tenait Caliste pour le prélude de Corinne. S'il existe quelque ressemblance entre la fable et la moralité de ces deux ouvrages, on peut hardiment affirmer que l'émotion discrète et uu peu courte de M'"' de Charriére est aussi éloignée que possible de l'exaltation oratoire de M'"*' de Staël. On découvrirait aussi dans Delphine des traces fort apparentes de Caliste, mais le génie et le jargon qui font de Delphine la plus inégale des œuvres supérieures, appartiennent en propre à la fille de Necker. Caliste est, comme tous les minces volumes de notre écrivain, une mine de curieuses et précieuses pensées. M'"'' Necker de Saussure pouvait dire que les plus médiocres productions de M'"^ de Charriére « lui ont laissé l'idée d'une femme qui sent et qui pense. » Cette appréciation est autre-
ment juste que celle-ci, de Sainte-Beuve : « Elle compose pour elle et ses amis, au jour le jour, à bâtons rompus, c'est-à-dire qu'elle ne compose pas. » Il faut distinguer chez elle entre le travail de préparation intérieure et l'exécution. Tout ce qu'elle exprime est profondément vécu ou merveilleusement observé; seulement, elle l'exprime à la bonne franquette, sans phrases, amoureuse qu'elle est du naturel et de la simplicité, dans un siècle de rhéteurs. Elle professe avec une souveraine aisance une philosophie que l'on est tenté de juger superficielle parce qu'on y voit très clair. Elle prêche la relativité de la morale, mais de quelle franche et vive manière ! Son cœur, tout meurtri qu'il soit, n'est, au surplus, pas annihilé par son esprit. « Au lieu de raisonner, dira-t-elle, au lieu de moraliser, donnez à aimer à quelqu'un qui aime ; si aimer fait son danger, aimer sera sa sauvegarde; si aimer fait son malheur, aimer sera sa consolation : pour qui sait aimer, c'est la seule occupation, la seule distraction, le seul plaisir de la vie. » Et que ceci est bien le cri d'une àme qui a souffert : « On a tort de penser que c'est dans les premiers temps qu'une véritable perte est la plus douloureuse ; il semble qu'on ne soit pas encore tout à fait sûr de son malheur. On ne sait pas tout à fait qu'il est sans remède, et le commencement de la plus cruelle séparation n'est que comme une absence. Mais quand les jours, en se succédant, ne ramènent jamais la personne dont on a besoin , il semble que notre malheur nous soit confirmé sans cesse , et à tout moment l'on se dit : c'est donc pour jamais! » Les passages de cette sobre et délicate sincérité sont fréquents dans Caliste, et c'est par cela que le roman m'attire. Les lignes suivantes, tirées d'une lettre de la mère de Cécile et que j'extrais des premières pages du livre, ne sont pas moins belles : « Ah ! que je suis contente de voir qu'elle n'a pas cette sensibilité qui fait qu'on fuit les morts, les mourants, les malheureux ! Au reste, je ne lui vois pas non plus l'activité qui les cherche, et j'en suis bien aise aussi. Je ne l'aimefais que chez une Madeleine pénitente : les Madeleines pécheresses elles-mêmes ne devraient faire du bien qu'à petit bruit ; autrement elles ont l'air d'acheter, du monde comme de Dieu, non des pardons, mais des indulgences '.,. C'est l'aumône secrète qui est la plus agréable à Dieu, et la plus satisfaisante pour notre cœur, parce que le motif en est plus simple, plus pur, plus doux, moins mêlé de cet amour-propre qui tourmente la
^ Un critique, qui doit avoir fait de M"'^ de Charrière le sujet d'études spéciales, plaçait, dans un livre récent, ces paroles (« les Madeleines pécheresses, » etc.) dans la bouche de Caliste, pour nous donner la clef du caractère de l'héroïne du roman. On n'a pas plus de fantaisie.
vie. » N'est-ce pas le langage même de la raison et de l'âme ? Comme cela repose de la fausse sentimentalité et de la prose boursouflée de l'époque ! Comme elle est bien d'un vrai talent, cette littérature que la mode affecte à peine ! La note est juste et limpide. Pas de fioritures, point de pédanterie : la vie et la nature elles-mêmes. On peut être plus éloquent, on n'a pas fait beaucoup de psychologie moins prétentieuse et plus pénétrante.
