‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos joursChapitre 4 sur 69 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Leiii juriîiiconisultes, leis écrivains politiques et les historiens. — Les journaux.

I. Le droit et la politique : J. Baroeyrac, J.-J. Burlamachi, Etienne Beaumont, E. de Vattel; Micheli Du Crest et C.-P\ Bergeon. — II. Les historiens : Abraham Ruchat et V Histoire de la licformation en Suisse; Loys de Bochat; Etienne Meuron; Samuel de Pury; James-Pierre de Pury; D.-F. de Merveilleux; J.-R. Grouuer. — III. Les journaux : la Bibliothèque italique; le Mercure suisse, sa transformation en Journal helvétique et en Nouvelliste suisse ; L. Bourguet et L. Baulacre.

La philosophie qui renaît va, sur terre suisse, s'appMquer à la politique. Le XVIP^ siècle fut essentiellement et passionnément autoritaire; on n'y discutait guère de la forme des États et de la condition des gouvernements. L'État, c'est moi, — l'État, c'est nous, disaient Louis XIV et nos petits oligarques. Le droit public était à peine une science ; le droit des gens n'avait à son actif que le Mare liberum, le De jure prœdœ.et enfin le De jure helli et pacis d'Hugo Grotius, avec le fameux traité de Samuel Puffendorf; le droit naturel ne tentait personne. Il était réservé à Barbeyrac et à Burlamachi de répandre une vive lumière dans ces divers domaines.

La famille de Barbeyrac avait dû fuir en Suisse après la révocation de l'édit de Nantes. Jean Barbeyrac ' lui-même, né en 1674,

^ France protestante, 2"^^ édit. Gindroz, 304 et suiv. De Montât. Lettre à J.-A. Turrettini, publiées par M. E. de Budé et déjà citées, vol. I. Sayous, I, 123 et s.

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passa une bonne partie de sa jeunesse dans notre pays ; il fut appelé en 1710a une chaire de droit de l'académie de Lausanne. La réputation de ce jurisconsulte était fort bien établie. Des ennuis, provoqués par l'affaire du Consensus, le décidèrent à quitter Lausanne pour Groningue, où il enseigna le droit public jusqu'à sa luort survenue en 1744. Barbeyrac n'en demeura pas nioins en relations très suivies avec les principaux anticonsensistes suisses, dont il continua de servir la cause. Je trouve ce passage significatif dans une de ses lettres à J. -A. Turrettini (30 septembre 1718) : « Je reçus il y a ((uelques semaines les pièces faites à l'occasion du Consensus. Je me suis mis d'abord à les lire, et j'en ai même lu quelques-unes la plume à la main, qui ne pourraient être souffertes dans un livre imprimé... Je ne dois point paraître pour éditeur de ces pièces. Je prendrai dans la préface le personnage d'un étudiant étranger qui, s'étant trouvé dans vos contrées vers le temps de l'affaire du Consensus, a eu la curiosité de ramasser les pièces faites à cette occasion, et je daterai cette préface de Londres pour dépayser les lecteurs. » L'exprofesseur de Lausanne appartenait, en religion, à l'école de Jean Le Clerc; l'important est pour lui de « trouver un juste milieu et de bien régler ce qui doit être tenu pour incontestable et ce qui doit être abandonné aux disputes. » Il n'aime pas les « extrémités vicieuses; » et puis, il entend « qu'on laisse à chacun la liberté de suivre les lumières de sa conscience. »

Le titre de gloire le plus sérieux de Barbeyrac est, sans contredit, la très originale et très claire Préface, bien qu'un peu sèche, de son Droit de la nature et des gens(\ 712), traduit du latin de Puffendorf. En outre, il commenta Grotius, mit en français Brinckershock et Cumberland, polémisa contre les catholiques, écrivit un Traité du jeu fort ingénieux et presque amusant.

La Préface du Droit de la nature et d,es gens fît plaisir à Voltaire, qui donna de la « belle àme » à Barbeyrac et le déclara supérieur à Puffendorf. Il est vrai que je lis, à l'article « droit » du Dictionnaire philosophique, une phrase de cette façon : « Rien ne contribuera peut-être j)lus à rendre un esprit faux, obscur, confus, incertain, que la lecture de Grotius et de Puffendorf, » — même commentés ou traduits par Barbeyrac ! Celui-ci montre, dans la préface déjà citée, que l'existence de la société humaine est subordonnée à l'accomplissement de certains devoirs que Dieu a inscrits dans le cœur de l'homme. Ces devoirs, ces préceptes — ces principes — naturels nous sont enseignés par la raison et la conscience. Le monde a long-

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temps négligé de s'y conformer. Le Christ est venu, (|ui a restauré l'empire de la morale. Mais les pères de l'Église ont défiguré l'Évangile... La préface se termine par une vigoureuse apostrophe à saini Jérôme, saint Augustin et tous les docteurs <pii ont altéré ou corrompu la doctrine de Jésus. Cette sortie contre les pères de l'Église fut l'occasion d'une violente guerre de plume. Le P. Cellier, entre autres, publia tout un in-quarto contre le vulgarisateur de Pufïendorf. Barbeyrac répondit par son Traité de la morale des Pères de l'Église (1728). Le début de ce livre veut être transcrit :

