CHAPITRE m Benjamin Con<$tant
I. Le roinaii d'un sceptique : Adolphe et la vie de Benjamin Constant. — II. L'écrivain politique {Cours de politique constitutionnelle) et le philosophe (Du polythéisme romain., De la religion). — III. Le poète : Wallstein: un poème inédit.
« On n'a pas écrit Adolphe sans être presque un grand artiste, ni inventé le libéralisme sans être presque un grand esprit. » C'est ainsi que M. Faguet terminait naguère une abondante et vivante
^ Journal intime (publ. dans la Revue internationale de 1887). Lettres de Benj.
étude sur Benjamin Constant, que Sainte-Beuve appelait « le plus grand des hommes distingués, » M""" de Staël « le premier esprit du monde. » Il n'est au fond qu'un talent brillant et souple, au service d'un pauvre ou d'un malheureux caractère.
Une question se pose avant tout : Henri-Benjamin Constant de Rebecque est-il Suisse? Cette question de nationalité est sujette à controverse. L'auteur d'Adolphe a changé d'opinions comme d'amours, et d'amours comme de patries. Sola inconstantia constans, telle était sa devise qui, pour avoir l'apparence d'un calembour, n'en résume pas moins l'existence de ce « tribun' parisien croisé d'allemand » et de cet « élégant musqué du Directoire. » On sait que sa qualité de Français lui fut contestée et qu'il ne put la faire reconnaître qu'en invoquant le décret du 15 décembre 1790, fort libéral en matière de naturalisation. Nous avons donc contre nous un texte de loi et un état de fait, sans parler du peu de sympathie que Constant a manifesté pour la Suisse : « Je n'aurai jamais le courage, écrit-i! de Londres le 1 7 mars 1816, d'entrer dans le pays d'Europe où l'on a fait le plus d'infamies contre le malheur et la faiblesse, et où, après avoir rampé douze ans devant des hommes qui se conduisaient alors fort mal, on a persécuté, arrêté, chassé ces mêmes hommes dès qu'ils ont été désarmés. La Suisse peut mettre sur ses frontières une inscription portant : Si vous n'êtes pas les plus forts, n'entrez pas ici... J'avais un bon instinct quand j'ai senti que ce n'était pas là ma patrie. » Mais Constant est Suisse par l'origine, et plus encore par certaines habitudes d'esprit, certaines associations d'idées, et certain air de famille dont Paris ne l'a point débarrassé. Il naquit à Lausanne en 1 767. Son père. Juste de Constant, un général au service de la Hollande (v. p. 273 note 2), qui a perdu en sa vie plus de procès qu'il n'a gagné de batailles, s'occupa assez peu de l'éducation de Benjamin. L'enfant était digne d'intérêt cependant. D'intelligence très vive, portée de bonne heure à se singulariser, d'humeur joyeuse avec quelque chose de nerveux et de maladif dans
Constant à sa famille, publ. par M. J.-H. Menos, Paris, in-12, 1888. Lettres de Benj. Constant à i¥™« Récamier, Paris, in-8°, 1881. Bibl. universelle^ VI, é»»* sér., 236 et s., 344 et s. (« La jeunesse de Benj. Constant d'après de nouvelles lettres inédites •»).lbid.^ YIII, 4'«e sér., 50 et s., 271 et s. (« B. C. pendant la Révolution, d'après de nouvelles lettres inédites »). Portraits littéraires de Sainte-Beuve, III, 185 et s. Portraits contemporains, V, 275. Gaidlieur, 116 et s. Revue des Deux- Mondes, LXXXVII, 598 et s. (étude de M. E. Faguet). Souvenirs du duc de Broglie, Paris, 4 vol. in-12, 1886, I, 283 et s., 383 et s.; IV, 85, et pass. Revue suisse, XV, 639. De Montet. Mémoires d'outre-toynhe de Chateaubriand (Bruxelles, 6 vol. in-12, 1849), II, 279 et s., pa^s.