Pas ou peu d'intrigue de nouveau dans le Mari sentimental ' qui a, entre autres mérites, celui de ne pas compter plus de deux cents pages. Point d'imagination et nul souci de l'effet, mais une analyse exacte et minutieuse de ce que nous appelons un « état d'âme. » M. Bompré, gentilhomme campagnard moins la particule, surveille l'exploitation d'un domaine qu'il possède au pied du Jura, dans le canton de Vaud. 11 a dépassé la quarantaine, il est célibataire. Pourquoi se marierait-il? Il n'est pas beau, sans être laid, il n'est pas sot, sans être spirituel. On ne l'a point remarqué, sa timidité n'a pas ému de jeune cœur. Et puis, il a ses idées sur le bonheur à deux : « C'est la fortune, c'est l'ambition, c'est le rang, ce sont les convenances de famille que l'on cherche et qui décident ; on dirait que l'amour est une guenille qui se trouve toujours, et on dit qu'elle n'est pas nécessaire pour être heureux; alors, le mariage — » Vous comprenez. Il a des goûts fort arriérés en matière de félicité conjugale. La solitude lui pèse cependant. Il voit un de ses amis couler, auprès d'une femme charmante, des jours tissés de fil rose. Ses préventions s'atténuent, disparaissent. Et le voilà qui épouse une citadine de dix ans moins âgée et dix fois plus rouée que lui 1 Bientôt, il s'aperçoit que la lune de miel est, de tous les astres, le plus changeant. Sa compagne bouleverse la maison, éloigne les serviteurs les plus éprouvés, rompt de vieilles et chères relations, le jette dans des habitudes de luxe et d'excessive dépense, éveille en lui le démon de la jalousie, l'accuse du même coup de libertinage... Il n'a plus de refuge que dans le suicide.
Ce mari « sentimental » et cette femme qui ne l'est point, sont dessinés avec un art subtil et méticuleux. Il v a autant de finesse et
' Lausanne, in 8, 1783. — On a attribué ce roman à Samuel de Constant; c'est une erreur (voir entre autres Verdeil, III, 305). Tout ce qu'on peut dire, c'est que deux ou trois dissertations (sur la politique genevoise, sur l'agriculture dans le pays de Vaud) ont été rédigées peut-être par une autre plume que celle de M™« de Charrière. Sayous s'est, d'autre part, trompé quand il a dit que M°»« de Ch. avait pris dans Camille de S. de Constant « la donnée et quelques inventions de détail » du Mari sentimental. Ce dernier livre a paru un an avant Camille.
de vérité que de logique dans la peinture de leurs caractères. Supprimez deux ou trois digressions — que je ne juge point inutiles, — passez condamnation sur quelques négligences et même quelques fautes de style, vous aurez une œuvre où la sûreté du psychologue le dispute à l'ingéniosité du penseur. Il faudrait citer abondamment. Je ne puis que glaner. L'auteur parle ainsi des paysans qui acceptent sans révolte leur sort misérable : « Heureusement que l'humanité peut s'accoutumer à souffrir; c'est plus vite fait d'en prendre l'habitude (|ue d'en chercher le remède, presque toujours incertain. » Une réflexion sur la politique : « Il est très difficile de trouver le point où la liberté doit s'arrêter, et alors c'est plus facile de l'enchaîner. » De très sages considérations sur les lectures des femmes : « Les fenmies lisent beaucoup de romans et très peu d'autres livres. Il faut qu'un livre d'histoire, de science ou de morale soit bien court, bien gai, bien piquant, pour qu'elles en lisent quelques feuilles; c'est-à-dire que, pour l'ordinaire, elles occupent leur esprit de fictions, de fausses peintures de la nature, de sentiments exaltés, de choses qui les mènent loin de la vérité; et si, par liasard, elles n'ont pas l'esprit juste, l'écart peut devenir immense. »
