‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos joursChapitre 27 sur 69 · CHAPITRE III Conteurs et Romsincîerjii · texte numérisé non relu

CHAPITRE III Conteurs et Romsincîerjii

I. Samuel de Constant : Laure de Germosan, Caniille. — II. M""" de Montolieu : Caroline de Lichtfeld et les Châteaux suisses; Rosalie de Constant, Jeanne Polier. Marie-Élisabeth Polier, Éléonore Polier, J.-E.-L. Develey, M""* Desvoignes, Louis Bridel, quelques noms. — III. Deux humoristes : Gaudard de Chavannes et son Voyage de Genève à Londres ; F. Vernes de Luze, son Voyageur sentimental à Yverdun et en France sous Robespierre.

Le roman est, en Suisse, un genre littéraire nouveau jusqu'à la Confidence philosophique de Jacob Vernes, ou mieux, jusqu'à la Nouvelle Héloïse. Il n'est entré chez nous, par la grande porte, qu'avec M'"'' de Charriére. Celle-ci, bas-bleu de vocation, comme M'"^ de Staël, George Sand, George Eliot, avait du talent et le goût des lettres. Par malheur, nous vîmes apparaître les bas-bleus de prétention, une tourbe agitée de vieilles filles inoccupées et d'épouses ennuyées, qui prirent Sainte-Catherine pour une Muse et le mariage pour un bureau de rédaction. C'est de cette dernière catégorie de bas-bleus que Louis Bridel parlait dans cette jolie lettre du 20 janvier 1787 : « Nos têtes femelles, jalouses de la réputation d'une de leurs compagnes (M'"" de Montolieu), barbouillent une incroyable quantité de papier. Mais, Dieu merci, nos papeteries sont en si bon état et nos oies si bien portantes, qu'elles n'ont pu amener la disette de ces deux articles. Elles passent leurs journées à composer des romans; leurs toilettes ne sont plus couvertes de chiffons, mais de

feuilles éparses, et, si l'on déroule unepapillotte, on est sûr d'y trouver des fragments de lettres amoureuses, de descriptions romantiques. » Et Ton sait que Bonaparte, recevant des députés vaudois, lors de l'Acte de médiation, demandait à l'un d'eux si Lausanne était toujours la « ville des romans, » — car c'est à Lausanne que l'épidémie fit le plus de ravages.

Je voudrais, avant de constater les dégâts occasionnés par le fléau, retracer en quelques mots la carrière et dire le mérite d'un romancier assez habile, — Samuel de Constant de Rebecque' — , pour qu'on ait pu lui attribuer le Mari sentimental de M'"^ de Cliarriére. Samuel de Constant est l'oncle, et non pas, comme on ne cesse de le répéter, le père de Benjamin Constant'. 11 naquit en 1729, entra au service de la Hollande et fut à Lausanne un des familiers de Voltaire. Il était beau garçon et cavalier galant; M'"*' Denis s'en aperçut, et, dans une lettre fort tendre, le lui dit sans détour. Mais M'"- Denis, pour être la nièce du patriarche, n'en avait pas moins quarante-sept ans; et puis, Samuel de Constant aimait M"' Charlotte Pictet, qu'il épousa peu de temps après et perdit trop tôt. Toujours à court d'argent, — c'est un peu le signe de la famille Constant, — prodigue avec cela, charmant auprès des femmes et point commode avec les hommes, il connut M™^ d'Épinay, M'"^ de Charriére, M"'^ de Staël, composa quelques ouvrages et trop de volumes, et mourut pauvre, en 1800.