« Je ne vois rien de plus désagréable dans le métier d'auteur que les querelles qu'il attire aisément à ceux mêmes qui les fuient. Pour peu qu'on veuille voir par ses propres yeux et qu'on use de la liberté naturelle que chacun a de dire naïvement ce qu'il pense, il se trouve toujours des esprits superbes, ou prodigieusement entêtés, qui regardent cela comme un attentat sur l'empire souverain dont ils se sont emparés... S'ils se contentaient de réfuter honnêtement ceux qui ne sont pas de leur opinion, on pourrait leur passer un zélé trop vif, mais jusque-là innocent, et leur laisser débiter tout à leur aise des raisons ou visiblement frivoles, ou déjà suffisamment discutées. Mais on voit bientôt qu'ils en veulent à la personne autant ou plus qu'aux sentiments ; et s'ils n'en viennent pas toujours à entasser et épuiser les injures les plus grossières, ils lâchent assez de traits malins pour faire sentir avec quelle peine ils s'empêchent de. porter aux derniers excès les marques de leur haine et de leur colère. Le meilleur est sans doute de dissiper et d'émousser ces traits en les méprisant, mais l'intérêt de la vérité ne permet pas toujours de se borner là. Bien des gens se laissent surprendre à la hardiesse d'un disputeur dont ils ne peuvent ou ne veulent point examiner les raisonnements. C'est perdre sa cause dans leurs esprits et se reconnaître vaincu , que de garder le silence. » Que cela est donc bien dit et vrai d'une éternelle vérité ! C'est tout ce que je prendrai dans le livre de Barbeyrac. Il faut y admirer la sûreté de la science, les ressources de la dialectique, la subtilité de l'argumentation ; l'auteur est un maître controversiste.

Barbeyrac est, en somme, une intelligence nette et robuste, sans grande élévation , plus habile à expliquer les théories d'autrui qu'à édifier un système. Il a eu l'incontestable mérite d'initier les Français à des sciences venues obscures, toulTues et lourdes, de Hollande et d'Allemagne ; il les a éclairées et allégées ; il les a rendues abordables et viables. Ne serait-ce rien que d'avoir popularisé les

notions, alors nouvelles, d'un droit naturel et d'un droit des gens longtemps méconnus? d'avoir, avec l'école protestante de Jurieu, posé la question de la souveraineté du peuple ? Sa langue est du français que le « style réfugié » n'a presque pas entamé.

Le nom de Jean-Jacques Burlamachi ' est associé à celui de Barbeyrac dans l'œuvre de diffusion de ces doctrines qui devaient inspirer Montesquieu, exciter Rousseau et préparer les institutions politiques et sociales de l'Europe moderne. Burlamachi est né à Genève en 1 694 ; il y brilla en la double qualité de professeur de droit et de magistrat. Ses deux grands ouvrages ont été réunis sous le titre : Principes du droit naturel et politique; ' Rousseau leur a fait plus d'un emprunt, bien que Burlamachi ne croie pas la société civile contraire à l'état de nature (elle en est, selon lui, un heureux prolongement) et qu'il s'érige presque en défenseur du pouvoir absolu. Sayous a pu dire : « Ce livre est un chef-d'œuvre d'exposition didactique ; les raisonnements et les doctrines s'y enchaînent et se résument avec une netteté et une aisance admirables, sans sécheresse malgré la brièveté, sans lourdeur malgré la nature abstraite des idées. » Tout y est mis en relief avec une clarté et une conscience rares. Mais les Principes sont moins l'œuvre d'un penseur éminent que d'un habile traducteur de la pensée des autres. Un contemporain et un compatriote de Burlamachi, l'avocat Etienne Beaumont (1 718- 1768) a laissé des Principes de philosophie morale (1754), qu'on a longtemps et faussement attribués à Diderot.

J'ai encore à parler d'EMER de Vattel', l'un des jurisconsultes les plus célèbres du siècle. Né à Couvet en 1714, mort à Neuchàtel en 1767, Vattel fut chargé de diverses missions diplomatiques par Auguste III, électeur de Saxe et roi de Pologne. Sa vie n'offre rien de particulier ; ses ouvrages sont ses actions d'éclat. Je n'étudierai à cette place que son Droit des gens ou principes de la loi naturelle, etc. (1 758), qui eut un succès durable, beaucoup parce qu'il renfermait un exposé systématique bien ordonné d'une science très importante, un peu parce qu'il était écrit dans une langue sobre et franche, un peu enfin parce qu'il combla, au moment propice, une lacune fort sensible. Et puis, Vattel était un homme du métier ; il avait en

' Œuvres de L. Baulacre, 1. c, I, 484 et s. [Éloge de Burlamachi). Senébier, III, 87 et s. Sayous, I, 77 et s. De Montet.,

^ Genève, in-4«, 1763. Publiés séparément en 1747 et 1751. M. Dupin les a réédités, Paris. 5 vol. in-8°, 1820.

* Biographies neuchâteJoises, II, 410 et s. Sayous, II, 102 et s.

quelque sorte pratiqué les questions discutées dans son livre. Aussi n'exigera-t-on pas de lui un cours de métaphysique politique ; il entend donner, non pas de la théorie, mais des solutions.