Il y a beaucoup d'idées, beaucoup d'observation aussi, dans les Lettres de mislriss Henley (1784), avec cette pointe de scepticisuie qui fait les analystes clairvoyants. Ces Lettres sont la contre-partie du précpdcriî, ouvrage : une femme très « sensible » est unie à un homme trop raisonnable... Mais mistriss Henley ne serait-elle pas M™^ de Charrière elle-même? N'avons-nous pas ici un roman autobiographique? Ce mari très sensé, très correct, très vertueux, qui ne prête pas le flanc à la critique, mais passe auprès de sa femme sans la comprendre et sans la savoir aimer, ne serait-il pas l'ancien précepteur des fils van Zuylen ? Le roman, dont le sujet est déjà curieux par une étonnante similitude entre la situation conjugale de l'auteur et celle de l'héroïne, renferme plus d'un morceau comparable aux meilleurs de notre écrivain. Après Mistriss Henley, livre rare, et l'un de plus suggestifs de M"" de Charrière, elle nous donna son chefd'œuvre : les Lettres neuchâteloises (1 784). Ce n'est pas là, je le sais bien, un grand chef-d'œuvre; c'est, parmi les petits trésors de la littérature française, l'un des plus exquis. Ces Lettres sont neuves par ce qu'elles contiennent de réalisme de bon aloi, par l'exactitude de l'observation immédiate, par l'absence de tout artifice de rhétorique, enfin par la vérité de la couleur locale. On y a relevé l'imitation de Marivaux; M"'^ de Charrière se serait inspirée de Marianne, On
ressemble toujours à quelqu'un ; l'essentiel est de ne pas ressembler au premier veim. Les analogies, peu frappantes à coup sûr, que l'on découvrirait à la rigueur entre M'"'' de Charriére et Marivaux, s'expliquent par ce qu'on a toujours vu de féminin dans le talent de l'aimable auteur français. Me trompé-je, il y a, dans les Lettres neuchâteloises , avec une psychologie un peu plus courte, avec moins d'art peut-être, de subtilité et de raffinement, que dans Marianne ou le Paysan parvenu, un naturel si parfait, une si belle franchise, une telle fermeté d'analyse, qu'il est permis de tenir M'"*' de Charriére pour une créatrice, sans compter que le moraliste y apparaît bien plus que dans les romans de Marivaux.
Henri Meyer, un jeune étranger, vient faire à Neuchâtel son apprentissage dans une maison de commerce. Il est content de son nouveau séjour : on y est « joli » du côté des femmes ; on y donne des bals; on y joue la comédie. Henri rencontre au concert Mademoiselle de la Prise, qui n'a pour tout bien que du charme et de l'esprit. Le coup de foudre classique leur fait éprouver à tous les deux le trouble délicieux de l'amour qui s'éveille. Ni elle ni lui ne sont des êtres passionnés; ils se plaisent plutôt qu'ils ne s'adorent, sans être pour autant pareils à ces fiancés dont la jeune fille dit dans une de ses lettres à une amie : « Tu as vu commencer leurs amours; elles ont été tiédes et — constantes; ils s'aimeront faute de rien aimer d'autre. » Une aventure, que je voudrais taire et qui me gâte les Lettres neuchàteloises , complique d'un détail vulgaire cette délicieuse idylle. Henri n'avait point, à son arrivée à Neuchâtel, dédaigné les avances d'une couturière peu prude... Un soir, au bal, Marianne de la Prise, qui s'est armée d'une résolution héroïque, annonce à Meyer que Juliane — la couturière — s'est confessée à elle et qu'il va être père. Sainte-Beuve reste confondu d'admiration devant cette scène ; elle est bien conduite, je l'accorde, avec une discrétion chaste et presque touchante, mais elle n'est qu'un horsd'œuvre scabreux. Tout s'arrange : Henri s'intéressera à Juliane et à l'enfant; Marianne aime trop pour ne point pardonner une faute rachetée généreusement. Et le roman finit sans finir. Henri est rappelé dans son pays. Les amoureux se re verront-ils? C'est un dénouement à la Marivaux. « On ne sait pas bien, dit Sainte-Beuve ; l'œil est encore humide, on a tourné la dernière page, et l'on rêve. »
Les Neuchâtelois, qui ne sont pas de tempérament rêveur, furent tout simplement outrés de certaines libertés prises par M"'^ de Charriére. Rousseau avait-il donc ses motifs de les juger ainsi :
« Ils se croienr. polis parce qu'ils sont façonniers, et gais parce qu'ils sont turbulents... La vanité est leur vice dominant; elle perce partout et d'autant plus aisément qu'elle est maladroite. » Si Jean- Jacques n'a pas exagéré, la fureur des Neuchàtelois est concevable, encore que M'"*" de Charriére fût plus malicieuse que méchante. On se convaincra que les sujets de S. M. prussienne étaient bien chatouilleux, quand on aura lu à peu prés tout ce qui pouvait les blesser dans les Lellres. Voici l'état des crimes commis par l'auteur contre l'amour-propre de ses voisins :
