‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos joursChapitre 33 sur 69 · TOME II. il · texte numérisé non relu

TOME II. il

ressources du sien. Elle veut absolument le conserver... Il reste, mais en murmuiant. » M™^ de Staël, avec son humeur tumultueuse et dominatrice, sa bruyante et violente ténacité, devait faire peser quelques années encore sur Constant, un joug auquel il n'échap|)ait que pour s'y soumettre l'instant d'après, ennuyé, désolé, dégoûté peut-être, humble et vaincu malgré tout.

Benjamin imagina un stratagème, pour rompre définitivement : il se marierait à l'insu de M'"*' de Staël, comptant qu'elle s'inclinerait devant le fait accompli. Ses orageuses amours l'exaspèrent et le rongent. En 1801 déjà, il s'est souvenu « d'une dame qui l'avait fort intéressé autrefois, » Charlotte de Hardenberg, personne tranquille et modeste. Et lorsque Constant éprouve sérieusement, « le besoin de respirer, après plusieurs années de quelque chose de beaucoup plus serré qu'un mariage, » c'est à Charlotte qu'il court demander de la paix et de la joie. Et il est enchanté, et la poésie n'est point morte dans son cœur plus ravagé que desséché. Mais comment se marier, M""® de Staël « ne voulant toujours pas se borner à l'amitié, » et Constant n'osant ou ne pouvant s'enfuir de Coppet, où il joue encore Andromaque en 1807, elle dans le rôle d'Hermione, lui dans le rôle de Pyrrhus qui en faisait, disait-on, tout ensemble le roi d'Épire et le pire des rois? Au surplus, un lien magique l'attache à Corinne, qui entend, moins que jamais, lui laisser la liberté. Un jour, après une scène d'accusations et de reproches, il s'est réfugié à Lausanne, il espère que la rupture est consommée. Cette lettre de Rosalie de Constant nous les montre tous les deux aux prises avec leur passé : « Benjamin commençait à se tranquilliser, lorsque nous entendîmes des voix dans le bas de la maison. Il reconnaît sa voix. Mon premier mouvement fut de sortir de la chambre en la fermant à clef. Je sors, je la trouve à la renverse sur l'escalier, le balayant de ses cheveux épars et de sa gorge nue, criant : — Où est-il? il faut que je le retrouve. — Je veux dire qu'il n'est pas ici. Elle vient de le chercher en ville. Ma tante la relève. Pendant ce temps. Benjamin frappe à la porte du salon. Il faut que je lui ouvre. Elle entend, accourt, se jette dans ses bras, puis retombe à terre en lui faisant des reproches sanglants... Elle l'a ramené à Coppet pour six semaines. » L'ancienne vie recommença, les fuites, les rechutes, les tempêtes. Que devient Charlotte, dans l'intervalle? Elle a été séduite, elle découvre tout, les faiblesses, les dissimulations, les trahisons de Benjamin; elle aime, et pardonne. Constant l'épouse enfin, en janvier 1809, sans en prévenir M""^ de Staël. Ce mariage ne dénoua rien; il n'y eut, dans le drame, qu'un personnage de plus...

