TOME H
LL. EE. serait « que M"'*' de Staël ne se tixàt pas dans le pays, » et on l'invite à « employer les moyens les plus appropriés et les plus convenables » pour la dissuader de s'établir à Coppet. Le bailli échoua dans sa mission. M'"® de Staël arriva. Elle fut prévenue aussitôt que, « si elle pénétrait plus avant dans le pays, » on se réservait de recourir à des mesures de rigueur. Elle feint de ne pas remarquer les difficultés qu'on lui suscite, et, de guerre lasse, on la tolère, ainsi que son mari, « bien qu'on eût fort souhaité qu'ils allassent résider ailleurs. » Le bailli de Nyon reçoit l'ordre de surveiller Coppet, « qui est le refuge de toutes sortes d'étrangers auxquels il est interdit de séjourner sur territoire bernois » (on parle surtout de Mathieu de Montmorency). Les émigrés continuent à y affluer. On finit par fermer les yeux, et l'on se borne, en 1 796, à faire prier M"'^ de Staël, « en termes convenables, » d'observer la plus grande circonspection dans ses actes, ses paroles et ses ouvrages.
M'"^ Necker était morte en 1794. Sa fdle rentra à Paris en mai 1795, y ouvrit un salon où se rencontrèrent hommes intluents et gens d'intrigue, de quelque parti qu'ils fussent. Benjamin Constant qui était, pour l'heure, en coquetterie avec Tallien, se présenta à l'hôtel de l'ambassadeur de Suéde et fut très bien accueilli; M'"^de Staël, qui l'avait entrevu en 1794, devait contracter avec lui cette liaison tumultueuse dont je retracerai les péripéties au chapitre suivant. Elle partageait, au reste, son temps entre Paris et Coppet, où elle allait désennuyer son père. Quant au mari, il avait encouru la disgrâce de son roi et n'avait jamais su s'attirer les bonnes grâces de sa femme; il s'en consolait en se livrant à de ruineuses prodigalités. M"*^ de Staël se rapprocha de lui, lorsque l'âge et la maladie le contraignirent à redevenir sage; il mourut en 1802. M. Necker s'éteignit deux ans après.
L'auteur de Delphine n'avait fait, à partir de 1795, que de plus ou moins longues apparitions dans la capitale ; vint le moment où il fallut renoncer à Paris. Bonaparte, qui avait d'abord essayé de s'assurer l'appui de M'"' de Staël, dut se convaincre qu'elle travaillait contre lui. La publication des Dernières vues de politique et de finance, ouvrage de M. Necker, fut le signal des hostilités; le livre,
378, 383, 453; XIII, 313; XIY, 22; XVI, 79, 127). — M-« de Staël était suspecte à tout le monde. Vers la même époque, F.-C. de La Harpe, le chef du parti révolutionnaire dans le Pays de Vaud, écrivait ceci : « C'est la Staël... Elle part, je voudrais que le feu commençât par leur château de Coppet, car c'est une infernale gueuse. » {Mélanges d'hist. nationale^ par M. P. Vaucher, 88, note 2).
auquel on disait que M"''' de Staël avait collaboré, était une attaque assez peu voilée, dirigée contre le Consulat. Et puis, Bonaparte était fatigué plus encore qu'inquiet de ce génie agité, sans cesse en mal de projets. M'"'' de Staël fut exilée. On connaît trop ses démêlés avec Napoléon I'"' pour que je les raconte une fois de plus.