Il aurait pu, s'il s'était borné, se faire une jolie place en littérature, tout prés de M'"'' de Charriére. Aussi peu économe de ses phrases que de ses deniers, il délaya son talent en d'interminables récits : Laure de Germosan en cinq, et Camille en quatre volumes, etc. L'auteur s'est proposé de dresser, dans Laure de Germosan (ou « lettres de quelques personnes de Suisse »), un tableau des mœurs de notre pays et spécialement des conditions diverses de la société vaudoise à la fin du siècle passé. L'observation, assez fine en général, est noyée dans une profusion de' détails et un luxe de romanesque sentimental à rendre jalouse M'"® de Montolieu elle-même. On se prend à n'y voir qu'un long bavardage. Camille est plus captivant. Nous avons là un livre à thèse, une quasi-réhabilitation de la courti-

^ Gaullieur, 282. Sayous, II, 96, et s. ; Œkivres complètes de Voltaire, 1. c. XL VIII, 181, 460, 594; XLIX, 206, 348, 490. Lettres de Benj. Constant à sa famille, Paris, in-12, 1888, p. 5 et s., et pass. De Montet.

2 Lady Blennerhasset, dans son remarquable ouvrage sur Frau von Staël und ihre Freunde, etc. (II, 193), et M. E. Faguet, dans une étude que je citerai sur Benjamin Constant, ont encore commis cette erreur.

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sane et une démonstrcition nouvelle de cette idée qu'une première faute est un obstacle permanent au bonheur. Camille Bakinson est la fille d'un ecclésiastique de Palmill, qui lui a tout enseigné, même la théologie, « son dessein étant, raconte-t-elle, de me faire faire ses sermons lorsqu'il serait las et ennuyé de les composer. » Son père meurt, sans rien lui laisser d'autre qu'un peu de science inutile. Il l'a confiée à un vieil ami, infirme et bourru. Un gentilhomme de vingt ans, mylord Drumore, enlève Camille mais est bien vite reconduit à ses fiarents. Elle arrive seule à Londres, où elle fait la connaissance de miss Nancy et ne tarde pas à s'enrôler dans le régiment des « demoiselles de Westminster. » Elle tombe malade, se retire dans un village où on la croit une personne de qualité et s'empresse d'entretenir tout le monde dans celte précieuse erreur. Sir Robert Walmore, un jeune noble du voisinage, la remarque; elle s'en fera épouser, coule que coûte, quoiqu'elle ait été « un peu enlevée, » et qu'elle ait « un peu vécu à Londres. » On tente en vain de dissuader Robert, de lui représenter que Camille peut être une aventurière, qu'on ne sait rien d'elle ni de sa famille. Le guignon veut, qu'à la veille du mariage, se découvrent l'afïaire de l'enlèvement et le reste. Robert meurt de désespoir. Camille, qui s'était mise à l'aimer sérieusement, se jette à la mer afin d'échapper aux assiduités de Drumore, qui l'a rejointe, et de demeurer fidèle à son amour. La trame de cette singulière histoire se déroule lentement, mais avec une certaine logique. L'analyse des sentiments dénote un psychologue ingénieux. Le style manque de chaleur et surtout de relief; c'est le langage d'une causerie abondante et peu choisie. Quelques réflexions et quelques particularités sont originales. J'indique aux curieux l'épisode de Juliette Dagby, puis une scène qui rappelle le Mari sentimental et s'achève sur ces mots : « presque jamais les femmes ne se soucient de faire le bonheur de ceux qu'elles rendent heureux. » Quelques pensées éparpillées dans le roman sont caractéristiques. Constant estime « que le tempérament fait plus que les principes et que rarement les femmes sont heureuses par le cœur. » Il n'est d'ailleurs pas très tendre au sexe faible : « J'ai souvent entendu accuser les hommes de légèreté; je me ferai haïr des femmes, mais j'ai toujours trouvé cette accusation injuste ; cette constance, que nous exigeons si vivement, avouons que, le plus souvent, nous ne nous en soucions guère, et que rarement les femmes savent la mériter. » Il est malicieux à ses heures : « Dimanche est un jour de repos, mais non pas pour la coquetterie et les prétentions... Trois femmes qui ont vu

trois lioiiinies ne laissent pas languir la conversation... Quand tu voudras t'ennuyer, fais des parties de plaisir. » Camille en deux cents pages, eût été fort joli; en douze cents, il n'est que joliment lourd, et terne, et froid.