Benjamin Constant recouvra enfin son indépendance. Il quitta Lausanne en 1811, pour se rendre à Gœttingue et travailla, dans cette dernière ville, à son ouvrage sur les Religions. De retour en France, il préluda en 1814 à ses palinodies politiques par des séances de mysticisme chez M""" de Krudener et des prosternements d'amoureux attardé aux pieds de M""' Récaraier. Sa passion pour M""* Récamier en fit, l'espace de quelques mois, un mystique sérieux. « Il lui arrivait, raconte le duc de Broglie, de passer, lui et maints autres néophytes, des nuits entières dans le salon de M"'^ de Krudener, tantôt à genoux et en prières, tantôt étendu sur le tapis et en extase... Épris de M"'^ Récamier, belle encore à cette époque, mais déjà sur le retour, ce que Benjamin Constant demandait à Dieu, c'était les bonnes grâces de cette dame, et. Dieu faisant la sourde oreille, il ne tarda pas à s'adresser au diable, ce qui était plus conséquent. » Sa folie pour M'"'' Récamier est bien de l'espèce la plus déplaisante et la moins digne. Cet homme, qui se débarrasse de M"'^ de Staël, amante géniale bien qu'inconstante et tyrannique, va se traîner, à quarante-sept ans, aux genoux d'une coquette qui a, toute sa vie, joué la Vestale galante, — et ses adorateurs. Son Journal intime , ses Lettres à M""*" Récamier, sont navrants. « M""' Récamier se met en tête de me rendre amoureux d'elle. J'avais 47 ans (elle 37). Rendez-vous qu'elle me donne sous prétexte d'une affaire... Sa manière d'être dans cette soirée : Osez, me dit-elle. Je sors de chez elle amoureux fou. Vie toute bouleversée. » M""® Récamier avait, par une habile gradation d'encouragements, tourné la tête de ce don Juan amolli. Ne s'agissait-il pas de le gagner à la cause des Bourboiis, ce qui ne fut ni long, ni malaisé? Constant, bel et bien compromis, se consume en soupirs inutiles, en vaines menaces. Il supplie, récrimine, s'abaisse, déraisonne, se console à demi dans le jeu et par des voyages; la blessure était profonde et ne se cicatrisa pas complètement. Il mourut en 1830.

Nous connaissons l'auteur d' Adolphe \ nous pouvons étudier le livre, où il s'est peint, avec une cruelle sincérité. Et qui sait si nous ne serons pas, en fin de compte, indulgents à ce personnage énigmatique, chez qui, en dépit des tares et des vices, tout n'est pas corrompu? Cette âme flottante, instable et tendre, sans cesse rassasiée

' Adolphe, « anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu, » Paris 1816, 1824, 1845, etc.

et toujours avide, se créant des angoisses et se préparant des martyres, plus faible peut-être que mauvaise et plus inquiète que versatile, déconcerte la sympathie sans glacer la pitié. Constant est un névropathe, un malade de la volonté et du sentiment, avec des intervalles lucides. Cette scène, décrite par le duc de Broglie, n'a-telle pas sa douloureuse signification? Adolphe avait été lu chez jyjme Récamier, avant d'être publié : « Nous étions douze ou quinze assistants. La lecture avait duré près de trois heures. L'auteur était fatigué; à mesure qu'il approchait du dénouement, son émotion augmentait, et sa fatigue accroissait son émotion. A la fin, il ne put plus la contenir; il éclata en sanglots; la contagion gagna la réunioi» tout entière. » Ce n'était pas là qu'un effet de lecteur adroit. Il y avait tant de souvenirs remués, dans Adolphe, que les yeux ont traduit en chaudes larmes les serrements de cœur. Est-ce donc un êtie irrémédiablement perdu, celui qui se rappelle et qui pleure?

La mode, avec ses engouements que dicte le caprice, est revenue au roman de Benjamin Constant. Nos contemporains y ont vu le commencement d'une école ou plutôt d'une race littéraire, dont fut Stendhal et qui se distingue par l'obsession de l'analyse. Adolphe est bien le type du roman analytique; il est, par surcroît, un véritable fragment d'autobiographie. Cette créature fine, indécise, vaniteuse, ennuyée et tourmentée, dure sans méchanceté, généreuse sans élan, dont les amours s'achèvent en satiété et en dégoût, pour qui la vie n'est qu'un peu de bruit et de néant, c'est bien Constant lui-même. Mais Eilénore? Saint-Réné Taillandier écrivait, en 1862 : « Aujourd'hui même, après que les lettres de Benjamin Constant à M""' de Charriére ont été mises au jour par M. Gaullieur, et commentées par Sainte-Beuve, les juges les plus fins n'osent répondre. » Quelques lignes plus bas, il reproduisait une lettre de Sismondi à M'"' d'Albany, qui éclaircissait le mystère : « Il a voulu évidemment éloigner le portrait d'Ellénore de toute ressemblance ; il a tout changé pour elle, patrie, condition, figure, esprit. Ni les circonstances de la vie, ni celles de la personne, n'ont aucune identité... Mais à l'impétuosité et à l'exigence dans les relations d'amour, on ne peut la méconnaître. Cette apparente intimité, cette domination passionnée, pendant laquelle ils se déchiraient par tout ce que la colère et la haine peuvent dicter de plus injurieux, est leur histoire à l'un et à l'autre. » Mais nous n'aurions pas même besoin du témoignage d'un familier de Coppet pour nous représenter M"'" de Staël sous les traits d'Ellénore. Ces « emportements de caractère, » cette