Coppet, Genève et l'Europe furent tour à tour l'asile de M"'' de Staël. Onla voit courir l'Allemagne, l'Italie, l'Autriche, la Russie, la Suéde, l'Angleterre. Mais c'est à Coppet qu'elle s'était résignée à séjourner d'habitude. Une société extrêmement brillante s'y rassemblait autour de la châtelaine. On y donnait des représentations théâtrales, Mahomet, Mérope, Phèdre, — Phèdre, où M""' de Staël retrouvait presque des scènes de sa vie et des cris de son cœur ; on y recevait les passants illustres' ; on tuait le temps en conversations éblouissantes. Cette existence entremêlée de voyages, de passions, de séances que donnait son génie et de livres qu'il improvisait, de conspirations qui n'aboutissaient point et de tragédies qui n'étaient pas toutes écrites, ne l'empêche pas de couronner le tout par une sorte de roman d'arrière-saison : elle se remaria secrètement, en 1811, à un jeune officier genevois au service de la France, Jean de Rocca\ Quelques beaux jours lui étaient encore réservés. Sa tendresse sincère pour Rocca l'avait comme rajeunie et transfigurée. La chute de l'Empire lui permit de retourner à Paris et d'y exercer un pouvoir souverain sur le monde de la politique et des lettres. Mais ce bonheur et cette gloire durèrent peu. M"" de Staël contracta une maladie mortelle, en 1816, lors du voyage qu'elle fit en ItaUe pour accompagner son mari souffrant; elle y succomba en 1817, à Paris, entourée, à sa dernière heure, de tous ceux qui l'aimaient et qui la pleurèrent, car elle avait été bonne malgré ses travers et toutes ses irrégularités de conduite. Benjamin Constant est « touché au vif, » écrit le duc de Broglie dans ses Souvenirs. Schlegel est « foudroyé, » Sismondi attéré. De Brème disait à Bonstetten : « Voyez comme tous les sots ont grandi depuis qu'elle n'est plus. »
^ Rosalie de Constant écrit, le 20 octobre 1804 (M. Necker était mort quelques mois auparavant!) : « Coppet a été tout l'été le rendez-vous de savants allemands et genevois. Il s'y est fait des assauts prodigieux d'esprit et de savoir. Jamais dit M. de Bonstetten, on n'a versé autant d'idées; il m'assure qu'il y avait de quoi en mourir de fatigue, et qu'après cela, les personnes disant des lieux communs faisaient plaisir à rencontrer. »
^ Il est l'auteur de Mémoires sur la guerre des Français en Espagne (1814), réédités dernièrement par M. G. Revilliod. — Né en 1788, il avait donc vingtdeux ans de moins que M"^* de Staël; il mourut un an après celle-ci, en 1818.
Une force a dominé cette femme illustre : une passion d'agir tyrannique et débordante. Amour ou littérature, gloire ou ï)olitique, elle apercevait tout comme dans un rêve orageux. Son extrême sensibilité, son imagination fiévreuse, ses merveilleux talents lui ont fait vivre deux vies. « Son âme était plus vivante qu'une autre, » a remarqué justement M"'^ Necker de Saussure. « Son activité, dit le duc de Broglie, était impétueuse, impérieuse, irrésistible. » Comme sa mère, elle n'avait pas la faim, mais la famine de l'esprit, avec, en plus, la famine du cœur. Tout en elle avait un extraordinaire retentissement, — les Italiens l'appelaient : Donna Tremola, — les événements, même les plus insignifiants, les sympathies et les haines. Et pourtant, si fougueuse que fût cette nature, elle conservait, grâce à je ne sais quel don mystérieux, non pas ce « bon sens inexorable » que lui prête gratuitement le duc de Broglie, mais une certaine clairvoyance, un certain empire sur soi-même qui l'ont préservée des fautes absolument irréparables.
On conçoit qu'une telle puissance d'action ait dû être accaparante au plus haut point. M'"'' de Staël — « l'ambassadrice qui engloutit tout, » disait une contemporaine — ressemble à une reine exigeante et spirituelle, qui entend que sa cour soit toujours prête à l'écouter et à l'admirer. La solitude, l'oisiveté, l'ennui, étaient pour cette âme de feu des sujets de crainte perpétuelle. Elle avait besoin de société, de fêtes, de bruit, de bruit surtout. Avec son étonnante facilité de travail, sa prestigieuse faculté d'improvisation, elle pouvait suffire à un rôle sous lequel d'autres eussent ployé cent fois. « On ne la dérangeait jamais. » Et que d'animation elle répandait autour d'elle 1 Comme cette flamme intérieure qui la dévorait et la charmait se communiquait aux plus indifférents! Comme, M'"'' de Staël partie, le monde qu'elle avait entraîné et fasciné, se trouvait morne et desséché! « Je n'ai pas d'idée, écrit Bonstetten, de ce que la conversation deviendra, lorsqu'elle ne sera plus ici. Il me semble que nous allons être tous, ou muets ou crétins. » Elle était la vie, la vie qui brille et se consume à briller, la vie qui s'enivre d'elle-même et meurt de son ivresse.
