CHAPITRE IV JLa poé§iie
L'éveil de la poésie nationale : les frères Bridel ; deux poètes vaudois : le pasteur Manuel; le général Frossard et ses Dernières folies. — II. Poètes neuchâtelois : C. d'Ivernois, M"* Morel de Gélieu, de Wattel, le tils, et ses Premiers pas. — III. Le Caveau genevois : J.-F. Chaponnière, Gaudy-Lefort et quelques noms ; J.-L. Mallet et ses Idylles helvétiques. — IV. Les Helvètiens de C.-F.-P. Masson; M"" Steck née Guichelin; P. Ochs, le tribun bàlois et ses tragédies; une autobiographie en vers du chartreux fribourgeois Dom Hermanu.
Nous avons assisté (v. p. 243) à une sorte d'éveil de la poésie nationale, grâce aux Poésies helvétiennes de ce brave doyen Bridel, qui fut, au dire de M. Dagiiet, « un Walter Scott, moins le génie. » Philippe-Cyriaque Bridel^ est plutôt, on le verra, un « antiquaire » aimable et instruit. Il avait eu le mérite de faire connaître la Suisse dans ses journaux et ses ouvrages ; il eut la bonne idée de la chanter. Ses débuts de poète furent assez médiocres : une imitation des Tombeaux d'Hervey, en 1779; mais \qs Tombeaux étaient déjà dédiés « à ma chère patrie, » mais Bridel priait déjà ses lecteurs de ne point oublier « que c'est aux pieds des Alpes et non au bord de la Seine que sa Muse mélancolique habite. » Les Poésies helvétiennes suivirent, en 1 782. Retenons bien ce titre et cette date, qui rappellent la naissance de la Muse romande! Bridel avait, au reste, fait dans sa préface l'apologie et tracé le programme de notre poésie nationale : « Dans aucun pays, cette poésie ne brillera d'un plus grand éclat que dans l'heureuse Helvétie... Ses sujets seront tirés de la nature alpestre, de l'histoire nationale, et des mœurs et habitudes du peuple. » Ainsi l'inspiration sera-t-elle toute locale, — ni protestante, ni française : suisse. Bridel fut récompensé de son initiative par un vrai succès ; le « grand Chaillet » lui fit bel accueil dans le Journal helvétique (v. p. 220). On trouve, en réalité, plus de rémi-
* Voir bibliogr., Livre III, chap. III ci-après. En outre : Les poètes vaudois contemporains^ par M. A. Vulliet (Lausanne, in-12, 1870), 15 et s.
niscences que d'accents originaux dans les vers du doyen. Notre poète est un « rêveur, » et si sa vie n'est plus un « triste voyage » comme au temps où il publiait ses Tombeaux, elle n'en vaut guère mieux :
Croître et tomber, homme, c'est ton partage... Après avoir compté quelques instants, Nous descendons sur le fleuve du temps, Et, loin des bords du plaisir et du monde, L'éternité nous cache dans son onde.
J'aimerais que la fibre patriotique tressaillît davantage, qu'au lieu de rimer des romances sentimentales et d'aligner d'assez monotones alexandrins descriptifs, l'auteur nous donnât quelques-uns de ces fiers poèmes où chante l'àme d'un pays. Il m'importe fort peu que l'un de ses morceaux : La feuille, « noiis fasse tous penser involontairement — comme dit M. Vulliet — aux Feuilles de saule, cette admirable poésie qui passe pour le chef-d'œuvre de M"^ Amable Tastu. » Nous voudrions que Bridel eût devancé Albert Richard et Juste Olivier; il a bien été de son époque, et c'est bien une façon de Delille helvétique, plus sincère mais plus gauche que l'autre. Il avait, un jour, consigné dans son calepin, cette pensée qui aurait pu servir d'épigraphe à ses Poésies : « Il suffit d'avoir fait quatre bons vers, pour se croire le droit d'en faire cent mauvais. » Un « quatre pour cent » de bons vers? Je ne crois pas que Bridel ait jamais dépassé ce taux modeste. Encore une fois, remercions-le d'avoir compris que la Suisse était assez riche, par l'éclat de son histoire et les splendeurs de sa nature, pour avoir une poésie nationale; ne nous évertuons pas à goûter les « Helvétiennes » de BrideP !