Le Droit des gens est un traité tant de droit public général que de droit international public et privé ; le droit de la guerre y est surtout développé avec une haute compétence. Vattel s'est fait le disciple de Wolf auquel il a pris « ce qu'il a trouvé de meilleur ; » il n'a pas suivi servilement le « grand philosophe de Halle ; » il le combat même sur certains points, lui reproche ainsi de décider « qu'il est permis naturellement de se servir à la guerre d'armes empoisonnées, » — une décision qui l'a « révoté et mortifié. » L'ouvrage de Vattel est peut-être surchargé de détails et encombré de distinctions. Il manque de profondeur; il est, en revanche, d'une lecture facile, son auteur est un esprit sage et clairvoyant. On ne saurait, dit Vattel, « prendre des mesures trop justes, trop étendues et trop efficaces » pour assurer le respect et l'exécution ponctuelle des lois. Il proclame la liberté de la conscience : « La croyance ne se commande pas, et quel culte que celui qui est forcé ! » Il prêche la «tolérance universelle de toutes les religions qui n'ont rien de dangereux soit pour les mœurs, soit pour l'État, » et 11 s'écrie : « écrasez seulement l'esprit persécuteur ! » Les beaux sentiments de notre jurisconsulte ne sont pas inconciliables avec une haine vigoureuse du catholicisme. Il polémise, attaque le célibat des prêtres, les ordres religieux, les immunités excessives et les « énormes prétentions » du clergé romain qui veut régner en toutes choses. Il montre que les Suisses ont toujours résisté aux empiétements de l'Église, « réprimant les entreprises des évêques et de leurs officieux. »

On comprend que je rie puisse disséquer le gros traité de Vattel. [l fit longtemps autorité ; il est encore utile. J'en signale tout spécialement les chapitres sur la neutralité.

Est-il permis de ranger immédiatement après ces hommes illustres, quelques agitateurs et pamphlétaires dont les écrits n'ont plus que la valeur de documents historiques ? Il ne serait pas juste d'oublier MicHELi DU Crest (voir p. 1 1 ), qui mécontenta les autorités de sa ville natale pour avoir critiqué le nouveau plan des fortifications de Genève, qui rédigea deux mémoires fort durs pour les magistrats de la république, fut reconnu coupable de « lèse-majesté » et condamné en 1731 à « demander pardon à Dieu et à la Seigneurie, genoux en terre et huis ouverts, à une prison perpétuelle, à la confiscation de tous ses biens présents et à venir. » Il protesta ; une seconde sentence pro-

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nonça contre lui la peine de mort. 11 avait eu la prudence de mettre la frontière entre ses adversaires et sa personne. C'est de l'exil qu'il lança, en 1744, une curieuse Supplication « aux louables cantons de Berne et de Zurich » pour prier ceux-ci de le réconcilier avec Oenéve. La pièce n'est pas mal tournée.

Je serais fort empêché de citer un écrivain politique vaudois, les Bernois ne tolérant pas la discussion chez leurs sujets. L'issue tragique de la conjuration de Davel provoqua bien un certain nombre de brochures, — dans lesquelles on llétrit plutôt la mémoire ou déplora la conduite du patriote-martyr. Neuchâtel avait un monarque d'une susceptibilité moins farouche que LL.EE.. LeMicheli du Crest de la principauté, Charles-François Bergeon, avait lancé, en 1734, un Mcmifeste hostile à la Prusse et tout pénétré de sympathies françaises. Ce libelle tendait à opérer « une révolution dans la principauté de Neuchâtel, » au profit de Louis de Mailly, marquis de Neelle. Le gouvernement prit des mesures énergiques ; Bergeon et son associé J.-J. Merveilleux durent s'enfuir, mais ils obtinrent, quelques années après, le pardon du roi.

L'autorité ecclésiastique se relâchait en Suisse; l'autorité civile était plus ombrageuse que jamais. Le temps approche néanmoins où la censure politique abdiquera devant les idées nouvelles, ou ne réussira plus à les comprimer.

C'est à Neuchâtel et dans le canton de Yaud que nous irons chercher des historiens pendant la première moitié du XVIP^ siècle. Genève n'a guère produit, durant cette période, que Jean-Antoine Gautier, dont j'ai déjà parlé (voir mon tome I, p. 500). Nous n'avons, dans le Valais, que Ph. de Torrenté (1700 à 1762), un bourgmestre de Sion et un collectionneur de documents, dont il sulFit de rappeler le nom .

Commençons par les Vaudois, de beaucoup les plus intéressants! Abraham Ruchat et Loys de Bochat sont, en effet, les pères de notre histoire nationale. Abraham Ruchat' (1678 à 1750) étudia la théologie, voya2[ea beaucoui) en Allemaofne et en Hollande, desservit

^ Conservateur suisse, XII, 239 et s. L. Vulliemin : Notice sur la vie de Ruchat, dans vol. VII in fine de son édition de V Histoire de la Réformation en Suisse (voir ci-après). Galerie suisse, I, 586 et s. De Montet.

quelques cures, devint principal du collège de Lausanne et obtint enfin une chaire à cette Académie cpi'il avait rêvé de transformer en Université. Je ne songe pas môme à mentionner les travaux fort estimables, mais très oubliés, du théologien. L'historien seul m'attire. Il avait hérité de nombreux documents amassés par un de ses oncles, Abram de Miére, et il se mit bientôt à compléter les précieuses collections de son parent. Nous pouvons le suivre à travers la Suisse, étudiant les archives, travaillant dans les bibliothèques, recueillant une immense quantité de matériaux. N'avait-il pas projeté de faire l'histoire générale de l'Helvétie, des origines au XVIII'"^ siècle?