Samuel de Constant a défini, dans Camille, h roman que M*"^ de Montolieu va mettre à la mode : « Un pauvre auteur se tue de peine à conduire là (au « mariage ou à la mort») un homme et une femme qu'il a tâché de rendre intéressants aux dépens de la vraisemblance et par des événements extraordinaires... on n'y apprend rien pour le cœur, et il n'y a que fausseté pour l'esprit. » Que c'est bien cela ! Isabelle de Montolieu', née de Polier (1751 à 1832), n'en a pas moins été, quelques lustres din^ant, la reine de notre littérature locale, et ses fameux Châteaux suisses donnent encore aujourd'hui des bénéfices aux éditeurs qui les font réimprimer. Elle avait été mariée, une première fois, à Benjamin de Crouzaz, dont elle eut un lils qui devint le collaborateur anonyme de cette écrivassiére sentimentale. Veuve à vingt-quatre ans, elle épousa en secondes noces M. de Montolieu, un baron languedocien qui mourut de bonne heure. Si l'on s'en rapportait à quelques-uns de ses biographes, M""® de Montolieu aurait édifié son entourage par ses vertus et ravi l'Europe par ses talents. La vérité, que j'aime à dire, — et pourquoi ne la dirait-on pas ? — la vérité est que son existence fut assez agitée. Je n'insisterai toutefois ni sur sa liaison avec M. de Brenles, ni sur d'autres défaillances.

M"*^ de Genlis a conté la scène suivante, qui ne cadre point avec le caractère de son amie : à l'en croire. Gibbon serait un jour tombé aux pieds de M"*^ de Montolieu et. celle-ci aurait dit sèchement à un domestique : «Relevez M. Gibbon! » Il est certain (jue l'historien anglais, parlant de M™^ de Montolieu à lord Sheffield, dit en propres termes : « Il y a eu du danger pour moi. » Mais Gibbon, qui ne s'agenouillait pas facilement, même devant les dames, et pour cause, n'a pas été vu dans la posture imaginée par M'"^ de Genlis. M'"*" de Montolieu elle-même a déclaré : « De sa vie, Gibbon ne s'est jeté à mes pieds; toute l'histoire est inventée. » Ce démenti, bien connu, n'a pas détruit la légende, qu'un livre paru l'an dernier donnait encore

* Gaullieur, 280. Sayous, II, 93 et s. Notice d'Eug. Rambert et biographie en tête de la dernière édition des Châteaux suisses. De Montet,

comme une aventure authentique. M'"^ de Charrière, encline à déchirer ses rivales de gloire ou d'amour, n'admirait pas beaucoup l'auteur de Caroline, dont elle raille la « naïveté villageoise » et le « vulgarisme d'une marchande de toilettes. » Ajoutons que la vieillesse de M™* de Montolieu fut très digne; Page, mieux que le remords, fait les Madeleines repentantes.