sa gaîté, il croissait librement, soustrait bientôt à toute inlluence féminine. Il étudia à bâtons rom[)us, sous la surveillance d'un précepteur indulgent, Homère, Pline, Cicéron et Sénéque. En 1777, ce gamin émancipé et précoce a tranché en ces termes la grosse et l'inépuisable querelle des anciens et des modernes : « Que m'importe, avoue-t-il ta la générale de Chandieu, ce que les anciens ont pensé; je ne dois pas vivre avec eux. Aussi, je crois que je les planterai là dès que je serai en âge de vivre avec les vivants. Je vois quelquefois ici une jeune Anglaise de mon âge, que je préfère h Cicéron, Sénéque, etc. Elle m'apprend Ovide qu'elle n'a jamais lu et dont elle n'a jamais ouï parler, mais je le trouve entièrement dans ses yeux. .J'ai fait pour elle un petit roman que je vous envoie. » Benjamin, qui a déjà un style étonnamment correct, préfère les petites Anglaises à Sénéque et se moque de l'antiquité! Sa famille ne songe à discipliner ni ses facultés, ni ses sentiments. Nous le voyons commencer tout jeune l'apprentissage du plus tenace de ses vices de l'âge mûr : « Le jeu et l'or qui roule devant moi me cause quelque émotion » (lettre du 19 novembre 1779)... Il visite plus tard les Universités d'Angleterre, d'Ecosse et d'Allemagne, se livre sans la moindre passion à l'étude de la jurisprudence, vient à Paris en 1 787, aperçoit M"^ de Charriére, qui subit le charme de cet espiègle infiniment spirituel (v. p. 259), se lie avec les représentants les plus en vue de la littérature, glisse dans la fainéantise et la dissipation. Son père le rappelle, lui impose une façon d'exil, puis une sorte d'expiation, le contraignant à accepter, en 1788, une place de chambellan à la cour de Brunswick.
Constant a vingt et un ans, belle mine et des talents. Il épouse, en 1789, une dame d'honneur de la duchesse de Brunswick, (jui, faisant sienne la devise de son mari, fut inconstante à souhait. On divorcera, et, dès 1794, Benjamin n'aura plus rien de commun « avec cette femme que mon cœur avait choisie et dont ma tête s'est si mal trouvée. » Il jette par la fenêtre sa clef de chambellan et retourne en Suisse. La politique lui avait été jusqu'alors assez indifférente ; elle l'attire. La cour de Brunswick l'a dégoûté des monarques, grands et petits. Il est pour la Révolution. Il mande, en juin 1794 : « Ces coquins de républicains sont toujours ivres et ils battent toujours les sobres coalisés. » Ses amis arrivent au pouvoir, mais « il n'a accepté aucune place, et ne veut partager de leurs destinées que les dangers, s'il y en a. » Il avait essayé, entre-temps, de renouer avec la solitaire de Colombier une liaison qu'une diffé-
rence d'âge de vingt-sept ans et l'hunieiir versatile de « Constantinus » ne pouvaient rendre éternelle.
Un événement, fort ordinaire semblait-il, fut, dans la vie de Constant, la cause d'un bouleversement profond. Sa rencontre avec M"" de Staël, en 1794, ne lui avait inspiré (jue de l'admiration; il la revit. Le cœur de iM""^ de Staël était libre ; Narbonne y avait laissé im vide que l'ex-chambellan vint combler fort à propos. Elle l'avait ébloui, il l'avait intriguée et ravie. L'esprit pétillant de l'un, la magnifique éloquence de l'autre rapprochèrent d'abord ce mari divorcé et cette femme délaissée. C'est de M'"^ de Charriére ellemême que, par un raffinement d'ironique cruauté ou par une vilaine indélicatesse d'ami fatigué. Benjamin Constant fit la première confidente de ses impressions : « Je l'ai bien vue et surtout entendue. Il me semble que vous la jugez un peu sévèrement... C'est la connaissance la plus intéressante que j'aie faite de longtemps. » Trois semaines après, lettre du même à la même : « J'ai rarement vu une réunion pareille de qualités attrayantes et étonnantes, autant de brillant et de justesse, une bienveillance aussi expansive et aussi cultivée, autant de générosité, une politesse aussi douce. C'est la seconde femme que j'ai trouvée qui m'aurait pu tenir lieu de tout l'univers... Vous savez quelle a été la première. Enfin, c'est un être à part, un être supérieur, tel qu'il s'en rencontre peut-être un par siècle. » Ceci était d'une cynique clarté. M'"^ de Charriére comprit, pardonna en maugréant, et n'en continua pas moins avec Benjamin une correspondance qui dura, avec des hauts et des bas, jusqu'à la mort de la châtelaine de Colombier.
On s'aima passionnément. Il fut même question de mariage ; M""' de Staël était disposée à divorcer avec son ambassadeur, qui n'était d'ailleurs pas gênant : « Elle a l'air hautain et méprisant, nous apprend Rosafie de Constant, parle devant lui (M. de Staël) de sa coquetterie et de son adoration pour Benjamin, auquel elle a voué sa vie. » On recula devant le scandale d'une séparation judiciaire. Lorsque M. de Staël mourut, en 1802, les deux amants se préoccupèrent de nouveau de l'irrégularité de leur situation. Mais la lassitude apparaît, la coupe du bonheur est épuisée. Constant voudrait bien s'en aller. Impossible à M™*^ de Staël de se passer de lui. Rosalie de Constant nous a dépeint ce moment de leur liaison, dans une lettre à son frère Charles (5 août 1804) : « Elle eut d'autres amants, lui eut de grandes velléités de suivre d'autres pas que les siens; mais ils se tiennent par l'esprit. Aucun autre homme ne lui offre les