Un des frères du doyen et un collaborateur du Conservateur suisse, Samuel-Élisée Bridel ' (ou de Bridel, car il avait été anobli à la cour de Gotha), me paraît être un poète infiniment mieux doué. Il est d'abord plus artiste ; les vers prosaïques ou mal tournés sont plus
* On parle souvent des Poésies helvétiennes, sans savoir exactement ce qu'elles renferment. Dédiées à « la Société littéraire de Lausanne, » elles se composent de deux parties et sont précédées d'un « discours préliminaire sur la poésie nationale. » La première partie comprend des élégies, des épigraphes, des épîtres, des épigrammes, peu de descriptions, — peu de choses suisses. La seconde partie contient les Chants de Selma, imités d'Ossian, des « romances, » — qui sont plutôt des récits lyriques, — comme le Mari sauvé et le Vieillard suisse, toutes très fades, et enfin une Course dans les Alpes, où la prose alterne avec des vers qui sont peut-être les meilleurs de Bridel.
2 GaulUeur, 266. De Monfet.
rares dans les Délassements poétiques (1788) et dans les Loisirs d'Euterpe et de Polymnie (1808), que dans les Poésies helvétiennes . Samuel Bride! — né en 1 761 , à Crassier, et mort en 1 829 dans la terre qu'il possédait prés de Gotha — ^ a été à la fois un savant et un littérateur. Ses ouvrages de botanique furent très lus ; ses volumes de vers renferment de jolies pages et même quelques bonnes pièces patriotiques. M. Henri VVarnery dit très justement, dans des notes manuscrites qu'il a bien voulu me communiquer sur Samuel Bridel : « Il m'a semblé trouver dans ses vers un ton plus vibrant, quelque chose de plus net que dans ceux de son frère Philippe. » Ne penserat-on pas que les alexandrins suivants sont d'un rimeur exercé et d'un poète? Il s'agit d'un officier suisse qui a quitté sa patrie, pour s'engager au service de la Hollande; la nostalgie lui arrache ces plaintes que d'autres eusseï^ mises en alexandrins ampoulés et prolixes:
Mais qu'un instant d'erreurs m'a coûté de tourments!...
Insensé! j'ai quitté les bords qui m'ont vu naître.
Dans ces tristes climats, esclave et fait pour l'être,
J'ai cherché la fortune et trouvé le malheur...
Les plaines dont le ciel borne seul l'étendue,
Sans agrandir mon âme importunent ma vue;
Rien n'y flatte mes yeux; rien n'y parle à mon cœur.
Il a toujours cette franchise dans le style et cette sobriété dans le ton; il est un peu sec, mais sa sécheresse est aussi correcte qu'élégante et même distinguée. Je choisis, dans un autre genre, un morceau sur VUtilitédes voyages. La forme est celle d'un dialogue entre un Parisien qui vante la politesse française, « une fleur de grâce, un charme, une magie, » et un Suisse qui l'apprécie moins. Le Suisse a placé son fils en France, et le Parisien de lui dire :
Comme à son avantage il doit être changé !
Le Suisse.
Il faut que j'en convienne, après dix mois d'absence. Je l'aurais, je le jure, à peine reconnu... Cet Alfred, autrefois bon, modeste, ingénu, Gauche il est vrai, sans grâce et sans expérience. Prodigue maintenant d'esprit et de science. Si parfait en un mot qu'il fait mon désespoir, Parle de tout, sait tout, ou prétend tout savoir, Se moque du vieux temps, de la Bible, des prêtres. Et nomme rêve creux ce qu'ont cru nos ancêtres... Lois, finances, beaux-arts, tout subit sa critique,
Il veut à Carnot même apprendre la tactique... Il faut que ceci change ou je fais un éclat. Voici, si je dois dire enfin ce que je pense, Ce qu'a gagné mon fils à voyager en France.
Le Parisien.
Eh bien ?
Le Suisse.
Il partit sot, il est revenu fat.
J'aime cette note vive et simple; et je l'aime d'autant plus cliez un de nos poètes suisses, qu'ils cherchent en général à dissimuler leur gaucherie sous un lourd appareil de déclamation.
Deux autres frères du doyen, Louis Bridel (v. p. 278) et Pierre- Jean Bridel (1764 à 1853), ont aussi commis quelques pièces de vers insérées dans le Conservateur suisse; il n'y a rien à en dire.