« extrême susceptibilité, » ces « scènes orageuses, » cet amour (jue l'on croit ranimer « en excitant la jalousie » de l'infidèle, « en se précipitant de nouveau dans la coquetterie avec une espèce de fureur, » tout cela n'est-ce point le triste et scandaleux roman de M™^ de Staël et de Benjamin Constant? Adolphe est bien plus, quoiqu'on en ait dit, une paraphrase littéraire des Lettres et du Journal intime qu'une imitation de Werther, ou de llené.

Je néglige le récit lui-môme pour ne m'occuperque de la valeur du livre. On a surfait Adolphe. Si l'on songe- qu'il n'y a là que de la réalité vivante transportée dans un roman, l'on doit avouer que la part de la mémoire est au moins égale à celle du talent. Constant n'avait qu'à se souvenir et à raconter; son imagination pouvait dormir. Mais ne se souvient pas qui veut, avec cette minutie, avec cette précision, et ne reconstitue pas qui veut, si profondément émouvante et véridique, l'histoire de son âme. La faculté d'analyse est puissante chez Benjamin Constant, si puissante qu'elle brise le cadre dans lequel elle se meut, qu'elle interroge non seulement un homme, mais l'homme dans ce qu'il a de plus impénétrable. Chacun de nous rencontrera, dans ce procès-verbal d'une conscience, un mot, une phrase, une page, où il tressaillira et baissera les yeux. L'inflexible et scrupuleuse franchise de Constant, l'acuité et la multiplicité de ses vues sur les ressorts les mieux cachés de l'être intime, feront toujours l'originalité supérieure d'Adolphe. « C'est un René plus terne et sans rayons, mais non moins rare, » a dit Sainte-Beuve. La comparaison est hasardée. Adolphe et René ont bien un caractère commun : ils sont de la littérature personnelle et pessimiste au premier chef. La ressemblance s'arrête là. Voici l'énorme différence, outre celle du sujet et toutes les autres : René est un héros mélancoljque de légende sentimentale, un Chateaubriand ossianique, admirablement éloquent; Adolphe est une créature de chair et d'os, dont nous voyons couler le sang et les larmes; René est subliine, Adolphe est vrai; Chateaubriand a écrit un magnifique poème sur un thème dont Constant n'a su tirer qu'un remarquable document psychologique. Et puis, René est du grand art, et puis, Chateaubriand a du génie, tandis qu'Adolphe n'est point d'un esprit de haut vol, ni d'un artiste ; la langue est, de même que le livre, très distinguée, mais d'une teinte grise et comme fanée, sans le mouvement, le nombre, la force ou la poésie qui eussent fait le chef-d'œuvre.

La carrière politique de Benjamin Constant ne fut pas beaucoup plus glorieuse ni surtout plus honorable que les nombreux romans de sa vie. Il a du moins été le promoteur d'une idée nouvelle et féconde, le libéralisme, s'il érigea la palinodie en régie de conduite.