Cent cinq volumes de romans ou de traductions, tel est l'immense bagage avec lequel M™^ de Montolieu se présente au jugement de la postérité. La postérité n'a pas eu le temps d'examiner le dossier; elle a condamné sans lire ou sur le peu qu'elle a lu. L'accusée s'était chargée au surplus de rédiger elle-même les motifs de l'arrêt : « Je n'ai qu'une certaine facilité à combiner des événements et des personnages, à choisir des ouvrages bons à traduire, à élaguer ou bien à ajouter; j'ai trop écrit, trop vite, avec trop peu de soin. » Elle a effectivement moins tiré de son propre fonds que pillé les littératures étrangères, traduisant « librement, » arrangeant, transformant, déformant avec la plus candide désinvolture nne foule d'ouvrages allemands ou anglais. Sa traduction du Robinson suisse (1813) n'a pas cessé, je crois, d'amuser les collégiens. Ses autres « imitations » ne lui ont pas survécu, ni Agathoclès, ni Ludovico, ni cinquante autres. Elle demeure avant tout l'auteur de Caroline de Lichlfeld (1786), qu'on a réédité plusieurs fois, et des Châteaux suisses, Caroline alla aux nues, et W^ de Charrière enrageait littéralement lorsqu'on osait comparer les fadeurs de M™^ de Montolieu à ses vifs et brillants récits. Le sujet de Caroline, pris dans une nouvelle allemande, est banal au possible : une jeune fille très sentimentale a été mariée, par un père « cruel et intéressé, » à un comte très riche et fort laid; elle s'est amourachée d'un jeune seigneur qui est Adonis et Bayard en une seule personne, mais elle découvre enfin que son mari est digne de la plus profonde tendresse. Ce conte à dormir debout est écrit en un français ampoulé et fluide, sans pittoresque et sans autre saveur que celle de provincialismes déplaisants et de fâcheuses incorrections. Les personnages sont dessinés d'après les clichés du temps; ce sont des fantômes plus ou moins héroïques, plus ou moins « sensibles, » tous phraseurs. Caroline a fait verser des larmes à nos aïeux ! Qui sait, après tout, si nos petits-enfants ne verront pas de simples Caroline de Lichlfeld dans tant de romans que nous dévorons à bonnes dents?

Je préfère encore les Châteaux suisses (1816), que « vous avez solidement rebâtis pour la postérité, » écrivait à M""^ de Montolieu

le galant ou malicieux doyen Bridel. Il y aurait de l'injustice à ne pas convenir que les Châteaux suisses sont un des premiers essais de littérature d'imagination appliquée à notre histoire nationale et, qu'à ce titre, ils ont bien quelque valeur. Et puis, comme le dit Rambert, « il y a un âge pour cette poésie. » Et puis, comme le remarque finement le même critique, « il n'y a ni recherche, ni affectation personnelle dans le faux goût de M"'^ de Montolieu. » Ce qui préserve le livre du ridicule, c'est la foi de l'auteur, son enthousiasme presque communicatif pour les beautés captives et les vaillants chevaliers. M"'^ de Montolieu croit aux personnages de ses histoires, à la Gertrude de Thorberg, à Elisabeth de Grandson, à ses Gisèle et à ses Hermance, à ses tyranniques Grimoald et à ses preux Roudolf. Mais quel moyen âge, en dépit de plusieurs « moult » et des quelques « gentes damoiselles » égrenés dans ces longues rapsodies !

M"" de Montolieu avait pris un tel empire sur ses contemporaines, que Rosalie de Constant^ elle-même, la spirituelle fille de l'auteur de Laure de Germosan, commit un roman : Respina, dont la société de la rue de Bourg se moquait, paraît-il. Respina ne nous est point parvenu, mais la correspondance récemment publiée de Benjamin Constant nous a révélé en la cousine de l'illustre sceptique une épistoliére fort remarquable, enjouée, incisive, passionnée, au style plein de naturel et de vivacité. Nous retrouverons Rosalie de Constant.

Le roman eut sa dynastie dans notre pays : les Polier. M"'^' de Montolieu était fille de ce théologien Polier, dont on a pu suspecter l'orthodoxie (v. p. 121); une de ses sœurs Jeanne- Françoise Polier (1759 à 1839) lutta de fécondité littéraire, sinon de réputation, avec elle : ses romans, Félicie et Florestine, Anastase et Nephtalie, etc., qui tenaient toutes les promesses de leurs titres, ne sont plus même des souvenirs. Deux autres dame^ Polier rivalisèrent de zèle avec leurs parentes : Marie-Élisabeth Polier (1 7.42 à 1 81 7) est cependant moins connue par ses nouvelles, presque toutes imitées de l'allemand, et par le Journal littéraire de Lausanne, (ju'elle dirigea de 1 793 à 1 800, que par l'édition revue et mutilée qu'elle donna d'une Mtjthologie des Tndous, laissée à l'état d'ébauche par son cousin, le fameux orientaliste Antoine-Louis-Henri Polier'; Éléonore Polier