Ruchat publia en 1707 un Abrégé de l'Histoire ecclésiastique du Pays de Vaud, excellent petit ouvrage, qui n'a pas trop vieilli. Il donna, en 1714, sous le pseudonyme de G. Kypseler, ses Délices de la Suisse, un volumineux traité de géographie politique, historique et physique à l'usage des gens du monde. Les Délices, réimprimés plusieurs fois et profondément remaniés (la meilleure édition est celle de Neuchàtel, 2 vol. in-i"", 1 778'), ne sont pas une sèche nomenclature de villes, de fleuves et de montagnes, mais un large tableau du développement territorial, intellectuel et moral du peuple suisse. Tout n'est pas à louer dans ce livre. Le style en est médiocre; la langue de Ruchat, simple et claire, manque de relief et d'élégance. Le fond n'en est pas très original, malgré certains aperçus où la finesse s'allie heureusement à quelque audace. Le chapitre le plus piquant est intitulé: Du tempérament, de la fécondité et des mœurs des Suisses, avec un essai sur leur caractère. Ruchat y apparaît bien tel qu'il est: savant candide, observateur un peu superficiel, moraliste honnête entiché du bon vieux temps. Il constate avec regret que « l'on préfère aux aliments et aux fruits du pays, » le « café, le thé, le chocolat et autres superfluités étrangères, » jadis inconnues en Suisse. Il se console cependant, car les femnves sont encore d'une étonnante fécondité, ce qui prouve que « les tempéraments des Suisses, quand ils se marient, ne sont pas ordinairement usés ni altérés par le libertinage et les débauches. » Mais il finit par déplorer que les cantons se dépeuplent grâce aux capitulations militaires, alors qu'ils pourraient former une grande et puissante nation. Je lis, d'un autre côté, qu'à Berne, Fribourg et Soleure « la langue française est plus pratiquée que l'allemande, parmi ceux qu'on appelle

^ On a fondu, dans cette édition, les Délices de Ruchat avec VÉtat de la Suisse de Stanyan, ambassadeur anglais près des cantons.

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les gens distingués, de sorte qu'il y a des personnes des deux sexes (jui ne savent pas écrire dans leur propre langue. » Hélas! la France n'a point prêté que son idiome ; elle a imposé ses modes. Ainsi « les femmes ont aujourd'hui renoncé à la rusticité, aux manières réservées, à la sévérité et à l'austérité de leurs ancêtres; elles ne se défendent plus, comme celles-ci faisaient autrefois avec le bâton et les ongles des approches des cavaliers. » 0 la simplicité primitive ! 0 l'antique vertu! Le chapitre, assez curieux, sur les Dispositions des Suisses pour les lettres et les arts, renferme une protestation énergique et bien appuyée contre la manie que l'on avait en France, au XVIH'"^ siècle, de tenir les Suisses pour gens ignorants et stupides.

.fe passe à l'œuvre principale de Ruchat, à son Histoire de la Réformation de la Suisse'. Il n'avait pas renoncé à composer une histoire générale de notre pays, lorsque l'affaiblissement de sa vue et sa mauvaise santé le forcèrent de restreindre son plan primitif. Il voulut du moins écrire ce qu'il savait sur la période qui l'intéressait le plus : la réformation. Et nous eûmes une histoire, non certes impartiale, mais consciencieuse et détaillée, de l'établissement du protestantisme en Helvétie. Les renseignements sont contrôlés avec soin ; peu de conjectures, des faits, solidement étayés de preuves nombreuses et convaincantes. Que l'on se représente les difficultés de l'entreprise — l'absence de bons travaux antérieurs, au moins pour la Suisse française, les matériaux disséminés dans quelques centaines d'archives, les susceptibilités de la censure bernoise, — que l'on se remémore tous les obstacles surmontés, et l'on conviendra que l'ouvrage de Ruchat est un des plus beaux monuments de notre littérature historique. Ce n'est pas que le pasteur vaudois soit un esprit supérieur ; il est avant tout tin habile et patient explorateur. >'i l'écrivain, ni le philosophe ne s'élèvent au-dessus du niveau moyen. Mais quel travail, et combien méritoire!

Les uns ont prétendu que Rucliat avait fait acte de servilité à l'égard de Berne. Il fallait donc qu'il s'exposât à une interdictiDn de publier? LL. EE. ne le jugèrent même pas assez docile, puiscfu'elles lui enjoignirent de ne point éditer la seconde partie de son manuscrit. Souvenons-nous de la tyrannie soupçonneuse des gouvernements pendant tout le XVIII'"* siècle 1 Rappelons-nous que Jean de Muller en fut réduit, ainsi que le rapporte Louis Vulliemin, « à faire paraître

^ Genève, 6 vol. in-I2, 1727, 1728. Nouvelle édition avec commentaire et notice biographique par L. Vulliemin, et la Continuation de l'œuvre de l')SG à 1500, — Nyon, Paris et Lausanne, 7 vol. in-8°, 1835 à 1838.