« On ne rit guère ici et je doute qu'on y pleure, si ce n'est aussi pour la bonne grâce... Nous avons des talents — c'est un indigène modeste et maussade qui a la parole, — mais pas les moindres lumières; nos femmes jouent joliment la comédie, mais elles n'ont jamais lu que ce qu'elles voulaient jouer; personne de nous ne sait l'orthographe; nos sermons sont barbares; nos avocats parlent patois... Nous ne sommes pas méchants, mais nous sommes fins, et nous nous en piquons; chacun se hâte de soupçonner et de deviner de peur d'être prévenu par quelque autre. Or, comme nous ne connaissons presque pas les passions, nous ne saurions, dans certains cas, soupçonner qu'une intrigue... » C'est tout. Les coups étaient adroitement portés, aux places sensibles. Ce petit peuple, qui ne se renouvelait pas, qui avait l'orgueil facile et la grandeur d'âme moins aisée, ne tolérait point que l'on n'eût pas de lui une aussi bonne opinion que lui-même. M'"*' de Charriére ne désarma pas les rigueurs des bourgeois de Neuchàtel, en faisant écrire par Henri, vers la fin du volume : « Je te dirai ce que j'ai pu comprendre du caractère des habitants du pays. Sociables, officieux, charitables, ingénieux à demi, pleins de talents pour les arts d'industrie, et n'en ayant aucun pour les arts de génie; le grand et le simple leur sont si étrangers en toute chose, qu'ils ne le comprennent et ne le sentent même pas. » Il y avait encore trop de réserves dans ces éloges. Et pourtant, on n'a jamais dit mieux, ni plus vrai.
Il fallut — on s'en souvient — (\ue (^haillet fît appel à tout son courage pour défendre les Lettres neuchàteloises dans le Journal helvétique. Ce trait de mœurs littéraires a sa triste éloquence; il montre combien l'indépendance d'esprit était périlleuse dans nos petites provinces et combien nous aurions tort de nous soumettre à un régime de blocus intellectuel. « Vivons de notre vie, » soit; surtout, apprenons à vivre !
Que dire des Trois femmes (1797)? Il y faut voir de nouveau moins un roman (ju'une thèse, et aussi un prétexte à énoncer de
spirituelles vérités. L'intrigue est insigniliante dans la première et nulle dans la seconde partie du livre. M"" de Gharrière, moraliste indulgent, nous dépeint le caractère et la vie de trois femmes : Tune qui n'est rien moins que chaste, l'autre qui se laisse enlever par son amant, la dernière enfin qui jouit en paix d'une fortune dont elle n'ignore point la louche provenance. Mais elle s'applique à nous les rendre sympathiques les unes et les autres, en nous prouvant que leurs défauts ou leurs faiblesses sont rachetés pas des qualités trop estimables ou trop charmantes pour ne point mériter l'absolution. Elle y a presque réussi. Joséphine, la domestique aussi dévouée à sa maîtresse que légère avec les gars, Emilie, la jeune personne bien élevée qui se sauve avec son Théobald pour rendre inévitable un mariage contrarié, Constance dont les millions suspects passent en bonnes œuvres, — toutes seraient infailliblement condamnées par un juge austère. Tant pis pour le juge austère! M"'*" de Charrière se rit de la perfection, qui n'est point de ce monde, et goûte les honnêtes gens qui pèchent sans doute mais qui ont du moins des vertus actives. Elle dit bravement : « Si je vous eusse parlé d'un de ces êtres, comme j'en connais beaucoup, qui, même lorsqu'ils ne font pas de mal ne font pas de bien, ou ne font que celui qui leur convient; qui, n'ayant que leur intérêt pour guide n'en soupçonnent jamais aucun antre au cœur d'autrui, vous l'eussiez sûrement méprisé. Il faut voir en un homme, pour le pouvoir admirer, que quelque chose lui paraît être bien, quelque chose être mal; il faut voir en lui une moralité quelconque. » Ce sont là des idées ou des principes qui sentent un peu l'hérésie. M"'^ de Charrière y tenait. N'est-ce pas elle qui rompit avec son ami, le pasteur H.-D. Chaillet, parce qu'il voulait l'obliger à renvoyer une servante mise à mal? Elle congédia le ministre et garda la pauvresse.