^ Voir, pour elle et les noms qui suivent : Gaullieur, 278 et s., et De Montet. ' « La rédaction en est détestable — écrit Benjamin Constant, dans une lettre du 1«'- décembre 1812, — et tout ce qu'elle a mis d'elle-même ne vaut rien du

(1738 à 1807), qui n'a guère fait que traduire des romans d'Outre- Rliin. Une émule des précédentes, M'"" de Pont-Wullyamoz (1751 à 1814) s'est essayée dans le conte historique; on n'a pas complètement renoncé à lire ses deux séries d'Anecdotes suisses, qui ont au moins l'avantage d'être, avec les Étrennes helvétiennes du doyen Bridel, les Châteaux suisses de M'"*' de Montolieu, un pas dans la voie d'une littérature nationale.

Ajoutons que Louis Bridel {\ 1 o9 à 1821), un frère du doyen et un collaborateur du Conservateur suisse — d'ailleurs poète très médiocre, mais moraliste et théologien distingué — a tracé dans son roman ultra-sentimental : Les infortunes du jeune chevalier de Lalande (1787), un tableau assez vivant, malgré le ton déplorablement déclamatoire, de la société helvétique avant la Révolution. Et,^ puisque nous sommes encore dans le Pays de Vaud, citons de M'"*' Adèle Desvoignes née du Thon (1792 à 1828), outre deux notices sur M'"'' de Krudener et Pestalozzi, de Petits contes moraux où il entre moins d'art que d'édification ; et d' Isaac-Emmanuel- Louis Develey (\lQi à 1839), un pédagogue, un naturaliste, et un astronome, une excursion dans le roman historique : Simon de Montfaucon, dernier évêque de Lausanne (1828), ainsi qu'un Guide pour les lecteurs des romans de sir Walter Scott et de Cooper.., Arrêtons-là cette nomenclature ' !

Les œuvres de deux humoristes nous dédommageront un peu du fatras des romans. Le mieux doué des deux est sans conteste ce spirituel Antoine-Joseph-Samuel Gaudard de Chavannes', dont je sais qu'il était d'origine bernoise et qu'il fut membre du Petit Conseil de Berne en 1775; ces renseignements, que j'ai trouvés dans le Lexicon de Leu, sont tout ce que je possède sur la vie de cet écrivain. Il

tout. Mais ce qui vous étonnera, c'est que l'ouvrage en lui-même est ce qui a paru de plus précieux sur cette partie si peu connue de l'histoire, et que les savants d'Allemagne, qui sont bons juges à cet égard et qui n'ont pas de préventions pour les ouvrages français, le citent à chaque page comme la plus respectable autorité. »

' Faut-il dire ici que les baillis avaient donné l'élan? Le bailli d'Yverdon, Victor de Gingins de Moiry, n'avail-il pas lancé, en 1765, son Pacha de Bude, histoire ingénieusement contée et brodée d'un chevrier vaudois qui se distingue au service de la Turquie? Engel, bailli d'Échallens, n'avait-il pas publié son Illustre paysan, récit des aventures romanesques d'un autre Vaudois qui avait fait fortune en Inde?