le promier volume de son histoire sous la rubrique de Boston pour pouvoir le taire accepter dans sa pairie ! » L'intelligence était traitée en niineure et mise sous tutelle. On a blâmé aussi le brave Ruchat de quelques pages un peu rudes sur le clergé romain. Est-ce qu'un théologien protestant pouvait, en 1 727, parler de Rome avec le détachement d'un sceptique de notre temps? Était-il [)ossible, ou même honnête, de taire les abus et les hontes qui désolaient l'Église avant la Réforme? Les prétendues violences de Ruchat sont fort anodines. Il était, au demeurant, calviniste à la façon dont Pierrefleur était catholique deux cents ans auparavant. Il professait la foi de ses pères, sincèrement mais sans passion. Il avait la religion « vaudoise, » je veux dire orthodoxe avec tiédeur et fervente avec bonhomie. Et on ferait un polémiste de ce savant débonnaire? Son Histoire fut, à la vérité, mise à l'index. Et après? La congrégation de l'index aurait-elle pour mission de délivrer des brevets d'impartialité? L'évêque de Fribourg, Claude-Antoine Duding, qualifia Ruchat de hereticœ pravitatis minister. Depuis quand s'incline-t-on devant les arrêts littéraires de l'épiscopat? Je pardonnerais à Ruchat ces soi-disant méfaits et bien d'autres peccadilles, s'il écrivait avec plus de correction et d'éloquence, s'il avait moins de régularité et plus de pittoresque dans sa manière, s'il retrouvait parfois les tours nerveux, les formes originales et vivantes d'un Bonivard ou d'un Froment. Il n'est pas même naïf. Il est désespérément sec, et méthodique, et monotone.

L'hostilité que Ruchat rencontra dans le gouvernement de Berne ralentit son zèle. Il continua néanmoins son Histoire générale de la Suisse « depuis l'origine de la nation jusqu'à l'an 1 308. » Cet ouvrage est encore manuscrit; il est, selon VuUiemin, supérieur par la science à V Histoire de la Ré formation.

De ses autres travaux, je n'indiquerai pas même les titres. Nous connaissons sufïîsamiîient Ruchat, érudit modeste et désintéressé. Ce qu'il faut redire, c'est qu'il a ressuscité tout notre passé historique et religieux, sauvant de l'oubli des faits et des documents que nous serions condamnés à ignorer. S'il ne fut pas un grand homme, il fut un patriote et un savant plus utile que bien des grands hommes.

Ruchat n'eut pas de meilleur ni de plus noble émule que Charles- Guillaume LoYS DE Bochat' (1695 à 1754), qui étudia le droit sous Barbeyrac, auquel il succéda en 1717. Membre de plusieurs sociétés

' Éloge historique de Ch.-S. Loys de Bochat, par J.-A.-E.-D. Clavel, Lausanne in-8°, 1755. Gindroz, 314 et s. De Montet.

savantes, il s'est fait très avantageiisenient apprécier par la publication de nombreux travaux historiques et juridiques. Les belles-lettres ne lui étaient nullement étrangères; la preuve en est dans les précieuses notes manuscrites qu'il a laissées sous le titre de: Matériaux pour une histoire littéraire de la Suisse; le doyen Bridel et d'autres après lui y ont abondamment puisé. Mais on ne lit plus de Loys de Bochat que ses Mémoires critiques pour servir d'éclaircissements aux divers points de l'histoire ancienne de la Suisse et sur ses monuments d'antiquités', un recueil qui fut la providence et qui est resté l'un des guides les plus sûrs de nos archéologues.

Les Mémoires critiques sont naturellement dédiés à LL. EE. Cej)endant Bochat a fait mieux que d'égrener le chapelet des compliments traditionnels adressés par les écrivains vaudois de l'époque à leurs « illustres, hauts, puissants et souverains seigneurs » de Berne. 11 a entrepris de purger l'histoire suisse de toutes les fictions qui répugnent à un siècle où « le prix du vrai est trop connu. » Son dessein est de s'occuper exclusivement des origines: il remonte « au milieu du second siècle de Rome » (soit à l'an 600 environ avant J.-C.) et s'arrête « au règne des rois des Bourguignons » (lin du V'"^ siècle). La période lielvéto-romaine est traitée avec force détails ; les Mémoires sont, sur cette partie de notre histoire, excellents par la sûreté des investigations et l'ingéniosité des conjectures. La langue de Bochat est sobre et franche, bien qu'un peu terne.

On pouvait attendre de l'érudition dn professeur lausannois qu'elle serait plus féconde. Il était un de ces rats d'archives qui consument leur vie à rassembler les matériaux d'un livre qu'ils ne terminent jamais. Il a travaillé surtout pour la gloire des autres.

LesNeuchàtelois' n'ont pas, entre 1700 et 1750, d'historien qu'ils puissent opposer à un Ruchat ou à un Loys de Bochat. La quantité supplée chez eux tant bien que mal à la qualité.

Etienne Meuron (f 1 750) fut l'undes collaborateurs les plus intelligents et les plus réguliers du Mercure suisse, auquel il donna, de 1 737 à 1747, diverses études historiques et même des articles de philosophie et de mathématiques. Samuel de Pury serait un inconnu, s'il s'était contenté de rédiger des Mémoires secrets qui ne furent pas imprimés et de fournir ainsi des matériaux à Chambrier, Tribolet et aux autres historiens de Neuchàtel ; c'est à lui que nous devons les

^ Lausanne, 3 vol. in-4'', 1747 à 1749.

" Biographies neuchàtel oises ; voir aussi tome I, 37 et s. du présent ouvrage.

Extraits des chroniques ou annales des chanoines de Notre-Dame, — le plus beau fleuron de notre littérature nationale avant la Réforme. Son nom reste inséparable de l'œuvre qu'il a préservée de la destruction.