« Talliéniste » ardent, orateur du club du Salut public en 1795, membre du Tribunat en 1799, adversaire du premier consul qui l'oblige à s'exiler, rallié aux Bourbons en 1814, ennemi acharné jusqu'en 181 5 de ce « monstre » et de ce « lâche coquin » de Napoléon, familier du « monstre » pendant les Cent-Jours, conseiller d'État et rédacteur de l'Acte additionnel aux constitutions impériales, plus tard un des chefs de l'opposition libérale sous Louis XVIIl et Charles X, il mourut à temps pour avoir de magnifiques funérailles :

Un peuple entier lui fit cortège en route,

a chanté Béranger. Il fut plutôt un idéologue, un orateur et un polémiste qu'un homme politique. On le considérait un peu comme un brouillon nécessaire, jouteur brillant au demeurant. Sainte- Beuve qui est devenu, avec les années, très sévère et presque injuste pour Constant, a prononcé cette rude sentence de condamnation : « Il a eu le triste honneur d'offrir' le type le plus accompli d'un genre de nature contradictoire, à la fois sincère et mensongère, éloquente et aride... Il passa sa vie à faire de la politique libérale sans estimer les hommes, à professer la religiosité sans pouvoir se donner la foi. » Ses écrits politiques sont fort nombreux. Publiés la plupart, à l'origine, sous forme de brochures, ils furent réunis en partie dans le Cours de politique conslitutiofinelle, puis par E. Laboulaye en 1862, et enfin, dans les Œuvres politiques de Be7ijamin Constant, éditées par M. Cli. Louandre en 1874. Je n'ai nullement le projet de passer en revue tous ses Discours, ses Appels, ses Lettres, adresses aux électeurs, harangues parlementaires, petits traités sur « la responsabilité des minorités, » ou sur « la distribution des pouvoirs. » L'essentiel sera de dégager de cette littérature d'actualité les principes qui sont devenus comme la charte du libéralisme français. « Ses différentes brochures, a dit un bon juge, le duc de Broglie, ont éclairé les plus habiles, illuminé le gros public et transformé en

lieux communs des vérités ignorées ou méconnues. » Quelles sont ces « vérités? » Constant est un individualiste déterminé. La liberté individuelle, selon lui le grand facteur du progrés humain, doit être garantie d'une manière absolue par l'État, dans toutes celles de ses manifestations qui ne nuisent point à autrui, et, ainsi limitée, elle ne saurait être à la merci même de la souveraineté populaire ; les lois seront donc les protectrices de la liberté avant tout et dans tous les domaines : conscience, croyance, enseignement, presse, industrie, commerce. Il s'élève vivement contre la théorie de Rousseau, sur le régne des majorités, — « tout despotisme est illégal; rien ne peut le sanctionner, pas même la volonté populaire, » — et contre l'excessive centralisation de l'Empire; il cherche une forme de gouvernement qui concilie et sauvegarde les intérêts et les droits de chaque citoyen. Cette forme de gouvernement sera la monarchie constitutionnelle, comme en Angleterre, avec des municipalités fortement organisées.

Ses œuvres politiques sont presque toutes des modèles du genre, par la puissance de la dialectique, la clarté du raisonnement, la limpidité du style. Les deux meilleures me paraissent être une étincelante défense de la Liberté des Brochures, où il démontre que « la liberté des journaux donnerait à la France une existence nouvelle, l'identifierait avec sa constitution, son gouvernement et ses intérêts publics, » — et VEsprit d'usurpation et de conquête, un livre de haute polémique. Ses discours ne sont comparables ni à ceux du général Foy, ni à ceux de Casimir Périer ou de Manuel. Il n'a pas la grande éloquence; il est disert, très habite, presque retors, volontiers ironique et même injurieux, car ce sceptique a des nerfs sensibles et des coups de passion.