^ Gaullieur, 284, Leu (supplément, II, 425 .

est l'auteur du Journal d'un voyage de Genève à Londres (1781), où il sème sa prose de couplets satiriques et agrémente le récit de son odyssée, de piquantes anecdotes sur les mœurs du temps; ce qu'il dit de Lausanne, de Berne, de Bà!e lui valut de nombreux ennemis et provoqua une série d'enquêtes. Gaudard de Chavannes était singulièrement irrespectueux; on conçoit que les lecteurs aient pris plus de plaisir que les gouvernements à ses malicieuses hardiesses. Je négligerai tout ce qu'il dit de l'Allemagne et de la Hollande. Mais on ne me pardonnerait pas de n'avoir point extrait du Journal quelques jolies méchancetés. Sa plume est, au reste, agile et mordante, et puis, ses joyeuses et vives médisances tranchent heureusement — je hasarde cet adverbe — sur les fadeurs que M'"^ de Montolieu va mettre à la mode.

Notre voyageur, accompagné de son « aimable et fidèle épagneul, Castor, Anglais d'origine et Genevois de naissance, » traverse le Pays de Vaud « dans un coche public, » où se passent mille scènes égayantes qu'il narre fort lestement. Il n'oublie pas d'égrener tout un chapelet d'historiettes sur chacune des villes où la patache fait halte. Voici quelques lignes à l'adresse de Moudon : « Les gens de Moudon furent les derniers qui se décidèrent à embrasser la réformation, en rechignant, regrettant fort leur saint de bois doré, tout neuf, qui leur avait beaucoup coûté et qui devenait inutile par leur changement; ils le revendirent, à quelques écus de perte, à une paroisse du canton de Fribourg, sous la réserve expresse qu'ils pourraient le racheter au môme prix, dans l'espace de dix ans, au cas qu'ils vinssent à reprendre leur ancienne religion. » A Berne, la fosse aux ours inspire ces réflexions à cette mauvaise langue de Gaudard de Chavannes : « L'ours est, sans contredit, de tous les animaux après l'homme, celui qui a le plus de dextérité, d'adresse, de souplesse et de grâce. Ceux de Berne (j'entends ceux de la fosse) sont dressés à diverses gentillesses, pour amuser le peuple et le distraire par ce spectacle innocent de la pensée de vouloir se mêler des affaires publiques et de fomenter des cabales pour altérer ou troubler la constitution du meilleur gouvernement possible. » Il rit ou ricane à l'ordinaire. Quand il redevient sérieux, c'est pour proposer, entre autres, que, dans toutes les assemblées délibérantes, les lois soient décrétées par la minorité, « car il est à présumer que, partout où il y a plus de deux hommes assemblés, il y a toujours moins de sages que de fous. »

Tel est le ton du Voyage de Genève à Londres. C'est un badi-

nage de touriste gouailleur, écrit en bon français alerte et nerveux. Tout n'y est pas d'un goût très fin, ni même d'une parfaite décence.

Mais cela fait toujours passer une heure ou deux.

François Vernes de Luze ' (1 765 à I 839), un fils du pasteur Jacob Vernes, s'est essayé dans tous les genres de littérature ; nous avons déjà parlé de ses vers et nous pourrions en citer quelques-uns de fort honnêtes, entre autres ceux de la prière universelle par laquelle s'achève son Homme religieux et moral. De ses ouvrages en prose, très nombreux, je ne veux analyser ni Adélaïde de Clarancé « ou les malheurs et les délices du sentiment, » ni la Franciade, un gros poème non rimé sur « l'ancienne France, » ni surtout des traités de morale et de politique, qui nous montrent en lui un esprit plus libre que profond. Son Voyageur sentimental ou Ma promenade à Yverdun a joui d'une certaine vogue ; ce n'est que l'œuvre d'un aimable conteur, ni grand philosophe, ni grand observateur, ni grand styliste, comme vous allez voir. L'Anglais Sterne n'a pas à craindre un rival dans le Genevois Vernes de Luze.