Vinet a fort bien .parlé des œuvres de M"'" de Staël qui furent, selon lui, « un effort constant vers la lumière. » Elle a aimé le vrai, si elle ne l'a pas toujours professé ; sa pensée n'a pas connu la mauvaise foi. Elle a cette spontanéité, cette franchise, cette énergique
droiture, qui peuvent s'égarer mais qui ne trompent jamais. Ses doctrines ne sont pas très solides, ni ses principes incontestables; elle a des hardiesses d'affirmation qui ne sont point d'une dialecticienne, elle est toute « en éclairs de philosophie et de sentiment. » Paul Albert l'a dit : « Rien de plus étranger à sa nature loyale que les manèges de la coquetterie, les grimaces de l'hypocrisie, les habiletés et les calculs... Il y a des inconséquences en elle, il n'y a jamais d'artifice. » L'expansion avait même chez elle quelque chose de déluré et de provoquant. Ce n'est pas elle qui ne mettrait en circulation que des idées en grande toilette ; elle les enverra plutôt toutes nues par le monde, au risque de causer du scandale.
M""' de Staël débuta très jeune dans le métier d'auteur. N'avaitelle pas vingt-deux ans à peine, quand parurent ses Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau (1786), qu'on tenterait en vain, j'en tombe d'accord, de faire passer pour le premier chefd'œuvre d'un écrivain de génie? Il y a là de la déclamation, des appréciations erronées et d'ennuyeuses digressions; certaines parties n'en sont pas moins éloquentes et justes. Si le Contrat social a été mal compris, si l'importance du Discours sur les sciences et les arts est singulièrement exagérée, si le caractère de Rousseau a été jugé avec plus d'indulgence que de, pénétration, le travail de M™^ de Staël a le mérite d'avoir détruit quelques sophismes et rappelé bien des conquêtes du « citoyen de Genève. » Les Lettres sont en somme, à part quelques réserves — qui « l'importunent, » — un long cri d'admiration. M'"^ de Staël est jeune, elle est enthousiaste, elle est — disciple. Elle explique les erreurs et les chutes, les excuse, les pare, les rend presque séduisantes. Je relève, au passage, que sa piété filiale est assez ingénieuse pour tresser, à propos du Vicaire savoyard, de belles couronnes à l'auteur de Vimportance des opinions î^eligieuses , « un livre que les hommes réunis pourraient présenter à l'Être suprême comme le plus grand pas qu'ils aient fait vers lui, » un livre « d'une sensibilité majestueuse et sublime, » un livre « qui fera époque dans l'histoire des pensées, » un livre de M. Necker enfin.
Les Réflexions sur le procès de la reine (1793) suivirent d'assez loin l'essai sur Jean-Jacques. Elles sont décidément plus mauvaises comme style. On y trouve des « chances qui errent sur la destinée » et d'autres bizarreries. On y lit, en revanche, un appel émouvant et chaleureux à la conscience et à la sensibilité du peuple français, des femmes françaises particulièrement : « Je reviens cà vous, femmes
immolées tontes dans une mère si tendre, immolées toutes par l'attentat qui serait commis sur la faiblesse, par l'anéantissement de la pitié; c'en est fait de votre empire, si la férocité régne, c'en est fait de votre destinée si vos pleurs coulent en vain. »
Deux brochures vigoureuses et sensées signalent l'année 1795 : les Réilexions sur la paix, adressées à M. Pitt et aux Français, et les Réflexions sur la paix extérieure et intérieure. La première, citée par Fox dans le Parlement anglais, est un heureux exposé des avantages que la cessation des hostilités vaudrait à tous les belligérants ; la seconde qui invile, en termes pressants, tous les Français à oublier dans une réconciliation sincère les tristes souvenirs des discordes civiles, renferme cette phrase prophétique : « La France peut s'arrêter dans la République; mais, pour arriver à la monarchie mixte, il faut passer par le gouvernement militaire. »
Les temps furent trop troublés jusqu'au 9 Thermidor et immédiatement après, pour qu'on pût songer à écrire des livres de haute portée et de longue haleine. Les jours de la Terreur révolus, il devint possible de se remettre au travail, et nous eûmes le premier des grands ouvrages de M'"'' de Staël : De F influence des passions sur le bonheur des individus et des nations (\196). Les passions avaient bouleversé le monde, bien plus qu'elles ne l'avaient gouverné. Il s'agissait que l'homme s'occupât enfin de les maîtriser, l'État de les diriger; mais M""" de Staël s'est bornée à indiquer en deux mots le rôle de l'État dans cette entreprise, et elle a consacré tout son traité à l'œuvre de la volonté individuelle.