Les Bridel n'ont pas eu le monopole de la poésie dans le canton de Vaud. Voici deux de leurs concurrents ou plutôt de leurs émules : un pasteur et un soldat. Le pasteur est ce Louis Manuel', dont Vinet a parlé avec tant d'émotion et sur les Sermons duquel j'aurai l'occasion de revenir. Il avait passé par Coppet : « J'ai fait avanthier, devant M™^ de Staël — écrit-il le 28 août 1 8/1 1 — un essai de prédication qui m'enhardit... Elle est d'une indulgence parfaite. » Il avait rimé des compliments en l'honneur de M""^ de Staël :
... Jouis des temps futurs où ton âme s'élance : Aux cris injurieux de son siècle irrité.
Ton père opposait en silence
L'avenir et l'éternité.
Sainte-Beuve a dit de lui : « Doué des talents littéraires les plus éminents, il n'en avait tiré nul parti, n'avait entrepris aucun ouvrage, avait projeté toujours, et s'était répandu et véritablement épuisé dans les charmes et les fatigues d'une conversation multiple qu'on lui demandait sans cesse, et à laquelle il ne savait pas résister.» Cela n'est peut-être pas très exact pour le théologien ; cela est très vrai pour le poète. Manuel a sans doute fait beaucoup de vers ; nous en connaissons quelques-uns seulement, une demi-douzaine de pièces détachées, le Tombeau d'Homère, le Lever du soleil au Righi, le Sommeil du mendiant, et d'autres; ce sont là des pages d'un
* Les poètes vaudois, 1. c. 35 et s. Gazette de Lausanne du 21 juillet 1888 (article de M. E. Ritter). Voir en outre ci-après, livre IV, chapitre l.
lyrisme contenu et d'une langue sobre, mais tout à l'ait dans le goût <les Delille et des Fontanes. Il chante :
0 lyre! ô seul espoir de ma jeunesse obscure! Au sein de cette auguste et sauvage nature, De magiques attraits tu sais combler mes jours; Mais un plus doux loisir m'est acquis pour toujours: Et, dans ce ciel peuplé d'étoiles magnifiques, J'unirai tes accords aux célestes cantiques.
La littérature, la poésie en particulier, avait été l'enthousiasme de ses vingt ans. Mais c'était la « tentation » qu'il fallait fuir. Vinet nous apprend « qu'après deux nuits de lutte... la funeste vision disparut, le laissant meurtri, brisé, mais saintement humilié et persuadé qu'il avait choisi la bonne part. » La dogmatique fut plus forte que la Muse, — cette « funeste vision » comme l'appelle Vinet. Combien notre histoire littéraire serait plus riche encore, si certains esprits, et des plus influents et des plus grands, n'éprouvaient une sorte de remords ou de honte à aimer les lettres pour elles-mêmes! « Funeste vision, » — et c'est Alexandre Yinet qui écrit cela 1
Le général Marc-Étienne-Gabriel Frossard ' n'avait pas tant de scrupules. Il courtisa la Muse gaillardement, la traitant un peu comme il eût fait d'une cantiniére accorte. Né à Nyon, en 1757, il était entré au service de l'Autriche; il se distingua dans la campagne de 1 778 contre les Turcs, se battit contre la France en 1 793 et se retira, quelque temps après, à Lausanne, avec le grade de généralmajor ; il mourut en 1815. Ses Dernières folies, « opuscules d'un jeune militaire, » avaient paru en 1790. Ces quatre cents pages de rimes, entremêlées d'amusants commentaires en prose, sont, dit-il dans sa préface, « le fruit de quelques instants de loisir que j'ai mieux aimé donner aux lettres qu'au tumulte fatigant de la société.» Il ajoute : « La situation momentanée où je me trouvais, un mouvement de mélancolie suivi bientôt d'un retour de gaîté, une promenade, une lecture, quelques regrets, une passion que je croyais éternelle, le vide qui lui succédait dans mon cœur, un nouveau goût, voilà ce qui me faisait écrire. »
Quelques morceaux d'un genre sérieux détonnent dans ce volume de « folies; » ainsi une ode fort émue, et plus boursouflée, sur la Mort de J,-J. Rousseau, « l'auteur chéri des jeunes gens et des sages. » Le soldat est plus à l'aise dans les sujets légers. Il se plaît
* Mes dernières folies, Vienne, deux parties in- 12, 1790, pass. De Montet.
aux choses du cœur; les dames lui apparaissent volontiers comme de gracieuses ennemies qui ne résistent pas à un adversaire entreprenant : « Il faut brusquer pour être heureux, » et « finir par de l'estime » en « commençant par le plaisir. »
Compliments d'une pressante galanterie, brûlantes déclarations, philosophie d'un don Juan très gai, quelques pointes de fanfaronnade, quelques airs de mélancolie vite consolée, il y a de tout cela, ou, si l'on veut, il n'y a guère que cela dans les Dernières folies de Frossard, qui me rappellent le Printemps d'Aul)igné, un Printejnps, à la vérité, moins étofïé et moins savoureux, plus prés de la prose rimée, en deux mots, plus sec et plus vulgaire.