Jean-Pierre de Pury('I675 à 1736) est moins un historien qu'un explorateur et un géographe. Il avait le goût des lointaines aventures; il voyagea. Ayant vécu d'abord à Paris, où il gagna dans la spéculation une fortune que la spéculation emporta lors de la débâcle de Law, il chercha ensuite à se refaire des rentes en procurant des débouchés aux vins de Neuchâtel; il imagina plus tard de cultiver la vigne sur le sol du Cap de Bonne-Espérance. Les Anglais l'engagèrent à créer des colonies en Amérique. Il se fixa dans la Caroline du Nord, où il attira de ses compatriotes et fonda la ville de Purysbourg. Jean-Pierre de Pury a publié deux Mémoires sur le « pays des Caffres et la terre de Nuyts. »

Puisque j'en suis à la géographie, je citerai au passage David- François DE Merveilleux (f 1 71 2), l'auteur d'une estimable Introduction à la géographie unmerselle. Notre homme exalte, dans sa préface, la science à laquelle il s'est voué: « Non seulement elle est nécessaire pour l'intelligence de l'histoire..., mais on en a encore besoin pour connaître ce qui se passe dans notre siècle; celui qui l'ignore ne peut même lire la gazette sans rougir ou sans s'arrêter. » Les deux volumes de Merveilleux traitent de la cosmographie, ainsi que de la géographie politique, historique et physique. Ils sont assez complets et même assez exacts. Je ne veux leur emprunter que ce portrait enthousiaste des Neuchâtelois: « Les habitants de ce pays ont de grands privilèges; ils sont gens laborieux, civils et bien accueillants envers les étrangers. Ils ont xme; forte passion pour les armes, ce qui les rend belliqueux et hardis, aussi le pays est-il une véritable pépinière de soldats; le péril ne les étonne point. Un certain point d'honneur qu'ils ont de nature les excite mutuellement à se distinguer par leur bravoure à l'envi des autres dans les occasions; aussi tout le monde convient qu'ils sont vaillants, adroits et pleins de génie. » Avez-vous reconnu dans ces lignes les Neuchâtelois avisés et circonspects? Se reconnaîtront-ils eux-mêmes? David-François n'est-il pas tombé dans le — merveilleux? Son homonyme, l'écrivain irrévérencieux des Amusements de Bade, ne l'imitera guère.

Je fais ici une petite place à Jean-Rodolphe Grouner \ un Ber-

* Gcmllieiir^ 45. — Ses Fragments ont paru à Neuchâtel, 2 vol. in-8", 1737 à

nuis, raïUeur des rragmenls historiques de la mile et république de Berne. Ces fragments sont, en réalité, une histoire de la Suisse en français, — un français moins gothique déjà que celui de V Apologie d'Avenches (1710) par un autre Bernois, le bibliothécaire Wild. La modération et l'impartialité de Grouner font de ses deux volumes l'un des ouvrages les plus recommandables. N'est-ce point, de sa part, un beau trait d'indépendance et de loyauté que d'avoir excusé Davel, le « visionnaire, » et de s'être déclaré l'admirateur des^ vertus du héros vaudois?

ni

Tous les historiens dont je me suis occupé furent plus ou moins journalistes, comme on l'était de leur temps. Ils envoyaient volontiers des articles aux revues de l'époque, spécialement à celles de Bourguet, qui paraissaient à Neuchàtel, sur terre peu surveillée sinon libre. On pouvait y dire des vérités sous le voile d'un impénétrable anonymat. Ruchat et de Bochat sont parmi les plus fidèles collaborateurs des publications périodiques éditées en Suisse. C'est le Mercure suisse qui eut la primeur des Fragments historiques de (ïrouner; c'est là aussi que sont insérés les mémoires de Meuron...

Mais procédons par ordre ^ ! Frédéric Spanheim, le père, et Minuloli sont les ancêtres du journalisme français dans notre pays. Les périodiques de Londres et d'Amsterdam, la Bibliothèque anglaise rédigée par Matty, de la Roche et La Chapelle (1 7 1 7 à 1 728), la Bibliothèque britannique de Des Maiseaux, Bernard, etc. (1733 à 1747), la Bibliothèque germanique de Lenfant et Beausobre (1 720 à 1 74 1 ) avaient succédé aux Nouvelles de la Bépublique des Lettres de Bayle et aux trois Bibliothèques de Jean Le Clerc. Ces revues pénétraient chez les savants de la Suisse romande et leur étaient ouvertes. Louis Bourguet (voir p. 12) comprit que notre pays devait avoir un organe qui réunît les forces éparpillées de sa seconde patrie. Il avait beaucoup voyagé, il était revenu d'un long pèlerinage à travers l'Europe avec la conviction que la Suisse pouvait être, mieux que l'Angleterre et la Hollande, un centre de ralliement ])our les érudits et les écrivains protestants de langue française. Il commença par fon-

' Voir tome I du présent ouvrage, p. 492 et s. 443, 455. GnuUieu); 30 et s. Sayous, I, 140 et s. Collections de la Bibliothèque italique et du Mercure suisse (plus tard, Journal helvétique).

der h' Bibliothè(/ue italique, destinée à populariser dans l'Eiuope centrale les travaux de la science italienne. La rédaction en élail exclusivement confiée à des Suisses : Seigneux de Correvon, Loys de Bochat, Ahrain Rnchat, Cramer, Calandrini et quelques autres, hv. liibliothèque italique donna l'idée à ses principaux collaborateurs de créer une revue vraiment nationale. La Suisse romande ne comptaitelle pas assez d'hommes éminents, n'avait-elle pas un passé historique assez riche pour posséder son journal à elle? On essaya vainement à Genève de lancer le Aouveau Journal (ou Recueil littéraire); il mourut après son deuxième cahier. Bourguet, encouragé par le succès relatif de la Bibliothèque italique, fit i)araître, en décembre 1732, le premier numéro du Mercure suisse'; ce premier numéro, distribué à titre d'essai, est presque introuvable.