Elle conseille la sagesse parfaite, la résignation stoïque, je dirais presque le désespoir serein. Plus de folies, — mais plus d'élan, mais plus d'amour, mais plus de bonheur! Elle s'est trompée : les passions sont la raison même de la vie. Disciplinez-les, soit, ne les enchaînez point ! Tout le livre repose à cet égard sur une fausse psychologie; il aboutit à une désolante utopie morale, et venant de M""' de Staël, la passion incarnée, il est d'une étrange inconséquence. Au surplus, la politique a par trop déteint sur VInfluence des passions. Les années terribles, closes à peine, obsèdent l'auteur, qui, s'il condamne les horreurs de la Révolution, ne se détache d'ailleurs point de la République et crie à l'Europe ces fières paroles : « Laissez-nous en France combattre, vaincre, souffrir, mourir dans nos affections, dans nos penchants les plus chers, renaître ensuite, peutêtre, pour l'étonnement et l'admiration du monde ! »
En 1800, M'"' de Staël s'en prend aux mœurs dissolues, au scepticisme frivole de la société. « Rome remplaçait Sparte ! »
Jamais gouvernement républicain n'avait été plus pauvre de ce ([ui est, selon Montesquieu, le ressort des Républiques : de vertu. Les Colles spéculations, une impudente immoralité, la vente des consciences, la servilité et, par-dessus tout, une insouciance de dépravation et une soif de plaisir inouïes, avaient rongé jusqu'à la moelle une tourbe de parvenus, de renégats et d'ambitieux qui s'engraissait au râtelier de la France. Les deux volumes de xM'"® de Staël : De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales sont une protestation indignée et douloureuse contre cette Basse-République qui risquait de faire, dans l'histoire, pendant au Bas-Empire. Le découragement aurait-il envahi celte àme vaillante? Non, elle se ranimera sans cesse « par l'enthousiasme fécond de l'espérance. » L'humanité n'est pas vouée à la déchéance finale, elle va « livrer ses voiles au vent rapide qui l'entraîne vers l'avenir. » Et M'"*^ de Staël formule avec assurance la théorie du progrés, de la perfectibilité indéfinie du genre humain. Ses connaissances philosophiques sont insuffisantes, et son érudition; elle ne recule pas devant le paradoxe. Qu'importe! Elle a été un semeur d'idées, développant d'une façon lumineuse cet axiome de M. de Bonald que « la littérature est l'expression de la société; » montrant avec une saisissante vérité les différences sociales qui ont engendré l'esprit de l'antiquité et l'esprit moderne; établissant éloquemment la supériorité de la civilisation chrétienne sur celle des Grecs et des Romains, peuples exclusivement matérialistes, avec beaucoup d'art chez l'un et un extrême bon sens chez l'autre ; faisant une enthousiaste apologie de la République et de la liberté ; caractérisant en traits ineffaçables la puissance de rajeunissement c|ui gît dans ces races septentrionales que le goût des aventures pousse contre le vieux monde latin, déjà croulant; s'élevant avec vigueur contre le mépris ignorant ou calculé du XVIH'"- siècle ()our ce moyen âge, qui nous offre après tout une riche floraison de poésie chevaleresque et de christianisme exalté; tournant ses sympathies vers les hommes et les littératures du Nord; s'efforcant de comprendre et d'admirer îe génie des peuples étrangers; substituant la large notion du Beau universel à celle du BesiU réglementé de V Art poétique ; ouvrant ainsi des sources inépuisables à la pensée ; traçant un magnitique programme au romantisme qui va venir et renouvelant, par surcroît, la critique française avec le goût français. On s'est moqué de quelques grosses inexactitudes, de quelques tableaux superficiels. L'ensemble du livre est plein de révélations et de divinations.
La Littérature de M""* de Staël et le Génie du Christianisme, qui sera publié un an après, ont admirablement lancé le mouvement littéraire de notre siècle. L'imagination a fait dans l'art une rentrée victorieuse.