Je reviens aux pièces d'où Vénus et Bacchus sont absents. Frossard, qui a pleuré sur la mort de Rousseau, a versé d'abondantes larmes sur celle de Voltaire. Il a aussi chanté sa patrie et nous retiendrons quelques alexandrins de ses stances à VHelvétie :
C'est dans les lieux charmants où je reçus la vie, Loin des Phrynés, du bruit et du faste des cours, Que j'irai me choisir une épouse chérie, Et l'amour vrai suivra tant de folles amours... Helvétiens, songez aux vertus de vos pères, Soyez braves comme eux, comme eux soyez unis : Faites que vous nommer ce soit nommer des frères, Formez une famille, un seul peuple d'amis.
Le patriotisme suisse a inspiré de plus mauvais vers. Somme toute, Frossard n'est qu'un poète facile, de ton léger et de belle humeur. Mais un général-major qui taquine la lyre est un phénomène bon à signaler.
Les poètes neuchâtelois d'avant le romantisme ont passé ou semblent avoir passé par le salon de M""* de Charriére. Ils ont de l'esprit, de la facilité, de l'ironie ; il volent presque au ras de terre, mais d'une aile agile et gracieuse. César d'Ivernois ' (1771 à 1842), maire de Colombier, conseiller d'État, etc., est le plus connu d'entre eux. Sa tante, M"'^ Guyenet, — cette Isabelle d'Ivernois, qui fut
' Biographies neiichâteloises. J.-J. Rousseau et Isabelle d'Ivernois, par M. A. Petitpierre, Neuchâtel, in-8*>, 1878, p. 38 et s. Poètes neuchâtelois (anthologie publ. par la Société de Zofingue), 71 et s. GaulUeur, 177. Musée historique de Matile, II, 330 et s.
l'amie de Rousseau — lui aura peut-être appris à tourner agréablement les jolis petits vers pimpants et lleuris, quoique un peu guindés, du Mari consolé et de VÉpUre sur les jeux de société ; la tante, en effet, et le neveu ne s'écrivaient guère en prose. Épicurien et voltairien, ami et commensal de M'"*" de Charriére, César d'ivernois est demeuré, malgré la tempête révolutionnaire, le Neuchàtelois moqueur et pincé qui déteste « réformateurs pédants — sermons mystiques, — vers romantiques, — les enterrements, — et les Allemands, — plaisants. »
Il ne cesse pas, même après Lamartine qu'il aimait un peu et Victor Hugo qu'il aimait moins, de rincer suivant l'ancien modèle. Son siège était fait, et il disait avec un accent de regret :
Des Boileau les dieux sont avares.
Le style du maire de Colombier a de la délicatesse et de la pureté, l'inspiration de la finesse et du piquant avec, parfois, — comme dans la Promenade de Voens, — un accent de naïveté cherchée. Voici quelques vers de VÉpUre sur les jeux d,e société qui nous rappelleront les indiscrétions de D.-F. de Merveilleux sur le péché mignon des Neuchâtelois au XVIH'"^ siècle :
Mon cher ami, pour être du bon ton,
Il faut apprendre à battre le carton,
Et s'escrimer dans cet art difficile...
Mais de nos jeux nous n'avons pas le choix.
De la maison l'élégante maîtresse,
Cartes en mains, nous poursuit et nous presse.
On quitte tout; on accourt à sa voix...
Tout doit cesser lorsque le jeu commence.
Telle est la note familière à César d'ivernois. La verve gouailleuse de notre poète ne s'est jamais dépensée avec plus d'entrain que dans le Mari consolé, une joyeuse anecdote contée en vers charmants de souplesse et d'humour. Mais tout cela n'étend pas l'esprit, n'élève point le cœur, n'est que philosophie de madrigal et d'épigramme :
Soyons heureux sans tambour ni trompette. C'est le moyen de l'être encor longtemps.