L'abondance des matières est telle, dès 1738, et le nombre des souscripteurs s'accroît d'une façon si réjouissante, que les éditeurs se décident à diviser leur journal en deux parties, l'une littéraire, qui devint le Journal helvétique, l'autre politique, le Nouvelliste suisse. Il se transforma (1768) en Nouveau Journal helvétique, puis (1783), sous la direction de H.-D. Chaillet, en Nouveau Journal de littérature de l'Europe et surtout de la Suisse, dont le doyen Bridel prononça l'oraison funèbre en ces termes : « Depuis qu'à notre grand regret, le Journal de Neuchâtel a fini avec l'année 1784, soit par l'avidité du libraire, soit par la disette des souscrivants, la Suisse française s'est trouvée sans ouvrage périodique sur sa littérature. » Ainsi naquit, vécut et mourut la revue de Bourguet.

La presse était, au XVni'"^ siècle, ce qu'elle n'a pas cessé d'être. Le bon, le médiocre et le mauvais s'y mêlent fraternellement. Si le Mercure suisse, en particulier, nous donna la conscience de notre valeur, s'il affirma la vitalité de la littérature romande, il n'en fut pas moins un stimulant pour la tourbe des gâte-métier, des gens sans vocation et sans talent. Comme il était fort accueillant, il fut assailli de prose et de vers; il accepta tout, sans choix.

Que l'on veuille bien jeter avec moi un rapide coup d'œil sur la collection du Mercure suisse et du Journal helvétique de 1732 à 1 750 ! J'ouvre le numéro de janvier 1 735. Une lectrice y tance vertement un « misanthrope, » qui a proposé la suppression des logogriphes. Elle adresse au journal tout un plaidoyer dont la péroraison

^ Neuchâtel, 1732 à 1784, 158 volumes, chaque volume comprenant 4 livraisons mensuelles.

l'histoire et la poésie. 61

a dû mettre en alarmes la rédaction du Mercure : « Si vous les retranchiez (il s'agit donc des logogriphes), et que l'ennui me prît dans le peu de moments que j'ai coutume d'y donner, ne seriez-vous pas responsables des mauvais effets que l'ennui peut causer dans la tête d'une jeune fille? » L'abonné avait déjà ses exigences, la profession ses lourdes responsabilités. L'excellent Boiirguet tenait trop à la vertu des demoiselles pour l'immoler même sur l'autel du bon goût; les logogriphes furent conservés. Je trouve, daiis la livraison de février de la môme année, un compte rendu fort complet du Versuch oon schiceizerischen Gediehte7i d'Alb(M't de Haller; le critique se confond en louanges. Trois mois plus tard, « six dames de Genève » se plaignent du Mercure suisse : on y abuse de la politique et de la science. Elles réclament avec vigueur des « vers bien tournés » et « des histoires touchantes. » La direction répond galamment qu'elle a « différents goûts à contenter; » néaiuTioins, elle « fera voir h ses spirituelles critiques » qu'on n'est |)asau Merrurr « si barbon qu'elles se l'imaginent. » Ces dames seront satisfaites; le sexe faible aura prouvé une fois de plus qu'il aurait mille raisons de s'appeler le sexe fort. Quant aux « vers bien tournés, » hélas! Bourguet imprime en 1735 — tant pis pour sa gloire ! — une épître dithyrambique en son honneur à lui ; le poète accouple des rimes de cette opulence ; conduits et Leibnitz. .Te préfère une chanson anacréontique, très égrillarde, qui égaie un numéro de Tan 1736 ;

L'amour me lutine et m'enflamme,

Le Dieu du vin en est jaloux :

Accordez-vous, doux tyrans de mon âme, Non, je ne veux bannir aucun de vous

On proteste, dans la livraison de novembre même année, contre certains passages des Lettres juives offensants pour le [)ays. L'auteur n'a-t-il pas eu l'impudence de prétendre qu'en Suisse un poète — il aurait dû dire : un bon poète — « est un animal aussi rare qu'un éléphant à Paris? » que « les bibliothèques y sont composées de moins de volumes qu'il n'y a de tonneaux de vin dans les caves? » Ne s'avise-t-il pas de tenir les Lettres sur les Français de Murait pour un « livre mauvais, écrit d'un style guindé et obscur, n'offrant aucune idée vive à l'imagination, faux dans ses critiques et peu exact dans ses jugements? » On le reçoit rudement et lui réchauffe cette épigramme contre l'abbé Desfontaines :

()2 I.A SriSSE ROMANDE AVANT ROUSSEAU.

Pour être en France bel esprit, Sur la Suisse il faut avoir dit Pour le moins une impertinence.

En 17:n, Voltaire est apostroplié en octosyllalies énergujues et pesants :

sophiste frivole,

Tu viens, élève d'Albion, De déisme tenant école, Arborer l'irréligion.