Ma promenade à Yverdun, qui pourrait, qui devrait, nous offrir une précieuse image de la vie vaudoise vers la fin du siècle dernier, n'est guère qu'une suite de récits égrillards ou larmoyants, — violons et cyprès mêlés, — dans le goût du temps. Il s'agit bien, sans doute, de se rendre au bal à Yverdon pour y valser avec l'incomparable Mademoiselle de Blas; mais Vernes, au lieu d'arriver au but de son équipée, de nous faire assister à la danse, de nous confier ses impressions, rencontre à chaque instant un « boucher sensible, » un « aveugle et sa fille, » un cocher intéressant, gens dont il nous retrace longuement les banales aventures. Est-ce à dire que Vernes soit ennuyeux? Non certes. Un Aristarque pourrait mépriser ce bavardage littéraire, un moqueur affirmer que Joseph Prudhomme écrivait, sous le pseudonyme de Vernes, bien avant qu'Henry Monnier eût découvert son héros. Admirez plutôt comment le « voyageur sentimental, » ayant dépeint la désolation d'enfants qui ont perdu leui' mère, s'écrie avec une emphatique candeur : « 0 Province qui la retirais de ton sein... c'était une mère ! Je respecte le nuage dont tu couvres ta marche. » Ceci n'est-il pas d'une exaltation qui frise le ridicule : « 0 Genève ! ô ma patrie ! si le désordre règne encore dans ton sein, que tes habitants contemplent la nature au moment où

* Genève et ses 2>oètes, 171 et s. De Montet. Voir p. 233.

l'astre du jour couronnant les Alpes, les remplit du premier jet de sa lumière!... A cet aspect, tous les cœurs doivent être en paix. » Cette méthode de pacification est recommandable, à coup sûr; je crains qu'elle ne manque son effet. Et cette incontestable vérité n'avait-elle pas cessé d'être neuve en 1 790 : « La mort frappe tous les hommes indistinctement. » Ces taches sont toutefois plus rares dans le livre de Vernes que les pensées ingénieuses : « La vie est une coupe d'eau limpide, qui se trouble à mesure qu'on la boit... Ses mouvements — en parlant d'une jeune .fille — ont quelque chose de si doux qu'elle fait un vol aux spectateurs chaque fois qu'elle se repose... On ne [)eut en sortir — du village de Cossonay — sans désirer emmener ailleurs tous ses habitants... Après le plaisir de bien faire, en est-il un plus doux que celui d'avoir bien fait? » Mais je m'arrête, en me demandant si toutes les maximes ou les réflexions de Vernes sont bien tirées de son propre fonds. Ce qui est bien à lui, c'est son voltairianisme en religion. Il nous présente un « orthodoxe » en ces termes peu flatteurs : « Il avait une figure si grave, si cagote, si croyante aux peines éternelles! » Et il lui fait commettre une assez vilaine action. Ce qui est bien à lui encore, c'est son enthousiasme pour Rousseau, « àme bonne, àme sublime. » Ce qui est bien à lui enfin, c'est sa bonhomie parfois narquoise, souvent naïve.

La Promenade à Yverdun eut du succès; plusieurs éditions attestent l'estime des contemporains pour ce petit livre. Le Voyageur sentimental en France sous Robespierre, pour être trois fois plus long que la Promenade, m'a décidément moins intéressé. Où l'on cherche de l'observation et du trait, on ne récolte qu'anecdotes grivoises, romanesques ou funèbres. J'y ai cependant lu sans ennui une description de la fête des vignerons de Vevey : « Aux sons d'une musique éclatante, le divin cortège s'avance sur la place ; bientôt toute son enceinte est garnie de faunes, de bacchantes, de tous les corps de divinités subalternes qui composent la cour de Bacchus et de Cérès. Quatre chars de triomphe portent les attributs des Saisons et représentent ces filles de l'année. Toutes les aimables fictions du paganisme »... Ce n'est point là du style, mais c'est, agréablement fixée, par un témoin oculaire, la manière dont la plus gracieuse de nos fêtes était célébrée au siècle passé, et cela reste précieux comme un beau souvenir.

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