C'est à Colombier aussi que s'écoulèrent l'enfance et la jeunesse de l'amie préférée de M'"^ de Charriére : M'"^ Isabelle Morel de Gélieu'
* Biographies neuchâteloises. Notice de M. le D"" Schwab (ext. des Bernische
(1779 à 1834), la fille de ce Jonas de Gélieu qu'on a surnommé le « père des abeilles; » elle épousa, en 1801, le pasteur Morel, de Corgémont, et quitta Neuchâtel pour le Jura bernois ; le mariage ne la fit pas renoncer à la poésie. Ses vers originaux sont moins appréciés — et avec raison — que ses imitations et, entre autres, ses traductions d'un certain nombre de pièces de Schiller, qu'elle publia en 1825. Elle n'a rien laissé qui soit supérieur à sa Complainte de David sur la mort de Jonathan :
... Vous, vierges d'Israël, pleurez les destinées De ce roi qui, pour vous, prodiguant son trésor, Se plaisait à vous voir élégamment parées De robes de lin lin, d'anneaux et colliers d'or.
On a dit de cette élégie qu'elle était « digne de Racine, » digne d'Esther et d'Athalie. N'exagérons donc pas toujours ! Elle est digne de M"^ Morel, et c'est déjà quelque chose.
Un autre traducteur de Schiller, Charles-Adolphe-Maurice de Vattel (1765 à 1827), le fils du grand jurisconsulte dont j'ai étudié le Droit des gens (y. p. 51), a cultivé la poésie fugitive, tl avait fait du service en Hollande jusqu'en 1796; il rentra dans sa patrie, où il devint avocat général et conseiller d'État. La plupart de ses vers se trouvent dans un curieux volume : Mes premiers pas (1791), « ou essais de poésie et de prose, » qu'il composa, comme le général Frossard, durant les loisirs de son métier de soldat. Les Premiers pas de Vattel et les Dernières folies de Frossard sont dus à la même inspiration et sacrifient aux mêmes dieux ; ceux-là ont encore moins d'art et de spirituelle légèreté que celles-ci.
Il ne reste plus grand'chose à dire, après Marc-Monnier, sur le « Caveau genevois \ » ce joyeux cénacle de joyeux chansonniers, où ce « ce n'était pas, » non plus, « comme à l'Académie. »
L'esprit de corps, c'est la gaîté,
Biographien), Berne, in-8°, 1888. Actes de la Soc. jiir. d'émulation, IV, 104 ; VIII, 222; XXI, 152.
* Poésies genevoises, 3 vol. petit in-8" (avec notice de L. Reybaud), Genève, 1830. Poésies genevoises, Genève, 3 vol. in-18, 1881 (consulter les vol. I et II). Genève et ses poètes, 191 à 258. Biographie de Chaponnière (par M. J. Vuy) dans le Bull, de VInst. nat. genevois, V, 160 et s. De Montet, pass.
TOMK II. 19
chantait Béranger; ce vers pourrait être la devise des braves Genevois que la gloire de Panard empêcha de dormir, entre 1790 et 1830, et qui furent les chevaliers servants de la Muse locale.
La Révolution et l'Empire avaient agité, la Restauration attrista Genève, que le « Réveil » n'émoustilla guère. La ville haute, en particulier, la ville de l'aristocratie et de la finance, seroidissaitdansune gravité de convention, qui rappelait le siècle de Calvin ; elle ressemblait
A cette vierge de trente ans, Droite, pincée et minaudière,
que Chaponniére persifle dans sa Promenade à Plainpalais. La ville basse, la cité ouvrière et commerçante, avait moins de goût pour l'ennui. Les hommes d'esprit de la petite bourgeoisie jugèrent qu'il était d'une bonne politique et d'une sage philosophie, d'opposer aux « visages qui allaient — dit Monnier — s'effilant, se pétrifiant, » dans les quartiers nobles et riches, la vieille humeur rieuse et frondeuse des « enfants de Genève. » Ils se réunirent, et bientôt le « Caveau genevois » fut créé. L'âme de cette alerte association lyrique, Jean-François Chaponniére (1769 à 1856), — l'un des fondateurs du Journal de Genève — en a lui-même retracé l'amusante et trop courte existence. Patriote sincère, il déplorait l'annexion de son pays à la France et il fut l'un des premiers à saluer, en vers enthousiastes, la déUvrance de Genève.