V Influence des passions, la Littérature, ont trop de parties romanesques pour que leur auteur ne passe pas romancier à la première occasion. Deux livres de M"" de Staël vont marquer, tout à l'heure, la transition entre la Nouvelle Héloïse et Lélia. Elle avait exposé sa théorie du roman dans un Essai sur les fictions, qui sert de préface à trois nouvelles écrites en 1 794. Elle s'attaquait au « merveilleux, » à celui de la mythologie comme à celui des vastes allégories du moyen âge. Bien plus, elle voulait que « les romans entés sur l'histoire » fussent « bannis. » Les romans philosophiques, en vogue depuis Voltaire, ne rimaient à rien, selon elle. Quant aux romans à but politique, « rien ne dénature les ouvrages d'imagination » comme d'y mettre de la politique, dira-l-elle dans Corinne. Le roman ne doit être que le fidèle miroir des passions humaines, — il doit « analyser toutes les passions; » — Richardson et Fielding sont les modèles qu'elle propose.
Refeuilleter sans cesse et son âme, et sa vie,
chantait André Chénier. Refeuilleter ses passions et les passions des autres, rédiger une histoire ou plutôt un commentaire des passions, tel sera le dessein de M'"' de Staël romancière; la preuve en soient Delphine, un ouvrage rare, quoique inégal, de haute psychologie, et Corinne, un simple chef-d'œuvre aux yeux de quiconque ne s'effraiera pas d'un peu de déclamation et de quelques longueurs.
Delphine date de 1802. Le livre porte cette épigraphe, tirée des Mélanges de M'"'' Necker : « Un homme doit savoir braver l'opinion, une femme s'y soumettre'. » M™^ de Staël, — qui a trop souvent oublié qu'elle était une femme, mais qui est fort bien inspirée lorsqu'elle s'en souvient en écrivant, — M'"^ de Staël s'applique à dépeindre la déplorable condition faite à son sexe dans notre monde, le danger que courent les plus nobles sentiments lorsqu'ils se heurtent à la morale conventionnelle. Delphine est un caractère « sensible, imprudent, inconsidéré. » La société « est constituée
^ Elle a paraphrasé elle-même avec aigreur ces paroles dans un passage de ses Réflexions sur le but moral de Delphine : « Il est convenu qu'elles (les femmes) doivent respecter toutes les barrières et supporter tous les jougs. »
pour l'intérêt de la majorité, c'est-à-dire des gens médiocres; lorsque des personnes extraordinaires se présentent, elle ne sait pas trop si elle doit en attendre du bien ou du mal; et cette inquiétude la porte nécessairement à les juger avec rigueur. » xMais tout en plaidant pour ce que M. Brunetiére appelle « le droit de la femme à vivre pour elle-même, » et ce qui est, en somme, l'égalité des sexes revendiquée au moins en faveur des femmes exceptionnellement douées, M™^ de Staël ne songe pas à donner Delphine « comme un modèle à suivre. » C'est pure modestie, car Delphine et M"'^ de Staël sont plus que deux sœurs. « Corinne, a dit M"^ Necker de Saussure est l'idéal de M'"^ de Staël, Delphine en est la réalité durant sa jeunesse. » On a même prétendu que les autres personnages du récit étaient, la plupart, fort reconnaissables; je les tiens pour des êtres abstraits qui discutent beaucoup et bien, qui sont ingénieux, délicats, distingués, même dans le mal, mais qui n'ont pas de vie. Les hommes et les femmes de Delphine sortent en effet de la vérité. Tout le mérite de l'ouvrage consiste dans la peinture fort heureuse de la société mondaine durant la Révolution, dans la nouveauté de la thèse soutenue et du grand rôle dévolu à la femme, et puis, dans de beaux accès d'éloquence, et des observations morales, et des vues, et des idées, et des clartés de tout, qui dénotent autant de finesse que d'expérience.
On a vu en Delphine un roman dangereux. Le Journal des Débats le traitait, en décembre 1802, de «très mauvais ouvrage, écrit avec beaucoup d'esprit et de talent. » Dangereux, Delphine ne l'est plus que comme les hautes cimes qu'escaladent seuls des touristes exercés : il n'est guère lu aujourd'hui que d'un public restreint et dont l'esprit ne connaît pas le vertige : le public lettré.