Sans effort, avec une simplicité de moyens et une loyauté de langage incomparables, M'"*" de Charrière offre à l'esprit des jouissances précieuses, au cœur une nourriture saine, quoique légèrement pimentée. Elle a des libertés qui sont de l'époque; elle n'abaisse ni ne pervertit, et, si elle n'élève pas le caractère, elle l'adoucit et l'humanise. Sa sincérité est absolue. Un de ses personnages pose cette question : « Regarde-t-on marcher un homme qui marche tout simplement, quand on est accoutumé à ne voir que tours de force, que sauts périlleux? » La réponse est typique : « Oui, on regarderait encore marcher quiconque marcherait avec passablement de grâce et de rapidité vers un but intéressant. » C'est ainsi
que marche M"'*' de Charriére, avec le « passablement » en moins. Vous désirez que je cueille à votre intention, dans les Trois femmes, un bouquet de fines ou fortes pensées? Voici : « Il n'est de jours vraiment heureux que ceux où l'imprévoyance est totale. » Cette phrase en dit plus long que bien des pages de métaphysique. Et celle-ci, qui ne manque point de hardiesse : « L'innocence est une fort belle chose; mais ce n'est pourtant qu'une vertu négative, elle n'offre aucune ressource pour les occasions difficiles; elle n'amuse ni ne console, elle ne donne ni conseil, ni secours. » Plus loin, nous lisons : « J'aurai toujours plus de plaisir à admirer de belles choses qu'à m'amuser de choses ridicules; mais l'un, j'ose le dire, est autant dans notre nature que l'autre, et je crois la comédie aussi ancienne qu'aucune autre production de l'esprit. » M"^ de Charriére, bas-bleu par besoin de l'intelligence et crainte de l'ennui, déteste les écrivains de profession : « Tous ces gens-là sont sujets, non seulement à préférer leur gloire à leurs amis, mais à ne voir dans leurs amis, dans la nature, dans les événements, que des écrits, des tableaux, des réflexions à faire et à publier. » Il se trouve aussi un peu de politique dans les Trois femmes. D'abord une invocation à la liberté : « Oh ! quel mot ! on ne l'entend point et personne ne l'explique. C'est un drapeau tout barbouillé ; mais, dès qu'il se déploie, on marche pour le suivre à toutes les vertus, à tous les crimes et à la mort. » Et puis, un programme de réformes sociales : « Je ne crois pas que le nivellement des fortunes soit possible, et je conviens sans détour que je suis fort éloigné de le désirer; mais j'espère que partout on va épargner le bruit du tourne-broche à celui qui ne devra pas manger de rôti. J'espère que partout chacun voilera son luxe : la prudence le veut ; la générosité exige davantage, elle veut qu'on diminue le luxe privé, les jouissances égoïstes et que les grandes fortunes se popularisent... Il est difficile de donner le bonheur, mais facile de donner quelque plaisir. Amusez le pauvre, partagez avec lui vos amusements : en hiver, ayez pour lui, s'il se peut, quelque spectacle qui l'égaie, en été, des bains qui le rafraîchissent, des promenades qui le récréent; ainsi vous étoufferez dans son àme la réflexion triste ou envieuse, et jamais il ne songera à vous arracher une fortune à laquelle il devra que sa pénible carrière soit semée de quelques fleurs. »
Me serais-je trop attardé aux Trois femmes, un des romans les plus pensés de M'"^ de Charrière? Mademoiselle de Meulan, qui fut plus tard M""" Guizot, avait déjà vu dans cette histoire, amoureuse-
mont étudiée par Sainte-Beuve, « une des compositions les plus morales, comme les plus originales et les plus piquantes qui ait paru depuis longtemps. »
Il n'est pas nécessaire de parler des autres œuvres de M'"^ de C.harriére. Sa volumineuse correspondance, que j'ai utilisée pour la partie biographique de cette étude, n'est qu'un aimable délayage de la philosophie de ses livres ; je l'analyserais volontiers, s'il n'était temps de conclure.