Mais sa lyre patriotique était assez mal accordée. Il était mieux doué pour la chanson, pour le couplet malicieux ou léger, pour les lestes et spirituels refrains. Il est, dans ce genre inférieur — s'il y a des genres inférieurs en littérature; il y a plutôt de mauvais, de médiocres et de bons écrivains, — il est presque un maître. Il a de l'à-propos, de la gentillesse, une parfaite sincérité, et d'exquises trouvailles. Il n'eut qu'un défaut : il improvisait tout, et xMarc-Monnier a fait justement observer « qu'il ne manque à ses petites pièces qu'une demi-heure de travail. » Il eut une belle et rare vertu : la modestie. Ses vers, qu'il laissait courir le monde manuscrits et non signés, étaient dans toutes les bouches; son nom n'était connu que de quelques initiés.
Je ne sache pas qu'il ait rimé de meilleure chanson que celle-ci, écrite en 1823, à l'occasion d'un pont jeté par le général Dufour sur les fossés de Genève :
Passez, galants; passez fillettes!
Passez, bénévoles maris !
Passez grands faiseurs de courbettes, Passez, Midas et beaux esprits!
Mérite que poursuit l'envie, Enfants qui commencez la vie, Et vieillards qui la finissez,
... Que j'aime à voir, de ma cellule Où le vieux vin me réjouit, La foule qui toujours circule.
Roule, passe et s'évanouit!
Bientôt j'irai joindre la troupe.
Mais il faut épuiser ma coupe...
Je bois et dis aux plus pressés :
Passez, passez!
Cliaponniére s'est aussi essayé au conte et à Tépître ; il apporte ici les mêmes qualités de naturel et de brio, de bonhomie narquoise et d'aimable facilité. Son Barbier optimisiez où les Français du temps sont incarnés en un Figaro gascon qui passe avec une admirable désinvolture d'un régime à l'autre, mais qui est toujours du parti victorieux ; Mourgue, ou Le bonheur d'être sourd, le Rêve, VÉpître à D., le Paresseux, tous ces morceaux, un brin longuets, conviennent moins cependant au talent de Chaponniére que le couplet :
Les Jean-Jacques, les Socrates, Les Corneilles, les Rameaux, Les Gâtons, les Hippocrates, Ne seront point mes héros...
Si je prenais un patron, Ce serait Anacréon...
Il était modéré en politique. Lorsque, vers la fin de sa vie, il vit la révolution radicale bouleverser la vieille Genève, il crut que la planète s'arrêterait :
Dans ce moment où le radicalisme Agite encor ses brandons odieux...
Le radicalisme a triomphé, Chaponniére est mort, et la terre tourne toujours.
Autour de cet excellent chansonnier, s'étaient groupés plusieurs poètes dont l'un ou l'autre a sa place marquée dans une histoire fittéraire de notre Suisse française. Écrivain élégant, aiguisé et correct, J,-Ant. Thomeguex (1761 à 1845), qui était musicien par surcroît et que plus d'un vaudevilliste a pillé, fut au Caveau ce que Chapon-
nière eût aimé y être, l'Anacréon de la bande joyeuse ; il en est l'un des rimeurs les plus habiles.
Je ne puis que citer les noms : de Paul Tavan, dont on fiedonne encore le refrain de la Parque ; de Jérémie Subit, qui — prénom oblige — finit par des cantiques ; de Marc-Antoine Mulhauser, un fabuliste distingué et l'auteur d'une Lessive en dialecte genevois, qui a tout le charme des « vaudoiseries » de M. A. Cérésole :
L'on t'en frira de ces plaisirs sans peine, Esprit gouillard qui veut agoûter tout, Sans le payer d'un petit peu de gêne...
Salomon Cougnard (1788 à 1868), un avocat et un magistrat fort apprécié, était, au dire de Louis Reybaud, « franc et ouvert à la façon des Panard, des Collé; on le retrouve toujours le verre en main ou le mousquet au bras. » On a de lui une des complaintes de Fualdés, des chansons à boire, des couplets satiriques, des hymnes patriotiques. C'est composé à la diable, et c'est mieux fait pour être chanté que lu.