De cinq ans postérieur, Corinne (1807) inarque un progrès immense accompli par iM'"*' de Staël. J'ai, après tant d'autres, qualifié de chef-d'œuvre ce noble livré. Il est et restera classique par la superbe allure du style, la belle flamme de l'inspiration. Corinne, c'est toujours M™* de Staël, qui a demandé le bonheur à l'amour et qui constate avec épouvante qu'elle n'a, dans le domaine spirituel, rien de commun avec l'homme de son choix. Peintre, poète, improvisatrice, tragédienne, douée de toutes les perfections, comme Delphine, affectée comme elle aussi et prétentieusement lyrique, mais éblouissante de génie, Corinne se voue au martyre de l'amour et de la gloire. Elle s'est éprise d'Oswald, nature généreuse, bien que raisonnable et froide, « le caractère anglais ayant, conmie dit Vinet,
captivé l'imagination italienne. » L'eau et le feu! Les incompatibilités d'humeur et de tempérament éclatent soudain, en inconstance et en lassitude chez lui, en souffrances et en désespoirs chez elle. Corinne meurt, un peu comme on meurt au théâtre, et le roman s'achève sur ces mots : « Lord Nelvil donna l'exemple de la vie domestique la plus régulière et la plus puni. Mais se pardonna-t-il sa conduite passée? Le monde qui l'approuve le consola-t-il ! Se contenta-t-il d'un sort commun après celui qu'il avait perdu? Je l'ignore, je ne veux, à cet égard, ni le blâmer, ni l'absoudre. » C'est presque le dénouement de Caliste. Au fond, Corinne est surtout une élégie passionnée sur la misérable condition terrestre de l'humanité, ainsi qu'un prétexte à de magnifiques dithyrambes sur les grandeurs passées et à d'éloquentes complaintes sur la décadence actuelle de l'Italie. Le livre est trop connu pour que je m'y arrête plus longtemps. Jamais M'"° de Staël n'a été plus artiste ; ce n'est pas beaucoup dire peut-être, mais je ne sache pas qu'elle ait mieux composé, ni mieux écrit. Il y a encore, dans Corinne, bien des hors-d'œuvre et beaucoup d'emphase, mais aussi des pages que l'on peut hardiment comparer aux plus grandes de notre littérature. Delphine était un remarquable essai de roman psychologique; Corinne reste le premier des romans lyriques.
Après un poème en prose sur l'Italie, voici un livre, toujours oratoire, mais solide, de critique et d'historien sur l'Allemagne. Les trois volumes de V Allemagne' (1810) nous représenteront un peu une Germanie conventionnelle de patriarches, de guitares, de tresses blondes, de philosophie nuageuse et d'amour platonique. M""^ de Staël a regardé la patrie de Gœthe avec des yeux de Française enthousiaste et dépaysée. Elle n'a pas très bien compris cette nation, tout ensemble indolente et brutale, rêveuse et pratique. Elle en a mieux expliqué la littérature que les mœurs, le génie littéraire que le fonds moral. Si elle a volontiers confondu la mélancolie avec le sérieux, la gaucherie avec la vertu, elle a fort bien saisi ce qu'il y a de sain, de généreux et d'original dans les écrivains de la période classique. Sainte-Beuve a pu dire : « Je ne crois pas qu'il y ait
' Toute la première édition fut mise au pilon, bien que l'impression en eût été autorisée après examen scrupuleux de la part de la censure (une 2™^ éd. parut à Londres, en 1813, une 3'"" à Paris, en 1814). Cet acte d'arbitraire n'a pas été sans encourager M'"'' de Staël à écrire ses Dix ans d'exil, ouvrage posthume qui est un violent réquisitoire contre Napoléon P"". Elle avait dit elle-même : « Je suis l'Oreste de l'exil, » et il est imprudent d'irriter Oreste.
îklADAME DE STAËL ET BENJAMIN CONSTANT. 315
encore à chercher ailleurs la vive image de cette éclosion soudaine du génie allemand, le tableau de cet âge brillant et poétique qu'on peut appeler le siècle de Gœthe. » Bien plus, l'honneur de l'initiation de la France à l'Allemagne littéraire revient à M""" de Staël, qui s'est acquittée 'de sa tache avec une sympathie intelligente, un art et une compétence absolument admirables. De V Allemagne a, peut-être plus que tous ses autres ouvrages, précipité l'avènement du romantisme, sans compter que le livre est neuf autant par la forme adoptée que par le sujet choisi. Schlegel y a bien collaboré; mais le principal auteur et, en tout cas, l'écrivain, s'appelle M"'" de Staël.