Sola inconstantia comtans ! Il n'a été fidèle qu'à la doctrine libérale. Il a, en particulier, changé d'opinions religieuses comme de partis politiques, allant de l'Encyclopédie à M"'' de Kriidener avec une désinvolture étonnante. Mais, après une campagne de mysticisme que nous avons vue étrangement intéressée', il est retombé dans les négations. Son irréligion n'a rien d'agressif, à la vérité; elle est triste et découragée, elle aboutit à un néant dont elle a trop nettement conscience pour être militante ou railleuse'. Il a composé

^ N'a-t-il pas dit lui-même : « La religion a cela d'admirable que les antécédents ne la gênent pas. On la greife sur l'ambition, sur l'amour, sur toutes les passions, et la greffe prend à tout âge. » Lettres à sa famille, 1. c. 227.

^ « Je n'ai que des doutes, et je suis trop sceptique pour être ridicule, » écrivait-il à sa cousine Rosalie de Constant.

deux ouvrages, qui ne reflètent pas sa pensée intime sur ces matières. On trouverait néanmoins dans son traité Du Pohjthéisme romain quelques indications sur la nature même de son incrédulité. Il est permis de se demander, en elïet, s'il n'y a pas en ce livre autant d'expérience personnelle que d'érudition, dans les pages où l'auteur marque les progrès et les conséquences de l'impiété chez les anciens. Ses cinq volumes : De la religion considérée dans sa source, sa forme et ses développements (1824 à 1830), ont des apparences de gageure. C'est en 1 787 — alors qu'il en écrivait les premières pages sur des cartes à jouer — qu'il conçut le plan de cette vaste entreprise. Et, toute sa vie, il traîna ce projet, qu'on avait annoncé avec quelque fracas, dont M™'' de Staël célébrait à l'avance les mérites, il le traîna à travers les vicissitudes de la politique et de l'amour, les métamorphoses de ses opinions, eunuyé de cette dette à acquitter envers sa gloire et la payant, avec les intérêts hélas ! par acomptes successifs péniblement amassés, convaincu d'ailleurs qu'il abordait un sujet sur lequel « ni vous ni moi ne saurons jamais rien, du moins dans ce monde. » L'œuvre a deux graves défauts : elle est trop délayée; elle n'est ni spontanée ni sincère. Longue dissertation, faite de morceaux plus ou moins mal soudés ensemble, elle accuse cependant une forte dépense de science et de talent. Constant y retrace l'histoire de l'évolution des idées religieuses, en s'arrêtant prudemment au christianisme. Il concède que « le sentiment religieux est un attribut essentiel, une qualité inhérente à notre nature. » Il ajoute que « la civilisation étant progressive, les formes religieuses doivent se ressentir de cette progression. » L'État ne doit, d'autre part, « tenter d'entraver, de détourner, ni même d'accélérer les améliorations apportées à la religion par les efforts de l'intelligence. » Au reste, s'il déteste le « pouvoir intolérant, » il craint un peu le « pouvoir philosophe. » Il s'écrie enfin : « Que l'autorité soit neutre ! L'intelligence de l'homme... se chargera du reste. » Toujours la théorie libérale du laissez-faire.

Ce philosophe et cet homme d'État eut ses heures de poésie. Son esprit était -— malheureusement pour ses vers — trop raisonneur et trop analytique. Mais Constant ne s'est pas ingénié à forcer son talent; il a préféré nous donner quelque intéressante imitation, à nous soumettre de mauvais poèmes de son cru. Je me borne à rap-

peler que M. N. VVaille' a publié naguère des extraits d'une œuvre inédite de notre écrivain : Le siège de Soissons, « roman du VI"''' siècle en vers libres. » Ce prétendu « roman du VP"^ siècle, » qui doit être une traduction d'un vieux texte français, n'est en réalité qu'une longue diatribe contre l'Empire. L'inspiration en est bien froide, la versification bien médiocre.

Je crois que Constant n'a aimé aucun de ses ouvrages autant que sa tragédie de Wallstein (1809). II en parle, dans nombre de ses lettres, avec une chaleur et une confiance qui surprennent chez ce sceptique. On n'ignore pas que la pièce est tirée de la fameuse trilogie de Schiller : Wallenstein; elle fut une véritable révélation, car V Allemagne de M*"^ de Staël n'avait point encore paru; elle eut du succès auprès du public lettré, mais la critique ne l'épargna

guère.