« C'est en Hollande, à ce que je crois qu'on apprend le mieux notre langue, » écrivait M""' de Staël à M""' de Cliarriére. Le compliment est tout ensemble juste et gracieux, s'il veut dire que l'auteur des Lettres neuchâteloises a l'élégance et la netteté du plus pur français. La Hollande de la seconde moitié du XVIIP"^ siècle, au reste, n'était plus celle du Refuge; la correspondance de Ch. de Bentink, les ouvrages philosophiques de François Hemsterhuys, à défaut des premières lettres de Belle van Zuylen, le prouveraient au besoin. La romancière de Colombier n'avait heureusement plus grand'chose à acquérir en fait de style, lorsqu'elle arriva dans notre pays. Elle ne pouvait que perdre, — et, peut-être, perdit-elle, à vivre dans la même atmosphère que le Journal helvétique d'avant Chaillet, — cet amour de la correction, du fini, du parfait, qu'il semble qu'elle ait dû éprouver, avec sa nature foncièrement artistique. Ses récits sont insuffisamment composés, vont un peu à l'aventure. Son français, sobre, alerte, d'une admirable précision est à peine ^crii; cela coule de source, bien que ce clair filet de bonne eau charrie (juelque limon. Sainte-Beuve l'a noté gentiment : « C'est du meilleur français, du français de Versailles... elle ne paie en rien tribut au terroir; » mais il ajoute, en relevant une phrase de Caliste (« Mon parent n'est plus si triste d'être marié, parce qu'il oublie qu'il le soit ») : « toujours, si imperceptible qu'il se fasse, se retrouve le signe. » J'ai découvert un « se rappeler de quelque chose » dans le Mari sentimental, et il y aurait quelques autres vétilles à enregistrer. Il vaut mieux citer encore de Sainte-Beuve ce jugement définitif : « C'est de la plus pure littérature française, et de la plus rare aujourd'hui, de celle de Gil Blas, d'Hamilton et de Zadig. »
Il est tout naturel que M"'*^ de Charrière ait conservé les traditions du meilleur langage. « Je ne voyage pas, écrivait-elle, sans Racine
et Molière dans mon coffre, et La Fontaine dans mon souvenir. » Elle adorait aussi M"'" de Sévigné. A Colombier, on passait les soirées en compagnie de Molière : « Avant-hier soir, je m'assis entre Heni'iette et Lisette (ses femmes de chambre) et leur lus le Bourgeois (jentilhomme. Quels éclats de rire ! Lecteur et auditoire se tenaient les côtes. » A Utrecht, M""" de Charrière avait déjà fait connaissance des auteurs les plus gaulois : Rabelais, Montaigne, Hamilton étaient ses livres de chevet.
L'originalité de son esprit n'en demeure pas moins supérieure à celle de son style. Ses romans sont neufs par le choix des sujets, la manière rapide et sobre, la richesse d'observations et de pensées. A l'ordinaire, ses personnages sont de simples bourgeois ou de petits gentilshommes de province. Les gens du peuple, les paysans, les domestiques, ne tiennent pas, chez elle, que des rôles secondaires et banals. Une psychologie très aiguë et très exercée, qui s'est portée d'abord sur son entourage et sur son âme même, nous laisse voir au plus profond des caractères. La fable, d'autre part, est quelconque. Pas d'événements dramatiques, point de complications, un nombre fort restreint d'acteurs se mouvant dans un cadre fort simple, absence totale de descriptions; en revanche, l'auscultation des cœurs et des consciences, une enquête lestement et adroitement conduite sur la vie et les leçons de la vie. Ni M""' de la Fayette, ni Marivaux n'avaient fait comme elle du roman où l'art du moraliste — de l'observateur qui conclut — s'unît si intimement à l'art du psychologue — de l'observateur qui analyse. A cet égard, elle est bien l'aïeule littéraire de cette famille de romanciers qui va de Benj. Constant à M. Bourget, en passant par Stendhal; mais les aprèsvenants ratïïnent et se singularisent, tandis que ses livres étaient la clarté et la franchise mêmes.
Et d'ailleurs. M""' de Charrière est une initiatrice dans d'autres domaines. Ses conceptions politiques, ses vues sur la question sociale, ses principes moraux et philosophiques, portent l'empreinte d'un esprit supérieur. Elle n'a rien bouleversé, elle a presque tout indiqué. En montrant la misère et le travail qui vont de compagnie, l'égoïsme de la richesse oisive, les vexations et les iniquités de toute sorte, les conditions abrutissantes de la vie du paysan, elle a uiis le doigt sur des plaies qu'on ne songeait pas même à panser, signalé des réformes qu'on n'entreprendra pas de longtemps et, quand on lit entre les lignes, eu des témérités qui nous feraient crier au scandale. Elle a été pour la liberté contre la convention, elle a eu surtout pour les faibles, et les pauvres, et les déchus, un cœur fra-
lyrnel el les deux mains toujours tendues. On a considéré comme une boutade ce passage de Sainte-Beuve où il n'y a qu'une grande vérité : « M'"" Sand peut faire encore bien du chemin, avant d'arriver, en fait d'idées sociales, où M""^ de Charriére est allée droit, sans phrase et du premier coup. » Mathurin Régnier aurait dit :
Elle lut dans la vie
D'autres secrets plus fins que de philosophie.