Le plus littéraire des membres du « Caveau genevois » et celui auquel nos anthologies romandes continueront à faire le plus d'emprunts, est Jean-Amé Gaudy-Le Fort (1 773 à 1850), l'éditeur et l'un des principaux collaborateurs de VAlmaîiach genevois — un petit volume de poésies qui parut toutes les années de 1823 à 1829 ; — il représentait au Caveau la décence, l'ordre et la sagesse. C'était le Boileau de l'académie chansonnante ; nous le voyons n'insérer dans VAlmanach genevois qu'un choix scrupuleux des productions de ses gais compères, gens toujours brouillés avec la gravité et parfois avec la grammaire ou la prosodie. Il ne réussit point, malgré tout, à ne pas indisposer Genève et l'Europe. La diplomatie autrichienne et sarde le fit citer devant le premier syndic pour quelques-uns de ses vers.
Chacun sait par cœur l'une ou l'autre fable de Gaudy-Le Fort, la Diligence, par exemple, cette fameuse diligence dont le conducteur fait tant de tapage à l'entrée en ville :
Quel fracas! Qu'est-ce donc? Ministres, grands seigneurs,
Princes du sang, ambassadeurs?
La voiture s'arrête ; on accourt, on s'avance : C'était la diligence Et personne dedans.
Du bruit, du vide, amis, voilà, je pense, Le portrait de beaucoup de gens.
Son volume : Apologues, publié en 1844, contient plusieurs morceaux dans lesquels La Fontaine se plairait à reconnaître un bon disciple, ingénieux et incisif. Ses Promenades historiques, ses Fleurs de l'arrière- saison, ses Esquisses surtout n'ont pas lassé le goût des Genevois pour ce poète original et fécond. Aux yeux d'un étranger à Genève, beaucoup des pièces lyriques ou des contes même les plus estimés de Gaudy-Le Fort ont un peu vieilli. C'est le cas d'un petit poème (Le vrai philosophe) sur Abauzit, où se rencontrent néanmoins quelques jolis traits, de Ludovico et même des Deux voisins, qui sont bien l'œuvre du Genevois qu'il a croqué ainsi :
Le Genevois, non celui qui réside Sur la colline où brillent nos palais, Mais l'habitant des bords du flot limpide. Mais le bourgeois des murs de St-Gervais, Est gai, plaisant, un peu caustique même...
La vieillesse de Gaudy-Le Fort fut triste. Il était devenu mélancolique et misanthrope ; on l'oubliait, on ne le lisait plus, les jeunes avaient couru au romantisme, au « galimatias pindarique » dont il s'était moqué bien fort jadis. Marc-Monnier l'a réhabilité en ces termes auxquels on ne peut que s'associer : « Il est peut-être de tous les poètes de son âge celui qui avait le plus dégoût, connaissait le mieux son instrument et a conservé le plus de charme et de fraîcheur. »,
Ce fut un passant plutôt qu'un habitué du Caveau que J.-L. Mal- LET (1757 à 1832) l'auteur des Idylles helvétiques, — un volume arrivé à sa troisième édition lors de l'occupation française, et « destiné à inspirer aux jeunes Helvétiens l'amour de la patrie, de l'union et de la liberté. » Lorsque Mallet voulut donner, sous l'empire, une quatrième édition de son recueil, le ministre s'y opposa « en disant que les Genevois n'étaient déjà que trop amoureux de leur liberté, pour qu'il les excitât encore par la publication des Idylles. » Décidément, le ministre avait une peur bien étrange des mauvais vers. Le petit recueil de Mallet s'ouvre par une longue et insipide^ quoique emphatique, dissertation en prose sur « l'origine et les mœurs de la (Confédération; »il s'achève par des «lettres sur la Suisse, ))qui sont bien insignifiantes. Les Idylles elles-mêmes, pot-pourri où alternent les airs de flûte et les coups de clairon, où Pan et Bellone chantent tour à tour, sont d'un rimeur inhabile et d'un poète fort mal doué. Tous ces morceaux sur « Coppet, » le « Staubbach, » la « bataille de Marignan, » les « Confédérés du Rûtli, » « Vevey, » « Léopold à
Sempach, » ne valent pas mieux qu'une ode boursouflée « aux mânes de Jean de Millier, » ou des alexandrins sur la « Jungfrau, » dédiés à « M. de la Martine. »
0 toi, qui, jeune encore, au festin de la vie. Crois avoir du malheur bu jusques à la lie. Veuf d'Elvire ! tu n'es malheureux qu'à demi. Moi, j'ai perdu mon tils, ma femme et mon ami. Dis-moi, roi des accords, dis-moi, dieu de la lyre. Si, dans cet avenir que notre cœur désire. Nous reverrons enfin l'objet de nos amours. Ou s'ils nous sont, hélas! enlevés pour toujours? Majestueux enfant de la terre étonnée, 0 Jungfrau, près de toi semble une taupinée Cette tour gigantesque...