Il était impossible à Benjamin Constant de s'en tenir étroitement au « dramatiscJies Gedicht » de Schiller, qui ne ressemblait en rien à la tragédie classique des XVH'"^ et XVIII"" siècles. Il voulait « respecter les règles de notre théâtre, » en particulier celle des unités. Il ne s'émancipa des traditions françaises que sur un point important : il ne « peindra pas un fait ou une passion, » comme Corneille, Racine ou Voltaire, il « peindra une vie entière et un caractère entier, » comme Shakspeare, Schiller ou Gœthe. Quant à la trilogie elle-même, elle est resserrée en cinq actes; les quarante-huit personnages de l'original sont réduits à douze; il n'est pas une seule page qui ait été traduite purement et simplement; quelques-uns des morceaux les plus admirés de Schiller ont été retranchés, la scène des généraux de Wallenstein, la scène des assassins et d'autres encore. Bien plus, si le caractère de Wallenstein est rendu dans ses grandes lignes avec une fidélité presque scrupuleuse, il serait difficile de reconnaître dans Thècla, la douce et mélancolique amoureuse de Constant, l'héroïne farouche et passionnée de Schiller. Toutes ces modifications font de Wallstein autre chose qu'une adaptation, et c'est peut-être regrettable. Cette tragédie n'en est pas moins un événement dans l'histoire du théâtre en France; elle innove timidement, mais elle innove. Elle n'est, comme œuvre d'art, qu'un curieux effort, car elle ne se distingue ni par la puissance de l'imagination, ni même par l'éloquence du style. « Il faut bien du travail, gémissait l'auteur dans une lettre à la comtesse de Nassau, pour varier les vers

' Revue Bleue, XLIII, 206 et s.

alexandrins, dont le vice inhérent, même dans les meilleurs poètes, dans l'abbé Delille par exemple, est une monotonie excessive. » Les tirades de Constant ne sont pas même du bon Delille. Qu'est devenue la chaleureuse et grande poésie de Schiller :

Le passé tout entier semble m'abandonner; Ce n'était pas ainsi que je comptais régner! Trop aveugles humains déçus par la distance, Nous bornons de nos vœux l'avenir qui s'avance. Il se venge de nous même en nous exauçant; Il trompe nos désirs même en les remplissant, Et nos regards à peine, en le voyant paraître, Sous des traits si changés, peuvent le reconnaître...

Le poète ne fut jamais en Benjamin Constant qu'un être artificiel; il ne demeure plus du prosateur que le souvenir de beaux ou volumineux traités sur la religion et la politique, et le roman d'Adolphe. Cet homme, qui faisait tout avec fièvre, même son travail qu'il n'aimait point; ce philosophe « sans aucun sentiment religieux, qui a écrit toute sa vie un livre sur la religion ; » ce polémiste étincelant et ce parlementaire redouté qui a servi tous les régimes en professant invariablement un libéralisme moins vénal que son talent; ce joueur que de perpétuels embarras, d'argent exposent à toutes les tentations; ce sceptique dont les amours ont connu toutes les exaltations, et tous les dégoûts, et toutes les plus humiliantes faiblesses; ce romancier sans imagination, si sincère et si vrai toutefois, qu'en le méprisant on ne peut se défendre de l'aimer un peu; ce protestant qui apporte, bien plus encore que Rousseau et M™^ de Staël, dans les habitudes littéraires de la France, la manière grave, l'allure disciplinée, le ton pédagogique de Lausanne ou de Genève; cet esprit, non très élevé ni très vigoureux, en revanche délié, fertile et lumineux ; ce Benjamin Constant a provoqué dans ce monde plus de répulsion que de sympathie, plus d'intérêt que d'admiration. Il a laissé une doctrine qui est restée assez jeune après plus d'un demisiècle, et son Adolphe qui ne vieillira pas de sitôt; mais l'homme fera toujours tort à l'auteur.

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