Je crains que celte cueillette ne soit désastreuse pour la mémoire du Mercure suisse. Je n'ai relaté ni les travaux scientifiques, ni les morceaux d'histoire, qui font la meilleure partie ou du moins la partie la plus substantielle du journal. Peut-être me saura-t-on gré de rappeler sommairement la matière d'une livraison ; je prends, au hasard, celle de juillet 1742. Elle débute par une Lettre sur le marronnier d'Inde à l'auteur des Éclaircissements sur le cocotier ; ce n'est point palpitant, comme bien on pense, mais la lettre s'achève par une assez jolie fable dont le dernier vers pourrait être signé par un poète :

C'est souvent un malheur que d'être trop utile.

J.-B, Tollot, de Genève, le rimeur attitré du Journal, publie une Lettre insignifiante sur « l'origine des langues et leur utilité. » Voici une Épître à « Aminthe » sur les conseils, et une Ode à la reine de Hongrie, « attribuée à M. de Voltaire. » Voici un Quatrain fait à Lausanne par un gentilhomme « dont on n'avait vu aucun autre ouvrage, » et « dont il est superflu de louer l'esprit qui règne dans cette petite pièce, » faite pour être placée au bas d'un portrait du roi de Prusse ; je cite ce chef-d'œuvre :

Dans les cœurs de tous les mortels, Ses vertus, ses exploits graveront son image ; Bellone en pare ses autels, Minerve en orne cet ouvrage.

Voici un « couplet » sur l'air de la Princesse de Charolais et une épigramme fort leste. Voici une Lettre où l'on nous enseigne que « le mariage est proprement le seul état fait pour vivre ensemble d'une façon un peu particulière et un peu assurée, » — le tout en réponse à une autre Lettre qui célébrait les charmes de « la retraite

L HISTOIRE ET LA POESIE. (iH

et de l'indépendance; » j'ajoute que le champion du célibat a rendu les armes dans la livraison d'août. Voici une Lettre, — toujours ! — plus sotte que drôle, à l'adresse de l'écrivain du Mercure, qui disait des choses en général fort sensées et convenablement tournées sous l(î pseudonyme du ^< spectateur suisse. » Voici encore une Lettre accompagnant la « traduction par un jeune poète » de l'ode JX, livre III d'Horace. Voici enfin des annonces de libraire. Et c'est tout !

Sinner de Ballaigue a|)pliquait au Journal helvétique \e jugement du prince des satiriques latins sur les vers de Lucilius :

Qnum flueret luîulentus, erat qiiod tollere velles.

C'est bien cela, sauf pour les quelques années où l'entreprise fut placée entre les mains de H.-D. Chaillet. Le Journal helvétique a fait sa grande part de puérile ou de détestable littérature. Il n'avait pas un but idéal de haute vulgarisation. 11 sortait d'ailleurs d'un milieu plutôt dégrossi que poli parle goût et la culture des lettres. Le souci de la forme ne préoccupait guère sa rédaction, et c'est bien là ce qui explique son influence néfaste sur le style de nos auteurs. Il fut, l'espace d'un demi-siécle, l'usine où se forgea ce trançais-suisse auquel ceux-là seuls de nos auteurs n'ont point payé leur tribut, qui ont passé en France une partie de leur vie. C'est surtout pour avoir coopéré à la corruption de la langue que le Journal helvétique a péché. Mais son œuvre n'a pas été que funeste. Ses collaborateurs étaient tous, quoique calvinistes, des esprits fort tolérants. Il y eut parmi eux plus d'un barbouilleur, pas un sectaire. Ils suivaient le courant du siècle, avec sagesse et circonspection, professant la liberté d'examen et le respect dû à la conscience individuelle, mais ne s'attaquant pas à l'ordinaire aux principes essentiels de la religion. Ils pratiquaient, dans le domaine scientifique, un éclectisme intelligent. Ils donnèrent une salutaire impulsion aux études d'histoire et d'archéologie, comme aussi d'astronomie et de physique. Le surplus est de peu de conséquence, jusqu'à Chaillet. Il faut dire encore que h' Journal a contribué beaucoup à rapprocher Genevois, Neuchàtelois et Vaudois, à fortifier l'unité spirituelle et morale établie entre eux par la Réforme.

Le Journal helvétique publiait des articles de Bourguet,d'Abauzit, de Ruchat, de Bochat, — tous auteurs que vous connaissez, — d'Iselin de Bàle, d'Engel de Berne, etc. Mais l'un de ses plus fermes

soutiens est Léonard Baulachk ' (l()70 à I7()I), bibliothécaire de la ville de Genève. Tête bien meublée, [)luuie bien trempée, Baulacre com|)osa une foule de dissertations sur toute sorte de sujets : théologie, philosophie, histoire, archéologie. Il n'eut pas assez de loisirs ou de persévérance pour faire un livre. M. E. Mallet (puis M. Th. Heyer), recueillirent les travaux les plus remanjuables de ce savant, sous le titre : Œuvres huloriques et littéraires de Léonard Baulacre (Genève, 2 vol. in-8, 1857). On y trouve plusieurs notices envoyées au Journal helvétique, ainsi d'ijitéressants détails sur Bonivard, dont il soupçonna les talents d'écrivain et qu'il a étudié d'assez près. Baulacre a aussi de bonnes pages sur les Psaumes de Marot et de Bèze, sur le Martyre de la légion thébéenne, rpii est traité de fable, sur François de Sales. Historien et critique, il a de l'atticisme, beaucoup de lecture, mais il se plaît à rester à la surface des choses. Son style est d'une élégante simplicité. Baulacre possédait, comme l'a dit un de ses biographes, Jacob Vernet, « les talents qui font l'homme judicieux, l'homme ingénieux, mais non l'homme supérieur. »

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