‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos joursChapitre 30 sur 69 · CHAPITRE II madame de Staël · texte numérisé non relu

CHAPITRE II madame de Staël

I. Sa vie et son caractère: documents inédits sur son séjour à Coppet. — II. Ses ouvrages, en particulier : ses Lettres sur J.-J. Rousseau, son Essai sur les fictions, son Influence des passions, sa Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, Delphine, Corinne, De F Allemagne, Considérations su)' les principaux événements de la Révolution française ; son influence et ses idées.

M'"^ de Staël, a-t-on dit souvent, est plus qu'une femme distinguée, plus même qu'une femme supérieure : c'est une femme extra-

^ CEkivres complètes de M'"« de Staël^ Paris, 17 vol. in-8°, 1820 (notice de ]y[me Necker-de Saussure en tête du vol. P'). Frau von Staël, ihre Freunde und ihre

ordinaire. Extraonliriaire, elle l'est par toute sa vie qui, selon M'"^ de Rémusat, « ne fut pas précisément celle d'une femme et ne pouvait être celle d'un homme. » Très femme par son cœur ardent et changeant, elle n'est point de son sexe par le cerveau. Elle est souvent, avec moins de cynisme dans les idées et plus de poésie dans l'expression, un Diderot enjuponné, toute d'inspiration et de premier jet, comme le fameux encyclopédiste, ayant, comme lui, l'humeur batailleuse et la fureur de la contradiction, laissant, comme lui toujours, des livres qui sont un pâle rellet de ses rares facultés. On l'avait élevée moins comme une jeune fîlle que comme un jeune phénomène. Dés sa onzième année, elle compose des portraits et des éloges selon la mode du jour. A quinze ans, elle règne sur le salon de sa mère, discute avec Raynal, Grimm, Marmontel, et leur tient tête. « M"'^ Necker, raconte M""^ de Genlis dans ses Mémoires, avait fort mal éduqué sa fille, en lui laissant passer dans son salon les trois quarts de ses journées avec la foule des beaux esprits de ce temps, qui dissertaient avec M"^ Necker sur les passions et sur l'amour. La solitude et de bons livres auraient mieux valu pour elle. » Assurément, M'"^ de Genlis parle d'or, et M. d'Haussonville cherche en vain à excuser M'"^ Necker, en citant de cette dernière des lettres qui nous initient à une méthode d'éducation beaucoup trop sèche, trop solennelle, trop maîtresse d'école, et, à d'autres égards, trop ambitieuse, pour que la spirituelle Germaine fût mise à même de résister à l'influence pernicieuse des applaudissements faciles, des sophismes aventureux et des exemples peu édifiants d'une société où Ton avait plus de morgue que de dignité, plus de talent que de vertu. Son père, d'autre part, l'aimait ou l'idolâtrait au 'point qu'il était incapable de la diriger. Et puis, il était emporté par le tourbillon des affaires et, pendant longtemps, il ne considéra sa maison que comme un endroit où se reposer, manger et dormir.

Bedeutimg, par lady Blennerhasset, Berlin, 3 vol. gr. in-8o. 1887 à 1889 (l'ouvrage le plus complet que l'on possède sur M'°^ de Staël, mais où l'on trouve plus de renseignements que de critique; il est traduit en français, Paris, 3 vol. in-8° 1890). Nouveaux portraits de Sainte-Beuve, III, 27 et s. Causeries du Lundis XI, 438 et s. Bévue suisse, XIII, 501 et s. Galerie suisse, II, 417 et s. Portraits de femmes par Sainte-Beuve, 81 et s. Bihl. universelle, IX, n. pér. 607 et s. Bévue des Beux- Moudes, LXXXIII, 357 et s. (article de M. E. Faguet). Hist. de la litt. franc, au XiX™« siècle, par A. Vinet, I, 9 et s. Ch.-V. de Bonstetten, par A, Steinlen, 219 et s. Bévue des Deux-Mondes du P"" juin 1890 (article de M. F. Brunetière sur < les romans de M'"« de Staël. » ilf"^« de Staël, par M, Albert Sorel, Paris, in-18, 1890. De Montet. Consulter en outre Villemain, Patd Albert, Godefroy, etc., et tous les recueils biographiques.

(xermaine Necker, qui était née en 1 766, touchait à ses vingt ans, et, si quelques épouseurs s'étaient présentés, aucun n'avait été agréé. Unique héritière d'un financier très riche et d'un homme d'État populaire, non point belle ni jolie, mais rayonnante d'intelligence et presque célèbre, elle pouvait, comme le voulait sa mère, n'accepter qu'un mari qui eût « l'auréole, » — qui rehaussât le prestige des Necker par l'éclat de son nom et de sa situation. On espéra un moment que ce mari serait William Pitt ; Germaine manifesta une invincible répugnance, le projet, caressé par M""^ Necker, fut abandonné. Un frère du duc régnant de Mecklembourg aurait été un parti admirable, s'il n'avait eu quarante ans et s'il n'avait déclaré qu'il recherchait la main de M"*' Necker, « parce que, étant cadet de famille et depuis vingt ans major dans l'armée impériale, il avait été forcé de contracter des dettes considérables. » Il fallut se résigner à prendre M. de Staël, qui était alors simple attaché de la légation de Suéde à Paris, mais qui passa ambassadeur avant la cérémonie du mariage. Les deux époux se connaissaient peu, les convenances seules avaient présidé à leur union. M"'^ de Staël s'installa chez son mari, à l'hôtel de l'ambassade de Suéde, rue du Bac, où elle s'appliqua tout de suite à tenir son rang. Mais elle donnait la plupart de ses soirées à ses parents, qui avaient conservé leur domicile de la rue Bergère. M'"'' Necker était malade et vieillie, son salon s'était peuplé de figures nouvelles, les amis des premiers jours étaient morts, ou n'en valaient guère mieux; M'"^ de Staël la remplaça jusqu'à l'heure où la Révolution ferma les salons pour ouvrir les clubs.

M. et M'"*' Necker s'étaient réfugiés à Coppet, dés 1790. L'«ambassadrice » leur avait fait visite l'année même de leur arrivée, mais ce séjour paisible l'ennuyait : « On vit ici dans un silence, dans une paix infernale; on frémit, on se meurt dans ce néant. » Elle dut cependant les rejoindre, sur cette terre suisse qu'elle avait « dans une magnifique horreur, » après les massacres de septembre 1792. On la voit alors s'employer généreusement à sauver des victimes de la Terreur, à rédiger même, pour la famille royale, tout un plan d'évasion, qui parut à la reine venir d'une source suspecte. La présence à Coppet de M'"^ de Staël inquiétait le gouvernement de Berne'. On mande, en 1792, au bailli de Lausanne que le désir de

^ Les renseignements qui suivent sont inédits et ont été puisés dans les Archives cantonales bernoises. (Geheimer Mamial der Stadt Bern, X, 48, 75, 365; XI,

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