J'aime mieux vous dire que Mallet compare la Jungfrau à la tour de Babel et que Babel n'a pas l'avantage. Lamartine, « veuf d'Elvire,» faisait chez nous plus d'admirateurs que de poètes.
Je veux encore, pour être à peu prés complet, mentionner le nom d'un collaborateur français du Journal helvétique, de C.'F,-P. Masson\ né à Blamont en 1762; il se réfugia en Suisse — il était protestant — pour ne pas être inquiété dans ses opinions religieuses. Il publia, en 1808, un vaste poème : les Helvétiens , que, dans la séance de l'Institut national de France du 15 Nivôse au VIII, le citoyen François de Neufchàteau qualifiait « d'ouvrage original, espèce de phénomène en poésie et en politique. » C'est bien long et bien diffus. Je ne ferai non plus que citer l'une ou l'autre pièce dramatique de Pierre Ochs, le fameux agitateur bâlois. Laquelle choisir? La meilleure ne vaut pas grand'chose. Sa tragédie Vincas d'Otahiris{\ SOI) n'est que du théâtre de sentiment et de propagande humanitaire. Je n'ai pas le courage de l'analyser et je renonce à transcrire d'autres titres. Les pièces d'Ochs sont ennuyeuses ; les vers sont, en revanche, assez supportables.
On a retrouvé à Berne, en 1885, des poésies de M™^ Marie-Aimée Steck née Guichelin ' (1776 à 1821), une Française de Versailles,
^ Musée neuchâtelois, 1881, 269 et s.
2 jyjme Sf^cj^ gj çg5 poésies, par M. E. Michaud, La Chaux-de-Fonds, in-8'', 1885.
(|ui épousa en 1797 le Bernois Jean-Rodolphe Steck. Elle a surtout fait de bonnes traductions en vers, rendant fort bien en français du Haller, du Goldsniith, etc. Quelques-unes de ses compositions originales — Les Vœux, L'Amitié, La Nuit, — témoignent d'un goût sûr et sont agréablement écrites. On y reprendrait peut-être de la monotomie et de l'apprêt. Elle n'a jamais été mieux inspirée que dans une ode sur La Chute de Bonaparte :
... Respectez ce colosse abattu par la fouc^re, Tout couvert des lauriers qu'il vous fit moissonner ; Songez qu'en le frappant le ciel vient de l'absoudre; Quand les dieux ont puni, l'homme doit pardonner.
Un phénomène pour clore ce chapitre ! « Il y a peu de temps, raconte Louis Veuillot dans ses Pèlerinages en Suisse, vivait à la Part-Dieu (prés de Bulle) un Père que le plus invincible penchant au sommeil contrariait étrangement. Avec la meilleure volonté du monde, il ne pouvait s'éveiller à onze heures pour aller chanter matines. Or la nature qui l'avait fait si dormeur, l'avait fait aussi très bon mécanicien. » On n'a longtemps connu ce singulier personnage que comme un dormeur déterminé et comme une façon de Jaquet- Droz fribourgeois. Dom Hermann^ fut aussi un poète, ou du moins un rimeur; je soupçonne un peu le poète d'avoir endormi l'inventeur : n'a-t-il pas écrit une incommensurable autobiographie en vers, — en vingt mille vers, je crois? Il a eu le bon goût de ne pas s'exagérer la valeur littéraire de ses exercices de prosodie :
Imprimer mes erreurs, ce serait me confondre, Et, pour les corriger, il faudrait tout refondre !
Son style plus trivial encore que familier, parfois naïf, le plus souvent banal, ne rehausse pas l'intérêt d'une œuvre qui, dans les proportions qu'elle a prises, ne pouvait être que fastidieuse. J'aime mieux Dom Hermann quand
Il construit un « morbier » sonnant l'heure et le quart,
que lorsqu'il s'évertue à chevaucher Pégase, monture rétive que le solitaire de la Part-Dieu ne sut jamais conduire.
* Bévue de la Suisse catholique, XI, XII et XIII, pass. (article très détaillé du R. P. Antoine-Marie, capucin).