On ferait un joli chapitre, rien (ju'à prendre dans V Allemagne les passages où sont marquées les profondes dissemblances entre Allemands et Français : « C'est l'imagination plus que l'esprit qui caractérise les Allemands. J.-P. Richter, l'un de leurs écrivains les plus distingués, a dit que V empire de la mer était aux Anglais, celui de la terre aux Français et celui de Vair aux Allemands... Vous entendrez dire en Allemagne cent fois : cest impossible, pour une en France... L'esprit allemand est presque nul à la superficie; il a besoin d'approfondir pour comprendre; il ne saisit rien au vol... Les hommes supérieurs en France sont indulgents, les hommes supérieurs en Allemagne sont très sévères; mais, en revanche, les sots chez les Français sont dénigrants et jaloux, et les Allemands, quelque bornés qu'ils soient, savent encore se montrer encourageants et admirateurs... Le talent de conter, l'un des plus grands charmes de la conversation, est très rare en Allemagne. Les auditeurs y sont trop complaisants, ils ne s'ennuient pas assez vite... » Ces traits justes et fins abondent ; M'"'' de Staël n'a pas dédaigné de faire de l'esprit en faisant de la psychologie littéraire'.
La dernière et l'une de ses œuvres les plus considérables, les Considérations sur les principaux événements de la Révolution française, ne fut publiée qu'après sa mort et n'a pas subi, dans toutes ses parties, le travail de la mise au point. Nous avons déjà surpris maintes fois M""" de Staël oubliant son sexe et abordant des sujets qui, d'habitude, ne tentent point les femmes. Les Considérations semblent bien.
^ Je lui reprocherais — pour m'arrêter à une question de détail — de la monotonie dans les procédés de style; les phrases de pages entières, vingt, trente à la suite, commencent et se développent de la même manière. J'en ai été frappé, — et fatigué.
par la fermeté des principes et la sûreté de la main, écrites par un homme; elles demeurent, par les sentiments, un livre très féminin. Que sont-elles, en effet, autre chose qu'une longue et ardente apologie de M. Necker? Toute la Révolution tourne autour de cet habile financier. On a remarqué ironiquement que l'ouvrage dt^vrait avoir ce sous-titre : Mon père et moi. Les personnages politiques, Necker en particulier, y jouent un trop grand rôle au détriment des faits. On y voit aussi que les idées de M""' de Staël se sont modifiées. La ré[)ublicaine de jadis a passé, avec armes et bagages, à l'anglicanisme, et cela — pour le faire observer en passant, — est bien genevois, car Genève fut précisément, entre 1815 et 1830, une Angleterre en miniature. Si elle s'abandonne par instants à cette « impulsion libérale, » dont elle a parlé dans V Allemagne, elle a déserté le drapeau de la Révolution pour élever celui du doctrinarisme, — n'inventant point le mot, je le veux bien, mais créant la chose. Quoi qu'il en soit, la liberté n'a pas cessé d'être son idole; l'idole n'a fait que changer de temple. Et les Considérations pourraient assurément porter comme épigraphe ce beau cri de Delphine : « La liberté est le premier bonheur, la seule gloire de l'ordre social ; l'histoire n'est décorée que par les vertus des peuples libres; les seuls noms qui retentissent de siècle en siècle à toutes les âmes généreuses, ce sont les noms de ceux qui ont aimé la liberté... »
La mort frappa M'"'' de Staël au moment où cette noble femme, débarrassée de ses manies romanesques, de certaines affectations déplaisantes, de certaines exagérations toujours un peu ridicules, fortifiée par l'expérience et par la lutte, délivrée enfin des passions qui avaient rempli et gâté sa vie, allait n'être plus qu'une grande intelligence sereine et qu'un grand écrivain original. «On ne saurait, a dit Chateaubriand, trop déplorer la fin prématurée de M"'" de Staël; son talent croissait; son style s'épurait; à mesure que sa jeunesse pesait moins sur sa vie, sa pensée se dégageait de son enveloppe et prenait plus d'immortalité. » Elle était sortie de l'existence tumultueuse pour entrer dans les templa serena du poète. De F Allemagne et les Considérations sont les brillants efforts d'un génie qui réussit à se posséder, qui n'est plus seulement actif, aventureux, débordant, mais élevé, puissant et maître de soi; et ce qui lui aurait manqué du côté de la mesure, du goût, de la correction, elle l'eût racheté cent fois par des qualités d'ordre supérieur. Telle quelle, son œuvre était destinée plutôt à exercer une influence réelle qu'à inspirer un attrait durable : on n'improvise point pour la postérité.
M'"^ de Staël n'a laissé aucun livre définitif : de superbes ébauches, tant qu'on voudra, des fragments d'une ample éloquence, des vues neuves et précieuses perdues dans beaucoup de déclamation, rien d'achevé. Corinne a chanté : les contemporains ont subi le charme de cette voix chaude et vibrante ; puis est venu le silence de la mort.
La gloire de M'"^ de Staël n'est plus peut-être après trois quarts de siècle, que de la célébrité de tradition. M'"* de Staël elle-même nous apparaît plutôt comme un phénomène intellectuel que comme un écrivain. Nous gardons son souvenir, que nous n'entretenons, que nous ne rajeunissons, que nous ne vivifions plus comme nous faisons pour celui d'un Bossuet, d'un Rousseau ou d'un Chateaubriand. Ceux-ci, nous les lisons, par goût ou par devoir, peu importe; nous les lisons. Elle, nous pouvons presque nous dispenser de la lire, et nous ne la lisons plus guère. Nous aurions tort cependant de renoncer à la société de ce fécond et généreux esprit. Ses œuvres sans doute sont, dans leur ensemble, de la haute littérature très inégale, mais singulièrement suggestive et vivante, — de la pénétrante et passionnée « littérature à idées. » Le tour sérieux et les formes didactiques de ses livres trahissent son éducation protestante, qui se reconnaît encore au sentiment très vif qu'elle a, ou qu'elle professe, de la responsabilité morale. La Suisse romande peut, je le crois, revendiquer une part dans le développement de cette intelligence si libre et si large, de « cet esprit européen — le mot est, de M. Faguet — dans une âme française. » On a cherché plus d'une fois à contester ses mérites d'initiatrice. Si M""'de Staël n'a pas révolutionné l'esprit français, elle l'a sûrement excité et comme rafraîchi, lui soumettant quelques graves problèmes de morale et de politique, le tournant vers de belles et fructueuses études, le familiarisant avec de nouvelles manières de concevoir et de sentir. A combien d'auteurs pourrait-on adresser semblable éloge?
Son style n'atteignit jamais, par suite d'un travail hâtif, ni à la perfection, ni même à cette propreté de la langue dont un auteur français ne saurait se passer sans dommage. M'"*" de Genlis, qui avait la fatuité de se croire une rivale de M'"" de Staël, a criblé cette dernière de petites perfidies, où il entre cependant plus de médisance que de calomnie : « M"'^ de Staël eut le malheur d'être élevée dans l'admiration du phébus, de l'emphase et du galimatias. La diction ampoulée de M. Thomas fut pour elle, dés sa première jeunesse, le type de l'éloquence. Elle joignit à ce malheur celui d'avoir toujours négligé la lecture des grands écrivains du siècle de Louis XIV... C'est ainsi
qu'elle écrivait : qu'il est doux d'aimer et de l'être, et qu'il lui arrivait fréqueninient de féminiser des mots masculins. » Sans m'arréter aux vétilles, je constate que son style n'a pas la llexibilité, l'élégance, la richesse, le pittoresque surtout. « M"" de Sta«^l, disait Chênedollé, a été dix ans en présence des Alpes sans voir une image, » et Bonstetten affirmait que « le Beau, quand ce n'est pas de l'éloquence ou de l'esprit, n'existe pas pour elle. » Son talent de conversation lui a été fatal, comme ses habitudes d'improvisatrice. Écrire, ce n'est pas simplement causer la plume à la main; c'est faire de l'art avec ses sentiments et ses pensées. La composition, chez elle, soufTre d'un certain désordre et plus encore de la discontinuité de l'inspiration. Ses ouvrages ont l'air d'une suite d'entretiens, rompus et repris par de brillants interlocuteurs qui ne se rappellent plus très nettement, le lendemain, leurs propos de la veille. En revanche, sa langue frappe et séduit par le mouvement, la chaleur, l'éclat, la poésie. Ses livres, mal ordonnés, sont d'un moraliste pénétrant, d'un philosophe qui a des idées et du plus généreux sinon du plus clairvoyant des esprits. Si elle avait pu vivre vingt ans de plus, assagie et calmée ! Hélas ! M™^ de Rémusat l'a dit : « Le repos lui a manqué ; c'est une privation sans remède pour le bonheur comme pour le talent. »